‹ Promenades littérairesChapitre 8 sur 26 · LE STYLE ET L'ART DE STENDHAL · texte numérisé non relu

LE STYLE ET L'ART DE STENDHAL

Les modestes prévisions de Stendhal sur l'avenir de sa gloire, à peine naissante quand il mourut en i8/j2, ont été bien dépassées. Non seulement il est lu, mais il est presque populaire. On lui prépare un monument au plus beau jardin de Paris, et dans le nîême moment paraîtront les deux premiers volumes de ses œuvres complètes (i). Le grand écrivain est toujours en train de devenir, même ou surtout après sa mort. On n'en ajamais fini avec lui, et sa destinée se poursuit à travers les générations. Voici où cela en est présentement : l'homme d'esprit que Mérimée croyait sauver de l'oubli en rédii^'^eant après sa mort cette fameuse brochure anecdotique (2), à la vérité curieuse, un peu scandah.'use aussi, est maintenant tenu pour un des romanciers mémorables d'un siècle qui eut Flaubert

(i) A la librairie Champion.

(2) Intitulée //. B. Réimprimée à la suite de Stendhal : « Les plu*; belles pa^es », Mercure de France. Pour l'histoire de cette brochure et celle de tous les livres de Stendhal ou qui le concernoni, voir l'excellente Histoire des œuvres de Stendhal, par Adolphe Paupc.

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après Balzac, pour un psychologue tel, disait déjà Taine, qu'il fut le plus î^rand des temps moderrirs et peut-être de tous les tenins. Bien qu'au premier abord il semble n'écrire qu'assez mal, surtout ponr ces hommes emplis de rhétorique qu'on appelle Iv.s lettrés, il n'en faut pas moins le considérer comme un des maîtres du style. Sa prétention de lire une page du Code civil avant de se mettre au travail n'est que le mot d'un homme qui place au-dessus de tout le naturel, la précision et la clarté et qui croit que le Code possède ces diverses qualités. Ce sont bien celles du style de Stendhal, et Je Code est obscur et diffus. Chacune des subtiles phrases de Stendhal veut dire une chose très nette, quand il s'agit d'action, quand il s'agit d'un mouvement de rintelligence, et ne prête au commentaire que s'il explique des sentiments, que s'il exprim.o l'état d'une sensibilité. « C'était comme un archet qui jouait sur mon cœur », dit-il d'un paysage qui l'a ému. « C'est pour moi comme de la musique de IMozart », dit M™* Dervilie du paysage de Vergy. Hors ces cas où sa sensibilité s'exalte, Stendhal écrit sans passion, avec un naturel relevé par une ironie légère et souriante, amusée, un peu comme Voltaire, qui fut, bien plus que le Code, son modèle. Le style, c'est ce que Balzac, en faisant de la Chartreuse un si magnifique éloge, lui reprochait le plus, et cela ne laisse pas d'être plaisant de la

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part d'un homme qui écrit bien plus mal que Stendhal parce qu'il y pense constamment, et que quand on pense à son style on écrit toujours mal. Balzac reconnaît d'ailleurs que chez lui « la pensée soutient la phrase », et il dit encore : « M. Beyle se sauve par le sentiment profond qui anime la pensée. » C'est très vrai, et alors de quelle importance serait-il de relever quelques tournures commur.es ou quelques incorrections? Mettons que Stendhal ne procure pas à ses lecteurs le plaisir du beau langage que nous donne si abondamment Flaubert. Il a d'autres mérites, et d'abord, pour ne pas sortir du styîc, celui de n'avoir jamais versé dans le mauvais goût, et cîlui aussi, tout en défendant les idées romantiques, d'avoir su pratiquement se défendre contre leur extravagance. Le style de Stendhal ne mérite aucunement le reproche d'insuffisance. Il est parfaitement approprié au sujet et à la qualité de la pensée, que sa transparence cristalline dévoile à chaque instant. Il est bien des sortes de styles, tous excellents, il n'en est aucun qui surpasse celui qui est naturel, c'est-à-dire en parfaite concordance non seulement avec le tempérament de l'auteur, mais avec le sujet traité. Il faut éviter les disparates. Flaubert n'a pas écrit i Education sentimentale ni Bouvard et Pécuchet avec l'ampleur poétique et romantique qui convenait à la Tentation de s tint Antoine. Il fallait à Stendhal, pour fixer la rauUi-

plioité des aventures psycholog-iqnes, un style un peu cassant, brisé à cliaque instant par les incidents de la vie et de la pensée, et vraiment on ne voit pas Ijien le Rouge et le Noir se déroulant sur le ton musical de Notre-Dame de Paris. Il y a toujours eu en France, depuis qu'on s'y occupe tant de celte question, une sorte de style-type variable avec les époques, d'après lequel on juc;e tous les autres. Depuis le romantisme, renforcé parle naturalisme cl le symbolisme, qui ont tant de rapports extérieurs, le style choyé, vénéré, celui qui vous met un homme sur le pavois, c'est le style à épithètes chatoyantes (i). Stendhal, assurément, ne l'a pas connu. Le sien n'a nul éclat. Il ne connaît que l'épithète psychologique, mais quand on l'a pratiqué un peu, on s'aperçoit que rien n'est pius difficile que de ramasser en un mot la signiScation d'un acte, d'une pensée, d'un état d'âme. C'est probablement ce qui a permis à Stendhal de raconter beaucoup d'extraordinaire sur un ton qui lui donne aussitôt la vraisemblance accordée aux actes les plus simples. Il n'y a qu'un grand naturel qui puisse faire admettre la scène de l'échelle par où

( I ) Exemple du style chatoyant :

«Il l'enveloppait de tosite son âme fervente, il la soulevait dans sa chair brûlante. Elle clincelait comme l'été sur la mer. Elle dit :

« — Je ne m'en irai pas

« Elle plongeait lonçiiement en lui son regard bleu et il défaillait comme la forci dans la brise nouvelle. Il songeait tumultueusement à des choses extraordinaires. »

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Julien monte à l'appartement de Malhilde de La Mole. La moindre é[iitl!ète chatoyante transformait aussitôt cet acte d'audace froide en scène d'opéra. Alors le lecteur sourit au lieu de trembler à chaque échelon que monte le jeune conquérant, et le clair de lune, devenant poétique, achève de noj'er tout le tablcciu sous la lumière la plus ridicule. Grâce au style de Stendlial, qui décrit les mouvem.ent de Julien comme il décrirait ceux d'un voleur ou d'un couvreur, on sent que l'homme qui monte fait une chose très difficile, mais en somme très simple, et on le suit des yeux en craignant seulement l'accident qui peut arrêter ces sortes d'entreprises. Le romantisme du moyen (dont Stendhal a même un peu abusé) disparaît grâce au naturel que lui confère une description purement technique et psychologique.

Le Rouge et le Noir, qui est peut-être le roman le plus logiquement déduit qui existe, est pourtant un de ceux qui portent le plus solidement gravée l'empreinte romantique. Echelles, cachettes, cabane dans les bois, changements brusques de profession, prolecteurs tout puissants, ennemis cachés dans l'ombre, femmes ingénues etfemmes d'orgueil, prêtres ambitieux, hypocrites ou dévoués, tous les contrastes, tous les heurts et toutes les complicités, un adultère, une séduction, un meurtre : on trouve en ce roman tant d'éléments mauvais et même vul-

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gaires qu'on a peine à comprendre comment il est résulté de leur mélange le livre le plus séduioant. L'auteur avait une connaissance vaiiée de la vie dont sa pénétration d'esprit lui avait^ peut-être plus que les confidences, révélé les secrets. Il avait séjourné en province, à Paris, en Aliemag-ne,en Italie où la société était alors moins dissimulée. Malhilde de La Mole est bien un caractère aristocratique, tandis que M^^e ^^ Rénal est le caractère même de la Française amoureuse, quoiqu'elle se rapproche parfois de l'admirable Clélia Gonti,de la Chartreuse de Parme. Quanta Julien Sorel, c'est Henri BejJe lui-m^me, dans le sens où Flaubert disait : « JMadame Bovary,c'est moi. » C'est Beyle tel que la société l'aurait fait si sa jeunesse s'était trouvée reportée à l'époque de la Restauration, Bejle soumis à l'hypocrisie que la Congrég-ation toute-puissante eût imposée à un homme de son caractère. Ll eu frissonnait d'horreur. De là la haine contre la société <\\ii fait le fond du caractère de Julien Sorel, bien plus que l'hypocrisie qui n'est chez lui qu'un moyen de défense. Voyez en effet sa joie quand il ose être lui-même, quand il se trouve dan.s un milieu où il peut penser tout haut. L'hypocrisie est une nécessité pour un Julien Sorel évoluant dans un milieu clérical et aristocratique. Sans hypocrisie, Julien n'a pas de rôle dans une telle société : il est clerc d'huissier à Verrières, se fait mettre en prison pour

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