TROIS TYPES INTELLECTUELS
La valeur des génies, il la faut mesurer, non pas d'après le contenu des cerveaux, variable selon les siècles, mais d'après la vigueur réelle des intelligences, la fécondité des idées. C'est une distinction que Ton fait bien rarement. Pour la plupart des hommes, et même intelligents, le temps se divise en deux sections : aujourd'hui, hier; le présent, le passé. Le présent sait tout, ou presque tout; le passé ne sait rien. Si on leur dit qu'Aristote croyait à la génération spontanée des insectes, cela les fait rire ; ils ignorent que Pouchet, il y a cinquante ans, croyait aussi à la génération spontanée, sinon des insectes visibles, du moins des animalcules microscopiques.
D'ailleurs, cette génération spontanée, effroi des spiritualistes, si nous ne pouvons plus l'admettre pour les êtres organisés, il faut bien l'admettre, cependant, pour les êtres en voie d'organisation. Il faut un commencement. Faut-il un commencement? Oui, dans le domaine des causes secondes.
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Si la terre a eu un commencement, Ja vie terrestre a eu aussi un commencement. Ce qu'il fut, c'est le sujet même d'un livre récent, Nature et sciences naturelles, par M. Frédéric Houssay. On cherche , et même quand on aura trouvé , si on trouve, on n'aura peut-être rien trouvé. Il y aura une notion nouvelle à classer à la suite des autres, et l'activité intellectuelle s'attellera à une autre besogne. Et quand on pourrait créer un rotifère dans un laboratoire, à quoi cela servirait-il? Et un cheval? A quoi bon? Il restera sans doute éternellement plus simple et moins coûteux de conduire au haras la jument de son choix.
Il y a une manière stérile d'envisager les problèmes scientifiques. Je crois qu'il faut s'en garder, car l'activité est le sel de la vie. Tant qu'un problème n'est pas apparu clairement insoluble, on doit le poursuivre. L'origine de la vie est de ceuxlà. Je serais pourtant volontiers de ceux qui ne croient pas aux origines et qui ne conçoivent le monde que comme un tissu continu, sans commencement ni fin. Nous sommes une des mailles de ce tissu, et rien de plus. M. Houssay appelle ces esprits des « cinématiques ». Ce sont eux qui, « recueillant toutes les données de fait, aussi bien les rares et fugitives que les fréquentes et les dura-
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bles, ordonnent le tout en des ensembles continus » Le cinématique est un des trois types intellectuels que M. Houssay distingue parmi les hommes. C'est le second. Le premier, le statique, « s'intéresse dans les phénomènes naturels à ceux qui sont fréquents, durables, et néglige ceux qui sont rares ou fugitifs dans le temps. L'esprit de cette sorte, ordinaire chez l'homme d'action, compare et classe d'une façon discontinue. Il est satisfait par des lois de fréquence.
Quant au troisième type, c'est le dynamique, qui « ne cesse d'étudier un fait que lorsqu'il en a trouvé la cause. Ce qui l'intéresse dans les phénomènes, c'est moins leur fréquence que leur succession, et c'est moins encore leur succession que leur déterminisme, c'est-à-dire les raisons qu'il y a dans l'ensemble des choses pour qu'ils apparaissent ou qu'ils n'apparaissent pas. Les esprits de cette catégorie, les plus pénétrants et les plus profonds, assument de beauconp la plus lourde tâche, celle où le succès est le moins facile, et leur œuvre garde toujours quelques caractères de l'imparfaite ébauche, que le plus grand nombre ne sait pas goûter. Mais ce sont les véritables pionniers intellectuels et la hardiesse de leur pensée, malgré qu'elle soit souvent associée aune certaine timidité dans l'action, entraîne tôt
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ou tard les autres vers des voies et des découvertes nouvelles. »
Cette distinction est très intéressante. Je crois cependant qu'elle est un peu stricte et que beaucoup d'esprits, dans tous les ordres, participent aux qualités et aux défauts des trois catégories ou, au moins, à deux d'entre elles. Il y a souvent plusieurs hommes dans le même homme, plusieurs esprits, et même contradictoires, dans le même esprit. On sera pleinement d'accord avec M. Houssay, quand il range Cuvier parmi les esprits statiques; cependant il remarque lui-même qu'il « ne l'est pas totalement, dès qu'il devient géologue ou paléontologiste ».
On pourrait dire : les statiques comprennent ; les cinématiques pensent qu'il n'y a rien à comprendre; les dynamiques, enfin, cherchent à comprendre. Gela donne encore : les croyants, les sceptiques, les chercheurs. Assurément les chercheurs sont les plus utiles ; mais ne peut-on chercher sans espoir de trouver? Et y a-t-il d'absolus sceptiques, et qui n'aient tout au fond de leurs négations l'espérance vague de quelque lueur? Quant aux croyants purs, ils seraient en dehors de la science, s'ils n'étaient que cela. Mais ils ont très souvent commencé par être des chercheurs. Ce
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sont des esprits inquiets d'ordre et de stabilité.
Les trois catégories sont indispensables à la bonne harmonie intellectuelle. Livrés à leur fougue naturelle, les dynamistes seraient incapables de créer autre chose qu'un désordre changeant : il faut qu'un grand esprit statique surgisse parfois pour arrêter les idées, les grouper en un système. Ensuite sous Tinfluence du cinématique, lequel se rit des systèmes, on recommence à chercher.
La science a définitivement hérité. Elle est la maîtresse des esprits Suprématie difficile à exercer, car le commun des hommes, dont l'esprit est d'un statisme invétéré, ne demande qu'à croire, là où il s'agit, au contraire, d'apprendre, de discuter, et de douter.
LES LIMITES DE LA BIOLOGIE (i)
Savoir si des croyances religieuses, métaphysiques, peuvent normalement coïncider dans une
(1) J. Grasset, les Limites de la biologie.
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intelligence avec la pleine culture scientifique, et savoir si la biologie est limitée, si elle doit laisser à la croyance une partie du domaine de la connaissance, ce sont deux questions bien distinctes. L'une peut se poser à propos d'un cas particulier. Gassendi était prêtre et philosophe épicurien, excellent prêtre, d'ailleurs, et philosophe déterminé. On a imaginé, pour expliquer cette juxtaposition de deux états d'esprit contradictoires, cette jolie expression : la cloison étanche. Mais elle n'est jamais si absolument étanche, cette cloison, qu'un peu de la croyance ne passe dans la science et ne la trouble, qu'un peu de science n'aille durcir et rationaliser la croyance, lui enlevant ainsi son caractère sentimental. La bonne foi est possible. Celle de Gassendi n'a jamais été soupçonnée ; celle de M. le professeur Grasset, qui nous remet sous les yeux l'attitude même de Gassendi, ne le sera pas davantage. Admettons la cloison étanche.
Sur la seconde question, l'accord est plus difficile. De ce que la biologie n'explique pas tout, cela ne veut pas dire que la religion ou la philosophie expliquent quoi que ce soit. Gomment la sensation se transforme-t-elîe en conscience? Les biologistes n'en savent rien; mais personne n'est en mesure de le leur apprendre. Les spiritualistes disent : « Il
nous est impossible de découvrir la loi morale|| parmi les lois de la vie; mais nous y croyons! cependant, car... etc. » Suivent les raisonnements que l'on connaît. Est-ce admissible? Ne faut-il pas| répondre immédiatement que l'explication spiritualiste est une tautologie, que ce que l'on prend pour une loi supérieure et antérieure à la vie n'est autre chose que le résidu d'une longue suite d'expériences et d'habitudes, que la loi morale est d'ailleurs loin d'être constante, qu'elle obéit au rythme ou à la mode qui régit les idées et les actes humains, qu'elle est une création de l'homme, un frein qu'il a eu la sagesse de mettre à son désir comme celui par lequel il a dompté le cheval?
Tel est, résumé par un exemple, le sujet du livre de M. Grasset; mais sa conclusion est inverse.
Il procède selon une méthode un peu minutieuse, mais claire et logique. Les monistes prétendent que le développement de la vie universelle est régi par une loi unique et que, par conséquent, il n'y a qu'une science, la biologie, laquelle contient toutes les autres. M. Grasset ne le croit pas. C'est le sujet d'un premier chapitre où il accumule d'intéressantes citations. Je suis surpris qu'il n'ait pas raillé, au sujet de cette Loi unique, des adversaires qui se raillent de l'idée de Dieu; car Dieu,
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Loi^ ce sont les deux masques ou d'une même vérité, ou d'un même néant. Il y a des moments où les monistes eux-mêmes en sont encore, comme tout le monde, à l'état métaphysique. Toute idée générale est de la métaphysique.
Avec le chapitre II, Limites inférieures de la Biologie, nous entrons dans la discussion scientifique. Qu'est-ce que la vie? Les biologistes intransigeants répondent : un phénomène physico-chimique. Mais cela ne veut vraiment rien dire, si cela a la prétention de dire autre chose que : la vie est soumise aux lois physico-chimiques. Ce qu'il faudrait démontrer, c'est qu'il n'y a point de différence entre les mouvements dus à une réaction chimique et les mouvements dus à des réactions vitales. M. Le Dantec lui-même y a échoué. « La vie, disait Claude Bernard, c'est une idée. » Il faut peut-être en revenir là; en tout cas, confesser son impuissance à répondre à la question éternelle : «Qu'est-ce que la vie? » Mais, si la biologie ne répond pas, est-ce la métaphysique, peut-être, qui répondra, ou la religion?
D'après M. Grasset, les limites latérales de la biologie seraient : la morale, la psychologie, l'esthétique, la sociologie. Si l'on veut relever, par exemple, que, comme nous l'avons dit au début de
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cet article, la ioi morale n'est pas une loi de la nature, rien de plus juste. Resterait à prouver la réalité de la loi morale, comme on prouve la réalité de la loi de la pesanteur. S'il y a une morale absolue, elle est nécessairement contenue dans la vie, elle se confond avec les conditions mêmes de l'activité universelle. Une morale qui contredit la vie ne peut être qu'une conception passagère, à moins que contredire la vie ne soit un des moyens delà maintenir en vigueur. La partie traditionnelle, universelle de la morale, partie très restreinte, peut avoir ce rôle; le reste n'a qu'une valeur d'expédient social. Je ne puis voir en quoi la biologie est limitée par une morale, dont la seule valeur serait précisément d'être biologique. La même objection se dresse s'il s'agit d'esthétique. M. Grasset cite le passage d'un article où je reconnais ce que l'état esthétique a de particulier, etmême, si l'on veut, de mystérieux. J'admets l'inexpliqué et même l'inexplicable; mais, si le sentiment esthétique n'a point vraiment ses racines dans le sens génésique, et qu'on me le prouve, je n'irai lui chercher des origines ni morales, ni religieuses, j'interrogerai la sensation et l'instinct jusqu'à ce que l'on m'ait répondu. Je le répète comme un refrain : de ce qu'un phénomène psychique n'est pas résolu par
la biologie, cela ne veut pas dire que sa véritable solution doit être demandée à un autre ordre de connaissances.
M. Grasset pose ensuite les limites supérieures de la biologie. Son chapitre sur les mathématiques et la géométrie est inattaquable. Il y a dans l'homme une partie impersonnelle qui est la raison; c'est ce qui constitue la forme de l'intelligence. Toutes les sciences exactes sont basées sur le principe d'identité, qui ne semble pas d'origine expérimentale (i), i.uisque son existence dans une intelligence est la condition même de l'activité intellectuelle. Le domaine de la raison est limité. C'est un contenant qui n'a pas de contenu; ou, en d'autres termes, c'est un vase qui se déforme dès qu'on y verse un liquide. Les nombres, si on les charge de notions, deviennent déraisonnables. La raison n'est bonne à rien, qu'à servir à raisonner à vide; c'est une baguette magique qui fausse tout ce qu'elle touche.
(1) La concession est un peu forte; on ne la ferait plus maintenant. Se souvenir de l'aphorisme de Locke : tout ce qui est dans l'intelligence a passé par les sens(igo5 .
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