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LA VIE ET LA MORT

Rien ne semble plus clair que ces mots, qui sont en même temps des idées et que nous croyons des faits, la Vie, la Mort; et rien n'est, au contraire, plus mystérieux, plus insaisissable. La Vie, qu'est-ce que la vie? On n'en sait rien? Quelle est son origine? Même réponse. En quoi la matière vivante se distingue-t-elîe de la matière inorganique? Réponse difficile, car «. il n'y a pas de doute que certains phénomènes de vitalité puissent s'accomplir en dehors de l'atmosphère cellulaire ». Les cristaux se comportent à peu près comme des êtres vivants ; on les voit naître, se reproduire, mourir quand le milieu leur devient hostile.

En 1867, pendant l'hiver, un tonneau de glycérine, faisant le voyage de Vienne à Londres, arriva à l'état cristallisé. C'était la première fois que l'on voyait des cristaux de glycérine. Non seulement ce corps ne s'était jamais cristallisé spon-

tanément, mais aucun moyen artificiel n'avait eu plus de succès. Il en est d'ailleurs de même aujourd'hui ; et si Ton possède des cristaux de glycérine dans les laboratoires, c'est qu'ils proviennent par génération naturelle de ceux qui vinrent au monde en 1867. Crookes en avait recueilli quelques individus; on les sema sur de la glycérineen surfusion et cela donna toute une génération nouvelle. Une fabrique de produits chimiques, à Vienne, se livre à l'élevage en grand des cristaux de glycérine. Cet élevage demande des soins particuliers, car la glycérine cristallisée fond à dix-huit degrés. Si on l'abandonnait à elle-même, un été suffirait à en éteindre l'espèce. La cristallisation est-elle cependant un phénomène vital ? Sans doute, les cristaux cicatrisent leurs plaies, leurs écornures, ils prennent de l'accroissement, ils se reproduisent, à peu près comme les microbes, dans un milieu favorable, — et cependant ? M. Dastre, dans son livre la Vie et la Mort, ne tranche pas la question; mais il l'expose avec assez de détails pour que les esprits inquiets de ces nouveaux mystères puissent y réfléchir sans se perdre dans le vague.

Les doctrines explicatives des phénomènes vitaux sont l'animisme, le vitalisme et l'unicismeou monisme. Les deux premières diffèrent peu; l'une

donne pour principe à la vie, l'âme, la vieille âme classique et métaphysique ; l'autre, une sorte d'âme subalterne, le principe vital. Bichat, quoique vitaliste, porta le premier coup à cette entité, en répartissant la force vitale dans l'ensemble des tissus, en la décentralisant, selon l'heureuse formule de M. Dastre; mais il continue de considérer les propriétés vitales de la matière comme entièrement distinctes de ses propriétés physiques. Il établit même entre ces deux ordres de forces un perpétuel état de guerre, en définissant la vie « l'ensemble des fonctions qui résistent à la mort ». Claude Bernard est encore vitaliste, mais sous une forme très atténuée, puisqu'il n'admet plus une différence essentielle entre le fait vital et le fait physique ; la vie et la chimie font également du sucre, mais leurs méthodes et leurs buts ne sont pas identiques. Il croit, en somme, « que le mystère de la vie ne réside pas dans la nature des forces qu'elle met en ieu, mais dans la direction qu'elle leur donne ».

La troisième doctrine, utiicisme ou monisme, est aussi la plus ancienne. Son nom vulgaire est le matérialisme, mais le matérialisme scientifique n'a que peu de rapports avec le matérialisme vulgaire. La matière, telle qu'il faut la concevoir pour être véritablement matérialiste, n'est autre chose qu'un

assemblage de forces, ou, selon la définition du P. Boscovich, « un système de points indivisibles et inétendus (i) ». Cette matière est parfaitement insaisissable en sa réalité; c'est un tissu idéal, une glaise dont chaque particule est un pur concept. Finalement, idéalisme et matérialisme deviennent synonymes, et le matérialiste est celui pour qui la matière n'existe pas; pour qui la seule réalité est la pensée.

La science, cependant, ne peut s'accommoder de ce nihilisme plus propre aux méditations d'un bouddhiste fervent qu'aux travaux biologiques. Il lui faut une réalité ; d'accord avec les sens, elle la trouve dans le monde extérieur, auquel elle incorpore la pensée, au lieu de laisser la pensée absorber le monde extérieur. Il n'y a qu'une force, dont les jeux produisent l'immense diversité des choses : c'est cette diversité qui fait l'objet de la recherche scientifique, l'unité fondamentale étant un postulat

II) L'ouvrage de Boscovich, Theoria philosophise naturalis {Vienne, 1768, et Venise, 1763) étant très peu connu, on donne ici le texte du principe essentiel de sa philosophie : « Prima elementa iaateriae mihi sunt puncta prorsus indivisibilia.et inextensa, qua: in immenso vacuo ita dispersa sunt, ut bina queevis a se invicem distent per aliquod intervallum, quod quidem indefinite augeri potest, et minui, sed penitus evanescere non potest, sine compenetratione ipsorum punctorum : eorum enim contiguitatem nullam admitto possibileru. .. » {Pars I, % 7.)

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admis une fois pour toutes et qui tend d'ailleurs à se vérifier expérimentalement.

Ce qui domine aujourd'hui les théories sur la vie c'est la doctrine de l'énergie. M. Dastre fait dériver la notion d'énergie de l'idée de liaison des phénomènes. Il n'y a pas de phénomènes isolés dans le temps ni dans l'espace. Tout se suit, s'enchaîne, se précède et se succède dans la nature. Un phénomène n'est donc qu'une mutation, et il existe un lien entre le phénomène présent et le phénomène antérieur; en d'autres termes, le fait nouveau contient quelque chose de permanent qui existait déjà dans le fait ancien. « Ce quelque chose de constant, dit M. Dastre, qui s'aperçoit sous l'inconstance et la variété des formes etqui circule, en une certaine façon, du phénomène antécédent au suivant, c'est l'énergie. » Mais que l'on dise l'énergie, ou la force, ou le mouvement, ou simplement la matière, cela revient au même ; c'est toujours la vieille loi de constance.il faut attendre, pour affirmer qu elle est toujours valable, que le radium ait dit tout son secret.

Après d'intéressants chapitres sur l'énergie et ses transformations, M. Dastre étudie l'unité chimique dans les êtres vivants. Il montre que les animaux, y compris la plante, diffèrent beaucoup plus

IDÉES ET PAYSAGES lf>$<

par l'anatomie que par la physiologie ; il y a également une certaine unité physiologique. Comment M. Dastre rapproche des êtres vivants les cristaux, nous l'avons indiqué tout d'abord. La génération n'est présentée qu'en ses lignes sommaires ; elle est une conséquence de la nutrition ; c'est un accroissement extérieur à l'individu. Un chapitre très curieux à lire est celui sur l'immortalité des protozoaires et aussi des cellules sexuelles, qui partageraient ce privilège des individus les plus simples, composés de cellules non différenciées. La cause de la mort serait la différenciation qui produit des chocs, des réactions, des usures.

Le livre se termine par des considérations peutêtre un peu optimistes, à la manière de M. Metchnikoff, sur la possibilité de retarder et de régulariser la sénescence. Gomme ensemble, c'est un recueil d'opinions personnelles ou historiques sur des questions dont aucune peut-être n'est soluble. Je crois cependant que les biologistes qui observent directement certains mouvements vitaux ont, sur la vie, des notions plus claires et plus étendues que celles qu'ils parviennent à nous communiquer. On ne Jense pas sans mots, et cependant les mots trahissent la pensée. Toute expression verbale d'un fait concret devient de la métaphysique. C'est l'envers

delà philosophie scientifique, que ce qui est devenu philosophie n'est déjà plus de la science. Il faut en prendre son parti. Aussi bien, toutes les activités s'équivalent; il n'y a pas de hiérarchie cinéma- 1 tique.

UN PESSIMISTE REPENTI (i)

Les hommes arrivent diversement à la célébrité. | Il y eut l'homme qui avait perdu son ombre; M. Challemel-Lacour fut pendant plusieurs annéBjl l'homme qui avait connu Schopenhauer. C'était, | avec une assez bonne étude sur Guillaume de > Humboldt, tout son mérite. Depuis, les hommes qui avaient connu Schopenhauer, par les yeux ou ; par l'esprit, s'étant fort multipliés dans le monde, ce mérite a diminué. On s'est même avisé que, si avait connu Schopenhauer, il ne l'avait pas découvert: la Métaphysique de l'Amour était traduite et Y Hegel et Schopenhauer, de Foucher de Careil, ' publié depuis près de dix ans quand parut dans la Bévue des Deux Mondes le morceau intitulé Un

(1) Challemel-Lacour, Etudes et réflexions d'un pessimiste, Paris, 1901, in-18.

Bouddhiste contemporain en Allemagne. Il s'empressa, d'ailleurs, parvenu au pouvoir, de renier son ancienne attitude pessimiste. On dit même qu'il déplora le livre de M. Ribot et plus encore celui de M. Bourdeau. Riche, sénateur, ambassadeur, ministre, M. Ohallemel-Lacour eût rougi de paraître encore pessimiste.

Il songea donc moins que jamais à sortir le manuscrit auquel il avait travaillé pendant dix ans (1860-1869), et qui voit enfin le jour, publié par M. Hustin et M. J. Reinach. Cependant, ces Etudes et Réflexions d'un pessimiste, il les avait retravaillées jusqu'à la dernière heure, les gâtant par des vues contradictoires et surtout par un épilogue où, en un vieux langage gauchement imité de Rabelais, il fait le procès aux tendances naturelles de sa propre sensibilité. On dit que cette conclusion et ces retouches lui furent dictées par des scrupules politiques. Sans avoir changé d'opinion sur la valeur absolue de la vie, il jugeait le pessimisme tel qu'une philosophie mauvaise pour le peuple. Si

ela est vrai, Challemel-Lacour fut sage. Le christianisme, principalement quand il se présente sous une forme non traditionnelle, est un poison social; te bouddhisme, s'il venait jamais à se populariser *n occident, serait plus dangereux encore. Il est

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vrai qu'on nous affirme maintenant (1) que le nirvana n'est autre chose que le bonheur éternel et universel et que les anciennes interprétations étaient erronées, qui donnaient à ce mot le sens d'anéantissement. Mais bonheur ou anéantissement, le nirvana, comme le paradis, donne à l'existence humaine un but extérieur à la vie même. Rien de plus immoral ne fut jamais proclamé, ni rien de plus déprimant. Heureusement, les hommes s'habituent à la religion de leur race et prennent, ] la période aiguë passée, le parti de vivre comme si la vie présente était tout; ou bien ils délèguent à des religieux et à la majorité des femmes le soin d'apaiser les dieux, pendant qu'eux-mêmes accomplissent, sans souci d'au delà, le devoir vital. Il faut laisser mourir les vieilles religions et redou- I ter qu'il en naisse de nouvelles.

Aimer la vie, cela ne signifie pas absolument n vivre avec joie ni trouver que la vie est une fête perpétuelle. On peut aimer son mal, quand il est lié à la conscience elle-même. Schopenhaner transigea avec l'existence etLéopardi,de sentimentalité I bien plus pessimiste encore, eût volontiers vécu, si la vie lui eût été moins inclémente. Swift et Charufort, si amers, s'arrangèrent pour trouver quelques

(1) M. Léon de Rosny, dans VHamanitè nouvelle, février 1901.

plaisirs dans un monde détestable. De tous les grands pessimistes, Pascal seul paraît logique; mais il était chrétien, il songeait à des plaisirs futurs, il se réservait. Il est facile de se passer de dîner quand un somptueux souper vous attend ; ce qui est difficile, c'est de croire que Dieu donne à souper à ceux qui n'ont pas dîné pour lui plaire. Le chrétien sera toujours un faux pessimiste. Cependant si on ôtait de Pascal tout ce que la religion a surajouté à son génie ! Si on débarrassait l'arbre de toute la mousse, de tout le bois mort ! C'est un peu ce qu'a tenté M. Challemel-Lacour dans le chapitre où il nous entretient de l'auteur des Pensées. Quel est le but de l'activité humaine? On n'en sait rien, tuer le temps peut-être. Jouer aux jonchets, jouer aux batailles, c'est la même chose. A qui n'a plus faim, qu'importe ce qu'il a mangé? Et les idées que les hommes croient essentielles, qu'en fait Pascal? Il les réduit à une seule, l'idée de force. Qu'on se remue tant qu'on voudra, il faudra toujours retomber à la fin sur le lit que la force a préparé. La foi de Pascal est janséniste. Il se sent entre les mains de Dieu et sent qu'il ne peut rien sur Dieu. S'ilalagrâce, il sera sauvé, puisque la grâce est toujours nécessitante: mais a-t-il la grâce? Il n'en sait rien. Le jansénisme, comme le calvinisme, joue à pile

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ou face le salut éternel des hommes : mais c'est Dieu qui agite les dés, et ils sont pipés. On dirait que S. Augustin, de qui on a repris cette croyance, s'était formé l'idée du paradis d'après celle du cirque. Il est vaste, si c'est le colisée, mais le nombre des places est limité. D'où la prédestination. En Fait, l'assemblée des élus a toujours été représentée sous la figure d'un cirque. On pourrait donc ranger Pascal parmi les pessimistes, de préférence à tout autre chrétien de son humeur. Mais un homme qui sacrifie tout à son Dieu aime trop son Dieu pour ne pas se faire, quelque jour, l'illusion d'en être aimé. Il ne faut pas être dupe des dogmes; ils se transforment selon les cerveaux où ils hantent. Pascal croyait aux amulettes et à la prière; il croyait donc qu'on pouvait fléchir Dieu. En son idée, il l'a fléchi. C'était un pessimiste d'instinct et de physiologie : la joie en fit un amoureux, et ses dernières années ne furent qu'une longue ivresse.

M. Challemel-Lacour ne trouve pas que la foi de Pascal soit ridicule. La croyance à la vie tuture ne pouvant recevoir aucun démenti — la science, même d'aujourd'hui, y est impuissante — on ne peut en démontrer ni la fausseté, ni l'absurdité. Il n'en va pas de môme de la croyance au bonheur futur, humain et terrestre. Quand la foi se porte vers un ave-

nir qui tombera nécessairement sous nos sens ou ceux de nos descendants, il est bon d'y mêler quelques grains de doute et d'ironie. « L'ivrognerie du vin est un vice redoutable, dit M. Challemeî-Lacour, mais il y en a un autre, aussi redoutable et plus ridicule, c'est l'ivrognerie des paroles : rien n'est si triste qu'une assemblée d'imbéciles qui se soûlent d'espérances à l'heure même où le contraire de ce qu'ils attendent va s'accomplir. »

Dirait-on que c'est le même homme, celui qui pense avec ce beau dédain, écrit cette langue sûre, et celui qui fit une si médiocre figure politique? Sans doute on le vit bien supérieur à ceux qui régnent aujourd'hui ; mais ce fut d'une supériorité cachée et tout intérieure. Rien de son esprit ne transparut dans ses actes. Peut être cela montre-t-il qu'il n'était pas fait pour l'action. Ou bien il se dédoubla naturellement, comme d'autres, donnant à l'action sa partie médiocre, à la pensée sa partie saine. L'action est toujours bête ; cela ne la rend pas méprisable. Les imbéciles sont les vrais créateurs de la vie. Oui sait si l'homme supérieur n'est pas l'homme d'intelligence qui peut, en une de ses phases, se jeter joyeusement dans la bêtise et y faire ligure ? L'autre genre d'hommes se rencontre aussi, celui qui, après une vie toute de gestes, s'arrête, secon-

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centre et se révèle égal aux esprits les plus forts ; son type est Retz, dont les Mémoires, ce miracle, n'ont jamais pu vieillir.

NIETZSCHE SUR LA MONTAGNE v

Le dernier siècle, si Ton admet cette coupe du temps, commença avec le catholicisme littéraire de Chateaubriand; il s'est achevé avec le protestantisme mystique de Tolstoï. Ce fut un siècle doucement religieux; sage comme un enfant sage, il ne retira jamais sa main de la main de sa bonne mère, la Religion. Cette dame, à vrai dire, vieille, fatiguée, mais toujours coquette, changea bien des fois de mode et de parures. Elle fut romantique, philosophique, humanitaire, socialiste, nationaliste, guerrière ou pacifique, ironique ou larmoyante, moralisante, mystique ou sensuelle, et même littéraire, et même scientifique, — et même d'art : sous tous ses chapeaux et toutes ses perruques, ses loups et ses fards, elle demeura la même; et sa poigne ne se desserra pas un instant sur le poignet meurtri du petit enfant, même devenu un vieillard triste.

Le nouveau siècle est né sous une autre étoile, qui n'est pas celle de Bethléem. C'est vers ses premiers mois de vagissement que Nietzsche a pris possession des cerveaux qui pensent. L'horoscope serait donc profondément différent, si on se hasardait à en être l'astrologue. Quelles que soient Jes années futures, les premières sont douces. Quand on vit par l'esprit, il vaut mieux vivre maintenant, sous Nietzsche, que sous Chateaubriand, sous Cousin, sous Comte, ou sous Tolstoï.

Tolstoï, c'est de la pensée de plaine, de steppe. L'horizon, toujours le même, est gris ; des bouleaux et des pins couchés dans le sens du vent ; l'herbe doit être grise comme le ciel. Nietzsche, c'est la pensée de montagne. L'horizon est tourmenté, orageux. Des nuages noirs luttent comme des géants. Une grande déchirure s'est faite : des vérités lointaines apparaissent, incendiées par le feu du soleil qui surgit. Nietzsche a écrit ses derniers livres à Sils-Maria, dans l'Ëngadine. Songt-e dans l'oxygène et dans l'ozone, sa philosophie a vraiment des vertus respiratoires. Elle a la pureté de l'air des sommets ; elle augmente la force vitale.

Nietzsche a pensé sur la montagne.

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