L ART DES JARDINS
rliinocéros et la tortue (i)^ mais en continuant la lecture, on s'aperçoit vite que ce n'est pas la peur d'un terme choquant qui a g-uidé le poète, pais({u'il accumule dans les vers suivants les noms les plus exacts :
L'écaillé du serpent et celle du poisson,
Le poil uni du rat, les dards du hérisson;
Le ri;iutile sur leau dirigeant sa gondole ;
La grue, en haut des airs, naviguant sans boussole,"
Le perroquet, le singe,... etc.
Il ne faut pas oublier Delille, non parmi les romantiques, mais parmi les précurseurs du romantisme, que d'ailleurs annonce et préfigure toute la littérature française antérieure, à l'exception du petit groupe des écrivains particulièrement raisonnables formés par les théologiens prudents du dixseptième siècle. Jusqu'à Malherbe et encore après lui, tous les poètes français sont romantiques. On pourra remonter jusqu'au fond du moyen âge, on ne trouvera, unies à un grand bon sens, réglées par un goût instinctif, que la fantaisie et l'imagination. Admirer la nature et la prendre pour guide et pour norme, ce fut la manie des temps anciens plus encore que des temps romantiques. Le quatorzième siècle invoque deux divinités : Dieu, la Nature; mais Dieu étant réservé pour les jours de
(i) Ou le tatou, dit en note Delille, qui ne lient pas celte fois à être trop précis et qui n'avait évidemment jamais vu de tatou.
PROMENADES LITTÉrAIRBS
fête et pour l'article de la mort, c'est la Nature qui règne, souveraine de la vie. La nature n'est pas une invention de Jean-Jacques. Quand les hommes sortirent d'eax-mrmes et ouvrirent les yeux, ils découvrirent des mouvements que la Ihéolog-ie ne réglait pas; d'où une libération qui les rendit ivres tout d'abord. A la fin du dix-huitième siècle, cette ivresse est remontée aux cerveaux, et un humble poète de collège et de cour, comme l'abbë Delille, ne connaît point d'autre maîtresse. C'est ce qui donne encore un certain charme et une force aussi à sa poésie laborieuse : (ont ce qu'il voit dans la liberté de la nature lui t,emble > digne d'être anobli et de recevoir l'investiture de la bonne compagnie. « Mon cul aussi est dans la nature », disait grossièrement Voltaire, qui ne < compreiiait pas tout. « Soit, répond l'abbé, je vais le faire entrer décemment dans un vers français. » Mais il s'arrêta au fumier.
Son Art des jardins, je l'ai dit. est romantique, puisque la nature est romantique. C'est sur son modèle qu'il veut que l'on façonne les jardins :
Qu'un obscur arpenteur, armé de son compas. Au fond d'un cabinet, d'un jardin symétrique Confie au froid papier le plan géométrique; Vous, venez,... etc.
Il s'agit que le génie de l'homme collabore avec le génie inconscient des choses :
l'art dks jAUDiNa io5
Un jardin, à mes yeux» est un vaste tableau.
Soyez peintre. Les champs, leurs nuaiices sans nombre.
Les jets de la lumière et les masses de l'ombre,
Les heures, les saisons variant tour à tour
Le cercle de l'année et lecerde du jour;
fit des prés émaillés les riches broderies,
l'it des riants coteaux les vertes draperies,
Les arbres, les rochers, et les eaux, et les fleurs,
Ce sont là vos pinceaux, vos toiles, vos couleurs.
La nature esta vous; et votre main féconde
Dispose, pour créer, des éléments du monde.
Il ne veut pas que l'on imag^ine des paysag-es factices, mais que l'on se borne à embellir ceux que la nature a formés. N'avez- vous pas, dit-il, au cours do vos promenades, rencontré tout à coup un de c?;g aspects enchantés qui vous ont arrêté comme malgré vous, qui vous ont jeté dans une longue rêverie? Rappelez vos souvenirs, reformez l'image qui vous a ravi,
Et des champs apprenez l'art de parer les champs.
C'est ainsi que furent formés tous ces beaux jardins où triomphent à la fois l'art et la nature. Chantilly, Belœil, tout à la fois magnifique et champêtre (i), Chanteloup, « l'aimable Tivoli », bien d'autres, et Trianon, qui, « semblable à son auguste et jeune déité, joint la grâce avec la majesté».
C'est mieux que la nature et cependant c'est elle.
En somme, l'Art des jardins se réduit peut-être à ce précepte : Embellissez la nature, mais surtout ne Tenlaidissez pas. Il aime les arbres comme ils sont, et non pas tondus comme des moulons:
Quels qu'ils soient, respectez leur flottante verdure Et Jéieadoz au fer d'outrager la nature.
Voilà de bons sentiments, et pas trop mal exprimés. Il essaie même de nous faire voir le vent
... légèrement courir, Frémir dans leurs rameaux, s'éloigner et mourir.
Ce petit livre n'est pas du tout ennuyeux. Après avoir été nouveau, il lui reste une grâce vieillotte, et l'air circule encore à travers ses pompeux liémisliches. Le cruel Rivarol disait :
Delille passera ; les navets resteront.
Hélas! oui, tous les navets sont restés, et il en pousse de nouveaux tous les jours.