HENRI BEYLE DANS SAFAMU.LE
Quand un homme, passé la cinquantaine, essaye de démêler les idées de son enfance d'avecses idées présentes, il n'y réussit pas très bien, quelles que soient la clarté et la pénétration de son esprit. Stendhal yest arrivé jusqu'à un certain point, mais à grand'peine. Au cours do ses souvenirs, il s'arrête loyalement à chaque pas pour s'interroger : est-ce l'enfant qui pensait ainsi? N'est-ce pas | l'homme d'expérience qui lui prête ses propres | sentiments? Et de fait, il confond souvent les deux ordres, si bien qu'on se demande fréquemment, en relisant cette Vie de Henri Briilardj non si l'auteur use d'une sincérité complète, elle est trop évidente, mais si certains souvenirs se rapportent bien à l'enfant. C'est fort douteux, mais cela donne la mesure de la véracité de toutes les confessions de ce genre. Par exemple, qu'il ait été à six ans amoureux de sa mère, on ne le croira pas ; c'es^ un sentiment transposé, né d'une comparaison qui ne peut lui être venue à l'esprit que beaucoup plus
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lard. Nous ne saurons jamais rien sur la vie psychique des enfants de six ans, parce que nous ne pouvons rien comprendre que par analogie, et qu'il n'y en a aucune entre un homme et un enfant. Tous les deux vivent dans des mondes tellement différents que l'on ne peut avoir connaissance de l'autrt: que par une intuition très rare. Il en est de la représentation psychologique de l'enfant comme de sa représentation picturale ; elle a été longtemps 1res maladroite. Les peintres de la Renaissance italienne, figurant des madones, leur mettent sur les bras une miniature d'homme, et non un enfant. Pareillement les écrits sur l'enfant n'ont bien souvent vu dans ce petit être que l'homme en réduction, au lieu du jeune animal, qui possède sans doute en lui toutes les puissances humaines, mais seulement à l'état virtuel. Stendhal imite sans le savoir les imagiers du quattrocento, il donne au jeune Henri Beyle, vis-à-vis de sa mère, des senlimeats d'homme, et non des sentiments d'enfant. Mais l'expression est plus pittoresque que toute autre, et elle marque bien, en somme, cette sorte de tendresse exclusive que les enfants, plus souvent les filles que les garçons, manifestent pour leur mère ; Stendhal fut particulièrement doué du tempérament féminin. Parallèlement à cette tendresse, il note, — et c'est peut-être ce qui l'a orienté vers l'amour, — un sentiment très prononcé
de jalousie à l'ég^ard de son père, comme envers l'être qui appprochait le plus familièrement de sa riière. La jalousie n'est nullement un indice d'amour, puisqu'on la rencontre extrêmement violente et uialadive chez tous les animaux qui sont d'habitude l'objet d'une préférence de la jwirt de leurs maîtres, La jalousie naît du sentiment de la propriété et d'une crainte de perdre cette propriété qui est un bienfait effectif. Un animal possède son maître autant qu'il est possédé par lui et souvent même bien davantage. On ne s'habitue jamais à la jalousie ; on la supporte, on n'en guérit jamais, tant que la cause subsiste, et souvent bien après. Chez le jeune Beyle, elle se transforme peu à peu en haine pour son père, haine qui ne le quitta jamais, et qui elle-même survécut à cet homme que l'on jugerait fort mal, si on ne le jugeait que par les sentiments de son fils à son égard. Mais il ne nous importe guère de le connaître mieux. Cependant, on pourrait essayer, à travers l'effroyable caricature dont Stendhal ne s'est jamais lassé d'accentuer les traits, d'imaginer une nature tendre et passionnée, tout à fait dans le genre de celle de son fils. Il adorait sa femme, au point que sa mort fut pour lui comme la fin du monde. Il s'en retira, fermant sa maison, rompant avec ses contemporains, se donnant tout entier à l'éducation des enfants qui la perpétuaient. Il s'y donna trop
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ilousement, ne souiïront auprès d'eux aucun être (le leur âge, les surveillant comme des clioses précieuses, leur cachant la vie extérieure, croyant ainsi leur ôter le désir de la connaître, affublant sa tendresse d'un air d'autorité et de sévérité qui devait lui aliéner pour toujours l'affection de son fils. Plus âgé que sa sœur, Henri, en sa qualité de garçon aussi, soufTrait plus cruellement de cette maladresse. Son père ne fut pour lui qu'un geôlier. Plus tard, il l'appelle le « jésuite », encore qu'il ne soit nullement prouvé qu'il ait pratiqué l'hypocrisie que Stendhal comprenait dans cette épilhète. C'était un de ces bourgeois voltairiens
'- que la Révolution avait inclinés vers de vagues
i. idées religieuses, dont l'influence avait été augmentée par son état de désarroi sentimental. Le
: culte qu'il conservait à sa femme l'avait détourné d'un nouveau mariage, bien qu'il eût eu, sem})let-iK un penchant vers sa belle-soeur, la tante Séraphie. Stendhal raille un peu sottement cet attrait bien naturel où il ne voit qu'une insulte pour la mémoire de sa mère, tandis qu'au contraire il est tout à l'honneur delà sensibilité de Chérubin Beyle (il s'appelait de ce nomridicule), quiy résistaassez
■^ fermement pour laisser Séraphie mourir d'un mal où la passion contrariée eut sans doute sa part. On se représenterait, d'après la Vie de Henri Brulard^ cette Séraphie comme une vieille fille revèciie
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et autoritaire. Autoritaire, elle le fut, d'autant plus que Chérubin Beyle, amoureux, la laissait maîtresse dans la maison. Mais en réalité c'était une jeune fille exaspérée, un peu montée en graine à la vérité : elle avait trente ans à la mort de sa sœur, la mère de Beyle. On ne la connaît que par ce | qu'en dit Stendhal, et il est impossible d'en faire % un portrait raisonnable. D'après lui, elle aurait été | un monstre d'égoïsme et de tyrannie. Qu'aurait-il | donc pensé si, ce qui n'eût paru extraordinaire à | personne, elle eût succédé à sa sœur Henriette dans le lit de Chérubin Beyle ? Un enfant a toujours à se plaindre de ceux qui contrarient sans choix ses volontés, et cela aurait été le rôle perpétuel de cette Sérapliie. Aimait-elle son neveu ? . N'était-ce là qu'une méthode maladroite d'éduca- ' tion? C'est assez probable, mais cette personnel aigrie semble vraiment avoir été peu aimable. S'il y a quelque relâche dans les appréciations déso-i bligeautes de Beyle à l'ég^ard de son père, s'il y a tout de môme (juelque apparence de sympathie se- : crête dans certains de ses jugements sur son intel-r ligence et son caractère passionné, il n'en est pas de même quand il s'agit de Séraphie. Elle a bien été la bête noire de l'enfant, la geôlière dont la vue suffit à gâter une heure de jeu ou de rêverie, et il faut vraiment que cette fille tournée au vinaigre ait fuit sur le petit garçon une bien mauvaise impres-
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sion, car c'était une Gagnon, et il a une évidente sympathie pour tous les Gagnon, Ils ont participé à la tendresse qu'il garda toujours au souvenir de sa mère. C'est son grand-père, Henri Gagnon, philosophe modéré, sceptique modéré, modèle de qualités moyennes, sorte de Fontanelle, dit-il luimême, qu'il soupçonne bien de s'être converti et d'avoir abjuré le phiîosophisme ap^'ès la Terreur, mais auquel il pardonne cette trahison, n'ayant pas eu à en souffrir. Car c'est là le grand principe des jugements de Stendhal, et vraiment là il semble qu'il abdique tout raisonnement, qu'il se laisscguider par des impressions purement animales. Elles sont du moins d'une sincérité, d'une ingénuité évidentes, et c'est bien là leur unique mérite. Elles ne nous aident que fort peu à nous faire une idée juste des personnes au milieu desquelles s'écoula son enfance. Sa grand'tante Elisabeth eut également ses faveurs. C'était, dit-il, un caractère espagnol, et il attribue à son influence ce sens libéral de l'honneur dont il ne se départit jamais. Il aima aussi son oncle, le fils Gagnon,, toujours d'après le même principe que, n'ayant pas d'autorité sur lui et vivant d'ailleurs en dehors du cercle de Grenoble, il n'eut jamais l'occasion de le contrarier. Ce semble d'ailleurs avoir été un rêveur médiocre, un caractère assez effacé.
Chérubin Beyle, au moment où sa continuelle
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présence devenait le plus insupportable à son fils, qui commençait à haleter devant la liberté entrevue, se prit d'une passion folie pour une propriété (ju'ii avait à la campag-ne et passa la plus grande part de son temps à y entreprendre des améliorations chimériques. 11 faut qu'un homme sur le retour s'éprenne d'une femme ou d'une terre et on ne sait lequel de ces deux goûts a les conséquences les plus fâcheuses. Pour les petites fortunes, c'est également la ruine, quand ce goût devient passionné et que l'homme est d'ailleurs oisif et possède du crédit ; mais la terre que l'on améliore, la maison que l'on restaure semblent le moyen le plus sûr, quoique le plus honorable, de dilapider son patrimoine. Le père Beyle s'adonna fiévreusement à cette tâche, et cela ag-grava la masse de haine que son fils amassait contre lui. S'il lui avait laissé la fortune sur laquelle il comptait, les petits ennuis de son enfance auraient été bien vite oubliés ; mais la déception qu'éprouva Beyle devant le quasi-néant de l'héritage paternel colora puissamment et raviva les mauvais sentiments qu'il avait éprouvés au milieu de sa famille. Les actes les plus innocents de son pèrelui apparurent sous unjour odieux, et, quoiqu'il ne fût nullement avide d'argent,il n'en regretta pas moins tous les jours de sa vie cette fortune dont il avait rêvé pour conquérir plus sûrement le bonheur, pour capter à loisir « ces animaux terribles »
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que sont les belles femmes. Mais entre le père et le fiis il y eut encore, et cela dès le premier jour, un profond dissentiment politique et religieux. Soit par instinct nature!, soit par esprit de contradiction le jeune Bsjle avait adopté, bien avant l'âge de raison, les opinions les plus extrêmes. Il raconte qu'il éprouva une immense joie lorsqu'un messager, au milieu de sa famille consternée, annonça l'exécution du roi. II ne faut pas avoir là un trait de férocité précoce, mais il lui avait suffi de la tristesse de son père et de sa tante pour lui faire comprendre qu'il devait être joyeux. La même nouvelle exalte rarement dans le même sens un geôlier et un prisonnier,une victime et un bourreau. Or le jeune Henri se jugeait dans cette position vis-à-vis de sa famille. Il n'éprouva un tel plaisir qu'à la mort de Séraphie. Plus tard, son père accentua ses convictions, devint tout à fait réactionnaire, cependant que le fils se mettait à adorer la Révolution et toutes ses conséquences. Sur la fin de sa vie, Chérubin Beyle était « ultra », et Henri Bey΀, ardent libéral, se sentit encore plus séparé d'un tel père. Sa haine de la religion, où il ne voulut jamais voir qu'une hypocrisie, semble provenir surtout de ce qu'il avait eu pour premiers maîtres des prêtres, qui naturellement avaient morigéné un peu rudement ce caractère indomptable. Gela s'accorde parfaitement avec le pnncipe qui régenta
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toujours ses jugements et ses sentiments : ce qui s'était opposé une fois à sa volonté ne pouvait être que haïssable. Comme il arrive souvent, il séparait fort bien l'idée religieuse, l'art religieux, les cérémonies religieuses de l'idée détestée du clergé. Il trouva même le moyen d'être ému par la colossale bâtisse de Saint-Pierre de Rome.
Je n'ai voulu que montrer par quelques traits qu'on ne pouvait avoir une absolue confiance dans la Vie de Henri Brulard comme peinture objective de la jeunesse de Henri Beyle,mais si ce livre même est suspect de véracité, que dira-t-on des autres souvenirs analogues? Au moins, il a fait un grand effort pour retrouver quels étaient ses sentiments premiers, et s'il n'y est pas arrivé toujours, c'est que la lâche est peut-être impossible. Il y a tant de couches successives dans la psychologie d'un homme de cinquante ans qu'il peut bien localiser un fait — Beyle n'y réussit pas toujours — mais non localiser un sentiment. Un fait est un fait, il ne rayonne pas, maisun sentiment pénètre à travers les assises successives de l'homme, et il est souvent impossible de remonter à son origine vraie. N'importe, avec tous ses défauts de composition, le gâchis effroyable de son style, ce livre est la plus extraordinaire enquête qu'un homme ait jamais tentée sur son passé avec les seules ressources du souvenir, et peut-être la
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plus sincère qui ait élé faite. Si le résultat cherché n'est pas tout à fait atteint, c'est que Stendhal a écrit cela trop vite, c'est qu'il s'est dég-oûté de son travail. Ah! s'il avait recopié trois ou quatre fois Brulardy comme il a recopié l'Histoire de la peinture! Mais on conçoit assez bien que, la confession faite, il ne se soit plus senti le courage de la recommencer. Puis il craignit sans doute les retouches, les « repentirs o : — preuve suprême de sincérité 1