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LA PARFAITE EGALITE

On lit régulièrement, dans le sommaire des revendications formulées par les arsenaux maritimes, cet article : « Suppression des primes à la

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capacité. » Mais lit-on ces choses, ou, si on les lit, comment le peut-on faire sans stupeur ?

Les personnes qui ne se tiennent pas bien au courant de la vie sont exposées à des étonnements. Des phrases, tout à coup, surgissent à leurs yeux ou sonnent à leurs oreilles, qui supposent des principes dont leur esprit Savait pas le moindre soupçon : et les événements leur paraissent énigmatiques.

On connaît Tidée d'égalité. On la croit connaître, et on l'accepte. C'est l'une des plus perverses où se puissent leurrer les hommes; sa méchanceté est de taille à détruire toute la civilisation.

Cette idée, telle qu'on la conçoit vulgairement, et encore que Ton ait vu son domaine s'élargir de jour en jour, semble avoir des limites. L'égalité fut civile ; on s'en accommoda, parce qu'il s'agissait moins des individus que de leurs droits, et que cela évoluait aux frontières de l'abstraction. Mais l'égalité tend à devenir sociale; elle va opérer non sur des droits, ou des faits, ou des choses : elle va s'attaquer aux individus eux-mêmes et les niveler jusque dans leur physiologie, jusque dans leurs aptitudes naturelles. Telle est la signification de ces mots venus pardépêche de Brest ou de Toulon ; « Abolition des primes à la capacité. »

Cest d'ailleurs le fond même du socialisme ; c'est sa doctrine secrète.

Après la lutte contre les privilèges acquis ou transmis, on verra la lutte contre les privilèges naturels.

Le socialisme, en somme, déclare la guerre à la nature et à la science, qui n'est que son interprète ; il ne nie aucunement, comme fait universel, l'inégalité; mais il prétend, dans la pratique de la vie, n'en plus tenir compte et réaliser ainsi le stupide axiome populaire : «r Un homme en vaut un autre. »

On conçoit très bien que, dans un atelier, l'ouvrier plus fort, ou plus adroit, ou plus laborieux, fasse envie aux autres, si ces qualités lui ont valu un supplément de salaire ; mais jusqu'ici ce sentiment se cachait comme un vice, et c'en est un. L'envie demeurait sournoise ; elle redresse la tête désormais et formule des aphorismes. Les ouvriers de Brest, encore naïfs, malgré leurs rodomontades, ont cherché et trouvé un correctif à leur immorale réclamation ; ils n'ont pas osé, comme d'autres l'ont fait, avouer brutalement leur haine du talent, de la « capacité », et ils ajoutaient : « Parce que ces primes ne sont plus données qu'à la faveur. » Mais nous connaissons cette formule ;

elle traîne partout, et signifie seulement que celui qui l'emploie, ou possède encore un reste de pudeur, ou suppose qu'il en demeure encore quelque trace chez les maîtres lâches auxquels il adresse sa prière.

« Un ouvrier en vaut un autre. » J'ai entendu pire, et plus scandaleux : « Un écrivain en vaut un autre. » Le jeune homme qui proférait cela n'était pas stupide : il était envieux, lui aussi, dissimulant sous une théorie la laideur de ses sentiments.

Il ne faudrait pas, cependant, ne voir là que de la bassesse de cœur : il y a de la corruption d'es.prit. Des milliers d'hommes pensent ainsi aujourd'hui, et il faudra peut-être compter avec eux, quoique cela paraisse humiliant. Réfléchissons, pour quand il faudra s'y résoudre, qu'ils ne sont coupables, en somme, que d'un excès de logique.

Si bonne que soit la logique, elle ne vaut jamais rien quand les principes sont mauvais ; c'est pourquoi, avant d'accepter aucun principe, il faut l'examiner avec soin, selon la recommandation de Descartes. D'une idée aussi fausse, aussi antinaturelle, antiscientifique, que l'idée d'égalité, on ne peut tirer, par la logique la plus droite, que des conduis insensées. Aussi les coupables, ce ne sont pas les ouvriers de Brest ou de Toulon, ni le commun

des socialistes d'aujourd'hui. II faut remonter plus haut, à ces abstracteurs du dix-huitième siècle, qui se mirent à construire des systèmes sur l'homme, en oubliant qu'il y a des hommes. Joseph de Maistre a, le premier, relevé cette aberration, en disant : « J'ai beaucoup voyagé, j'ai vu beaucoup d'hommes : je n'ai jamais rencontré l'homme. »

L'homme, ce mot qui n'est qu'une synthèse commode, une abréviation, les rêveurs de tous les temps ont cru le toucher. Cette hallucination, qui nous a valu la Déclaration des Droits de l'Homme, nous vaudra peut-être quelque jour le collectivisme., cet état où l'on verra enfin réalisé, avec un sérieux effroyable, cet idéal du mauvais ouvrier, « la suppression de la prime aux capacités ».

Cependant, même au fond de l'esprit le plus corrompu par la fausse humilité socialiste, il y a cette éternelle volonté de puissance dont Nietzsche a si bien parlé. L'homme le plus bas aspire à moins de bassesse ; il n'y a pas de vie si médiocre qu'elle n'ait son ambition, pas d'inaptitude manifeste qui ne se sente une capacité secrète.

Si la parfaite égalité s'établissait jamais, ce serait un fardeau si lourd pour la nature humaine, qu'elle le rejetterait, ou en serait écrasée.

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