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LE GOUT DE LA PERFECTION

De son voyage en Amérique, à l'Exposition de Saint-Louis, M. Paul Adam a rapporté d'intéres-j santés impressions. Il a très bien vu, par exemple,! ce qu'il y a d'inachevé dans cette civilisation im-i provisée. L'Américain dédaigne, en toutes choses,! le fini; il arrête son œuvre juste au point où elle] devient pleinement utilisable. Qu'il s'agisse d'uni pont, d'une machine, d'un outil, il suspend le tra-l vail dès que le but pratique est atteint. Le métal! ne sera limé, le bois poli, que dans les parties oui ces achèvements sont strictement nécessaires; la peinture ne sera jamais employée comme enjoli-l vement, mais seulement comme préservatif. Etj dans ce dernier cas, les Américains ignorent tout à fait l'art de présenter comme un ornement un complément de travail, en somme foncièrement utile. L'ouvrier français qui couvre de peinture une machine, dans le but pratique de la préserver de la rouille, dispose néanmoins sa peinture selon des^ tons et des lignes harmonieuses; l'ouvrier amer -i cain badigeonne grossièrement, jette sur le métal

cette uniforme teinte sang-de-bœuf, si fâcheuse pour nos yeux délicats.

Un très grand nombre de machines agricoles sont de fabrication américaine. Cela se devine au premier coup d'oeil : le fer est rugueux, les boulons sont informes, l'attitude générale de la machine est gauche et lourde; sa couleur rouge, pénible. Cependant, cela fonctionne ; cela est pratique et bon marché. A nous autres,, vieux enfants gâtés par Fart, il nous faut encore autre chose : nous avons le goût de la perfection.

Sans doute ce goût, depuis le machinisme, depuis la concurrence internationale, depuis la démocratisation du luxe, s'est émoussé sensiblement. Mais il persiste encore ; il lutte contre la nécessité, et il s'affirme chaque fois qu'on lui en laisse le loisir.

ïl est très ancien. C'est un héritage. Nos maîtres, les Romains, le possédaient, quoique à un degré moindre que les Grecs, si amoureux, en toutes choses, de l'achèvement. Ce n'est pas dans les manifestations de l'art proprement dit qu'il faut le chercher, le but môme de l'art étant la perfection. On ie verra paraître dans ces objets communs, d'une utilité toute pratique, et qui sont cependant, en même temps que très bien adaptés à leur fin,

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revêtus de beauté. La main des artisans anciens a laissé sur leurs œuvres les plus humbles comme la trace d'une caresse.

Il y a dans les églises gothiques certaines pierres inaccessibles et invisibles, qui sont sculptées avec autant de soin que si elles avaient dû être placées à la hauteur des yeux : c'est la forme religieuse du goût de laperfection. Elle dépasseraitle goût, c'està-dire la mesure, et atteindrait à la manie, si on la jugeait d'après nos habitudes ; mais ces sculpteurs obscurs travaillaient beaucoup moins pour les hommes que pour Dieu, les anges et les saints, et ils se disaient que l'invisible n'est pas caché aux puissances invisibles.

Le moyen âge etle seizième siècle nous ont laissé beaucoup d'objets usuels où l'on sent le gt)ût de la perfection ; mais ce sont les deux siècles suivants qui ont vraiment réalisé cette tendance, toujours vivante dans l'esprit français. Pendant cette période, elle se manifeste par ce qu'on appelle le style. Alors, un objet n'est réputé parfait que s'il réalise une beauté particulière, clairement perceptible, parce qu'évoluant entre des limites précises. Il y a une beauté romantique, qui est celle de l'inachevé, du vague, du « devenir ». Ce n'est pas l'inachevé grossier des Américains ; c'est un inachevé savant à

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la fois et tumultueux, imitant la natureen ses capricesapparents.On trouve encore, là, un certain goût de la perfection, mais qui ne recherche que des formes transitoires, mobiles, infiniment variables, tandis que le goût véritable de la perfection s'attache à créer pour tous les objet s une forme générale parfaitement fixée, dans laquellepuissent s'inscrire toutes les formes particulières.

Dans ce système, un objet n'est fini que lorsqu'il est stylisé. Il faut que les choses, qu'il s'agisse d'un jardin ou d'une robe, d'un vase ou d'une maison, donnent l'idée de cette forme générale, tout en gardant leur forme particulière de convenance et d'utilité.

Le goût de la perfection, en somme, se confond avec le goût de l'unité. Dans la nature, il y a autant de perfections qu'il y a d'objets naturels, inertes ou vivants, et même de fragments d'objets. Copier la nature, en ce qu'elle a d'illimité, c'est une manière de concevoir l'art, mais ce n'est peut-être pas une manière de concevoir la nature. Transportés sur ses toiles, les paysages et les fleurs vus par Claude Monet nous laissent aussi inquiets que lorsqu'ils étaient à l'état de spectacles naturels; les fleurs ou les paysages stylisés nous rassurent, au contraire : ils sont domptés, ils sont humanisés.

Mais cette idée de style, aperçue en chemin, m'a entraîné un peu loin. S'il n'est de véritable perfection que limitée par le style, il y en a une autre, moyenne et très abordable, que tout objet, et le plus humble, peut revêtir. Il suffit, pour cela, que cet objet soit véritablement achevé, c'est-à-dire qu'on ait donné à sa matière et à sa forme le degré de perfection compatible avec celte matière ou cette forme. On a trouvé en Tunisie une cave de potier romain où gisaient deux ou trois cents lampes de terre cuite, toutes différentes de forme et d'attributs. Voilà le goût de la perfection à son apogée! Dans l'état de déchéance où il est en France aujourd'hui, il se contenterait d'une lampe, élégante et achevée, reproduite à des milliers d'exemplaires. L'Américain se satisfait avec le récipientbrut. D'ailleurs, il n'use guère que de lumière électrique : des rues sans trottoirs, boueuses et défoncées, sont illuminées, et pareillement telles maisons du centre ou de l'ouest façonnées de madriers à peine équar~ ris . Le goût de l'inachevé conduit naturellement à ces incohérences,

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