UN CHOEUR DE CYCLOPES
f La terre encore humide sort de* eaux du déluge. Prométhée recueille au bord de l’Océan le limon primitif; il en forme des hommes de tous les âges. Autour de lui sont des ébauches à moitié terminées. D’autres figure* humaines sotit éparses dans l’intérieur de sa caverne ; des peuples d’argile privés encore de vie apparaissent immobiles sur la cime des monts, *1 U travers le feuillage des forêts. Prométhée, entouré d'un nuage , est seul sur la terre; il achève de modeler la figure d’une géante. )
PtlOMÉTUÉB.
Courage I l’œuvre avance! à la face des deux,
Cette argile vivra comme vivent les dieux.
Sous mes doigts je la sens qui fermente et s’anime; De mes pleurs de Titan qui tombent dans l’abîme, J’ai deux fois arrosé le limon des bumffins,
Deux foisl’homme ébauché s’est brisé dans mesmains;
Et le inonde futur , comme un vase de terre, Parlesbords se fêlant, toujours croule en poussière...
Hé bienl recommençons!.. Desdieux, des dieux nou* Par hasard échappés aux langes du chaos , [veaux ,
A leur création portant eux-même envie , N’entr’ouvrent qu’à moitié les portes de la TÎe.
Dans une borne étroite enfermant l’univers,
Sans crainte ils ont semé le sable des déserts ,
Et sur l’herbe des bois l’insecte qui bourdonne.
Ils prodiguent le bouc que la mouche aiguillonne, Enfant des aquilons l’imbécile roseau ,
Le chaos palpitant sous l’aile de l’oiseau ,
Le ver rampant, le bœuf et la grasse génisse Qui déjà vont lécher l’urne du sacrifice.
Mais dans un corps d’argile un esprit immortel ,
Une ame qui vivrait d’un rayon de leur ciel,
Quipourrait,par leurs noms, commemoi,lesconnaître*
Les aimer, les haïr, les surpasser peut-être!...
Non 1 jamais de grands dieux , fabricatcurs de nains, Ne pétriront cette ame en leurs avares mains.
Car alors , sous la nue autour d’eux amassée,
Un témoin les suivrait de l’œil de sa pensée.
Ils ne seraient plus seuls!... partout des yeux ouverts Sur eux se lèveraient dans l’immense univers.
C’est en vain que des cieux s’accroîtrait le mystère. Partout un spectateur, le front ceint de lumière. Debout assisterait à l’ouvrage des dieux!...
D’un rebelle Titan, 6 blasphème odieux I
Ils craindraient l’injustice !... Aux bras de la paresse
Ils ne cuveraient plus l’olympienne ivresse ;
INVENTEUR DU FEU. 53
Mais, toujours sous la pourpre enchaînés par des lois, Des mondes suppliaus ils entendraient la voix.
Plus d'ombres dans la nuit ponr voiler l'adultère. Les coupes s'emplissant des larmes de la terre, Comment d’un pur nectar abreuver les autels?
Et qui dissiperait l’ennui des immortels?
[J pris un tilence.)
Bientôt, que diront-ils, quand, du séjour das nues, Us verront s’éveiller, au bord des mers émues,
Les enfant de mes mains, peuples, vierges, vieillards , Et les coursiers ailés prêtant leurs flancs aux chars, Et le soc des vaisseaux sur des sillons d’écume,
Et des noires cités le foyer qui s'allume?
Comme un songe échappé des portes du sommeil, Ils croiront dissiper ce monde à leur réveil.
Sous son sceptre novice un Jupiter imberbe Croira qu’il peut courber les âmes comme l’herbe. Les grands dieux peuventtout!...Maisilsvoudraienten Dans l’argile étouffer un souffle de mon sein, [vain
Terre qui produis tout, et toi, mer embaumée , Écoutes et voyez! car Pargile est formée.
Les dieux sont-ils plus beaux que ce vivant limon ? A leurs corps endormis sur le haut Cytbéron ,
Mes yeux ont dérobé la beauté souveraine.
C’en est fait. Cieux jaloux, retenez votre haleine... Une vierge géante, enfans des songes d’or,
De l’argile est sortie... Elle est aveugle encor.
Sur ses pieds blancs descend sa noire chevelure ;
Le lierre des forêts serpente à sa ceinture.
Des pensers de Titan habitent sous son front...
Son œil s’ouvre... Tout rit. Bercé sur son giron,
juàlfr
L’Amour d’un lait divin a gonflé ses mamelles Où pendront en naissant les nations jumelles.
Déjà ce cœur est plein d'un vague souvenir;
Cette lèvre muette aspire l’avenir.
Pourquoi tarder? l’Olympe aujourd’hui me déGe.
Il est temps d’évoquer la parole de vie.
Limon que Prométhée a formé de ses doigts,
Reçois encor son ame et tressaille à sa voix! Puisses-tu , quand du jour tu verras la lumière,
Ne regretter jamais la terre nourricière,
Où, caché loin de moi, sous les pieds des ormeaux, Tu dormais sans penser, dans les flancs du chaos 1 Tous mes biens sont à toi: liberté, conscience, Obstinés souvenirs , pleurs, aveugle espérance,
Et désirs insoumis qu’enchaîne l’univers.
Possède en même temps les cieux et les enfers.
Que de fois, dans la lutte où le monde s’élance ,
Tu croiras des grands dieux égaler la puissance I Les dieux serontvainqucurs; l’homme aura combattu. En est-ce assez pour toi ? Parle 1 disl m’entends-tu? Fille des visions, devant toi je m’incline.
Mon ame de Titan habite en ta poitrine.
HBS105B.
Qui m’appelle?
PROITÉTHÉB.
Un démon qui te fit de ses mains.
UBSI0HB.
Qui suis-je?
PBOMBTHBB,
Tu seras la mère des humains,
HB8IOSB.
Ce ciel est-ce encor moi? Cette imago qui passe ,
INVENTEUR DU FEU. 65
Cette ombre, sous mes pieds, qui décline ot s’efface , Est-ce moi? toujours moi qui partout me poursuis ? Dans ce nuage errant est-ce moi qui me fuis?
Moi qui dans l’air répands cette ame matinale î Moi, dans ce long soupir que chaque chose exhale? PnoMÉTOBB.
Tu n’es pas seule au monde.
HBSIONB.
Une voix! une voix
Des roseaux s’échappant a grandi dans les bois... Mon oreille a saisi la parole enrôlée.
Loin de moi qui m’appelle? Est-ce ma roix ailée? Est-ce la voix de l’aigle ? Ou , fille du rallon , L’haleine du torrent qui parle à l'aquilon ? ; j .
Ou la roix des grands lis à la bouche argentée?
Ou l’arbre aux bras tendus?
psométsks. <
C’est moi I c’est Promélhée 1
üitlOKB. . .)
O son doux à l’oreille ! ô terre I si c’est toi ,
Si c’est toi, ciel ourert, qui t’abaisses sur moi , Mon oreille t’écoute et déjà mon œil t’aime.
Où courir? où rester? où me chercher moi-même? Si c’est toi, vaste mer, autre ciel sans repos, Reçois-moi dans ta source, ainsi qu’un de tes flots, Et redis-moi mon nom.
PXOKBTHÉB.
Ton nom est Hésione.
UÉSIOKB. , , ' ;
Et le tien: Promélhée? Est-il rrai?... Je frissonne. D’un autre nom que moi pourquoi t’appelles-tu ? N’es-tu pas sur mon front le rajon descendu.
Ma voix qui me répond, mon ame , mon génie, Des mot* aux ailes d’or l’invisible harmonie ?
Si mon œil peut te voir et ma main te toucher , Parle I dis-moi comment, où faut-il te chercher?
( Elle pot » un doigt tur ses livret.)
Prométhée est-il là quand ma lèvre s’agite?
Dans le cœur d’Hésione est-ce lui qui palpite? Vagues ressouvenirs d’un monde qui n’est plus, Dans ce sein froid encor pressentimens confus , Êtes-vous Prométhée ?
PJtOHÉTHÉH.
Il est là sous la nue.
h&sioxb.
Faut-il fuir ou rester? Frayeur! joie inconnue I Je te vois, si le jour n’abuse pas mes yeux.
Ton front, comme le mien, se lève vers les cieux, Et ta lèvre connaît , quand ton esprit la guide,
Des sons pareils à ceux dont ma lèvre est avide.
De ton ame d’abord mon ame se nourrit ;
Un monde, en t’écoutant, est né dans mon esprit.
PXOKiTHiB.
Au milieu de ton cœur c’est l’ardente pensée Que déjà, sous l’argile, à longs dots j’ai versée. HisiOHB.
Tes cheveux sur ton cou respirent; et les miens, Par le vent caressés , vivent comme les tiens. L’espérance pour moi jaillit de ta paupière.
Est-ce à toi qu’appartient ce globe de lumière,
Œil des cieux qui régit l’univers d’un regard? Jusqu’au fond de mon cœur il a plongé son dard. Est-ce toi, cfans tes mains, qui possèdes la vie,
Le doux présent du jour, le parfum d’ambroisie,
INVENTEUR DU FEU
Que chaque créature aspire en s'éveillant.
Heureuse sur ton front l’étoile d’Orient I Car tout rit en naissant... Mais toi, qui t’a tu naître ? Quelle argile est ta mère, et qui donc est ton maître ? promèthke.
Tout obéit aux dieux. D’un pli de leurs sourcils Us ébranlent le monde.
uésioaa.
Et les dieux, qui sont-ils?
PROMÉTnÉB.
Mes rivaux, mes vainqueurs, que leur victoire enivre, Mes ennemis, les tiens, si tu consens à vivre.
Avant que d’accepter de ma fragile main Le breuvage de vie en sa coupe d’airain ,
Apprends ce qu’aux mortels il en coûte de naître : Le travail, la douleur, le désespoir peut-être;
Car tu ne vivras pas comme vivent les fleurs,
Qui, pleurant sans amour, ne sentent pas leurs pleurs. Dans tes bras de géante, où dorment les chimères, D’abord tu berceras les peuples éphémères;
Tu nourriras de lait les cités aux berceaux.
Mais tes larmes bientôt coulant en longs ruisseaux, C’est toi qui gémiras sur la première tombe;
Jamais le doux sommeil de la douce colombe Ne fermera tes yeux; mais, dans ta longue nuit, Les songes haletans que le regret conduit,
Les noirs pressentimens, fils aînés des ténèbres , Près de toi s’assiéront sur des trépieds funèbres. Marchant après le bœuf que presse l’aiguillon,
Tu mangeras ton pain dans un rude sillon.
Libre dans l’univers , esclave de toi-méme,
Entre le ciel et moi, l’autel et le blasphème,
Tu choisiras tes dieux : tu le peux , tu le dois ;
Et de ta volonté tu porteras le poids.
Ecoute encor! Tes fils maudiront tes entrailles. Avant de naître ils sont promis aux funérailles. Jouets des demi-dieux qu’ils voudront imiter.
Trop fiers pour obéir, trop faibles pour lutter,
Des cieux, des cieux d’airain pèseront sur leurs têtes. A l’envi , dans leurs cœurs, soulevant les tempêtes, Sur leurs propres pensera ne régnant qu’à demi ,
En eux ils trouveront leur plus grand ennemi,
Dana le chaos des sens leur ime vagabonde ,
Et la borne d’argile où s’arrête le monde.
Car les dieux ont tout pris en faisant les destins;
A l’homme ils n’ont laissé que les rudes chemins. Où trébuche, en passant, la famille des souges; Espoirs toujours trompés, illusions, mensonges, Voilà ce qui te reste... Et maintenant, dis-moi,
Les dieux sont ennemis , Prométbée est pour toi. Malgré les dieux ligués acceptes-tu la vie ?
Ou, rejetant mes dons, que l’Olympe t’envie , Veux-tu rentrer déjà daus l’éternelle nuit?
nisioxi.
Qui? moi? quitter le monde où ton regard me suitl Fermer déjà mes yeux à ta douce lumière?
Où? comment? loin de toi, retourner en arrière? Par quel sombre chemin veux-tu dans le néant Me renvoyer?... Oh! non I sous ton ciel de géant. Comme la fleur des bois qu’un rayon fait éclore , Autant qu’elle, au grand jour, laisse-moi vivre encore. J’aspire à chaque souffle un immense, bonheur.
Et les cieux ébranlés descendent dans mou cœur. Insensé qui craindrait les ùods de Prométbée ,
INVENTEUR DU FEU
Et qui , brixont les bords de la coupe enchantée , Refuserait sa lèvre à la source des jours I Tout m’aime, tout me plaît et m’aimera toujours. Salut! deux embaumés qui venez de sourire!
PROMÉTBÉB.
Crains les cieux ; trop souvent ils s’ouvrent pour maudire.
B8SI0KB.
Salut ! mer transparente aux longs cheveux d’argcntl prom4tbéb.
Sa promesse est trompeuse et son flot est changeant.
HESIOXB.
Mais la terre est propice. O vallons 1 û montagnes I Ruisseaux, grottes, salut ! Et vous, fleurs, mes compa- Aiaément je me fie aux mêmes cieux que vous, [gnes, Pourquoi craindre les cieuxi’Proniéthée est pour nous. Craignez-vous en naissant la féconde rosée,
Et du père des jours la paupière embrasée ?
Sur vos tiges déjà voudriez-vous mourir?
Ohl dites, qu’il est doux de vivre et de fleurir, Qu’auprès de la colombe il me reste une place,
Que la mousse des bois tressaille quand je passe. Mon cœur, comme une source , a jailli sous les cieux. De cette onde aux flots purs j’abreuverai les dieux. Où sont-ils? Comme moi sortent-ils de l’argile?
Us m’aimeront aussi quand ma lèvre docile , Comme un frêle roseau que le vent fait trembler, D’un nom mystérieux saura les appeler.
Car du roseau penché qui murmure au rivage ,
Déjà ma lèvre sait imiter le langage,
Quand, cherchant sur mon sein mes chefeux essuyés, Comme un jeune chevreau la mer lèche mes pieds.
[Le volcan de Lemnot. Promélhie s'avance sur tes cendres refroidies au pied du volcan. Beux flots de lave coulent du cratère. L'intérieur de la montagne retentit du bruit d’une éruption. Le chœur des cjclo pes paraît sur la cime au milieu des flammes.
PROxèTBÉB.
La nuit a tressailli sous ses voiles funèbres ;
Et deux serpens de feu nourris dans les ténèbres , Du fond du noir cratère, exhaussés hors du nid, Trempent dans le volcan leurs bouches de granit. Des cyclopes boiteux j’entends le chœur sauvage.
U CHŒUR DBS CTCLOPBS.
Divins ouvriers , à l’ouvrage I Au bruit cadencé des marteaux Forgeons la foudre pour l’orage ;
Allons , sous la dent des étaux Broyons la veine des métaux.
PROMÉTHÉE, INVENTEUR DU FEU. 61 La noire forge est allumée;
Et la gueule ardente des monts A vomi son flot de fumée.
Que le soufflet des forts démons De vent gonfle encor scs poumons I
Entendez-vous sa longue baleine?
Suspendez vos coups un moment.
De lave la chaudière est pleine;
Assez 1 du chaos en ferment Ecoutez le gémissement.
Tout éclate, tout s’embrase;
La montagne sur sa base S’est renversée; elle écrase La poitrine des Titans.
Le granit fond et ruisselle;
L’immense enclume étincelle ;
Le vieil univers chancelle Sous les marteaux haletans.
Il périt, mais il nous brave;
Enchaînons ce monde esclave;
Conduisons les flots de lave Jusqu’au sein des flots amers.
Sur les flancs du promontoire ,
Qu’elle brille, en la nuit noire,
Comme un dragon qui va boire Dans le calice des mers.
Qu’elle étreigne sans murmur^
Les géan6 dans leur armure;
Dans leurs cités « qu’elle mure Tout un peuple souterrain.
Voyez-la, de cime en cime.
Qui, du temps bravant la lime,
Sur les lèvres de l’abîme Déjà scelle un sceau d’airain.
L’airain bout dans le cratère.
Mêlez l’ardente matière En plongeant dans la chaudière Un long pin déraciné.
Déjà, sous mon souffle aride ,
L’océan de feu se ride;
Versez le bronze liquide Dans le moule calciné.
Des dieux fondons la cuirasse ;
Qu’un dur acier les embrasse Pour émousser la menace D’un invincible avenir.
A des dieux privés d’armures Tous les coups sont des blessures; Couvrons d’acier leurs ceintures;
Les dieux ont peur de mourirl
VBOKBTHâx.
Des bords de la fournaise approchons davantage. Les rochers calcinés que le marteau partage, Pleurant dans le chaos, s’entr’ouvrent sous mes pas. Le ciel tremble.. . Avançons; mon cœur ne tremble pas .
O dieux deül’avcnir , qni dormez à cotte heure ,
Qui régnerez plus tard, quand de votre demeure,
INVENTEUR DU FEU
Arrachant au passé son diadème impur)
Vous sortirez vêtus de lumière et d’azur »
Couvrez-moi de votre ombre ainsi que d’une égide. Que toujours, devant moi, votre esprit soit mon guide ! Soit que vous habitiez , par-delà l’univers ,
Des mondes incréés les fertiles déserts ,
Soit que vous remplissiez ma poitrine agitée ,
Dieux inconnus, soyez les dieux de Prométhée.
Sur mon œuvre , sur moi , sur tout le genre humain , Du fond de l’avenir étendez votre main.
( Apr'et un tilence. )
Mon œuvre 1 ah I je le sais, il y manque la flamme. Secret des tout-puissans et symbole de l’ame.
Mais je touche au foyer de la création;
A l’âtre du chaos dérobons un tison.
Des cyclopes déjà je vois l’œil qui pétille;
Sou» leurs coups c’est en vain que la terre vacille ,
Gomme un tbyrse enivré des raisins de Bacchus.
Des démons irrités ne m’épouvantent plus.
Voyons, quand du chaos le courroux se ranime,
Lequel se lassera : Prométhée ou l’abîme?
Affronter l’impossible et provoquer les cieux ,
Et mesurer mon ame avec l’ame des dieux;
Ebranler le Destin sur son antique base,
Combattre sans espoir, mépriser qui m’écrase. C’est mon plus grand plaisir; je ne m’en défends pas.
(Il approche du crafèr». )
cacaos des cvclopss.
N’attisez plus l’incendie; •
La cuirasse refroidie
Est prête pour les combats ;
Sans cette armure enfumée,
Tout géant devient pygmée;
Les dieux dorment; parles bas.
prombthée.
Déjà des immortels la colère est lassée ;
La mienne plus longtemps fermente en ma pensée.
Oh ! malgré votre foudre et votre inimitié ,
Grands dieuxldieuxtout-puissanslvousmefaitespitiél
Rien n’égale à mes yeux votre immense misere ;
Froidure, ardens soleils, pluie , aquilons, poussière ,
Toutvousblessc et vous nuit, et rien ne vous defend. Dn roseau fait pencher votre front triomphant.
Vous vives de fumée , Ô pasteurs des nuages 1 Vous vieillissez d’avance en lisant les présages.
Point de Heu qui ne soit marqué pour vos débris.
En vain vous remplissez l’univers de vos cris , [gîte? Vous mourez dans chaque être. Et, pour vous, qui s’a- Quel insecte rampant s’informe, dans son gîte ,
S’il est encor des dieux, où s’ils sont au tombeau? Quel astre pour briller attend votre flambeau?... Vous-mêmes, que de fois, au milieu de vos fêtes, Vous sentant défaillir , vous doutez si vous êtes! Allez! rêves d’une ombre ! une ombre vous faitpeur. Votre pourpre enlevée, il reste une vapeur.
Dans un ver, un ciron, votre ame est absorbée;
Et j’écrase en passant Jupiter-Scarabée !
cneacR nss ctclopbs.
D-ns ses gouffres murmurans L’abîme en grondant s’épuise.
INVENTEUB Dü FEU. 65
De la cendre que j'attise Jaillissent des feux mourans.
Le cbaos rentre dans l'ombre;
La nuit trempe une aile sombre Dans la source des torrens.
Sur la froide enclume >. Le marteau languit ;
Le feu se rallume; >
, Il s'éteint sans bruit;
Des hiboux myopes La troupe s’enfuit;
Le chœur des cydopes S’endort dans la nuit.
PBOMÊTnfa , sur la cime du volcan.
Ou! , dormez; moi , je teille... Aux lètres du cratère La tie abonde ;... ici je touche le mystère.
Plongé tout haletant dans les feux de Lemoos, Voyons enfin de près les secrets infernaux.
De l'immortalité le tison qui flamboie.
Et le tide atelier où le cyclope broie Dans un creuset d’airain un arenir d’airain.
Pour tirer du néant un pire lendemain,
Près de l'âtre voici les divines tenailles.
Ici gronde la forge aux ardentes entrailles,
Où des astres maudits s’allumeut les essieux.
Voilà l’enclume d’or d'où jaillissent les deux. Étincelles qu’un souffle au foyer peut reprendre,
Les soleils assoupis couvent là sons la cendre...
{Il soulève un de t marteaux des dopes.)
D’un coup de ces marteaux, si moi-même, à mou tour,
66 * PBOMÉTHÉE ,
Pour de» astre* meilleur* je préparai* le jourl Penché comme le* dieux sur l'immense chaudière , Dana mon urne mêlant l'esprit et la matière, Comme eux , si je pouvais faire un monde à mon gré , Insondable , infini, de justice altéré;
Non point tel que les cieux que mon regard mesure , Qui changent à toute heure et passent sans murmure , Mais qui , toujours de l’ame empruntant sa clarté , D'un étemel azur vêtit l’éternité 1
( Il s« penche ttnr te bord du cratbre. )
Vision d’un Titan sur le bord de l’abîme I Demi-création qui me pèse et m’opprime I Liberté ! providence ! humanité 1 vains mots! Amour que j’entrevois au foyer du chaos 1 Avenir 1 avenir 1 pourrai-je avec la flammo Vous puiser sous la ceudre et dérober votre a me?
(il puite le feu dans un vase. )
Oui, je l’ai dérobée;... au fond du vase d’or, Palpitante elle vit et se propage encor.
O monts, premiers autels 1 fleurs des bois, onde émue 1 Insectes sous la mousse , étoiles sous la nue I Mondesl soyez témoins! votre ame m’appartient Entre ses flancs étroits ce vase la contient Captive, tout l’émeut; sitôt que je respire.
Tremblante elle obéit, et s’enfle ou se retire, Comme une onde sacrée et puisée au torrent Dans l’orne s’attiédit ou croît en murmurant Je puis à qui je veux la livrer enchaînée; »
Au foyer la prêter pour une heure, une année; Aujourd’hui^ donner, la reprendre demain;
A longs flots l’amasser , l’épuiser de ma main ;
INVENTEUR DU FEU
Et sans tarir les flancs de mon urne féconde,
De ses feux embraser un monde après un monde.
(Il descend du sommet du volcan.)
Je possède la source où s’amassent les jours,
Et des cieux à Tenir les dirines amours.
Emportons le foyer conquis par un blasphème, Dût-il, en grandissant, me dérorer moi-même!
UÉSIONB.
Où donc es-tu ? J’arrifc à l'écho de ta voix.
Captif entre te* mains, est-ce un dieu que je vois? Par quels enchantemens as-tu pu le surprendre,
Et du sommet des cieux l'obliger à descendre?
C'est un puissant démon qui s'irrite aisément;
Il éblouit mes yeux des feux du firmament.
Le faut-il adorer?
PBOKÉTDÉB.
Il n'est pas ce qu'il semble,
Et déjà dans mes mains le dieu pâlit et tremble.
HBSIONB.
Ne crains-tu pas qu'un jour, brisant l’urne aux fiança Vers des cieux courroucés il ne remonte encor? [d'or,
r PROHBTUKB.
Non , non , il t'appartient. De ton souille il s'anime ,
Pour toi je l'ai puisé dans les flancs de l’abîme.
(Il lui prétente l'urne.) Voilà de tes travaux le muet compagnon.
Et l’esclave divin des enfans du limon.
Soit qu’au seuil allumant ta lampe solitaire,
La nuit file pour toi scs heures de mystère,
Soit que daus les forets, invincible torrent, L’incendie, à longs flots , se propage en courant,
Tu possèdes des cieux l’étincelle féconde:
Tes fils pourront changer la figure du monde;
Les jours, l’un après l’autre, en sortant du chaos, Dès demain prendront tous des visages nouveaux. L’étemité, debout sur son char de lumière,
Pour toi va commencer sa mobile carrière.
HÉSIOHE.
Mais le dieu se dissipe ainsi qu’une vapeur. . <
PROHKTnÉB.
Tu peux le ranimer d’un souille de ton coeur. UÉ8IOK1.
Mais si déjà dans l’air la flamme est envolée?
PBOMBTUÉB.
Poursuis la feuille errante à travers la vallée.
Du chêne aux mille bras, desséché par les ans , Ilftte-toi de cueillir les rameaux blanchissans. Comme au fond de ton sein tu recueilles ton ame , Apprends, au fond de l’âtrc» à recueillir la flamme. Viensl construis le foyer pour la première fois. UÉStOXB.
Voilà! J’ai poursuivi la feuille au fond des bois. Mon souille t’obéit, et la flamme bleuâtre Déjà si file et se tord comme un serpei^ dans Pâtre. O prodige I Sitôt que le foyer a lui ,
rr ■ n «VwJBBI
Chez les dieux souterrains le* ténèbres ont fui.
PHOVÉTBBI.
Que ce chêne géant, allumé par le faîte ,
Soit le premier flambeau de la première fête 1 D'un festin de Titans assemblons les apprêts.
Aux roses marions les pampres des forêts.
Fais tiédir dans l’airain le fin , le lait et l’onde; Enduis de miel mon rase, où l’amertume abonde. Les convives sont prêts.
BÊStOBR.
Qui sont-ils?
PROM&TIIÊB.
Les humains.
le convie au banquet les œuvres de mes mains,
Les mortels ébauchés et le peuple fragile Qui, sommeillant encor dans la virante argile , N’attendent pour sortir que l’ame du foyer.
Couvives du néant, sortez de l’atelier 1...
Venez vous réchauffer au feu de Prométbéel (Le» premUr» homme» tortent peu à peu d» leur» retraite».)
BÉSIONB.
Que vois-je? Des vallons, de la grotte écartée,
De l’ombre des forêts, des entrailles du mont, Sortent, silencieux, des bêtes de limon.
A pas lents , et n’ouvrant qu’à moitié leur paupière , Ils approchent de l’&tre et cherchent la lumière.
Des vieillards devant eux portent des verges d'or ,
Et du froid du néant ils frissonnent encor.
(Au chœur de» homme». )
Salut I hôtes ^Jjiéris , convives d’Hésione i Que le toit souriant à votre voix résonne I
INVENTEUR DU FEU
Pendant qu'une onde tiède abreuvera vos pieds, Parles, d’où venez-vous? où tendent vos sentiers?
cbaux ras qohhhs, en murmurant.
D’où vient sous la nue L'étoile inconnue?
D’où vient sur le mont La paille légère?
D’où vient la bruyère?
Où va la poussière ,
Fille du limon?
Quand le ver chemine ,
D’où vient, dans les bois,
L'berbe qui s'incline ,
Sous l’arbre aux cent voix?
D'où sortent ensemble Le roseau qui tremble Au souffle des vents,
Le fruit sur la branche,
L’ombre qui se penehe.
L’onde qui s’épanchrf
Aux pieds des vivans?
1 ' ' ■■ v ij, *ioi s»{ frjaC
pkomüth£s, à Eitione.
Dans ses chaînes d’airain leur langue embarrassée A peine balbutie, et manque à leur pensée.
Us sont nés comme toi dans l’argile et les pleurs ;
Et tous ensemble ils sont tes frères et tes sœurs. Hisioin.
Comment se nomment-ils ? ■ 1 •
PIOUiTHÉB.
Sans passé, jaat mémoire, Us ont un nom pour tous.
HÉ8I0NB.
De leurs barbes d’ivoire.
Laissant jusqu’à leurs pieds se répandre les flots, Les vieillards, pleins de jours, nés sur de noirs tom- Semblent avoir vécu des siècles en une heure, [beaux, Où vont-ils? Comme un lis que l’aquilon effleure, Leur front p&le est courbé; mais d’où vient l’aquilon Qui courbe les humains comme un lis du vallon?
Et de quel triste bord s’élève la tempête Qui des ans a semé les neiges sur leur tète?
PBOMÉTHBE.
Ce rivage est la mort; tu le verras un jour.
DÉSIOXB.
Les mères, le sein nu , s’éveillant dans l’amour, Bercent les nouveau-nés qui sommeillent encore;
Et les vierges , tout bas, plus jeunes que l’aurore, Par de secrets chemins s’approchant de mon cœur , Parlent i mon oreille et m’appellent leur sœur.
( Au chœur des femmes. )
Mes sœurs, si le foyer n’écliaufle pas vos âmes,
Je nourris dans mon sein de plus ardentes flammes. Déjà je sais des mots que les cieux m’out appris,
Et qui d’un feu divin embrasent les esprits.
s CHŒUR DBS FBMMB9.
L’étincelle agile Pénètre l’argile.
Nous sentons le ciel.
L’enfant ac réveille ;
Sa lèvre vermeille De la jeune abeille A sucé le miel.
INVENTEUR DU FEU. 75
O Joie éternelle 1 Il prend la mamelle;
Du lait qui ruisselle Il nourrit sa faim.
Dans la coupe neuve De pleurs il s’abreuve En mordant le sein.
Soudain il frissonne t Et l'écho résonne A son premier cri.
Mais quoi I L'hirondelle Le frappant de l'aile,
Ses pleurs ont tari;
Sa langue bégaie.
Son ombre l’eflraie;
Un roseau l’égaie;
Et l’homme a souri !
rnoMRTnrB.
Enfans , vierges, vieillards, ils ont tous un même âge, Ilicr ils n’étaient pas.
HBSTORB.
Se voilant le visage ,
Ceux-là tentent des cieux les abîmes profonds. Pourquoi d’une tiare as-tu chargé leurs fronts?
Des yeux que cherchent-ils? La nuit les environne. paoxêTais.
Us vont chercher des dieux.
Bésioms.
Déjà, sous leur couronne , Ceux-là marchent pliés comme sous unrfardeau.
Ahl pourquoi sur leurs yeux as-tu mis ce bandeau?
Et quel est, dis-le-moi, le nom dont tu les nommes?
PBOMÉTHÈB.
Tu rois en eux les rois, les conducteurs des hommes. Appuyés en marchant sur leurs sceptres d'airain, Aux empires futurs ils ouvrent le chemin.
CHCEUH DES BOIS.
Dans la voie aride ,
Nous errons sans guide;
Le sceptre est pesant.
Où donc est la voie Qui mène à la joie Les fils du néant?
Des larmes amères Aveuglent nos yeux.
Rois des éphéméres,
Où sont nos aïeux?
Heureux dans la foule Le flot qui s'écoule;
H paît les roseaux.
Pasteurs d’un empire ,
Dans quel champ conduire Nos rudes troupeaux?
I1ÈS to NB.
Dans la foule , quels sont ceux qui portent la lyre ? Ils effleurent la terre , et la terre soupire.
Un invincible amour m’entraîne sur leurs pas.
ç, PBOMÉTnÉB.
Leur lyre est sourde encore et ne te répond pas.
Digitizêd b)
INVENTEUR DU FEU
Mais bientôt de son sein les odes éternelles,
Comme au pied de l’ormeau les jeunes hirondelles , Pour la première fois hors du nid s’ébattant,
Sur le vaste univers s’abattront en chantant.
La lyre aux flancs dorés obéit aux prophètes;
Ils enseignent les deux , ils mènent les poètes.
CHCBUH DBS PBOrnÈTES.
Vents 1 écoutez I sous nos doigts Consultons les lyres;
Sur l’accord des astres-rois Réglons les empires.
L’hymne ailé prend son essor.
Au fond des forêts sacrées,
Dans les sources azurées,
Des chants jaillit le trésor.
Allons] sur le front des sages,
Du jeune arbre des présages Secouons les rameaux d’or.
Quand l’aube est éclose ,
Qu’enseigne à la rose L’œil cristallin du serpent?
Que dit à l’arène,
Pendant qu’il l’entraine,
Le flot qui gronde en rampant?
Où vont les empires ,
Et le son des lyres Qu’emportent sitôt les vents?
V oici les prophètes 1 Quand viendront les fêtes Qa'ils promettent aux vivans?
Le roseau murmure ;
Ecoutez l'augure 1 Il tremble en nos mains.
Quel est le mystère Que le ver de terre Annonce aux humains?
Mais quoi I sous la brise ,
La corde se brise ,
L’abîme a souri ,
La source s’épuise,
Le chant a tari.
La lyre est sans amc,
Sans voix l’univers;
Et l’hymne de flamme S’éteint aux déserts.
Binon.
Pourquoi donc as-tu fait les hommes si divers?
PRdOMÉTnéE.
La vague est moins semblable à la vague des mers. Leurs yeux possèdent tous l’amertume des larmes. J’ai sur leurs songes d’or jeté les mêmes charmes ; Et comme un diamant qui grossit sous les eaux. L’espérance est cachée an fond de tous leurs maux. Pour moi je n^i gardé que la triste science Qui lit dans l’avenir.
INVENTEUR DU FEU
HB8I0HB.
Eh quoi I ce peuple immense Connaît en s’éveillant les larmes comme moi t Une ame vit dans tous , et cette ame est à toi i Oh! que d’hommes germaient avec moi sous ia terre 1 Chaque vierge est ma sœur et chaque homme est mon frère I
Et tous ceux que je vois sont sortis de tes mains I
PROMÉTUÊJJ.
Une même famille unit tous les humains.
HKSIONB.
Frères I vous l’entendez, votre sœur vous appelle. Sourie* l Tout est prêt. Voyez J l’aube étincelle. Les rois ornent le seuil, les vieillards le foyer,
Les myrtes le vallon , les vierges le sentier \
Surtout dans le berceau l’enfant orne la mère.
CIICEÜR DE TOCS LES UOMME8.
Où fuir du soleil L’ardente lumière ?
Fermons la paupière.
Cherchons le sommeil.
Le ciel nous menace ;
Sans laisser de trace,
Notre ombre qui passe Gémit et s’eiTace Sous le flot vermeil.
Des fruits de la terre L’écorce est amère-,
La froide vipère
Rit sous le gazon. ^
Versé goutte à goutte ,