‹ Promenades littérairesChapitre 9 sur 26 · LE STYLE ET L ART LE STENDHAL · texte numérisé non relu

LE STYLE ET L ART LE STENDHAL

imprudences deparoleou bien venddiibois comme Fouqué. Mais Julien est intelligent, donc il est ambitieux, donc il est hypocrite, puisqu'il vit sous la domination des prêtres qui détiennent le pouvoir. Beyle en connaissait bien l'étendue, lui qui avait tant de peine à vivre, n'ayant pas voulu se soumettre, et qui depuis la chute de l'Empire, après d'heureuses années d'Italie, se rongeait d'ennui à Paris. Incapable d'hypocrisie pour son compte, il comprit bien la force qu'y pouvait trouver un jeune homme ambitieux tel qu'il le concevait. Aussi bien , un Julien sans hypocrisie sous la Restauration est un personnage impossible, et Stendhal avait trop de logique dans l'esprit pour imaginer un tel personnage.

Il faut que Stendhal, sans qu'il y paraisse, ait bien de l'art et bien de la délicatesse pour avoir, sur de telles données, construit un caractère auquel le lecteur ne cesse pas de s'intéresser un instant. C'est qu'avec toutes ses prétentions, ses subtiles réflexions, ses raisonnements à l'infmi aux naoments où peutêtre on aimerait qu'il raisonnât moins, Julien Sorel ne cesse jamais d'être un jeune ingénu. Cela le sauve de l'odieux. Il est seul dans le monde, avec des conseillers suspects à son esprit soupçonneux, et il est obligé, par son caractère même, de créer les altitudes de sa vie, de les inventer à chaque incident ou aventure nouvelle. Au lieu que la plu-

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part des jeunes g-ens, embarqués dans les conditions \ de Julien, subissent leurs milieux nouveaux a ver. une ' passivité étonnée, il est quelquefois étonné, mais ) jamais passif devant l'imprévu ; il se jette à l'action i avec une g^aucherie qui en double les dangers et \ une bravoure froide qui les domine. Sans l'éo'uca- '\ cation qui en ferait son ég-al, il se mesure avec Ma- \ thilde de La Mole et la dompte lentement, involon- i tairementj par le seul spectacle d'une âme forte qui ^ sait se dompter elle-même. L'orgueil a les mêmes 'i effets dans M'i^ de La Mole que le devoir dans Clé- ] lia Conti. Toutes les deux appnjées sur des senti- | ments puissants, mais sans charme, résistent un temps à leur passion, mais quand elles y cèdent, c'est d'une manière absolue, sans retour comme sans regret. Le caractère de Clélia est plus humain, ou plus fcmiiiin, et comparable aux seules héroïnes de Racine. Cette manière de se résister à soi-même | (le se retrouvera plus guère dans (es caractères ,'oinanesques, sinon à l'état d'esquisse, après Stendhal et a[.rès le Balzac du Lys dans la vallée. Jleul Flaijberl a été tenté par l'analyse d'une telle âme, mais il l'a maintenue dans les régions indis- , tincles du désir. M^^^ Arnoux, de l'Education sentimentale, est sans volonté, comme Frédéric est I sans pénétration sentimentale, et leur long malentendu se traîne pitoyable au cours de toute une vie. Ce qu'il y a de beau dans les femmes de Stendhal, |

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et surtout dans Clélia Conti, c'est la perpétuelle agitai ioii de leur cœur, qui transparaît dans tous leurs actes. Ce sont des amoureuses de toutes les minutes de la vie, et que leur passion se réalise, qu'elle demeure un rêve obscur, comme chez la Sanseveiina, cela ne change rien au caractère du senliment qui est comme la substance de leur être. Il semble qu'étudier les personnages de Stendhal, ce soit étudier la vie même, et cela précisément parce que l'art n'apparaît nullement dans ses romans, encore qu'ils soient conçus avec la plus stricte méthode. IMais la méthode est personnelle. Sa connaissance n'est d'aucune utilité pour ceux qui écrivent et pour ceux qui lisent ; moins ils s'y arrêtent, mieux cela vaudra pour leur plaisir. Je dirai simplement qu'à mon avis la théorie de la méthode de Stendhal est tout entière dans son livre de l'Amour et que ses deux grands romans en sont l'application, c'est-à-dire l'art. Ses personnages agissent toujours comme ils doivent agir, selon les principes généraux de la psychologie de l'amour, tels qu'il les a déduits de ses observations et méditations. Mais ce qu'il y a d'original dans un livre sur l'amour est toujours écrit d'après des expériences personnelles et on en arrive nécessairement à conclure que l'analyse de l'art ou de la méthode de Stendhal ne serait autre chose que l'analyse de son génie. Or, un génie est ; il ne^t

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pas analysable extérieurement et il n'est connais- \ sable que par ses résuitats. Quand on a lu trois ou i quatre fois l'Amour, le Rouge et le Noir et la Char- '\ treuse de Parme, on commence à comprendre la i méthode et à sentir l'art de Stendhal, si on a, tou- •; tefois, des dispositions pour ce g-enre d'investig-a- j tions. Au reste, il se peut très bien que Ton con- ij teste plusieurs des principes de l'Amour, qu'on sait | choqué par tels détails des romans. Cela prouvera i que Stendhal, pas plus que les meilleurs, ne salis- \ fait tout le monde, ou peut-être tout simplement \ qu'on ne le connaît pas encore assez. Car enfînj comme Balzac ou Flaubert en prose, comme en poésie Baudelaire ou Mallarmé, Stendhal est un test, une pierre de touche. Si on ne l'aime pas davan- \ tage à mesure qu'on l'a pratiqué davantage, il ne reste qu'à pleurer sur soi-même : on ne fait pas ; partie des Happy Few, on n'est pas du petit nombre des élus.

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