SUR LES GONCOURT
On s'est beaucoup occupé des Goncourtces temps derniers. Ils prêtent à la conférence : ils l'ont subie. Ils semblaient prêter beaucoup moins à la thèse sorbonique ; ils ont été matière philologique.Enfin l'existence même de l'académie Goncourt fait qu'il ne s'écoule jamais une fin d'année sans que leur nom ne revienne avec insistance dans les nouvelles et dans les controverses littéraires. Ils sont de ceux dont il est devenu banal et dont il est toujours décent de parler. Si la gloire de domination littéraire qu'ils avaient rêvée a, malgré tout, suivi une courbe descendante, elle se maintient encore dans la région lumineuse, et on pourrait même nier leur génie sans qu'ils en subissent aucun dommage. Certes, ce n'est pas dans cette intention que j'entreprends de faire encore une fois le tour de leur jardin; c'est plutôt pour préciser l'état présent de mes sentiments à leur égard. J'ai déjà cité bien des fois le mot de l'abbé de Saint-Pierre (l'inventeur du pacifisme) qui devrait être la devise de
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tout critique. Rencontrant un auteur qui lui avait fait parvenir son dernier ouvrage, il le remercia en ces termes : « Le livre est bon pour moi, en ce moment. » Cet honnête homme ne voulait ni engager l'avenir ni entrer dans l'absolu. Notre vie, qui n'a pas de lendemains prévisibles, n'est qu'une suite de moments discontinus, où le futur ne dépend du passé que selon la mesure où nous ne changerons pas; mais nous changeons. Les amitiés, les amours, les curiosités que nous semons dédaigneusement sur notre route, quelquefois malgré nous, nous le rappelleraient, si nous pouvions encore les apercevoir le long du passé telles que nous les éprouvions dans leur nouveauté. Nous changeons à un point qui n'est pas sans faire douter fortement de l'unité de la conscience humaine; elle a, comme l'hydre, plusieurs têtes, mais successives et qui se passent un mot d'ordre, quelquefois compris à demi, quelquefois pas du tout. On relire une grande tristesse de cette constatation, mais aussi, le parti étant pris, un certain réconfort : on peut se contredire en toute tranquillité. J'ai écrit sur les Concourt en 1890, au lendemain de la mort d'Edmond, mais depuis j'ai relu leurs œuvres. Pourquoi relit-on ? C'est qu'aj^ant retenu d'une lecture une impression forte ou agréable, on désire la renouveler. C'est ce que dit Spinoza : « Celui qui se souvient d'un objet qui une fois l'a charmé désire
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le posséder encore et avec les mêmes circonstances (i). » Mais les circonstances ne sont jamais les mêmes. Voilà pourquoi on est déçu par les femmes comme par les Tn^res, et pourquoi aussi la femme ou le livre qui ne nous déçoivent pas, c'est que nous n'avons pu en pénétrer tout le mystère, supérieur aux changeantes circonstances, aux changeants nous-mêmes. Restons avec les livres. Je crois en effet qu'on ne les aime profondément qu'en raison du mystère qu'ils contiennent, qu'on y trouve ou qu'on y met. L'œuvre des Concourt, comme celle de leurs compag-nons de route, comme celle des Zola et des Daudet, manque d'au delà. Il y a une belle maison dans un beau jardin, mais entouré d'infranchissables murs. Quand on a visité cette propriété bâtie et bien close^ on a tout vu. Il n'y a pas d'horizon.
La littérature romanesque des Goncourt est la répétition des anecdotes de la vie. Tout ce qui est arrivé sous leurs yeux, tout ce qui a été entendu par leurs oreilles est g-roupé dans leurs romans selon une logique mal déterminée par le caractère des personnages : souvent ils inventent ces personnages uniquement pour mettre à leur charge tel groupe d'anecdotes pittoresques. Aussi, ce qu'il y a de vrai en ces romans, ce ne sont pas les figures mêmes, mais leurs gestes ; non pas leurs pensées,
(i) Ethiqae, m. Proposition 36.
•un LES GONCOUKT 6l
mais leurs paroles; non pas leur personnalité, mais ce que la vie y apporte d'extérieur et de non essentiel. Tout, presque tout ce qui arrive d'étrange, de saisissant dans la Faustin se retrouve sous forme de véridiques anecdotes dans le Journal. Ils n'ont jamais pu concevoir que les faits doivent découler d'un type et non le type des faits. Ils auraient élé g-ens, dans un roman historique révolutionnaire, à grouper autour d'un être imaginaire tout ce qui est né d'un Marat ou d'un Robespierre, sans comprendre que, les personnages réels ôtés, il se serait sans doute encore passé quelque chose, mais non les mêmes choses. Ils n'ontpasvu quec'est l'homme qui crée la vie à son image, et que ce qui est arrivé à un être donné ne serait pas arrivé à un autre être, parce que dans la même aventure leurs réactions eussent été différentes. Ils ont pratiqué, et le vieux Goncourt plus encore que les deux Concourt, l'indépendance de l'homme et de l'anecdote humaine : c'est ce qu'on appelle la littérature de documentation. Elle ne comporte pas le romanesque. Les mêmes anecdotes, qui dans le Journal ont un si grand air de franchise et de liberté,'prennent, encastrées dans leurs romans, je ne sais quel air gauche et forcé. Vraies dans le carnet de notes au jour le jour, elles deviennent fausses au cours des récits où ils les attribuent à des personnages auxquels elles ne sont pas advenues, si bien qu'elles
PROMeNADZS LlTTEnAinES
jettent le discrédit à la fois sur le Journal, qui en prend un air fantaisiste, et sur les romans, qui en contractent un air excessif de réalisme systématique. Mais c'est précisément celaqui a donné àleurs romans dans leur fleur ce ton de pittoresque véridique qui séduisit les meilleurs esprits et s'imposa dans la suite f\ un large public. Les défauts de ces livres ne sont apparus que récemment, à mesure qu'on en pénétrait mieux le mécanisme. Peut-être, pour les juger, faudrait-il faire abstraction de la connaissance d'une méthode qui n'est derenue trop visible que par la faute même des auteurs, qui s'en sont trop vantés. S'ils avaient dévoilé moins ingénument leurs sources, ils passeraient pour de moins bons historiens, mais pour de meilleurs romanciers. Aller plus loin, ce serait entamer le procès même du réalisme et du naturalisme, qui ne sont qu'une confusion des procédés historiques appliqués au roman, l'histoire étant poussée jusqu'à l'anecdote, jusqu'à la description des milieux, des manies humaines, de tout le décor social, et je n'ai pas le goût de le faire, parce qu'après tout les œuvres dominent les théories et qu'il faut savoir goiiter, en art, celles mêmes qui blessent nos propres tendances et ne blessent pas l'art même. Pourtant si les romans des Goncourt,et cela se pourrait, n'avaient été mis que sur fiches, en étaient restés à cette forme et se présentaient uni-
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quement découpés en anecdotes, au cours du Journal, il me semble que je les aimerais beaucoup mieux. Est-ce que la vraie vérité de l'Anatole de Manette Salomon n'est pas chez le Pouthier du Journal f Et qu€ me sont, à côté de la vie tragique du peintre communard, les anecdotes d'atelier et les charges et les scènes comiques (très comiques à la vérité) où il se noie tout le long- du roman ? Ne vais-je pas jusqu'à préférer la lointaine silhouette esquissée de page en page du Journal, à sa transposition en Madame Geruaisais, encore que ce livre ait de belles parties auxquelles je ne voudrais pas renoncer ? Je vais dire toute la vérité : je ne me promène plus dans le jardin romanesque des Goncourt et je ne visite plus les chambres de la maison, aux pavillons si biscornus, mais j'aime au contraire à rêver le long de la longue avenue, un peu tortueuse, où ils notèrent au jour le jour, et le dernier des Goncourt, jusqu'à la dernière heure, tout ce qu'ils avaient retenu de leur défilé parmi les hommes.
Je lus le Journal à mesure de l'apparition des volumes, jusqu'au dernier,que je reçus de la main d'Edmond de Goncourt, quoique je ne l'aie jamais connu personnellement, et depuis lors je crois bien que je l'ai relu deux ou trois fois encore, ce qui est quelque chose pour un ouvrage en neuf volumes. Les deu.ï premiers, presque en entier l'œuvre de Jules,
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sont supérieurs. C'est en les confrontant avec les suivants qu'on arrive à pouvoir tenter d'établir la d i erence d'âme entre les deux frères, qui ailleurs se démêlent très mal. Jules est le plus intelligent et le plus raffiné, mais Edmond est le plus original, étant le moins littéraire. Tous les deux croient fermement à l'art, à la littérature, et le premier y met un sentiment, une passion, une rage qui sont ressentis beaucoup plus modérément par le second. Jules est actif et laborieux. Edmond est nonchalant et rêveur. Il se serait accommodé d'une vie sinon de contemplation, du moins de songeries devant des paysages, des estampes, des curiosités, des pièces d'archives. Chez Jules, l'émotion veut aussitôt se traduire en acte, et l'acte, pour lui, c'est l'écriture. Il écrit, il a prodigieusement écrit, il savait écrire. Edmond taillait, il cousait; mais coudre, dans ce métier-là, c'est faire plus que d'assembler les morceaux, c'est réaliser en même temps le dessin de détail et l'harmonie générale de l'œuvre. On le verra bien, quand, forcé aux deux besognes, Edmond fera preuve de tant de gaucherie, gaucherie souvent heureuse,dans la mise en œuvre des documents. Leur premier roman important eut pour titre et pour sujet les Hommes de lettres. Jules en était le type et l'architype. Il ne vivait que pour transformer en littérature les sensations qu'il avait recueillies et il n'en recueillait que pour
s::r les concourt 65
cela. S'il avait pu tirer tout de lui-même, il aurait consenti à demeurer enfermé dans une cellule. Plus flâneur, Edmond étnit beaucoup moins talonné par la réalisation et beaucoup plus désintéressé. Il dut souvent remettre au lendemain la narration du fait qui l'avait frappé, ce qui n'est point d'ailleurs une mauvaise habitude; Jules avait haie de fixer la précieuse observation qui le payait d'avoir consenti à vivre dans le monde extérieur. Ni l'un ni l'autre ne semblent avoir participé à l'émotion sentimentale.Au moment que s'ouvre le Joiirnal,3\i\es aune maîtresse,et quand il meurt, dix-huit ans plus tard, il est fidèle à la même habitude. Entre lui et cette Maria, rien de plus. Elle vient le voir un jour par semaine. C'est une fille du peuple, une saf,'-e-femme. Ainsi ce délicat, cet amateur dcsensations rares n'a pas eu d'autres curiosités, en cet ordre, que le cœur d'une sage-femme. En cela, il est bien homme de lettres, et de la sorte la plus vulg-aire, la plus sage aussi. Edmond n'eut pas même une Maria; on ne devine rien de sa vie amoureuse. Il avait dû se marier autrefois et il eut quelque émotion à rencontrer plus tard son ancienne fiancée, un retour de rêve : et c'est tout. Donc, à moins que le Journal, ce qui serait bien surprenant, ait été fort discret sur le chapitre, ces deux ho?7»mes se sont voués à collectionner des impressions el des tmotions d'art, d'histoire, bien plus
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encore que de vie. On les voit parfois attablés en un cabaret. Ils aiment la bonne chère; ils goûtent le vin. De la femme, ils ne retiennent que le superficiel, l'éU^gance, l'esprit, le sourire. Edmond de Concourt forg^ea an mot pour résumer l'essence de la femme; il disait la « féminilité ». Le mot n'a pas vécu : il n'était pas créé avec amour.
Avec ces qualités de curiosité tempérée, ils étaient merveilieusemcnt org-anisés pour fureter dans la vie et dans l'histoire. On dit maintenant queleu-s éludes biographiques ou historiques ne valent plsis. Je ne suis pas de cet avis. N'ayant pas beaucoup d'id^îes gcn^^rales, ils ne furent pas systématiques. Ayant dépouillé, sans beaucoup de méthode, i! est vrai, les brochures, les correspondances, recueiii' les bibelots, les estampes, ils notaient les faitt, on les suggestions sans aucun parti pris. Ils ne furent courtisans ni des puissants, ni de l'opinion, et même ils mirent plus d'une fois leur amour-pro* pre à les braver sans opportunité.
Aristocrates, ils jugèrent sans colère les mœurs des temps révolutionnaires et je tiens pour dig-nes de confiance leurs travaux sur cette époque. D'ailleurs, ne furent-ils pas les pionniers de la petite histoire ? Je doute que leurs plus heureux continuateurs consentissent à les mépriser. Edmond de Concourt, dans une préface, note parmi leurs titres de gloire la vogue qu'ils donnèrent aux arts
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mineurs û\i dix-huitième siècle; il nous paraît étonnant qu'il y a une soixantaine d'années ces charmantes choses fussent fort méprisées, à peu près comme le sera toujours le faux art Louis-Philippe et second Empire, C'est pourtant vrai et qu'on leur doit, dans ce sens, une véritable renaissance du goût. Il ne faut pas l'oublier, non plus que l'importance conférée par Edmond à l'art décoratif oriental. Avant lui le magasin de la Porte-Chinoise était emplit de merveilles dont on riait et qui après lui firent pâlir d'envie les amateurs. Mais, pour finir sur un jugement littéraire, il paraît bien qu'on ne risque pas beaucoup en affirmant que Germinie Lacerteiix vivra autant et plus que le souvenir du naturalisme dont ce roman est comme le portique, et que le Jo[irna/,s''û n'a pas la prodigieuse verdeur des Historiettes de Tallemant des Réaux, est encore un monument unique de la vie littéraire dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle. On nous en promet le tome secret, qui complétera tous les autres. Alors nous aussi nous aurons connu un Tallemant.
Au cours de l'année prochaine, il sera abondamment parlé de Vig^ny dans les journaux et dans les revues. Le 17 septembre 1918 sera le cinquantième anniversaire de sa mort et les œuvres du poète de pierre entreront dans le domaine public, qui n'en profitera guère, car il est douteux que sa popularité puisse beaucoup s'étendre. Je l'appelle poète de pierre, pour une certaine fragilité que je vois dans son œuvre, qui n'a ni la solidité du granit, ni l'éclat vivant du marbre. Mais la pierre, dans laquelle M. Rodin aime à travailler, est durable aussi. C'est la matière de nos cathédrales, depuis l'Anjou, du moins, jusqu'au delà de Paris : Vigny, homme sans religion, s'y est taillé un beau manteau philosophique, bien rigide, bien sculptural et bien énigmatique. On dit qu'il a laissé des Mémoirest Est-ce autre chose que le Journal d'un poète, si maladroitement mutilé par l'honnête Ratisbonne
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que ce dédaigneux avait, sur la fin de sa vie, chargé de ses intérêts littéraires? Je n*en sais rien, mais j'espère que Journal, mémoires et papiers seront enfin publiés intégralement et qu'on ne voudra pas accumuler plus longtemps les ombres sur cette figure dont le naturel sera toujours d'absorber plus de lumière qu'elle n'en renvoie. Il est à craindre que Vigny, si on ne va pas jusqu'au bout de l'indiscrétion, ce qui chagrinerait bien des gens, ne demeure toujours inconnu ou connu seulementdans la mesure où il voulut l'être, ce qui est peu pour nos curiosités. Je fais allusion à la correspondance avec Marie Dorval ; à d'autres lettres. Des mémoires peuvent être volontaires ; une correspondance ne l'est qu'à certains jours, si l'homme a véritablement vécu une vie humaine. Malgré la grandeur de Vigny, malgré son souci de rendre toujours plus rigides les plis de son attitude, quelques-uns peutêtre ont échappé à ses doigts, par où on pourrait se glisser dans son intimité. Une attitude ! Vigny est autre chose que cela sans doute, mais je lui en veux un peu d'avoir réussi à me faire croire qu'il n'était que cela. Ah ! comme il fait comprendre l'agacement que causait aux Athéniens Aristide le Juste et la joie d'écrire un nom sur une coquille ! Prenons-le, cependant, tel qu'il se présente encore. Il a toutes les vertus, si le juste orgueil en est une. Inutile de les énumérer. II n'en manque pas
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une, puisqu'aux vertus chrétiennes il joint les vertus stoïques et les vertus romantiques. Il a tous les courages, comme il a tous les dédains : courage militaire, courage civique, courage familial; dédain de la fortune, de la popularité, dédain des avantages sociaux. Son journal en donne le détail et les détails. Il soigne sa mère mourante, il soigne sa femme malade, il rend service à ses amis, il se réjouit de leur bonheur, et toutes ces choses si simples prennent sous sa plume l'aspect d'actes surhumains dont seul il a été capable, grâce à la noblesse de son cœur. Heureusement que l'on sent à travers tout cela une grande naïveté. Vigny a la naïveté de la noblesse : « Une actrice vraiment inspirée estcharmanleà voira sa toilette, avant d'entrer en scène... » Voyez ce besoin d'ajouter (je l'ai soulignée) l'épilhète noble. Comme si, pour être charmante à ce moment-là, une actrice avait besoin d'être inspirée ! C'est bien l'homme dont on a dit qu'il n'avait pas vécu dans sa propre familiarité. Qu'il est donc difficile de l'aimer, et comment s'abandonner à un être qui ne s'abandonne jamais, qui se surveille, ne se quitte pas des yeux, a toujours l'air d'être en uniforme, équipé à l'ordonnance, attendant pour penser le mot d'ordre de sa pensée noble !
Bossuet n'est pas que pompeux. Il a souvent des expressions d'un trivial, même d'une crudité ma-
gnifiques. Vigny, qui ne va jamais jusqu'aux pompeux, demeure toujours dans le noble. Nul n'a fait mieux que lui les vers cornéîieus. Ainsi que Corneille, il est systématique, dur, péremptoire :
J'aime ia majesté des souffrances humaines.
Ce qui le touche, c'est qu'elles sont majestueuses pour sou esprit ; ce n'est pas qu'elles soient des souffrances pour son cœur. Et ainsi, jusque dans sa pitié, il y a delà froideur et une belle ordonnance esthétique. Mais Corneille, naturellement grave, est d'une race qui a encore ses heures de jovialité, au moins de familiarité. Alfred de Vigny est l'homme qui n'a jamais ri. Le rire vient de la conscieiice d'une supériorité momentanée, tellement évidculs qu'elle se déploie joyeusement. Vigny, à tous les moments, en toutes les circonstances, se sent tellement supérieur au reste du monde qu'il ne s'en étonne jamais. Rien ne peut altérer sa sérénité, et comme il domine sa joie, il domine sa tristesse qui, du premier coup et tout naturellement, atteint au majestueux. C'est à lui qu'il pense en composant le beau vers cité plus haut et qui convient si peu à la plupart des souffrances, toujours mêlées d'égoïsme et de grotesque. Mais il a donné aux siennes une fois pour toutes l'attitude noble qui doit les diviniser au regard des hommes, et il oublie que l'humanité, qui n'a pas le loisir de se draper dans
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de nobles plis, se roule sâns vergogne dans sa douleur, où elle crie et où elle se démène sans nulle beauté.
Quand on parle d'attitude à propos de Vig'iiy, il faut entendre l'attitude naturelle, attitude de caractère et non allilude de théâtre, quoiqu'il fasse penser au théâtre et à ces acteurs (ils sont tous ainsi) qui ne peuvent vous dire bonjour que d'une certaine voix pleine d'intentions. Les plus naturels sont naturels arliflciellement, et cela vient peutêtre de l'habitude qu'ils ont de prononcer toutes les syllabes et de varier leurs intonations. Vig^ny est un écrivain qui prononce intérieurement toutes les syllabes. Il est naiurel pour lui-même et,quand il parle, on a peine à le croire. Sa sincérité est d'ailleurs limitée. Il pense ce qu'il dit, mais il ne dit pas tout ce qu'il pense ; il est trop discipliné pour cela; mais la discipline jette un froid singulier sur les confidences de l'esprit. Malgré tout mon iésir, je vois bien que je ne puis fraterniser avec un homme silointain et j'en ai comme un remords: ie me demande aussi quelle idée va avoir de moi l'élite intellectuelle qui communie avec le poète des Destinées. Je me rassure un peu en me disant que je ne suis point appelé, tel un docte professeur de belles-lettres, à dire ce qu'il faut penser d'une œuvre ou d'un homme, mais ce que j'en pense, au moment même où j'écris. Je ne profère pas de
AXFRED DE VIGNÏ 78
jugcmcHts, je note les impressions de mes lectures successives, corroborées ou contredites par la plus récente, et je ne me soucie que de les commuuiquerde mon mieux telles que je les ressens. Pour en trouver d'autres, j'ai pris le récent livre de M. Baldensperger (1), mais je ne puis rien en faire, quoique j'en sente la logique; elles ne m'appartiennent pas, je ne puis rien tirer que des œuvres mêmes. Je n'ai contre elles, dois-je dire, aucun g-rief ; je les admire presque toutes, car je ne suis pas incapable de certaines dissociations, et quelques-unes excessivement, comme Quitte pour la peur qu'on ne joue jamais et qui donnerait peutêtre aux hommes une trop forte leçon de tolérance morale. Stello et son Robespierre à lunettes vertes, et qui boit une tasse de camomille avant de prendre une de ses tragiques décisions, m'a laissé une impression forte. J'y ai môme vu, peut-être à tort, le prototype du Bonhomet, de Villiers de l'Isle- Adam, du Tribulat Bonhomet humanitaire, cruV et prudhomesque. Mais les deux livres diffèrent d'ailleurs tellement qu'il ne faut pas insister. Je g-oûte enfin beaucoup de ses poésies (j'y reviendrai) et j'ai toujours été requis parle morceau de Journal que nous connaissons. J'ai un faible pour cette littérature intime et familière, même quand, comme
(i) F. Baldensperger : Âljred dt Vigny, coutribuliouà sa biographie intellectuelle, igia.
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ici, elle l'est si peu. On me fera donc difficilement passer pour un détracteur de Vigny, mais je ne puis tout à fait sympathiser avec l'homme, parce qu'il s'est trop dissimulé sous des apparences trop uniformes et d'une perfection trop dure et trop polie, trop noble, trop distante. Mêm.e quand il parle du fond de son cœur, les paroles tombent du bout des lèvres. Et puis vraiment il s'admire trop aussi, et son âme est si douloureusement froide que l'orgueil même n'arrive pas à la réchauffer. Sa manière de dire « j'aime » est glaciale. Son sentiment se fige en aphorismes, comme sa douleur, comme sa bonté, comme ses admirations. Lisez ces quatre notes consignées à la fin de l'année i836, de son Journal : « Comment ne pas éjirouver le besoin d'aimer? Oui n'a senti manquer la terre sous ses pieds sitôt que l'amour menace de se rompre? — L'amour est une bonté sublime. — Le travail est un oubli, mais un oubli actif qui convient à une âme forte. — Aimer, inventer, admirer, voilà une vie.» lltrouve moyen en six lignes de nous faire savoir,sous la formela plus dégagée,qu'ilauneâmeaimaiite,sensible, bonne, sublime, forte, créatrice, désintéressée. Tant de vertus font peur, et tant de dons et tant de qualités. C'est peut-être vrai, mais cet homme seconnaît trop bien et jouit trop à l'aise de sa belle nature sans tache. 11 note une autre fois : a Lemolde la langue le plus
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plus difficile à prononcer et à placer convenablement, c'est moi. » Oui, quand il s'agit d'un moi si démesure que celui de Vigny, d'un moi si vertueux si noble, si distingué ; mais il n'en est pas demême du moi qui est la sim.ple constatation d'une existence propre et naturellement ressentie, d'un moi quis'opposeà celui des autres, sans embarras, com- Rie un fait se dresse devant un autre fait. Les gens qui emploientle plus naïvement ce motet les autres formules personnelles sontsouvenllcs moinségoïstes des hommes et surtout les moins vaniteux: ils se montrent, ils ne se jugent pas.
Comment, avec un tel sciitiment, une telle conviction de ses perfections, Alfred de Vigny ne futil pas heureux? Cela lui fut épargné précisément parce qu'il ne put accommoder ses qualités réellement supérieures avec la médiocrité de la vie, avec sa bassesse. Il le dit lui-même : « Le noble et Vif/noble sont les deux noms qui distinguent le mieux, à mes yeux, les deux races d'hommes qui vivent sur terre. Ce sont réellement deux races qui ne peuvent s'entendre en rien et ne sauraient vivre ensemble. » Entendez qu'il y a moi, le noble par excellence, et les autres, les ignobles, qui parlent une autre langue et avec lesquels la conversation est impossible. Il te-nta bien de découvrir quelques esprits de son espèce, mais les liaisons ne furent pas durables. De là cet isolement magnifique, mais
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douloureux auquel se complaît tristement son orgueil. Il l'a décrit et prédit dès 1822, à l'âge de vingt-cinq ans, dans son Moïse y qui est peut-être son plus beau poème :
Les anges sont jaloux et m'admîrent entre eux. Et cependant, Seigneur, je ne suis pas heureux. ^'ous m avez fait vieillir puissant et solitaire, Laissez-moi m'eodormir du sommeil de la terre.
L'homme qui, si jeune, pensait ainsi, était marqué. 11 connaissait la destinée écrite dans son sang et dans ses nerfs et il Ta volontairement et courageusement vécue. Ce qu'il y a d'affectation dans Vigny s'abolit sous la main de la nécessité. Il serait naïf de dire qu'il ne pouvait pas être autre qu'il n'était. C'est trop évident. Je veux indiquer que le défaut capital de son caractère était une tendance qu'il cultiva peut-être moins qu'il ne dut la *ubir.
On a quelquefois contesté les dates mises par Alfred de Vigny au bas de chacun de ses poèmes, pour, ce que la tristesse dont ils sont empreints contraste avec l'esprit de l'époque et devance la grande mélancolie romantique. Quelques-unes de ces dates s'accordent fort bien avec celles mêmes
ALFRED DB VIGNT ^^
de la publication, ^/oa daté ainsi : « Ecrit en iSaS, Vosg^es », fut publié en 182/î. Mais il en est de douteuses, à propos desquelles Sainte-Beuve, je crois, fit des réserves. Un critique, qui attache une grande importance à la chronologie des inspirations, fera toujours des réserves en ces matières. Vigny semble alléguer ces insinuations dans la préface de la première édition (1887) de ses œuvres complètes ; il dit, antiphrase ou naïve précaution pour la postérité : « Le seul mérite qu'on n'ait jamai^5 disputé à ces compositions, c'est d'avoir devancé, en France, toutes celles de ce genre, dans lesquelles une pensée philosophique est mise en scène sous une forme épique ou dramatique. » Ces questions de date, qui sont d'ailleurs à peu près insolubles, n'ont pas grand intérêt. Les poètes se sont toujours influencés les uns les autres, entre contemporains. II ne peut pas en être autrement, car ils lisent et méditent avec avidité leurs mutuelles productions, et leur sensibilité en est d'autant plus frappée qu'elle est plus délicate que celle des autres hommes. Ils se jugent d'ailleurs fort bien les uns les autres et y seraient peut-être même seuls compétents si la jalousie n'y jouait trop souvent son rôle. Il est possible que Vigny ait procédé à quelques innocentes anticipations. Cela a d'autant moins d'importance que son état d'esprit a été à peu près immuable au cours de sa carrière. Les
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influences qu'il a, comme un autre, subies, ont été tout extérieures. Telle son âme apparaît quand il avait vingt-sept ans, telle elle est encore quand il en eut cinquante, en 1847, dernière année du Jour' nal publié. Pourtant, là aussi, quelques dates semblent suspectes. Pouvait-on écrire ceci, surtout en France, en 1825 : « J'ai dans la tête une ligne ilroite. Une fois que j'ai lancé sur ce chemin de fer une idée quelconque, elle le suit jusqu'au bout malgré moi. » Il faut toujours se méfier un peu des papiers intimes recopiés, corrigés, mis au net avec patience et complaisance : le présent s'y glisse si facilement dans le passé! Mais, je le répèle, à part quelques dissonances de détail, cela offre moins d'inconvénients quand il s'agit d'un homme tout d'une venue comme Vigny que lorsqu'on a affaire à un être divers et mobile comme Victor Hugo; il est vrai que dans ce cas la fraude apparaît si naïve qu'elle fait sourire. Hugo, dans ses confidences successives, se recompose chaque fois à la manière des anciens portraits historiques. Il cherche à donner de lui une impression parfaite d'unité. Si Alfred de Vigny eut un tel soin, il était bien inutile. Son unité est évidente, trop évidente. La monotonie de sa pensée en est la preuve. Il n'a pas d'âge, elle n'a pas de moments. Comme celle du Dieu des théologiens (cette comparaison l'aurait flatté), elle semble immanente. Elle est. Il fut<iouépar la
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nature d'une sensibilité stable, d'une intelligence qui devait à peine connaître l'évolution. Vigny eut t('»ute sa vie l'âge de la maturité, l'âge de la sag-esse et l'âge de la tristesse. Né déçu, il vécut et mourut dans la déception et ne tenta jamais d'en sortir. Il appelle cela du désespoir, mais c'est bien plutôt de la résignation, et de la résignation chrétienne — sans christianisme, sans ce qui a rendu supportable le christianisme. On a aussi donné à ce profond sentiment d'amertume le nom de philosophie. Sans doute, et toute manière de considérer la vie est une philosophie, mais à condition qu'elle ait une base logique. La philosophie de Vigny n'est qu'une longue bouderie, une tristesse native cultivée avec un entêtement, un orgueil, une persévérance, une dureté infinis. Je sais qu'elle est encore admirée par ceux qui sont fiers d'avoir dissocié la morale chrétienne d'avec le dogme chrétien, et qui, acceptant l'une, rejettent l'autre; mais peut-être n'ont-ils pas pesé toutes les conséquences d'une telle dissociation. Vigny, qui avait de la naïveté dans l'esprit, va les éclairer.
« 1824. La deuxième consultation sur le suicide (i)... Là j'émettrai toutes mes idées sur la vie. Elles sont consolantes par le désespoir même. Il
'i) Les Consultations du docteur Noir, dont Slello est la première. Les autres sont restées à l'état de projets consignés au cours du Journal,
8o PIUMENADES MTTKRAmES
est bon et salutaire de n'avoir aucune espérance. L'espérance est la plus g-rande de nos folies. Cela bien compris, tout ce qui nous arrive d'heureux surprend. Dans cette prison nommée la vie, d'où nous partons les uns après les autres pour alîer à la mort, il ne faut compter sur aucune promenade ni sur aucune fleur. Dès lors le moindre bouquet, la plus petite feuille réjouit la vue et le cœur, on en sait gré à la puissance qui a permis qu'elle se rencontrât sous vos pas... — Il faut surtout anéantir l'espérance dans le cœur de l'homme. Un désespoir paisible, sans convulsions de colère et sans reproches au ciel est la sagesse même. Dès lors j'accepte avec reconnaissance tous les jours de plaisir, tous les jours mêmes qui ne m'apportent pas un malheur ou un chagrin.
(' i832. Je sens sur ma tête le poids d'une coniamnation que je subis toujours, ô Seigneur I Mais ignorant la faute et le procès, je subis ma prison. J'y tresse de la paille pour l'oublier quelquefois : là se réduisent tous les travaux humains. Je suis résigné à tous les maux et je vous bénis à la fin de chaque jour lorsqu'il s'est passé sans malheur. »
C'est du jansénisme athée, car ce Seigneur n'est là que comme ornement romantique. Vigny n'y croit pas, et d'ailleurs, s'il y croyait, pourrait-il l'encadrei d'une telle phraséologie de désespérance? Ou par
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hasard espère-t-il concilier ces deux antinomies, Dieu et le désespoir, comme si Dieu n'avait pas été inventé précisément pour ôter le désespoir du cœur des hommes devenus trop conscients de leurs misères? Par quelque côté que l'on prenne cette philosophie, tant vantée à cause de son expression stoïcienne, elle est absurde, ou, du moins, c'est toujours le point de vue auquel je me place, sans valeur pour un esprit d'aujourd'hui. Que l'on sente ^a vie comme foncièrement bonne ou mauvaise, ou plus vraisemblablement, mêlée, selon des doses variables, de bon et de mauvais, la tendance vraiment philosophique est de l'accepter et, en termes vulgaires, d'en tirer tout le parti possible. La plus mauvaise, vécue avec inlellig'ence, se prête encore à cet effort. Il ne s'agit plus de la résignation, qui courbe les épaules sous le poids d'un châtiment, encore moins du désespoir qui vous met d'avance un goût de cendre dans la bouche, mais de la déc^ sion fière de l'être qui veut la vie avec toutes sei activités. « Je subis ma prison, j'y tresse de la paille », excellentes dispositions qui ne peuvent être que provisoires, maximes chrétiennes qui n'ont de valeur que dans le christianisme même et qu'on ne peut en isoler sans leur faire perdre toute signification raisonnable ou tolérable.
Mais cela n'est pas une philosophie. Ce n'est qu'une tournure d'esprit, par où se trahissent les
PROMENADES LiTlLHAIRES
sentiments qui accablaient cet homme et feront de lui la proie d'un effroyable pessimisme pratique. Vig^ny a le point d'honneur de l'ennui. Il faut s'ennuyer ; c'est une sorte de devoir supérieur. On croirait que l'exercice de la pensée, pour un esprit de cette qualité, est un amusement suprême ; nullement. Il oppose les deux mots penser et s'amuser ; « Je n'ai compris ce mot s'amuser que comme exprimant le jeu des enfants et des êtres sans pensées. » Aussi ses plus belles et ses plus durables pensées, si elles sont quelquefois profondément lumineuses, s'enveloppent d'une apparence triste. Même quand, sortant quelque peu de lui-même, il essaye de se donner au monde extérieur, à l'amour il le fait en termes si sombres qu'on voit bien qu'il n'entend pas y trouver la joie : « Aimer (c'est la suite de la note précédente), oui, car l'amour est une inépuisable source de réflexions, profondes comme l'éternité, hautes comme le ciel, vastes comme l'univers. » C'est magnifiquement dit, mais que ces divertissements sont sévères 1 Sa correspondance avec Marie Dorval aurait fait croire qu'il était capable, et même plus que le commun des hommes, de joies pins franchement humaines. Sans doute, mais il ne l'avouera pas, et son refrain éternel sera : « L'ennui est la maladie de la vie. » Mais cet ennui, qui pèse sur sa sensibilité, qui l'écrase et la pervertit, est sans mauvaise influence
sur son intellig-eiice pour laquelle, au contraire, elle semble un aiguillon. Sous cette atmosphère lourde, son « esprit pénétrant » comme il le qualifie luimême, et toujours en mouvement autourdes idées, acquiert une acuité particulière. N'étant distrait ni par le monde, ni par l'ambition, ni par la recherche du bonheur qu'il réduit à quelques rares petits sourires, il considère bien en face les hommes et les choses, et les pénètre d'un regard sérieux. Sa puissance de concentration intellectuelle est très grande. Telle de ses pensées surgit comme un de ces éclairs qui sont le produit soudain de la longue tension de tout un monde d'éléments. Beaucoup de ces traits qu'on peut relever dans le Journal ou dans ses autres écrits sont amers, dédaigneux, désenchantés, mais ils s'enfoncent dans l'esprit d'oùils ne veulent plus sortir ; telle est leur force de pénétration. Quelquefois, grâce à leur excès de désenchantement, ils laissent l'impression d'une sagesse surhumaine. L'homme qui les a lancés, en effet, ne participe à la vie que par la respiration et par le regard ; il sait si bien s'en abstraire qu'il semble un contemplateur hors du monde. C'est qu'il ne mêle jamais le sentiment à ses déductions ou à ses visions qui demeurent purement intellectuelles. Pascal a dit que le goût même de l'abstraction peut devenir sentiment. Chez Vigny, le sentiment même devient intelligence. Aussi, malgré ses apparences roman-
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tiques, est-il un esprit plus voisin d'un Chamfort que de George Sand. Ecoutez cette froide réflexion: « On ne doit avoir ni amour ni haine pour les hommes qui gouvernent. On ne leur doit que les sentiments qu'on a pour son cocher : il conduit bien ou il conduit mal, voilà tout. La nation le garde ou le congédie, sur les observations qu'elle fait en le suivant des yeux. » On ne peut pas être plus net, plus clairvoyant, plus hautain.
Alfred de Vigny a dit de lui-même, dans un moment où sa lucidité surpassait son orgueil : « Je crois, ma foi, que je ne suis qu'une sorte de moraliste épique. C'est bien peu de chose. » Aucun homme ne se définit par un mot, et Vigny moins que tout autre. Cependant, il est vrai qu'il y a en lui du moraliste et vrai que la hauteur de son esprit a élevé parfois jusqu'à l'épopée les des- >*hées dont il s'est fait le poète et l'historien. L'inlellectualisme de Vigny, qui a ses racines dans un tempérament pessimiste, ne le préserva pas toujours des illusions non sur la valeur, qui est certaine, mais sur le genre de son œuvre* Le sévère jugement général qu'il porte sur lui-même ne l'empêche pas de se croire à l'occasion beaucoup plus philosophe qu'il ne l'est en réalité et c'est fort sincèrement qu'il écrit: « Avec la Maréchale d'Ancre j'essaye de faire lire une page d'histoire sur le théâtre. Avec Chatterton, Ressaye d'y faire lire une
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pag-e de philosophie. » Hélas 1 quand on veut met- Ire dans un drame de la philosophie, elle y reste presque toujours à l'état d'intention. Y a-t-il une série d'études qui en comporte moins que les Etudes philosophiques de Balzac? Tout grand esprit a naturellement sa philosophie, mais il ne faut pas qu'il veuille trop la systématiser. Elle lui échappe au moment même qu'il croit la tenir et la fixer. La vraie philosophie d'Alfred de Vigny est éparsedans son œuvre, déjà trop fixée dans le Journal^ où la pensée s'exagère à elle-même sa logique. On pourrail la voir symbolisée dans le vieil officier de Lauretle ou le Cachet /'OM^e,qui s'en va traînant après lui la tragique petite voiture où gît l'être égaré qui est à la fois son remords et sa gloire. Faites, comme cet homme, votre devoir sans espérance, sans sourire, et que la conscience de ce devoir vous soit un sombre contentement. Cela, et un morceau de pain dur partagé au bord de la route, sous la pluie c'est tout ce qui vous attend; ne prétendez pas au delà. Schopenhauer inventa le pessimisme idéaliste, qui ne s'oppose point à l'exercice de la vie. Alfred de Vigny, à peu près dans le même temps, avait inventé le pessimisme pratique, qui décolora l'existence et la rend pareille à celle que vivent ceux qui s'entassent derrière la porte où il est écrit :
Voi qu'enirate , lasctate ogni speranra.
86 PnOJlENADES LITTÉnAmES
Schopenhauer disait que le suicide est la plus grande preuve d'amour que l'homme puisse donner à la vie. On se tue pourla vie, comme on se tue pour une femme, quand l'espoir de bonheur qu'on y avait mis a fui et vous laisse désemparé. Pour d'autres âmes également ferventes et également trompées, mais plus org-ueiileuses, moins disposées à avouer leurs capitulations secrètes, le refnge sera le stoïcisme. On vivra désormais sans joie et Ton essaiera mille raisonnements pour se prouver à soi-même que tel est le lot des hommes que la qualité de leur esprit a quelque peu élevés au-dessus de la commune huînanité. Qu'une vie se brise soudain par la mort volontaire, qu'elle s'achève lentement dans le renoncement définitif, il y a presque toujours à cet acte ou à cette attitude une même cause : l'impuissance d'être heureux et un orgueil qui s'est changé en haine ou en mépris.
Seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse.
Voilà le stoïcisme en une de ses plus belles for- ?
mules littéraires, les plus inhumaines aussi. Mais J
il faut encore des couleurs pour peindre la nuit et |
il faut des paroles pour louer le silence. C'est par -
là que le poète participe à ces faiblesses qu'il méprise et qui sont pourtant le seul moyen par quoi il puisse s'établir une communion entre lui et les autres hommes. Le vrai stoïcisme eût probablemefjt incliné Alfred de Vigny à un silence complet, fuais nous ne saurions rien de son âme, et il est fort heureux qu'il ait eu l'idée de se peindre et de se plaindre dans cette Mort du loup, dont la dernière partie du moins est de la plus noble poésie, mais de la plus dure et de la plus désespérée.
Malgré toutesles objections de plusieurs brillants critiques (i), le romantisme est encore populaire, ou peut-être l'est redevenu, en ces derniers temps, à un degré dont on ne se rend bien compte qu'en rei^ardant de très près la librairie. Les éditions de Victor Hug-o se multiplient et tentent même les étrangers ; Musset se vend pgirtout ; Vigny même pénètre dans les masses (2). On a réimprimé »S'/e//o que la FeiiiHe littéraire donna complet pour deux sous I Nous sommes dans une période de dévotion romantique, et je ne parle pas du livre inattendu de M. Pellissier qui découvre dans le romantisme une valeur et comme un bienfait nouveau. Ce
(i) Dont le plus brillant est assurément M. Pierre Lasserre. Son Romantisme démolit le romantisme par ses raisonnements critiques aussi bien que, par le style, il est la preuve que le romantisme imprèg-ne tout, jusqu'aux écrits antironiantiques.
(2) Contrairement à ce que je croyais et à ce que j'ai dit en coiOf menrant cette étude.
PROMENADES L1TTEBAIRK8
serait donc faire une insulte à Vigny, ayant examiné les dehors de son caractère, de passer sous silence sa poésie, par laquelle il est classé dans les grands romantiques, et de n'en point étudier au moins l'esprit. Ces notes seraient alors trop incomplètes et sans signification.
M. Baldensperger, dans le livre que j'ai déjà sig-nalé, montre la singulière influence exercée sur Vigny par Joseph de Maistre, qui a gâté tant de solides esprits, en posant devant eux ces problèmes théologiques qu'il savait renouveler magnifiquement, mais qui ne sont au fond que des problèmes de néant : l'expiation, le rachat, le sacrifice de l'innocence, le juste périssant avec le méchant, etc. Vigny, qui avait pourtant reçu une éducation toute philosophique, se laisse prendre à la contagion de ces grands mots qui ont l'air de receler des idées primordiales. Eloa, le Déluge^ la Fille de Jephté viennent de cette source ou s'y trempèrent :
Seigneur, vous êtes bien le Dieu de la vengeance ; En échange du crime, il vous faut l'innocence.
Alfred de Vigny lisait beaucoup la Bible ; mais «ans la suggestion de Joseph de Maistre y aurait-il trouvé autre chose que de la couleuretdes épisodes dramatiques ? Il ne subissait pas sans frémissements le joug de cette pensée théologique, si con» traire à ses idées premières, et il voulut plusieurs
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fois la contredire. C'est pour répondre au théologien philosophe, si opposé à de telles idées de mansuétude, qu'il avait médité une suite à Eloa, où il devait montrer Satan sauvé par la puissance de l'amour.
Les théories dures et sombres de M. de Maistre le hantèrent toujours pourtant, et même il trouva ?noyen de les açgraver en supprimant du cœur de l'homme toute trace d'espérance. Le catholicisme absolu du philosophe savoyard se transforme chez lui en stoïcisme chrétien sans la conclusion chrétienne. Il connut que le sacrifice était nécessaire, mais inutile ; que le rachat était vain ; que toute lutte, hormis par la pensée, était sans force contre le Dieu créateur du mal, de la souffrance et de la mort :
C'est la vapeur du sang qui plaît au Dieu jaloux.
Malgré quelques sourires, le premier recueil de ses poésies, Poèmes antiques et modernes, est profondément triste; le second, les Destinées, est désespéré. Il n'y a nulle opposition de l'un à l'autre. Un même voile les couvre qui va s'épaississant : voilà tout. A-t-on remarqué que ces Poèmes antiques et modernes forment comme une esquisse de la Légende des Siècles, dont ils semblent avoir donné l'idée à Victor Hugo? Toutes les civilisations y figurent, l'Asie biblique, la Grèce, Rome,le moyen
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âge et tous les siècles jusqu'au dernier. Comme Hugo, déjà, il emprunte de toutes mains, car il sait donner la vie et l'art aux plus plates anecdotes. Millevoje, Tiiomme de la Chute des feuilles^ avait publié, avant 1812, un poème intitulé Z^Anma et Effinard,qu\ semble avoir eu un certain succès, encore qu'il nous paraisse d'une curieuse médiocrité. Il raconte les amours d'Eginard et de la fille de Gharlemagne. C'est le sujet même du poème que Vigny intitule la Neige et date de 1820. Il faudrait impjiraer les deux poèmes sur des pages parallèles. Rien ne ferait mieux sentir à quel point le romantisme fut une rénovation.
Millevoye :
La jeune Emma captive aussi îes yeux.
Pudeur ! Amour ! Votre incaïunt colore Ses traits charmants de douleur ol)scurcis Et la douleur les embellit encore.
Le roi, lejug'e au trône s'est assis :
« Nobles seitçneurs, appui de volve maître,
... Je sais puuir, je sais récompenser.
A mes bienfaits si quelqu'un doit prétendre,
C'est Egiuard. Eginard, sois mon gendre. »
Vigny.
Sous l'abri de ses mains Emma cache sa tête, Et, pleurant, elle attend l'orage qui s'apprête : Comme on se tait encore, elle donne à ses yeux A travers ses beaux doigts un jovir audacieux.
L'empereur souriait en versant une larme, Qui donnait à ses traits un ineftisble charme ; Il appela Turpiu, l'évèque du palais, Et d'une voix très douce il dit : « Bénissez-les. »
Vig-ny n'a pas rinspiration lyrique. Il lui faut iin récit où suspendre sa pensée ou sa vision. Et en cela il ne diffère pas d'une façon absolue des poètes qui étaient célèbres au temps de son adolescence. AVoa même n'est qu'un épisode d'unparadisperdu^ cherché ou reconquis, un prétexte à poser des caractères, à étudier des situations métaphysiques. C'est qu'il n'a nulle sensibiUté ou plutôt que la sensibilité qui fait les poètes purs se transforme aussitôt chez lui en pensée logique. Quel est le poèfc, quel est le rêveur qui, entendant « le son du cor, le soir, au fond des bois », sentira s'évoquer l'âme des chevaliers, le souvenir de Roncevaux ? Il n'y en a qu'un, il n'y a que Vigny. Son âme obéit àun mécanisme bien spécial. La nature nous est un bienfait perpétuel. Ceux mêmes qui n'y participent guère se réjouissent à la seule idée de son existence. Ce nous est une joie de pouvoir nous représenter des arbres, des eaux vives, des oiseaux libres, des fleurs et toutes les teintes de l'été et de l'automne, le retour certain des cycles éternels. La nature nous donne le sens de la perpétuité, nous incline, nous passag"ers, à une sorte d'adoration pour sa permanence invincible. En la contem-
ga PROMENADES UTTEnAIRES
pîant, en nous unissant à elle d'une communion tranquille, il nous semble acquérir je ne sais quelle éternité dont l'illusion ne nous trompe pas, mais dont la profondeur d'un moment nous donne des émotions infinies '^'est la nature, toujours pareille à elle-même, qui nous a permis d'atteindre à la notion de l'être et à celle de la durée. Nous passons, mais la forêt demeure avec plus de certitude que l'humanité même. Eh bien, ces notions, Vigny les possède comme tout homme intelligent, mais elles lui font horreur. Il éprouve devant la nature constante ou toujours renouvelée une peur métaphysique qui se traduit par des accents de haine. Il voudrait renverser les termes, et, devant l'homme éternel, créer une nature fugitive. On connaît l'apostrophe ironique, d'une bien vaine ironie :
Vivez, froide nature, et revivez sans cesse. . . Vous ne recevrez pas un cri d'amour de moi.
II voudrait au moins que cette « froide nature » se sensibilisât et eût l'air, l'air seulement, je suppose, de participer à nos émotions. Il lui en veut de son indifférence, il lui en veut de sa beauté qui se manifeste jusque dans sa mort apparente, il lui en veut de ses sourires sous le soleil éternel. Et c'est le thème de sa poésie désespérée. Mais il oublie que, pour trouver la nature sensible, il faut
ALFRED DB VIGNIC g3
la regarder soi-même avec sensibilité, et que, pour qu'elle compatisse à nos souffrances, il ne faut pas tout d'abord la regarder avec des yeux de haine. Vig^ny n'a jamais pu s'entendre avec la nature, parce qu'il n'a jamais su être enfant.Il raisonne toujours, il analyse les choses les moins analysables, il médite avec entêtement sur les problèmes qui échappent à toute méditation. La nature est une femme; J faut lui parler amour et non philosophie.
Vigny, au milieu de sa poésie incertaine et techniquement inhabile, a eu le bonheur de créer cinq ou six vers qui sont entrés et qui restent dans toutes les mémoires ; mais quand on se reporte au texte, ils sont trop souvent encadrés d'expressions assez médiocres. Il traîne après lui trop d'images usées, serties dans le métal équivoque d'une fausse éloquence, trop de déliés, trop de songes livides, trop de savants penseurs et trop dejronts d'albâtre ! Ce romantique l'est vraiment resté bien peu, après avoir devancé dans la forme comme dans l'inspiration presque tous ses contemporains. Il les a influencés tous, et Victor Hugo, pour se faire unephilosophie, n'a eu qu'à contredire celle de Vigny. Mais Hugo est tombé dans une grande banalité de pensée. Alfred de Vigny, du moins, n'est jamais banal, sa pensée est toujours haute en même temps que hautaine. On peut détester son parti pris, ses dédains, son mépris ; on ne lui reprochera ja-
g4 PIXOMENVDKS LITTÉRAIRES
mais d'avoir humilié l'esprit, car il a écrit le Cor, la Maison du berger, la Mari du loup, et, malgré quelques faiblesses de verbe, il y a peu de choses qui soient plus belles.
i/ART DES JARDINS
A propos d'une fleur, Julien cita quelques mots des Géorgiques de Virgile, et trouva que rien n'était égal aux vers de l'abbé I>clille.
(Stendhal, le Rouge et le Noir, chapitre XL.)
Les débats sur le romantisme ne s'arrêtent pas à la seule formule littéraire. On met en balance les divers modes de l'art et spécialement les manières si opposées de concevoir l'ordonnance des jardins. On vante beaucoup en ce moment Le Nôtre et La Quintinie. Ils sont loués d'avoir réprimé le désordre naturel des choses et d'avoir rangé les arbres, les fleurs et les légumes, enclins à se disperser, selon de sévères et rigides alignements. Ce sont les jardins à la française, comme il y a les tragédies à la française, Corneille opposé à Shakespeare, la raison à l'imagination, l'intelligence au sentiment. Le jardin anglais est incompréhensible, il divague, il ouvre des perspectives qui déconcertent et qui disposent l'âme aux émotions malsai-
q6 PHOMENADBS LlTTénAIRES
nés, tandis que les dessins de Le Nôtre la rassurent par une régularité qui ne se disperse parfois en méandres que pour ramener plus sûrement l'esprit et les pas vers la certitude la plus élémentaire. La première fois que j'entendis parler de jardins à comprendre, je fus troublé^ car je n'avais jamais appliqué mon intelligence à cette étude. J'avais toujours considéré un jardin comme un morceau de la nature à travers lequel on avait tracé des allées pour faciliter la promenade et aussi la culturCj but principal desjardins, mais j'avais négligé l'enseignement que les bons esprits avaient pu retirer de la droiture ou de la courbure desdites allées. Mon idéal secret, bien rarement rencontré, était un coin de forêt bordé par un ruisseau où se vît le moins possible la main des hommes, qui ont gâté presque partout les paysages. Cependant, j'estimais que les jardins anglais la gâtaient moins que les jardins français. C'est tout ce que j'avais trouvé à comprendre. Entre des arbres taillés en boules, en toupies, en charmilles, et des arbres naturels, je préférais les arbres naturels, mais c'est une question de sentiment, pas même d'esthétique, comme j'aurais aimé une femme à la peau ingénue plutôt qu'une femme tatouée.
Je résolus donc de me livrer à quelques lectures pour arriver à pénétrer la signification des jardins et je m'adressai naturellement à l'abbé Delille, le
l'art des JAIIDIN3 97
(leniiiT grand poète de l'ancienne sociëté. N'a-t-il pas ccril les Jardins ou l'Art d'embellir les pc'Jsd'ies (i)? Hélas! quelle déconvenue ! L'abbé Deliile est romantique, en cet art innocent. Aux janîiiis français il préfère hautement les jardins m-j'lais. 11 vante dès la préface « la beauté un peu iésonionnée et la piquante irrégularité de la nature ». Comment savoir ce que Le Nôtre a voulu dire avec ses beaux jardins g-éométriques ? Vais-je en être réduit au P. Rapin, Hortorum Libri IV f Même traduit par un poète que prédestinait à ce labeur la moitié de ce nom, le sieur Gazon- Dourxig-né, ce poème, provisoirement, me requiert peu. Malgré son romantisme, je m'en tiens à l'abbé Deliile. Je m'instruirai une autrefois et à une autre source sur la philosophie des allées droites, des quinconces et des parterres. Au fait, je consulterai M. Gorpechot qui a précisément écrit les Jardins de l'intelligence. Aujourd'hui, puisque je tiens, chose inattendue, une œuvre de cet ilhistre versificateur, je veux essayer de me rendre consple pourquoi il fut considéré pendant vingt anscotr.me un grand poète. J'ai donc lu les Jardins et aussi l'Homme des champs ou les Géorgiques françai-
[i) L'édition orig'inale que je possède porte pour toute indication de librairie : « A Trianon, 1782. » Deliile clail très en faveur prts de Marie-Antoinette, et son livre semble bien sortir d'une imprimerie particulière assez mal outillée.
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ses qui m'ont semblé compléter le tableau de la nature, telle qu'il la fit voir à ses contemporains entre Versailles et Montmorency.
Delille est un disciple direct de Virgile, dont il avait traduit les (réorgiques^ avec un bonheur qui enchantait Voltaire. II connaît aussi les poètes anglais qui ont chanté la nature sur un ton modéré, avec un enthousiasme classique, tels que Denham, Goldsmith, Pope et Thomson. Il a lu, souvent la plume à la main, nos anciens poèmes descriptifs et même la Semaine à& Du Bartas et même le Prœdium. rusticiim du P. Vanier. Il emprunte beaucoup à Buffon, surtout pour la description des animaux, dans V Homme des champs, et ne nég-lige aucun de ses contemporains, encore que, fidèle à la poétique de son temps, il ne se risque à imiter directement que les prosateurs et les poètes latins ou étrangers. Mais il semble que toutes ces imitations, il les ait avouées assez loyalement en des noies où il les signale, tout en étalant une érudition dont il semble fier et qui est en effet un de ses mérites. Il ne faut pas oublier qu'il est professeur et qu'il le demeurera toute sa vie. Il est donc plus excusable qu'un autre de prendre trop souvent le ton doctoral; encore le corrige-t-il par une certaine bonhomie. Delille, qui a fait aussi un poème sur Vlmagi" nation, n'en a aucune. Il n'invente rien. Il décrit. Il fait des traités en vers. Seulement, comme il con-
L ART DES J.VnUlNS
naît les règles de l'art, il sait placer à propos une digression méthodique. Celles d'une de ses dernières œuvres, la Pitié, furent longtemps célèbres. On 1«!S lisait encore dans les morceaux choisis, au ttjnips de mon enfance, et c'est là que nous avons tous appris comment M"^ de Sombreuil but un \crre de sang. Les poèmes des Jardins et de r .Homme des champs n'en permettaient guère que d(! mythologiques. Elles y figurent et ce ne sont pas lo3 plus mauvaises. Mais ce n'est pas de là qu'est vtnue la réputation de l'abbé Delille. Quand parurent ses premières œuvres, elles attirèrent l'atteatîitn — qu'on ne soit pas trop étonné — par la haTdiesse et la nouveauté de l'expression. 11 n'inventait certes pas un vers nouveau, mais il faisait eiitrer dans la poésie toutes sortes de mots et de phrases familières, en rapport parfait avec le sujet ti'ailé. Et il s'en rendait fort bien compte : « Les mots de râteau, de herse, d'engiais, de fumier, diti} dans sa préface de l'Homme des cluunps (i), paraissaient exclus de la poésie noble; enfin l'agriculture était alors en pleine roture. Aussi un homme qui entreprendrait aujourd'hui une nouvelle traduction des Géorgiques trouverait la route frayée, lo préjugé affaibli, les formes de ce genre de style
(i) Oui est de l'an VIII. Je suis l'édition de l'an XIII où il y a de joliei figures de Catel; Paris, Levrault, Sclioell et G'«, rue de
Seine.
PnOMEiNADfcS LITTEHAfRES
multipliées, etc. » On a été bien injuste envers 1 Delille. On n'a considéré que les préjugés poétiques : qu'il avait respectés, sans tenir nul compte de ceux ! qu'il avait sinon délruiîs, du moins afTaiblis, j comme il le dit modestement lui-même. La lég"ende i veut qu'il ait eu horreur du mot propre, mais i c'est tout le contraire. 11 n'iiésite jamais, quand j le mécanisme de sa versification le permet, à em- ] ployer ce mot, et s'il se sert d'une périphrase, c'est uniqucn;e!it pour varier la [)ériode poétique et lui . enle\er la sèche monotonie que lui donnerait une nomenclature trop précise. Au reste, toute poésie contient des périphrases, même celle de Ilug-o, dont i\î. Pellissier a cité quelques exemples, et si celles des poètes contemporains passent inaperçues, elles le doivent à leur imprécision. Je me garderai , bien de citer aucun exemple; on le fera à loisir i' dans un siècle, sans doute avant, mais si on accumulait toutes les manières de ne pas dire le mot qu'il faut imaginées par nos contemporains, on rirait peut-être d'eux autant que de l'abbé Delille. ]J En liuérature, il faut un certain recul pour faire d sortir le ridicule. De {)rès, cela manque de pers- 'i pective. Sans doute,
L'animal recouvert de son épaisse croûte, Celui dunt la coquille est arrondie en voûte
ne semblent mis là que pour ne pas nommer le