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LE SENS TOPOGRAPHIQUE DES FOURMIS

« En topographie, disent les manuels, la terre est considérée comme plane. » Cet aphorisme s'applique merveilleusement au monde des fourmis et dans un sens plus réel et plus étroit. Pour les fourmis, la terre est plane comme une feuille de papier. Mais une feuille de papier peut être grenue, rugueuse même. Il y a pour les fourmis comme pour nous, les petits obstacles et les grands : il y a la route empierrée et la montagne abrupte. Sensible probablement à la route empierrée qui nécessite une quantité de petits efforts multipliés et contra-

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dictoires, il ne semble pas que la fourmi le soit à la montagne abrupte. Elle n'y voit, elle n'y sent que la continuation oblique du plan où elle se meut.

Longeant un mur, la fourmi quitte le sol horizontal, s'engage sur le sol vertical, sans hésitation, sans ralentissement d'allure. Si une accommodation musculaire a été nécessaire, elle a été instantanée. On voit des fourmis partout, même sous les feuilles, marchant à la manière des mouches. Les mouches cependant les surpassent en inconscience topographique; pour les mouches, l'intérieur tout entier du cube d'une chambre est un plan parfait ; c'est le ruban de route. La question est de densité, de force musculaire et d'adhérence.

Gela suggère, extérieurement, l'idée de poids. Pour évaluer celui d'une fourmi, il faut donc y faire entrer la force musculaire de l'insecte, sa puissance d'adhérence, la capacité de son système trachéen. Ce système, très étendu chez la fourmi, diminue beaucoup sa pesanteur absolue; quant à sa force musculaire, elle est énorme. Relativement à l'homme, la pesanteur de la fourmi peut être considérée par un observateur comme à peu près nulle.

Or, il semble très probable que le sens de l'inégalité, inclinaison ou verticalité du terrain, est une conséquence pour les animaux du sens de leur pro-

pre pesanteur. Ce sont nos muscles, plus encore que nos yeux, qui nous avertissent de la réalité des obstacles. Si, comme les fourmis, nous pouvions passer sans eiTort de la marche horizontale à la marche verticale, la terre serait pour nous un plan sans accidents. Le long d'une route coupant un plateau très légèrement en pente, il est impossible, si Ton est en voiture, de ne pas se croire sur un terrain horizontal. A pied, le plus médiocre effort un peu prolongé nous avertirait qu'il y a là une montée ou une descente, car, à la longue, descendre est aussi pénible que de monter.

Pour les hommes, et sans doute aussi pour les animaux dont le poids est appréciable, et qui sont par conséquent incapables de marcher verticalement, l'accoutumance diminue le sens de l'inégalité du terrain. La montagne est plus abrupte pour un habitant des plaines que pour un montagnard, pour le cheval de laBeauce que pour le mulet pyrénéen. Il n'y a, en réalité, ni plans horizontaux ni plans verticaux, il y a des surfaces que nous qualifions différemment selon notre aptitude à les parcourir. Cette aptitude étant égale dans les deux sens chez les insectes à densité minime, il n'y a plus pour eux qu'une seule sorte de surface.

Mais il s'agit des fourmis en particulier. Voici,

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entre plusieurs autres, deux observations, assez sommaires, mais exactes.

A. Mur. — B. Terrain horizontal. — f. Point d'où la fourmi a été suivie par l'observateur. — ffffffffff. Trajet de la fourmi. — F. Fourmilière.

La scène représente, comme l'indique schématiquement la figure, le mur d'une maison et le terrain qui s'étend devant ce mur. Comme il y a une fourmilière en F, au pied d'un arbuste, on rencontre toute la journée des fourmis devant la maison. Les unes s'en vont, les autres reviennent, généralement chargées de quelque butin. J'en distingue une en f, sur un perron, très peu surélevé et je suis avec soin tous ses mouvements jusqu'à son arrivée au nid. Elle porte un fardeau, mais elle marche, malgré cela, assez allègrement. Le terrain est modérément rugueux.

J'ai presque toujours vu que les fourmis qui reviennent chez elles sont loin, même quand le sol est découvert, d'y revenir en droite ligne. Elles hési-

tent ; beaucoup s'égarent ; quelques-unes se perdent. Celle-ci, tout en allant assez vite, hésitait beaucoup. Il semble cependant que le mur qu'elle longeait aurait dû être son guide. Il l'eût été pour un animal pesant; pour la fourmi il n'existait pas. Je la vis passer du plan horizontal au plan vertical, et réciproquement, comme si la ligne de jonction de ces deux plans n'eût été qu'idéale. On peut suivre sur la figure la route approximative de cette fiévreuse ouvrière. Je la vis attaquer le mur au moins trois ou quatre fois, redescendre, faire un crochet sur le sol, remonter. Elle monta même si haut que je la crus égarée. Mais comment s'égarer le long d'une surface verticale, si l'on a le sens de la verticalité ? Il est évident qu'elle se croyait toujours sur un terrain horizontal et qu'elle avait la sensation de ne divaguer qu'à droite et à gauche de la route qui la ramenait au nid.

Quelques jours plus tard, une autre observation devait m'étonner encore davantage. C'était dans un petit bois de sapins. Sur l'un de ces arbres j'aperçus une fourmi chargée de butin et grimpant tout droit vers le sommet. Elle marchait assez vite, sans doute parce que le chemin était bon, tout uni. A un moment, elle obliqua, redescendit, tourna autour de l'arbre, monta, redescendit encore,

remonta, finalement disparut vers les branches, hors de la portée de mes yeux. Celle-ci était certainement une fourmi égarée; mais, c'est la remarque précédente qui s'impose encore, et avec plus de force : comment une fourmi qui rentre chez elle, munie de butin, peut-elle s'égarer le long d'un arbre, si elle a le sens de la verticalité? Il semble permis de conclure qu'elle n'a pas ce sens, qu'elle monte sans effort ; pour elle un arbre est un sentier, tout pareil aux sentiers horizontaux.

Donc, pour les fourmis en particulier, et, en général, pour les insectes à force musculaire et à puissance d'adhésion anologues, le monde doit être plan; ce qui nous paraît incliné ou vertical est pour ces petits êtres légers la continuation directe du plan horizontal.

sur l'idée de temps

L'idée de temps, c'est le fil qui relie et maintient en ordre les grains du collier. Si le fil se rompt, ious les grains tombent en tas, et avec l'idée de temps s'évanouit l'idée de cause. Mais ces deux

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idées évoluent dans une troisième, l'idée d'espace. Or l'idée d'espace peut fort bien servir à détruire l'idée de temps qu'elle permet de transformer en idée de simultanéité. Le fleuve devient un lac. Quant à l'idée de cause, elle périt avec l'idée de temps et s'évanouit également dès qu'apparaît l'idée de simultanéité.

Mais l'idée d'espace elle-même n'est qu'une idée, c'est-à-dire rien. L'immensité des mondes se loge dans l'une des cellules du cerveau : l'océan tient dans une bouteille. Du point de vue idéaliste, il n'existe rien que la pensée et la pensée n'est conditionnée ni par l'idée de temps, ni par l'idée d'espace, ni par l'idée de cause. Si Ton demande grâce pour l'idée de cause, sans laquelle il semble que meure la logique, on fera remarquer que l'idée de cause n'est que la synthèse des idées d'antériorité et de postériorité. Nous raisonnons toujours, malgré nos précautions, d'après l'aphorisme naïf : post hoc, ergo propter hoc. Mais la cause peut très bien être postérieure à l'effet, comme on a vu des gens impressionnables mourir de la blessure qu'ils allaient recevoir.

Dès que l'on situe la pensée en dehors, au-dessus de la vie, dès que l'on sépare les idées des phénomènes dont elles sont le symbole, tout est per-

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mis. Privées de leurs semelles de plomb, les idées deviennent si légères qu'on les maintient en l'air, d'un souffle, comme des plumes. Si on leur garde au contraire leurs attaches avec la terre, elles deviennent inmaniables, car elles s'incorporent avec la réalité: les plumes sont devenues des montagnes de granit.

Le temps, quand on regarde la vie du milieu de la vie, n'est pas une idée, mais un fait. Ce fait est constitué par une série de faits innombrables. Tout vit ou du moins tout se meut ; le mouvement est le temps et le temps est le mouvement, car on ne peut concevoir un mouvement indécomposable, dont la ligne échapperait à la possibilité d'une mesure. Le mouvement est continu, mais il ne nous est perceptible que discontinu. C'est un phare à éclipses : nous appelons les moments de lumière des phénomènes.

« Le temps, dit M. Joyau (i), est la condition de la production de tous les phénomènes sans exception. » C'est une manière de parler; il est plus sage de dire que les phénomènes sont des fragments du temps, qu'ils représentent des battements de la vie, cette artère. Le temps ne peut pas être con-

(i) Emmakdkl Joyau, Vidée de temps. Revue des cours et des conférences, 21 avril 1904.

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sidéré comme une condition de production des phénomènes, attendu que, sans cette production même des phénomènes, il n'existerait pas. Il y a identité entre le temps et les phénomènes, c'est-àdire entre le temps et le mouvement, les phénomènes n'étant pas autre chose que les moments du mouvement qui arrivent à notre connaissance.

Mais il faut écarter, pour rester tout à fait en dehors de l'idéalisme, cette préoccupation de la connaissance. Peu importe la présence ou l'absence de la pensée humaine ou de toute autre pensée : le temps, substance de la réalité, n'a pas besoin d'être pensé pour exister. Il est antérieur à la pensée, puisque l'être qui pense n'est qu'un des moments du temps lui-même. Si l'on fait abstraction de l'homme considéré comme spectateur, le temps qui est perçu par l'homme comme un écoulement discontinu deviendra un écoulement continu. La discontinuité permet de rêver à un commencement, à des recommencements, à une fin et à des fins intérimaires. La continuité ne le permet pas; elle oblige à considérer le temps, non plus comme une succession de phénomènes, mais comme le phénomène même, le fait même, qui n'a point commencé, qui ne finira pas, et qui contient tous les faits.

Ici, on confine à la métaphysique, il faut donc

s'arrêter.

La manière dont M. Joyau considère le temps est plus humaine. Il y a même entremêlé beaucoup de littérature ; mais il oublie de tenir compte, quand il parle de la durée des sensations, de la nature des sensations. Il fait éperdument de la psychologie, quand il faudrait faire de la physique, a Le plaisir, la douleur, affectent tout autrement notre conscience, s'ils ne durent qu'un instant ou s'ils se prolongent. » La conscience n'a rien à voir ici. C'était le cas d'en faire totalement abstraction. Les plaisirs qui affectent le plus nos nerfs et nos muscles sont précisément ceux qui, en de certains éclairs, dépassent la conscience.

Deux ou trois autres points sont particulièrement contestables. L'ennui, dit M. Joyau, « est un phénomène négatif, aus^i différent des douleurs positives que des plaisirs positifs. Nous nous ennuyons lorsque notre esprit ne peut se fixer, s'arrêter sur rien, lorsque nous n'éprouvons aucune émotion vive, mais une série d'impressions monotones ou incohérentes ». Ce n'est là qu'une des formes de l'ennui*

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îl y en a beaucoup d'autres. L'ennui peut fort bien être un phénomène positif, et il l'est chaque fois qu'il a une cause définie. On peut sans doute l'appeler alors chagrin ou inquiétude ; pourtant, ce n'est pas la même chose. Je pense à l'ennui qui naît soit de la privation d'un bien, soit du désir d'un bien. Je ne pense pas, quant à moi, m'être jamais ennuyé sans cause ; et je ne crois pas à l'ennui sans cause, soit consciente, soit inconsciente.

Et encore :

« S il est des heures, des journées, des années qui nous semblent courtes, qui paraissent s'évanouir comme des rêves, ce sont celles où nous avons le plus vécu, les plus riches en pensées, en sentiments, en actions... »

L'observation est superficielle. Ce n'est pas même une observation, mais un lieu commun. Est-ce vrai? Peut-être. Mais le contraire aussi est vrai. 11 y a des périodes si pleines de sensations de toutes sortes qu'elles semblent longues à l'infini; des mois paraissent des années; il semble qu'on ait toujours vécu ainsi. L'amour, l'ambition produisent de tels effets. L'intensité des émotions allonge le temps. On est surpris que tant de choses aient pu se passer si vite. Des amants, après qu'ils se sont assurés

de leur amour, se disent l'un à l'autre : Il me semble que je vous ai toujours connu.

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