LE FÉMINISME ET LA MODE
On lisait à peu près ceci dans une des dernières chroniques parisiennes de M. Claretie : « Les femmes ont voulu l'égalité, on la leur adonnée ; on ne cède à une femme ni son tour d'ascenseur, ni sa place dans le métropolitain ; l'égoïsme des hommes capitulait devant la femme, maintenant il la bouscule... », etc. Ces remarques, qui ne sont pas bien neuves, d'ailleurs, ne manquent pas d'une certaine vérité ; mais M. Claretie ajoute : « Il y a toute une théorie dans cette innovation qui consiste (on le voit tous les jours), non à offrir le bras à une femme, mais à s'appuyer sur le bras féminin. C'est la mode. Le duo n'est pas sans tendresse. Mais l'homme, qui protégeait jadis, semble protégé aujourd'hui. Et la femme en a quelque fierté. Tous cela se paie. »
L'observation de M. Claretie, cette fois, est entièrement juste, aussi juste que sont fausses les conclusions qu'il en tire.
Comme tout se tient 1 Comme tout est dans tout!
IDÉES ET PAYSAGES ig3
On peut faire sur ces six lignes de chronique un commentaire qui ne déparerait pas (en très petit texte) les Pensées de Pascal ou la Volonté de puissance de Nietzsche. Pascal a noté des faits encore plus minces ;il annexait tout à son génie : les valets précédant la chaise des grands lui font faire des réflexions sur la justice et inclinent sa logique à respecter la force. Entête de telles notes, Pascal écrit volontiers ces mots énigmatiques '.Raison des effets. Nietzsche les a traduits par cette formule, tout d'abord obscure : Renversement des valeurs. Pascal «t Nietzsche veulent dire : Les termes du raisonnement ne sont pas à leur place. Ce que vous prenez pour Teflet est la cause, et réciproquement. L'observation est bonne; mais les conclusions qu'en tirent les hommes sont absolument fausses. Il faut renverser les termes, ce qui renversera leurs valeurs réciproques : alors l'équation sera raisonnable. Il peut arriver aussi qu'il manque un terme au syllogisme, et que l'observateur, pressé de conclure, en invente un selon son gré et conforme aux conclusions qu'il luiest agréable d'entrevoir. Le terme qui manque à l'observation de M. Claretie est pourtant visible, aussi nettement visible que le geste qui a attiré son attention. Pourquoi la femme ne donne-t-elle plus le bras dans la rue? Est-ce par
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camaraderie? Est-ce par fierlé? Nullement. Elles répugnent à passer leur bras sous celui de l'homme*. — parce qu'elles n'ont pas de poches ! Voilà tout. N'avant pas de poches, elles tiennent à la main tous les menus objets que précisément les hommes répartissent dans leurs poches ; de plus, elles se séparent rarement d'un parapluie ; enfin, il faut qu'elles relèvent leur robe. Pour donner 'e bras, il faut qu'elles équilibrent d'un seul côté tous leurs bibelots, qu'elles concilient ce geste compliqué avec celui de soutenir un lé de la jupe : c'est très difficile. L'homme, au contraire, glissera très facilement son bras libre sous le bras féminin, maintenu un peu loin du corps par ses occupations mêmes. Et alors tout s'arrange : le bras de la femme s'appuie, se cale sur celui de l'homme qui comble un vide; l'attitude devient plus normale, la gaucherie disparaît.
Voilà à quoi se réduit ce cas de féminisme; à rien, ou à beaucoup, comme on voudra, à un obstacle physique. Ilfaut chercher la physique : elleest partout, elle détermine tout. Rendez des poches aux robes des femmes, et vous libérez leurs bras, e* elles en couleront un, très volontiers, sous le bras masculin. C'est à la fois une force et une faiblesse pour l'homme d'être un animai simplificateur. Quand il
croit avoir trouvé une cause, il lui ramène tous les effets qu'il est possible de lui attribuer sans un illogisme trop flagrant. Cette simplification a son utilité ; débarrassé d'une recherche, souvent futile, en somme, l'esprit peut se tourner d'un autre côté et mieux exercer son activité. Mais il y a des cas où cette hâte est fâcheuse, car une seule erreur en engendre nécessairement des milliers d'autres dans la suite infinie des raisonnements, et s'il s'agit de choses graves, toute l'activité d'un peuple peut se trouver à un moment donné engagée sur une voie dangereuse.
Renverser les valeurs, il ne faut pas que cela devienne un jeu paradoxal, ni brutal. Une certaine prudence est nécessaire et une certaine douceur. On considérera aussi que les causes sont des effets, relativement à d'autres causes, et que, d'autre part, les effets se retournent souvent vers la cause dont ils sont sortis et agissent sur elle. Imaginez un peloton de fil sorti des griffes d'un jeune chat : tel est l'enchevêtrement dans la vie des causes et des effets.
Il est assez probable, en somme, que ces termes n'ont qu'une valeur de position, et que cette valeur change selon le point où se place notre œil. Il y en a des exemples assez sérieux.
*9^ FROMKKADES PHILOSOPHIQUES
Est-ce l'alcoolisme qui provoque la folie, ou la folie qui conduit à l'alcoolisme? Beau sujet de dissertation pour un philosophe désintéressé, s'il était permis de l'être quand il s'agit de choses aussi pénibles. Les médecins aliénistes n'hésitent pas. Pour eux, l'alcoolisme augmente notablement les cas de folie. Ils raisonnent ainsi, parce qu'ils voient arriver dans leurs asiles un très grand nombre de malades à la fois alcooliques et fous. Mais n'est-il pas très logique de penser qu'un homme qui se laisse aller à boire jusqu'à devenir fou était, avant tout excès, destiné à la folie? L'alcool, sans doute, peut être un adjuvant, une cause seconde ;mais suffirait-il, seul, à terrasser un cerveau sain? On n'en sait rien, et il est impossible de le savoir. 11 y a donc là des valeurs de raisonnement qu'il est prudent de laisser en place, provisoirement, car, même si la conclusion est fausse, elle n'est pas nocive, tout au contraire.
Il vaut mieux se laisser guider par l'utilité que par la vérité ; l'utilité, si elle est moins noble, est plus docile. S'il fallait toujours, avant d'agir, nous mettre en possession de la vérité, l'action serait impossible. Il y aurait là un beau portrait à faire d'un Don Quichotte moral qui, ne voulant marcher que guidé par la ceititude, ne marcherait jamais.
Son compagnon représenterait le sentiment, toujours agile, toujours prêt à tenter la réalisation de ses désirs. C'est le sentiment qui mène le monde, et c'est pourquoi le monde s'agite.
Et c'est pourquoi aussi le jeu du renversement des valeurs n'a peut-être pas toute l'importance que lui attribuèrent Pascal et Nietzsche.
Si les hommes et les femmes s'accordent à considérer certains petits gestes sociaux comme des preuves de l'émancipation féminine, et si je prouve qu'ils ont tort, mon raisonnement sera peut-être goûté : il n'aura aucun effet.
Les manieurs d'idées ne doivent pas se leurrer. Comme l'a fort bien dit M. Th. Ribot, pour qu'une idée ait quelque emprise sur la vie, il faut qu'elle change de nature, il faut qu'elle devienne sentiment.