‹ Prophylaxie publique de la syphilisChapitre 2 sur 16 · I. — MESURES DE PROPHYLAXIE ADMINISTRATIVE · texte numérisé non relu

I. — MESURES DE PROPHYLAXIE ADMINISTRATIVE

Votre Commission n’a pas été longue à se mettre d’accord sur certains principes qui constituent la base d’une prophylaxie publique contre la syphilis. Elle a reconnu tout d’abord, et cela à l’unanimité de ses membres :

1° Que la prostitution crée un danger public par les contages vénériens qu’elle dissémine dans la population;

2° Qu’il est indispensable, au double point de vue de l'hygiène et de la morale, que la prostitution soit surveillée c t, s’il y a lieu, réprimée par les pouvoirs publics;

3° Que le système de la prostitution libre , c'est-à-dire non surveillée, est désastreux pour la santé publique;

4° Que la provocation publique , qui constitue le seul mode de manifestation extérieure par lequel la prostitution puisse être at-

!>!•: I. A S VI* Il IMS

loin le légalement., doit être combattue et réprimée sous se? diverses formes.

Ces principes généraux, Messieurs, nous pensons qu’il suffira de les énoncer ici simplement, car ils ne sont pas de nature, nous semble-l-il, à trouver de contradicteurs parmi vous. Ce n’est pas devant des médecins que nous mettrons en discussion, par exemple, le système de la prostitution libre ; car, ce système est jugé par ses œuvres, et ses œuvres, c’est nous, médecins, qui les connaissons. Aussi bien passerons-nous sans commentaire sur ces divers points, réserve faite pour le dernier, qui tout au contraire, en raison de son importance capitale en l'espèce, doit nous occuper longuement. Ce dernier est relatif à la provocation.

Ce qu’on appelle la provocation publique ne fait pas que constituer un scandale public et un exemple de démoralisation. Il s’y rattache un danger de plus, car celte provocation est l’origine d’une quantité incalculable de contaminations. Celle provocation est une invile permanente à la débauche, et, conséquemment, c’est une source ultra-féconde de contagions de tout ordre, notamment de contagions syphilitiques. Nous ne citerons ni exemples ni statistiques à l’appui d’une telle assertion, parce qu’ici, en véi ité, l’évidence s’impose par elle-même. Quel médecin n’a pas entendu cent fois les doléances rétrospectives de tel ou tel de ses malades, lui disant ceci : « C’est une fatalité; je ne pensais à rien de mal, j’allais à mes affaires, ou je rentrais tranquillement chez moi, quand j’ai eu le malheur de rencontrer sur mon chemin une femme qui m’a accosté, m’a provoqué ; j'ai eu la faiblesse de l’écouter, et voilà ce qu’il m’en coûte, etc, etc. »?

La provocalion crée l’occasion, la tentation, avec ce qui s’ensuit. Certes, elle a existé et existera de tout temps. Mais il faudrait fermer les yeux à l’évibnce pour ne pas reconnaître qu’elle a pris de nos jours un développement supérieur à tout ce qui a existé jusqu’alors, à tous les tableaux que nous ont légués les récits de nos pères. Ce n’est que justice également que d’ajouter qu’elle s’est multipliée de nos jours sous les masques les plus divers et sous des formes d’autant plus dangereuses qu’elles sont

PHOl'Il VLAXI 15 l'UBLlQUK

moins grossières, qu’elles sont plus honnêtes d’apparence. Vous allez me comprendre par ce qui va suivre.

Chacun sait, d’abord, ce qu’est à Paris la provocation de la rue et ce qu’elle est devenue dans ces dernières années. Inutile de dépeindre ici l’aspect de nos grands boulevards, de huit heures du soir à minuit ou une heure du matin, comme aussi celui des rues avoisinantes qui, plus ténébreuses, se prêtent à des provocations d’ordre moins réservé. Les filles pullulent littéralement dans ces parages. L’un de nous, dans une promenade du soir, n’en a pas compté moins de cinquante-deux qui déambulaient du faubourg Montmartre au Grand-Hôtel, c’est-à-dire dans l’étendue de quelques centaines de mètres. — Et, cette même provocation se continue dans les mêmes quartiers (à un degré moindre, à la vérité) pendant toute l’après-midi. — Sans parler encore de ce que j’allais oublier, c’est-à-dire de la provocation matinale, laquelle s’exerce sous Informe de pseudo-petites ouvrières allant à leur ouvrage, un carton ou un paquet à la main. — Mais tout cela est trop connu pour nous arrêter. Constatons simplement.

Ne faisons de même que signaler à sa place une provocation plus brutale, plus ordurière, mais non moins active et non moins dangereuse, celle qui a pour théâtre la plus grande étendue des boulevards extérieurs.

N’accordons encore qu’une simple mention à la provocation dite des boutiques, celle qui s’exerce des boutiques vers la rue, notamment dans certains magasins ou pseudo-magasins de parfumerie, de ganterie pour hommes, de photographie, de librairie, de « curiosités », etc, etc.

Passons sur toutes ces choses et d’autres encore de notoriété commune. Mais en revanche signalons comme moins connus et comme particulièrement dangereux les trois ordres de provocation que voici :

1° Celle qui rayonne autour des collèges, des lycées, des externats, etc. De véritables agences de femmes s’organisent autour de ces établissements, et se recrutent là une clientèle spéciale,

Il K 1.A S Vf 111 LIS

voire, paraît-il, assez fructueuse, parmi les lycéens, qu’elles guettent aux heures d’entrée ou de sortie, qu’elles attirent chez elles, dont elles se procurent môme (je ne sais comment) les adresses, et qu’elles relancent parfois par lettres jusqu’au domicile paternel. J’ai vu, il y a quelques années, une de ces lettres qui me fut présentée par le père d’un collégien de Condorcet, lequel collégien avait cédé à la tentation et en avait été puni par un début aussi malheureux que prématuré. Or, il paraît, d’après le dire de ce jeune homme, que presque tous les élèves de sa classe avaient reçu la même circulaire de la môme femme, et que plusieurs avaient subi la même contagion.

2° La provocation des brasseries à femmes, des brasseries à inviteuses, etc. — Celle-ci est bien autrement grave et mérite une mention spéciale.

Inconnus encore il y a quelques années, les établissements de ce genre sont devenus, on peut le dire, la peste de nos jours. Répandus un peu partout, ils abondent surtout dans les quartiers d’affaires ou d’études, c’est-à-dire là où ils ont chance de recruter une clientèle de jeunes gens. On n’en comptait pas moins de 181 à Paris, en I8S2 I) ; et depuis lors ils se sont singulièrement multipliés.

Ce qui se passe dans ces établissements, chacun le sait ou le devine; mais ce qu’on ne sait pas assez, c’est qu’il en sort un nombre considérable de contagions syphilitiques. Tous les membres de votre Commission ont été unanimes pour déposer qu’ils avaient à leur connaissance maints exemples de syphilis contractées par des jeunes gens, notamment par des étudiants, au contact de filles de brasserie.

Et comment en serait-il autrement? Car ces maisons (pour un certain nombre tout au moins) ne sont que des maisons de prostitution déguisées, et des maisons à prostituées libres, j’entends non surveillées.

Or, ce qui fait précisément le danger de ces maisons, c’est

(1) V. Macé, Le Service de la Sib'etô, Paris, 1884.

I> H O l' Il V LA X I K l’I li L I IJ i: IC

qu’on y trouve lu provocation avec ce qui s’ensuit sous le couvert d’une enseigne honnête, alors même parfois qu’on ne songeait pas à l’y chercher. Et, comme la provocation s’y exerce par des filles libres, je le répète, c’est-à-dire par des filles non soumises ù la surveillance médicale, il résulte de là qu’à double litre ces maisons sont infiniment plus dangereuses que les maisons publiques. Ainsi que le disait M. Leroy de Méricourt au sein de votre Commission, « l’ancienne maison publique avait au mois l'honnêteté de l'enseigne. Pas de surprise avec elle. On savait, quand on en franchissait le seuil, ce qu’on allait y trouver. Aussi n’y allait-on guère que de nuit, à l’abri d’une ombre propice. Aujourd’hui les mœurs ont changé : des maisons de prostitution s’ouvrent sous l’enseigne de brasseries ; on y va en plein jour et la tête haute; on ne se cache pas pour y entrer; et pourquoi se cacheraiton? N’est-ce pas une brasserie? Et depuis quand n'est-il plus permis de se désaltérer?

« Eh bien, ces brasseries font le désespoir des familles, non moins que les délices des échappés de collège. Pourquoi les délices de ceux-ci? Un le devine. Pourquoi le désespoir et la terreur de celles-là? Parce que leurs fils trouvent dans ces maisons les trois fléaux de la société actuelle, c’est-à-dire la flânerie, l’imbécile et énervante flânerie, l’alcoolisme, et la vérole. Au moral comme au physique, ces brasseries à femmes, à inviteuses de tout costume et de toute nationalité, sont des senlines de perdition physique et morale (i). »

3° Provocation des débits de vin. — Celle-ci est plus dangereuse encore que la précédente, et cela parce qu’elle s’adresse à un public plus nombreux. Elle s’adresse en effet: 1 0 à la classe ouvrière; — 2° à l’année.

A l’hôpital, c’est monnaie courante que d’entendre nos malades nous raconter qu’ils doivent la contagion à une fille qu’ils ont

(t) Voir un remarquable tiavail sur le sujet en question, par MM. Barthélemy et Devillez (Syphilis et alcool-, les Inviteuses, Paris, 1882).

DK I. A S Y 1“ Il 1 1. 1 S

rencontrée chez un marchand de vin et avec laquelle ils ont eu rapport soit dans un garni du voisinage, soit au logis même de ce marchand de vin, dans une arrière-boutique, dans un cabinet, dans une chambre de la maison.

11 en est de même pour l’armée. Avec sa haute et indiscutable compétence, M. Colin est venu affirmer devant votre Commission que quantité de jeunes soldats étaient empoisonnés de syphilis actuellement par des femmes rencontrées dans les débits de vin. « Pour l’armée, nous disait-il (et je cite textuellement), les débits de vin se sont substitués aux maisons de tolérance. Dans les quartiers excentriques comme autour des casernes, nombre de débits de vin se sont convertis en lupanars, et c’est là que nos soldats vont s’infecter. »

A ce propos même il a soumis à votre Commission une statistique très instructive, due à deux médecins militaires distingués, statistique doDt voici le sommaire :

Trente-deux soldats venant de contracter la syphilis ont pu donner des renseignements précis sur la provenance de la contagion qu'ils avaient subie. Or, de leurs dépositions il résultait ceci :

Contagions reçues dans les maisons publiques 2

Contagion reçue de la catégorie spéciale de tilles dites

« rôdeuses de postes » 1

Contagions reçues de prostituées en chambre Il

Contagions contractées dans les débits de vin 18

Ainsi, dix-huit fois sur trente-deux (remarquez bien ce chiffre, Messieurs), c'est-à-dire dans plus de la moitié des cas, la syphilis dérivait de filles que les dits soldats avaient rencontrées chez divers marchands de vin.

Ajoutons un détail significatif: De ces trente-deux syphilis, il en est cinq qui ont été contractées dans la même maison, et de cinq filles différentes, dont j’ai ici les noms. Est-ce assez dire la spécialité de cette maison? Est-il ou non constant, d’après cela, que celte maison constitue non pas un débit de vin, au sens légitime du

Il»

Page 1