‹ ProméthéeChapitre 21 sur 26 · L’ARCHANGE MICHEL, L’ARCHANGE RAPHAËL · texte numérisé non relu

L’ARCHANGE MICHEL, L’ARCHANGE RAPHAËL

( lit desceiuletit du ciel. Le soleil se lève. )

L’A HCH ANGE UICIIEL.

Sous nos ailes d’azur l’aube enfin sc ranime; Archange , entendez-vous l’hymne saint de l’abîme ? l’arcbangb rapuael.

Dans l’abîme sans fond j’entends des pleurs tomber , Et je vois sous leur joug des esprits succomber.

■ ICUBL.

Entendez-vous le chant de toute créature,

Sous le cèdre aux cent voixl’bysope qui murmure , Et dans l’urne des mers le soupir des asseaux,

Sous l’aile du Seigneur les petits des oiseaux,

Le pélican deg monta, la cigale en son gîte ,

De l’esprit sur les eaux le souffle qui s’agite ,

Et ce* accords vivans qui partent du désert?

Tel , sous un archet d’or , uu céleste concert.

HABHAEL.

Du fond des cœurs j’entends des voix qui retentissent , Et sous un front serein des âmes qui gémissent; Comme du sein des mers naissent les pâles flots ,

Du milieu des humains s’élèvent les sanglots , Soupirs inachevés sur les lèvres des femmes,

Brise de pleurs trempée, et murmure des âmes, Des immenses cités vagues frémissemens ,

Et des morts au tombeau muets tr essai lleme ns.

MICHEL

Voyez-vous des blancs lis briller le diadème?

De rosée et d’amour Dieu les revêt lui-méme.

Et dans l’air sentez-vous ce parfum répandu ,

Qui dit à chaque objet : Le Seigneur est venu?

BAPHAEL.

Le monde répandant sa plainte matinale ,

Je sens des cœurs mortels la douleur qui s’exhale; Et comme la rosée au front des pâles fleurs,

Au front des nations je vois couler les pleurs.

MICHEL

Jéhovah des torrens aime la voix qui gronde.

BAPHABL.

Et son fils se complaît dans les soupirs du monde.

MICHEL

L’Éternel met sa joie au tumulte des vents;

Il sème les palmiers dans les sables mouvans;

Il aime les chevaux hennissant dans ses fêtes ,

Le cri du pélican sur le toit des prophètes ;

Del genêts empourprés il bénit la splendeur ,

Et de l'encens sur l’arbre il respire l’odeur.

XAPHABL.

Du fils de l’Éternel je connais les délices;

A tous les nouveau-nés ses regards sont propices ;

Il nourrit la colombe et l’humble passereau ,

Il préféré au palmier le fragile roseau ,

Il prête à l’orphelin sa robe de lumière,

Et des vierges surtout il aime la prière ;

Il voit toute douleur avant qu’elle ait parlé ,

Et, dès qu’il a souri , le monde est consolé.

MICHEL

L’abîme même attend une bonne nouvelle ,

Et par toutes ses voix la terre nous appelle.

XAPHAEL.

Ainsi qu’à ses petits tourmentés par la faim Le passereau des champs apporte le bon grain,

Vers l’amère vallée h&tons-nous de descendre. Demain serait trop tard; et, couchés sur la cendre , Sans pâture à leur cœur, Dieu trouverait d’abord Les peuples endormis dans l’ombre de la mort . MICHEL.

Aigles de Jéhovah, le monde est notre proie, Fondons sur la brebis qui se trompe de voie.

BAPHABL.

D’un coup d’aile avec vous j’ai franchi l’infini.

Je sème la parole ainsi qu’un fruit béni.

Je plane dans les airs sur le front des royaumes. L’univers fait silence. Éphémères fantômes ,

Les pâles nations se traînent à genoux. ^

Pour poser notre pied quel lieu choisirons-nous ?

EAPHABL.

De ce rocher désert la cime immaculée.

A peine si jamais le cerf de la vallée

De ses deux pieds d'ébène a touché ces degrés.

MICHEL

Pour des botes divins ces monts sont préparés.

Tel était près d’ici le sommet du refuge ,

Où sous l’arche des saints s’abaissa le déluge.

( Ils descendent sur la cime du Caucase. ) Yoilàl... du noir enfer bravant l’iropureté.

Sur le front du serpent mon pied s’est arrêté.

BAPHAEL.

Et moi, moi, du limon j’ai senti la souillure.

Tout mon cœur a frémi sous ma céleste armure... Uabitacle des morts 1 ô terre sans amour 1 Est-ce toi? mais quel deuil environne le jour,

Ainsi de notre nuit ta lumière est formée.

Et ton vain firmament s’évapore en fumée.

De roses sans parfum tu couronnes tes monts ;

Et le lis du sépulcre habite tes vallons.

Sur toi je veux pleurer, pèle vallon de larmesl Quel ange en te voyant, ainsi vide et sans charmes , Voudrait des pleurs sacrés te refuser le miel?

Que tes meilleurs sentiers conduisent loin du ciel) Mieux que nous tu connais l'infernale insomnie.

Et des esprits déchus les heures d’agonie ?

Mais quelle est donc ta joie, ô terre de douleurs?

Ne souris-tu jamais en buvant tes sueurs?

Et parmi tant de maux qui contristent ta face , ^

Où donc à l’espérance as-tu fait une place?

r MICHEL.

Regardes I sur ce roc, dans ces liens de fer,

Voyex-vous cet archange aux portes de l’enfer?

Ses deux bras mis en croix sont cloués sur l’abîme.

BAPHABL.

De cet auge tombé quel peut être le crime?

Avant qu’il n’habitât ces ténébreux sommets,

Dans le chœur des heureux le vîtes-vous jamais? Sans doute, sur ce mont se cache un grand mystère ; Mon frère, visitons cet esprit de la terre.

Par sa bouche, bientôt, s’il est ce qu’il paraît.

Des mondes contristés nous saurons le secret.

{lit descendent auprès de Promilhée. )

Michel, à Prométhée.

Toi qu'un lien d’airain dans ses nœuds emprisonne , Toi qui portes des maux la pesante couronne.

Quel es-tu? d’où viens-tu? de quel nom t’appeler? Si ta bouche des deux connaît le doux parler , Réponds I qui t’a vu naître? es-tu fils de la terre? Ces fers, ce dur rocher, cette croix solitaire. Esclave du limon , est-ce là ton berceau ?

Es-tu né de la mort, 6 fragile roseau?

Ou plutôt (car ton front luit au sein des ténèbres} Dans l’abîme cherchant tes voluptés funèbres, N’es-tu pas de l’enfer un archange égaré ?

PKOMÉTHÊB.

D’un monde qui n’est plus, 6 langage sacré I

£t d’un hymne oublié, que je crois reconnaître , Echo sévère et doux, et qui me fait renaître!

Où donc ai-je jamais entendu cette voix?

Dansun monde meilleur... Oui , peut-être, autrefois. Parmi des lyres d’or , qu’enfant , dans les prairies , Je suspendais au front des saintes rêveries.

Mais, depuis, sur mon coeur trop de jours ont passé Et, s’il fut un moment , ce monde est effacé.

Je ne m'en souviens plus.

MICHEL

Homme , démon , archange , Enfant du firmament, dernier-né de la fange,

Quel est ton nom?

PSOMÉTHÉE.

Mon nom?

i Hàte-toi ; réponds-nous.

PlOXéTH&B.

Mais dans quel firmament vous-méme habitez-vous ? Et quel ciel vous a fait cette paix enchantée ,

Si votre une est fermée aux maux de Prométhéel

Quelle savante main de ces nœuds de douleur A vingt fois resserré les replis sur ton cœur? Toi-même de ton sein ranimant la blessure , Pourquoi de ce vautour fais-tu donc la pâture? Est-ce le compagnon de l’auge des remords?

Vivant, qui te condamne au supplice des morts? Raconte-nous comment, en quel lieu, pour quel crime, Tu fus loin des heureux rejeté dans l’abîme; Comment des jours de paix tu perdis le trésor; Cependant que , pour toi, dans la balance S’or,

146 PROMÉTflÉE

Des pleurs compatissans répandant le calice ,

Nous pèserons tous deux le crime et le supplice. fbom£théb.

O mes hôtes, venez! liéni soit le berceau Qui vous reçut d'abord sous son toit de roseau 1 Qu'heureuse dans ses flancs fut votre jeune mèrel Béni le seuil propice où s’assied votre père/

S’il n’est pas immortel, qu’il compte de longs jourst Surtout dans ses vieux ans qu’il vous garde toujours!

RAPHAËL

Notre père est rivant, c'est lui qui nous envoie.

I PBOMÉTHÉB.

Ah! que depuis longtemps d’un seul rayon de joie Mon cœur désabusé n’avait goûté le miel!

Mais, en vous écoutant, on respire le ciel.

Des tourmens infinis vous détournes le glaive,

Et de mon ame enfin le fardeau se soulève;

Ainsi que d’un banni si l’oreille , en passant,

De la langue natale entend le doux accent,

Il s’arrête , il écoute , il soupire , il espère ;

Il se souvient du champ possédé par son père ;

Et comme du rocher jaillissait le ruisseau ,

11 sent son cœur d’airain se fondre tout en eau... Qui, ma 'bouche pour vous s'ouvrira sans mystère; Mais, avant d’expliquer ce que je voulais taire, Laissez-moi vous bénir, ô beaux adolescens!

Ne craignez pas; mes mains sur vos fronts innocens Jamais n’épancheront la coupe d’imposture.

Où donc êtes-vous nés? de cette chaste armure Qui donc a revêtu vos flancs et votre sein?

Quelle vierge a Clé votre robe de lin ?

l’eut-être^uabitex-vous les grottes de Pénée ;

Ou plutôt, retirés sous le mont Cyanée,

De l'Olympe inconnus et de tout l’uniyers,

Votre toit se marie au tronc des myrtes verts,

Et l’albâtre du seuil rit sous y os pieds d’albâtre. Moi-même dans ces lieux j’ai ru briller mon âtre , Quand de l’urne aux flancs d’or... Mais, enfans, pardon- Où courent mes esprits par un songe entraînés? [net!

BAPHAEl»

Loîd des eaux du Pénée babite notre père.

Du myrte qui souvent recèle la vipère,

Il écarte son toit ; et nos pas en naissant N’ont pas foulé du seuil l’albâtre pâlissant. [ nés? Mais toi , réponds d’abord : D’où te viennent ces chaî- Xoujours le malheureux aime a conter ses peines. Parle! pour l’écouter se taisent les torrens;

Puis bientôt nous dirons le nom de nos parens.

PKOMÊTHÊa.

Enfans, vous le vernies. Soit que, fils des étoiles, Elles vous aient de lait abreuvés sous leurs voiles; Soit que , nourris des pleurs de Titans égarés.

Vous retrouviez un frère, écoutez et pleurez.

D’un esprit immortel, ah I c’est l'antique histoire; Puissiez-vous dans vos cœurs en garder la mémoire!

D’abord ne demandez ni quel sein m’allaita ,

Ni dans ses bras divins quel géant me porta;

Ni comment des vivans je connus la lumière,

Ni comment était fait l’heureux toit de ma mère;

Si la terre ou le ciel fut mon premier berceau,

Si j’avais en naissant sur les yeux un bandeau; Comme vous je l’ignore, et plus que vous peut-être ! Sans savoir où, comment, de qui j’ai reqp l’être,

J’ai longtemps appelé : mon père I tous les cieux

Ont répété : mon père; et jamais, de mes yeux ,

A la clarté du jour je n’ai tu son visage.

Dans mon berceau pourtant on dit que son image De célestes pavots caressait mon sommeil.

Sur la corde d’argent vibrait à mon réveil Des astres complaisans la nocturne harmonie ,

Et sur moi se penchait un bienheureux génie.

Tout priait avec l’aube; et dans l’air, quelquefois, Une voix résonnait pareille à votre voix.

A l’enfance d’un Dieu , tout sourit, ciel et terre; Dans le champ paternelles cbars,commeun tonnerre, Roulaient, obéissans, sur des nuages d’or,

Et des jours radieux rassemblaient le trésor. Invisible et présent sur son trône de gloire ,

Mon père, dans les cieux, de son sceptre d’ivoire. Régissait des esprits la sainte légion,

Et mesurait le jour à sa créaüon.

Chaque été de mou front accroissant l’auréole , Moi-même sans le voir j’écoutais sa parole ;

Dans un livre enchanté je lisais ses bienfaits; Partout je le sentais sans le toucher jamais.

Son amour m’était doux; car même dans les langes Ma lèvre avait appris à chanter ses louanges;

Et sans chercher jamais à le connaître mieux,

Je croyais l’occuper et l’entendre en tous lieux;

Et je le bénissais; et je baisais son glaive.

Alors j’étais heureux... N’était-ce pas un rêve?

Mais l’âge survenant, tout changea sans retour.

Plus de paix ni de joie , et plus d’hymne d’amour. De mes rêrïs divins l’aquilon brisa l’aile.

Comme un aiglon tombé de l’aire paternelle,

Sans refuge , orphelin , j’errais dans l’univers.

Alors je commençai d’adorer les enfers.

En vain les lis d’argent me rappelaient sa gloire ,

De mon père bientôt je perdis la mémoire.

A la fin, sans penser, m’égarant loin des cieux,

Sur un mont, par hasard, je rencontrai des dieux; Superbes, le front haut, leur couche parfumée,

Ils respiraient l’encens et vivaient de fumée.

Dans la pourpre avec eux je montai sur leur char.

Je partageai leur couche et goûtai leur nectar.

Mais, à peine, en riant, ma coupe fut remplie, Tout mon cœur s’enivra d’amertume et de lie;

Et de ma lèvre impure au loin la rejetant Je voulus dans la mer la noyer à l’instant.

Qu’était.ce que cet or et cette immense joie,

Et ces siècles ourdis dans la pourpre et la soie? Momens que vit une ombre 1 ennui sans majesté 1 Et jusque sur l’autel, vanité, vanité I Moi-môme de mes mains me taillant mon idole, J’aurais pu comme un autre, épris d’un vain symbole, Au rang des dieux admis , de leur vin m’enivrer, Dans le marbre ou l’airain grandir et respirer.

Un jour , je l’essayai , souvenir de misère 1 Je me fis mon autel. Mais du froid de la pierre,

Mou ame , au môme instant, commença de transir. Du néant je goûtai le vaniteux plaisir.

Quoi ! c’est là tout 1 me dis-je ; un peu de renommée, Un grain d’encens et d’or, et beaucoup de fumée I Aussitôt, sous mes pieds, je brisai mon a^tcl ,

Et toujours affamé d’un plaisir immortel,

J c quittai tous les dieux par un éclat de rire.

150 PROMÉTI1ÉE

De l’abîme , bientôt , je visitai l’empire.

Le monde était désert; l’homme n’était pas né. Seulement sur mon front aux larmes condamné Déjà l’aigle planait; cependant que des nues Sortaient, en s’éveillaut, les noirs troupeaux de grues. Le temps naquit alors, vieillard sourd et changeant. Aussitôt du tombeau le ver trop diligent Courut à son métier comme une filandière;

Et l’idole attendait l’ouvrier dans la pierre.

Aux sources des lions je m’abreuvai d’abord.

De leurs yeux secouant le sommeil de la mort,

Je les vis, tout pensifs, qui sortaient de l’argile. Leurs pas étaient pesans; leur front était tranquille; Et je leur demandai le chemin des déserts;

Mais ils étaient muets comme tout l’univers.

l’arcbaxgb riphael, à l’archange Michel.

Frère, à ces mondes sourds , dans l’urne du symbole , Vous n’aviez pas encore apporté la parole.

PBOMéTnès.

Longtemps je crus qu'enfin des cavernes des bois Une voix sortirait pour répondre à ma voix.

Que souvent, mes regards attachés sur les nues, Dans l’air j’ai caressé des vierges inconnues !

Je les voyais sourire ; à ces filles du ciel,

Déjà je préparais le lait, l’onde et le miel,

Quand, les cieux me raillant, l’aquilon de son aile Ravissait mon épouse à la voûte étemelle;

Et chaque heure en rampant, enchaînée à ses sceurs , Dans l’abîme creusait une source de pleurs.

Mes pensera vainemeut croissaient dans le mystère , Ainsi qu’un haut palmier qui verdit solitaire.

La colombe des bois n’y pose pas son nid;

El l’enfant du pasteur jamais ne le bénit.

Que de longs jours passés dans ce silence aride)

Et j’étais seul au monde; et le monde était videl Et mon cœur affamé lui-même se rongeait ,

Et mon esprit, sans but, partout s’interrogeait)

Les soleils se suivant l’un l’autre sans mémoire,

Le soir venait. Bientôt, couvert de l’ombre noire, De mon antre, à pas lents, je regagnais le seuil. Comme une béte fauve , y répandant le deuil, J’attendais, sans dormir, je ne sais quelle proie;

Un hôte, une chimère, un présage de joie,

De l’avenir peut-être un messager secret.

A peine, dans les bois, l’abeille murmurait,

Je disais : Le voici qui vient de l’Empyrée;

Suivons encore un jour l’espérance dorée.

Et trouvant à sa place ou le serpent moqueur ,

Ou le lis, sous mes pas, consumé dans sa fleur.

Je riais; dans mon mal, quand s’enfonçait l’épine , Mes ongles déchiraient ma stupide poitrine.

Enivré d’un levain de colère et d’amour,

Mon désespoir croissait jusqu’à la fin du jour. Combien de pleurs sacrés et versés goutte à goutte) L’abîme les a vus. Il s’en souvient sans doute.

O morsures de l'ame 1 û glaives de l’esprit 1 Chaos des noirs penscrs qu'un fantôme nourrit,

Non 1 l’ongle du vautour qui me ronge le foie, Mieux que vous ne sait pas s’acharner sur sa proie.

Ainsi mes jours passaient... si c’étaient là des jours. Un soir ( cette heure est triste et me nav^ toujours ), Dans la mer je voyais se mirer l’astre blême:

Mais l'orage éternel ue grondait qu'en moi-même.

Tout dormait; j’enviais les songes des roseaux,

Et mon ombre, comme eux,dormant au fond des eaux. (Jn penser (d’où me vint cette lueur sublime)

Tout d’abord m’éclaira. Sur le bord de l’abîme , D’un vil et noir limon recueilli par hasard ,

Je fis un demi-dieu, fragile enfant de l’art.

D’un coup d’aile heurté par l’aigle olympienne, L’ame encor lui manquait: je lui donnai la mienne. Ce n’est pas tout; pour lui visitant les enfers,

Je lui soumis la flamme, esprit de l’univers.

Dans ma coupe, on naissant, il noya ses tristesses; De l’avenir surtout il goûta les promesses.

Dans mon antre, d’abord , il regardait sans voir, Écoutait sans entendre , et marchait sans vouloir.

Je déliai sa langue, et, réveillant sa lyre,

Des mètres nouveau-nés je lui marquai l’empire. C’est moi qui, le premier, bous la fatalité,

Dans la nuit de son cœur trouvai la liberté.

Le temps vint à marcher ; la cité vint à naître,

Et l’univers muet , enfin , connut un maître.

Au front des astres d’or j’arrachai leurs secrets;

Je poursuivis l'augure au milieu des forêts.

Des métaux souterrains je sondai les entrailles.

Lois, mariages, jeux, banquets et funérailles, Voiles des noirs vaisseaux, chevaux liés aux chats , J’enseiguai chaque usage et créai tous les arts.

Par moi les nations, que mon esprit devance,

Se tenant par la main s’émurent en cadence;

Tel autrefois le chœur des vierges de l’Etna Que l’aveugle Cyclope à son hymne enchaîna.

Bientôt des lettres d’or je traçai sur le sable,

Au bord des flots rongeurs, l'empreinte ineffaçable. Mais je u’avais rien fait. Malgré tout mon amour, L’bomme n’était qu’une ombre;il ne vivait qu’un jour. Dans son ame trop tard je versai la sagesse ,

Et des célestes lois l'éternelle jeunesse.

Sur son front déjà nu comme la vérité ,

Abonda le parfum de l’immortalité.

De la science enfin qui vit de solitude En son sein je cachai l’ardente inquiétude.

Il voulut tout savoir. Les yeux toujours ouverts,

Il chercha dans lui-même un nouvel univers.

Son flambeau s’éteignant aux portes de son être, Dans son cœur il plongea sans pouvoir se connaître. Un soir, sur un tombeau par hasard se penchant, Au fond d’un crâne vide il trouva le néant.

Je soufflai sur la cendre et lui fis toucher l’ame : Ainsi sous l’fttre éteint on découvre la flamme. Volumes sibyllins, ardentes questions,

Écrites dans la nuit au front des nations,

Enigme de la mort, énigme de la vie.

Liberté , seule idole à qui je sacrifie ,

Qui donc , si ce n’est moi , les apporta des cieux? Car de moi l’homme apprit la vanité des dieux.

J’ai trop aimé, peut-être aimé-je trop encore.

Voilà, voilà pourquoi ce vautour me dévore,

Et pourquoi sur ce mont, deux fois déifié.

Des mains de Jupiter je suis crucifié.

MICHBL.

Que parles-tu toujours de tes dieux de théâtre? Jupiter est tombé de son ciel idolâtre; ^

Ne le sais-tu donc pas?

PROMÉTIIÉE

PROMHTHKB#

Mes hôtes, raillez-vous?

C’est un jeu sérieux qu’ici nous jouons tous.

Si ma langue à prier peut se soumettre encore ,

Ah! par votre heureux seuil que le blond soleil dore, Par l’arbre hospitalier qui couvrit vos berceaux , Etparvos vieux pnrens courbés sur leurs tombeaux, Ne livres pas sitôt vos cœurs à l’ironie;

Je la connais trop bien, c’est un mauvais génie. Comme un ver dans le fruit s’insinuant d’abord, Plus tard au cœur de l’arbre elle apporte la mort. Oh! du moins attendez qu’au souffle des années, Les fleurs de vos printemps sur Parbre soient fanées. Ce temps viendra bientôt.

MICHEL

Ange du désespoir,

Si ton oreille est sourde, ouvre tes yeux pour voir. Je te l’ai dit ; les morts ont quitté l’Elysée ,

Et sur son piédestal toute idole est brisée.

Les cieux sont repeuplés; que faut-il ajouter?

Les peuples de leurs mains ont détruit Jupiter.

On ne rencontre plus que tombeaux de prêtresses,

Et démons supplians sous des noms de déesses, Oracles sans trépieds, temples privés d’autels , Trônes, sceptres d’augure, et débris d’immortels. Aux fronts usurpateurs la palme est enlevée,

Et l’aigle de l’Olympe a perdu sa couvée.

Car, d’un mot, l’Eternel a reconquis les cieux;

Son esprit est rentré dans le séjour des dieux.

Je l’ai vu; qui pourrait raconter sa colère?

La table étïit remplie; et des chants de la terre La flûte aux sept tuyaux répétait les accords.

L’ambroisie enivrait les pâles dieux des morts.

Il heurte-, tout s’enfuit : il entre; comme un rêve, L’Olympe se dissipe aux clartés de son glaive.

De son souille, en passant, il éteint l’encensoir.

Au fond des cieux déserts lui-même va s’asseoir.

Là , tranquille et réglant les siècles par avance,

Dans un vase d’airain il goûte sa vengeance.

Dans l’abîme on entend comme un soupir divin : Puis l’écho, puis un nom, puis tout se tait enfin.

Au front du temple orné l’insecte tend sa toile; L’herbe croît sur l’autel; la prêtresse se voile. Tombe immense où descend tout un monde perdu, L’Olympe de forêts couvre son front chenu.

Ainsi meurent les dieux aux pieds de notre père ; Lui seul demeure en paix; tout autre est éphémère.

PnOMÉTUÉB.

Ce que vous racontez, vos yeux l’ont-ils pu voir? Enfans, vous recueillez les doux fruits de l’espoir. Comme vous, il est jeune et suit qui le convie.

Mais le malheur est sourd; de tout il se défie.

Ce que l’ame promet, abusé trop de fois,

Pour en jouir il veut le toucher de ses doigts. Vieillard sans foi , sans coeur,dans les larmes amères, Sous deux portes de bronze il retient les chimères. C’est peu d’être impuissant; tout périt en ses mains; Dans la source il tarit jusqu’aux pleurs des humains. Puissiez-vous, dans vos cœurs, ne jamais le connaître I Mais, enfin, dites-moi, quel ciel vous a fait naître ? Du doute dans mon sein détruisez le poison!

D’abord de votre père enseignez-moi le ^om.

Son nom est Jéhovah, l’univers son image,

L’infini son séjour, l’éternité son âge.

Partout il est présent, et, même dans tou sein, Lui-méme en ce moment accomplit son dessein.

A tes moindres discours il prête son oreille,

Et l’haleine des bois dans les cieux le réveille. D’un regard il conduit les générations,

Il met le sceptre d’or aux mains des nations.

BAPHABL.

C’est lui qui dans son nid réchauffe la colombe ;

Il sème le bon grain qui mûrit dans la tombe; Aucun temple en ses murs ne l’enferma jamais;

A tous les cœurs brisés il redonne la paix.

PROMKTHÊl.

Ressemble-t-il aux dieux qui sont nés de la terre? Est-il fils du chaos ou fils de l’adultère?

Hier, était-ce à lui que mon esprit parlait?

De la chèvre Amallhée a-t-il sucé le lait?

MICHEL

(1 n’a point de parens. Le doute est un blasphème.

PROMÉTMÉB.

Est-il donc orphelin?

Il est né de lui-même.

Quel qu’il soit , aux humains que vient-il apporter ? Nous promet-il encore un autre Jupiter?

MICHEL

Aux esprits altérés il promet l’abondance ,

A la blessure un baume, à ses fils sa clémence.

Par nous il fteut briser toute captivité.

A l’ame prisonnière il rend la liberté.

PBOUKTHÉS.

Pardonner aux soupçons; ils sont fils des tristesses.

Mais tous les dieux nouveaux sont féconds en pro- Avares du présent, prodigues d'avenir, [messes.

Par le même chemin on les voit tous venir.

A leurs avéneniens, avant que sur leur tête La couronne affermie ait bravé la tempête,

Plus que les hommes même on les trouve indulgens: Ils ouvrent aux esprits des cieux intclligens.

Sous un masque d’amour déguisant leur visage,

De pluie et de rosée ils se font leur breuvage.

Le miel est réservé pour la bouche des rois.

S’ils veulent une idole, ils la veulent de bois.

Que parle-t-on d'encens, de myrrhe ou d’ambroisie? Sous un rustique toit un bouc les rassasie.

Surtout l’égalité préside à leurs festins.

Le bûcheron les hante; et, content des destins, Dans la coupe commune il puise l’allégresse.

Voilà ce que j’ai vu... Mais un penser m’oppresse. Car à peine les dieux, sous le chaume enivrés,

De leurs trônes d’ivoire effleurant les degrés.

Ont des sentiers du ciel gravi la chaste cime,

Le masque se détache et tombe dans l’abîme.

• Courbe-toi, vil limon. Peuple esclave, à genoux I

• Donne-nous tes sueurs pour nous engraisser tous.

> L'idole était de bois ; il nous la faut d’ivoire.

• N’épargne pas les pleurs; nous aimons à les boire.

■ Demain immole-nous cent bœufs et le berger;

• Ou, sinon, crains pour toi Mercure-messager. • Ainsi parlent des dieux qu’éblouit l’Empyrée ;

Ils ne reçoivent plus qu'une offrande dorée.

Loin, bien loin la colombe et l’offrande dés cœurs I

Du monde qui les bait tranquilles possesseurs,

De leurs mauteaux usés l'orgueil refait la trame.

Us possèdent les corps, que leur importe l'ame? Voilà comme ils sont tous, armés d'un front d'airain, Quels ils étaient Lier, quels ils seront demain. Maintenant, malgré moi, cette crainte m'assiège; Sous trop d’humilité je crois toucher un piège.

Des promesses d'en-haut qui s’est fait le garant? . BSPHSBL.

Toi-même ici... Rochers, monts, étoiles, torrent, D'un cantique sans mots célèbrent notre père.

Les roseaux sont témoius qu’à ses lils tout prospère. La cigale eu son nid se sourient de sa voix,

Et l’aigle glapissant l'appelle au fond des bois.

PROMÉTH&E.

Ainsi parlait jadis la plus belle des muses,

La blonde Poésie , inventrice des ruses.

Mais sur son vain savoir ne vous appuyez pas :

C’est un roseau doré qui plie à chaque pas.

Eh quoil ne sais-je pas où tendent ses miracles?

La cigale et l’aiglon sont-ils donc vos oracles? Parasites bruyans dans le fond des forêts,

A louer tous les dieux je les vois toujours prêts.

Sur le front des puissans les myrtes et les roses Ont usé leurs parfums dans trop d’apothéoses;

Et les étoiles même, habiles à tromper.

Aux pieds de Jupiter sont lasses de ramper.

Cherchez d’autres témoins, s’il faut que l’on vous croie. HiPUSEL.

Que profond est le mal en qui tu mets ta joiel Et qui m’eût dit jamais qu’un esprit immortel Ainsi pûtfe complaire au calice de fiel?

En vain noua y mêlons nos larmes les plus douces. Absens, tu nous cherchais ; présens, tu nous repousses. Où tendent tes désirs? Es-tu de ces esprits Que les illusions d'un mot ride ont nourris I Ils n'aiment que leur ombre; et, virant de mensonge, A tous les dons du ciel ils préfèrent un songe.

Épris de l'impossible, à leur coeur tout déplait.

Dès qu'ils touchent le but, ils sentent le regret;

Et de l’enfer, dit-on, c'est le plus grand supplice.

PBOHÉTU&8.

Oui, je connais ce mal ; mais, pour que je guérisse , Peut-être il est Lien tard 1... Obi j'ai trop attendu. raphael.

Si le miel des discours ne t’a pas convaincu,

Les effets Tont parler... Au nom de notre père,

De ces liens d’airain forgés dans le mystère Que d’eux-mêmes les nœuds se brisent au grand jour I Sois libre comme nous I Dieu le veutl ( Le* chaîne s se brisent (T elles-mêmes. Promiihie se soulevé peu à peu et reste immobile. L'arcliange Michel tend ton arc , et perce le vautour d’une fléché.) MICHEL.

Du vautour

Ma flèche au même instant a brisé l’aile impure. C’est bien. Qu’à la couleuvre il serve de pâture I raphael, à P rométhée.

Viens ; souviens-toi des cieux et quitte les enfers.

MICHEL

Efface de ton cœur l’empreinte de tes fers.

PROMÉTHéa.

O ciel; l'événement répond à la promesse.

Je renais 1 En mou seiu où donc est la delresse

Qui sous un joug de fer opprimait tous mes vœux?

De la fatalité qui doue brise les nœuds?

HICHEt.

Celui qui nous envoie et qui sait tes misères.

Ton père est Jéhovah; et nous sommes tes frères. Des liens du sépulcre archange racheté ,

II est temps de rentrer dans la sainte cité.

Revêts-toi du Seigneur! regarde, vois nos ailes]

Ne reconuais-tu pas ces palmes immortelles?

Dans le nouvel Eden leur souche est vive encor.

Bois les larmes du ciel dans ce calice d’or.

De ses maux infinis elles guérissent l’ame,

Et jusque sur l’enfer répandent leur dictame.

BAPHABL.

A peine as-tu du ciel goûté les chastes pleurs,

Les ailes d’un archange aux divines couleurs,

A tes flancs s’attachant, t’ont vêtu de lumière,

Et le souffle d’en haut te dispute à la terre.

Ab ! quittons ce désert.

FROMBTHiiE.

Mais d’où vient cette paix Que même en mon berceau je ne connus jamais ? Mes yeux s’ouvrent: enfin , malgré mon sourd génie , D’un monde intérieur j’écoute l’harmonie.

Est-il vrai qu’en mou cœur les cieux soient descendus ? Le pâle désespoir ne reviendra-t-il plus?

Quelle invisible main répare ma ruine?

Et comment peut l’espoir rentrer en ma poitrine? Adieu, terre d’angoisse 1 adieu, vallon de pleurs, Durs rochers, si souvent trempés de mes sueurs; Sommets d^pù mes regards poursuivaient les nuages : Kperviers qui dans l’air m’apportier les présages;

Écho qui tant de fois me renvoyas mes cris;

Cimes chauves; déserts, peuplés de mes débris 1 . Compagnons de mon ame, ô flots 1 grottes prochaines , Torrensl vous tous , adieu I je laisse ici mes chaînes. Ahl dans l’horreur des nuits sou venes-vous de moi!... Hais si c’était un songe !...

MICHBL.

Ange de peu de fol,

* Du doute aux cent replis n’endure plus l’étreinte.

Quand meurent les faux dieux, es*tu sourd à leur plain- Entends 1 d’un rire amer ils emplissent leur ciel, [te? De leur gloire soudain détrompés sur l’autel,

Ils viennent supplians t’apporter leur prière. Renversés de leur char , pieds nus, dans] a poussière, Ombres à qui tout manque et même le tombeau , Chacun porte à sa main son aveugle bandeau.

vaoMÉTaèB.

Je les vois... à vos pieds, troupeau qui balbutie,

Les dieux agenouillés redemandent la vie.

HL

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