AVANT- PROPOS
L'étude que nous publions est un essai d'analyse de trois légendes d'Hésiode.
En lisant cet auteur on remarquera qu'il est avant tout compilateur, que les légendes qu'il met à côté l'une de l'autre dénotent une origine diverse: quelques unes d'entre elles arrivent avec un cachet phénicien tout marqué, d'autres nous ramènent aux expressions consacrées des Yédas ; quelques unes sont purement astronomiques ; d'autres semblent rappeler des faits réels voilés par un langage allégorique. Aussi avons nous cru pouvoir disséquer la Théogonie d'Hésiode en trente et une légendes, auxquelles nous ajoutons les récits légendaires du poème les Oeuvres et les Jours et la légende d'Alcmène dans les premiers 56 vers du Bouclier d'Hercule*).
En traitant séparément chacune de ses trente trois ou trente quatre légendes, on peut remarquer que deux d'entre elles ont un caractère tout particulier de haine contre Zeus le tyran, ce sont les légendes de Prométhée et de Pandore, et qu'une troisième légende, celle des âges semble nous donner la clef qui peut nous servir à relier entre elles les légendes pour ainsi dire orthodoxes, — qui célèbrent Zeus le père des dieux et des mortels, — avec les légendes qui le regardent comme un tyran oppresseur.
1) Nous espérons pouvoir publier en russe sous pen notre traduction d'Hésiode, avec une analyse séparée de chacune de ces légendes.
Ces trois légendes, avec une quatrunie, celle de Hercule qui délivre Prométhée et sert à marquer le i : ornent de sa reconciliation avec le Zeus d'origine védique, forment le sujet de cette étude.
Le lecteur jugera si notre point de vue est juste. — Nous ne nous faisons pas cependant illusion sur ce que plusieures parties de notre étude seront fortement assaillies: nous désirons seulement que ces attaques, auxquelles nous nous attendons, aient pour but unique d'élucider la vérité, et nous serons heureux, si notre faible essai servira de point de départ pour éclaircir quelques points obscures des temps de la Grèce préhistorique.
Parmi les points les plus obscurs des temps préhistoriques est la question presque tojours évitée de la différence qui existait entre les Pélasges et les Grecs, qui ne pourrait être expliquée que par un espace de temps considérable qui dut s'écouler entre l'arrivée des uns dans la péninsule grecque et l'apparition des autres.
Pour poser plus clairement la question: les Pélasges avaientils emportés avec eux des réminiscences védiques*) comme les Grecs?
Nous serons obligés de répondre négativement d'après tout ce que nous savons relativement à la population primitive de la Grèce, qui du reste n'était pas probablement homogène, mais qui était une agglomération de tribus de la race touranienne, comme de tribus d'origine Indo-Européenne , avec une grande cependant prépondérance numérique des Aryas-Pélasges dont le flot immense se déversa dans les deux péninsules, grecque et italique. Mais nous revenons à notre question. Si comme nous le pensons le flot pélasgiqiie commença à couler vers l'occident
. 1) Quand nous employons le terme « védique » pour les Grecs, nous avons en vue les hymnes de ce culte qui furent certainement composés avant que la migration Aryas-indienne envahit le Sapta-Hindou. Ce sont les origines des Védas que nous avons en vue, qui durent eclore pendant que tous les Aryas occuppaient encore une partie de l'Asie centrale.
bien avant que les hymnes védiques furent composés, et que la société védique fut constituée, il dut avoir un moment postérieur quand de nouveaux conquérants durent apporter en Grèce les réminiscences védiques avec les métaphores, les expressions, les croyances et les allégories qui indiquent clairement leur origine védique.
Tout ceci, et beaucoup d'autres raisons que le lecteur trouvera dans le cours de cette étude, nous a amené forcément à reconnaître que l'invasion grecque-védique dut^y" ^oir lieu beaucoup de siècles plus tard que l'occupation de 1; péninsule grecque par les races aryas, nommées les Pélasges, auxquels nous ajouterons les Ioniens qui semblent être arrivés avant les tribus védiques et avoir occupé principalement l'Asie Mineure (Comp. Hérod. VII, 94) et une partie du Péloponèse.
Il nous semble que nous n'avons aucun moyen d'accepter la ci\ilisation grecque comme un produit pur et simple du développement d'une ou de plusieures tribus pélasgiques, arrivées ensemble avec tout le flot des Pélasges.
Premièrement nous ne nous rappelons pas dans l'histoire un seul exemple d'un développement de ce genre sans choc extérieur, sans influence étrangère et qui ne serait dû qu'à un développement moral et intellectuel d'une tribu sauvage dont le genre de vie reste invariable dans la contrée qu'elle occuppe. Mais il y a une objectipn beaucoup plus sérieuse : si la culture grecque, si la langue de ce peuple et ses croyances ont une teinte qui dénote leur origine védique, doit-on accepter que la migration des Pélasges — dont le nom embrasserait tous les Grecs, — n'eut lieu qu'après que les hymnes védiques, au moins en partie, furent composés, après que la société que ces hymnes nous révèlent fut complètement organisée ?
Mais alors cette migration n'aurait donc lieu qu'après le mouvement des Aryas dans le Sapta-Hindou, ce qui est contraire à tout ce que nous pouvons conjecturer sur la chronologie de ces temps antiques.
Mais si les Pélasges ne purent avoir d'éducation védique, qui est un moment chronologiquement postérieur à la migration des Pélasges, et n'est le développement que d'une partie ^) des Aryas, comment se fait-il que la Grèce eut gardé des réminiscences védiques si vivaces ?
On ne saurait sortir de ce dilemme qu'en acceptant deux occupations du sol de la contrée, qui portait le nom de la Grèce et des colonies du littoral de l'Asie Mineure, avec les îles qui formaient un pont entre la première et les secondes. L'une de ces occupations est lente, pélasgique et ionienne et semble avoir duré beaucoup de siècles, l'autre semble une secousse produite par des tribus Aryas (comme leurs frères les Pélasges), — mais qui étaient en possession d'un culte naturaliste très-pur, de hymnes védiques et d'un état de société et de famille bien supérieur à l'état demi -sauvage dans lequel se trouvaient les premiers occupants du sol de la Grèce.
Nous devons ajouter que dans la marche du développement de l'idée religieuse des Aryas en général et des Aryas védiques en particulier, M'*Max Muller^) indique plusieures périodes ou époques de développement qui sont nettement caractérisées par les hymnes. La première ou plutôt la plus ancienne des périodes
l)M'^Barth, dans l'Encyclopédie des sciences religieuses (1879) v. Tart. sur les religions de Tlnde, semble avoir prouvé que les termes «Arya» et o védique n ne sont pas synonymes; des Aryas védiques purent exister en même temps que des Aryas d'autres croyances. Mais cette observation n'entrave pas l'argument que les Pélasges ne purent connaître le culte et les premiers hymnes védiques, quoique chantés encore sur les versants septentrionaux du Hindou-kousch. Pour la parenté du Grec avec le Sanscrit des Védas comparez MaxMuUer's Lectures on the origin and growth of religion, pp. 147. sq. (London, 1882). Les premiers hymnes des Védas doivent remonter vers le XIV, siècle avant notre ère (v. Viv. de St. Martin, Géographie du Véda, pp. 5, 6, 9). Voyez sur la transmission orale des Védas et sur le terme Dyaus-Zeus l'ouvrage cité de M. Mnller pp. 146—162. La supposition de M' Vivien de St. Martin coïncide avec le calcul de l'apparition du nom Achaiuscha dans les documents égyptiens; V. Gladstone 's Homeric Synchronism. pp. 180, 141 etc.
2) Lectures on the origine and growth of religion (1882) pp. 147; 266—267; 282, 285, 294—296; 299—301.
du développement religieux, période peut-être antérieure aux premiers hymnes, est l'adoration de Dyaus, le ciel brillant et lumineux, divinité commune à tous les Aryas et entre autres aux Pélasges. Mais il parait que les moments suivants de la croissance de ridée religieuse dans les hymnes védiques ne les trouva plus dans la patrie commune des Aryas ; ils durent commencer leur lente migration à travers des steppes de l'Asie et de la Russie méridionale tandis que leurs frères restés dans la patrie commune entraient dans une nouvelle phase de croyances religieuses que M. Mu lier nomme le Hénothéisme, pendant lequel on adorait plusieures divinités dont chacune semble dans le hymne qu'on lui adresse, jouer le rôle le plus important de tout le système religieux. C'est ainsi que nous voyons comme divinité suprême tantôt le soleil sous plusieurs noms, tantôt l'antique Dyaus ou le ciel brillant, tantôt Indra, Varuna, Mitra ou Agni. Dans les derniers Védas on sent déjà une tendance au polythéisme, c'est à dire à la suprématie d'un dieu, qu'il fusse Pragapati ou Indra, qui se résout pour les philosophes dans un déïsme pur. Mais le développement postérieur et indien de la religion védique n'entre pas dans notre sujet: nous devons dire seulement ici qu'il nous semble que le Zeus grec est un vestige de la période du Hénothéisme. Zeus seul survit parmi tous les Aryas de la Grèce et de l'Italie avec la dififérence que le Zeus pélasgique semble être l'antique Dyaus, le Ciel, tandis que le Zeus des Grecs, avec la tendance très-marquée de devenir le chef des dieux (comme Indra dans le Sapta-Hindou), est un de ces dieux égaux de la période du Hénothéisme, qui semble marquer l'époque à laquelle les Grecs quittèrent leur patrie^).
1) Gladstone (Homeric Synchronism. 1876, p. 202) calcule que le nom des Achéens apparaît dans les inscriptions égyptiennes entre 1816 et 1226 av. J. Chr. Si les premiers hymnes védiques font leur apparition au commencement du XIV siècle, la migration des Aryas védiques put avoir le temps d'arriver en Grèce et de jetter son avant-garde, les familles nobles Achéennes sur la Grèce, tandis que la masse (les Dorions) occupaient la Macédoine.
Voici ridée principale qui régit notre ouvrage, et c'est sous ce point de vue que nous avons cru pouvoir envisager les seules légendes qui sont en désaccord avec tout le système religieux des Grecs. %* Nos renvois nombreux indiqueront les sources et même les éditions que nous utilisons pour notre sujet. Nous ajouterons seulement que nous suivons pour Hésiode l'excellente édition de Firmin Didot, avec cette admirable et fidèle traduction latine de Lehrs, qui rend si bien et facilite tant l'intelligence de l'original. Du reste les éditions de Firmin Didot et deTeubner sont celles que nous utilisons pour tous nos renvois aux écrivains classiques, à l'exception d'Homère que nous citons pour l'Iliade d'après l'édition de Victor Hugo Koch (Hannover, 1872), et de l'Odyssée d'après la 7"' édition de Hentze (Leipzig 1879). Hyginus est cité d'après l'édition de Bunte (Lipsiae, 1856 et 1875), les hymnes d'Orphée d'après l'édition de Dietsch (avec une traduction allemande, Erlangen, 1822); les hymnes deCallimaque d'après l'édition de Martinoff (avec une traduction russe. St. Pétersbourg, 1823). Les versions françaises des tragiques grecs sont citées d'après les excellentes traductions de Boni 11 et, de Bellaguet et d'Artaud, en notant cependant les chiffres des vers d'après les textes originaux de l'édition Teubner; et les paroles de Strabon sont données presque toujours dans la version française d'Amédée Tardieu.
C'est avec la plus vive reconnaissance que nous nous rappelons de l'assistance que nous ont offert les ouvrages des grands savants de notre siècle de Creuzer, d'Alfred Maury, de Max Millier, des Rawlinson, de Vivien de St. Martin, de Gladstone, de François Lenormant et de beaucoup d'autres, dont les infatigables travaux éclairent tous les jours du flambeau de la science les débris accumulés par les âges.