L'idée de la fascination est très ancienne
NOTES DE PHILOLOGIE 33û,
Aulu-Gelle parle de tribus africaines et illyriennes qui avaient la puissance redoutée de jeter des sorts, par le regard, sur les enfants, les femmes, les moissons, les animaux, etc. Catulle, Horace, Tibulle, Columelle, Varron, Pline, Macrobe, etc., parlent de la fascination comme d'une croyance religieuse: Priape empêchait les mauvais sorts jetés sur les jardins; la déesse Cunina protégeait les petits enfants contre le mauvais œil et le même Priape, porté en image, les adolescents et les grandes personnes. Némésis était dans les cas analogues invoquée par les Grecs. — La loi des douze Tables porte deux articles contre les fascinateurs(vne table: Quel Malom. Carmen, ingantasit, etc., et Quel
FRUCES. ECSCANTASIT).
7 bis à 10. — Il y avait la jettatura par la parole, à laquelle fait allusion Catulle:
Quae nec pernumerare curiosi Possint, nec mala fascinare lingua.
Par les yeux; Plutarque appelle rœilfascinateur ôçôaXjjiév (Saoy.avov; Virgile dit:
Nescio quis teneros oculus mihi fascinât agnos.
A la fois par la parole et par les yeux ; Pline (vu, 2) allègue cette double jettatura, plus puissante que la jettatura simple.
Ôt\0 PROMENADES PHILOSOPHIQUES
Par le contact ; Pline parle, au même chapitre, de gens qui faisaient maigrir quelqu'un en le touchant; d'une femme qui tuait ainsi les enfants dans le ventre de leur mère. Albert le Grand rapporte une observation analogue.
il. — Saint Paul croyait à la fascinatien : qui donc vous a fascinés, dit-il aux Galates, que vous ne pouvez obéir à la vérité? D'ailleurs la Bible renferme quelques allusions au mauvais œil : il n'y a rien de plus méchant que l'œil, dit l'Eccîésiaste. Cette expression se retrouve dans saint Mathieu.
12. — Pour les temps modernes, Muratori rapporte (Rer.ital. Script., II) qu'en 842 Landulf, archevêque de Capoue, considérait les moines comme des jettateurs dangereux à rencontrer : Quotiens monackum visu cerno, semper mihi fntura dies auspicia trisiia subministrat. Mendoza, au quatrième problème de son livre IV, In Viridario, parle d'un familier du duc de Bragance qui faisait choir mort un faucon rien qu'en le regardant. Les Mémoires de l'Académie des Sciences (1789) contiennent plusieurs observations de glaces ou de marbres brisés par le regard.
iS. — Faits recueillis par l'auteur: Une personne tenant à la main une boîte en porcelaine ; un jettateur lui en demande le prix et la boite tombe. On
broyait du chocolat sur un marbre ; un jettateur s'informe si le marbre est solide et le marbre se brise. Une jettatrice passe et tous les fruits mûrissants d'un arbre choientà ses pieds. Un jettateur visite une volière : tous les oiseaux meurent. Maiheurs, tempêtes, douleurs, périls, mort, dents qui tombent, œufs qui se brisent, chevaux qui s'abattent, fontaines qui se dessèchent, etc., voilà ce que procure le regard d'un fascinateur. On entreprend un voyage, un jettateur vous dit : Vous aurez bien des ennuis. Le voyage est un désastre.
14-28. — Explication de la jettatura par une obscure théorie de l'influx et une comparaison avec les effets de l'électricité.
29. — Il faut fuir tous les hommes laids et antipathiques ; ce sont en général des jettateursjil est bon d'être incivil avec eux. Quant aux moyens de combattre la jettatura, ils sont nombreux. On peut porter sur soi de la rue, la queue d'un loup, un morceau de cuir fait avec la peau du front de la hyène, un oignon, de l'herbe appelée le Gant de Notre-Dame, laquelle, selon Dioscoride et Athénée, restreint la dilatation des esprits et par conséquent bouche les pores par où entre le fluide fascinateur; les chasseurs rompent et emportent une branchette de chêne ; d'aucuns se mouillent le front à jeun
avec de la salive; on porte encore une corne de bouc, un morceau de corail rouge; on projette le doigt médius, selon le conseil de Martial:
Et digitum porrigito médium
ou bien on « fait la figue », en se passant le pouce entre l'index et le médius, etc.
3o-3i. — Epilogue et mise au concours par l'auteur, non sans cette sorte d'ironie tolérée dans une Ciccalata ou bavardage académique, des questions suivantes :
Si les hommes sont plus jettateurs que les femmes ? — Si plus que les autres : Ceux qui portent perruque; — Ceux qui portent lunettes; — Les femmes enceintes; — Les moines, et de quel ordre? Etc. — De quelle distance les sorts peuvent être jetés? — Si le mauvais œil opère mieux en face que de profil ou par derrière? — Enfin quels sont les plus sûrs moyens de reconnaître les jettateurs et de parer à leurs œillades ?