‹ Prophylaxie publique de la syphilisChapitre 3 sur 16 · I* HO TU V LA\1E PUBLIQUE · texte numérisé non relu

I* HO TU V LA\1E PUBLIQUE

mot, mais une maison de passe déguisée sous l’enseigne de débit de vin?

On nous dira peut-être : « Mais ces renseignements sont-ils bien authentiques? Est-ce que vos soldats n’ont pas pu donner des indications fausses relativement à la femme dont chacun d’eux tenait la vérole?» — Qu'importe en l’espèce? répondrai-je. Car ne suffit-il pas à la démonstration actuelle que lesdits soldats aient pu seulement cire exposés à contracter la syphilis dans les établissements en question?

Donc, les brasseries et les débits devin constituent aujourd’hui, nous pouvons le dire, de véritables foyers d’infection et une des formes les plus dangereuses de la prostitution clandestine.

A un point de vue connexe, ces deux ordres d’établissements déjà si peu respectables constituent pour les femmes des foyers de démoralisation, d’alcoolisme et de maladies.

Cette seconde proposilion ressort, dirai-je, de la nécessité des choses. Et, en effet, où se recrute, d’abord, le personnel féminin de ces brasseries et de ces débits de vin dont nous venons de parler? Tout naturellement dans le public des ouvrières sans ouvrage, des bonnes sans emploi, des domestiques sans place, etc. C’est dans ces maisons que viennent échouer quantité de jeunes femmes un peu gentilles qui arrivent de la province pour chercher del’occupation à Paris. — En second lieu, que font ces femmes, une fois embauchées par les patrons deces établissements? Pour gagner leur vie, pour amorcer le client, suivant l’expression technique, elles boivent, et boivent de jour et de nuit. Il faut qu’elles boivent pour faire boire, et elles aboutissent rapidement à 1 alcoolisme. — Et, ce n est pas tout encore. Pour satisfaire le patron, il faut qu’elles se livrent; car, sinon dans toutes ces maisons, au moins dans un certain nombre, c’est la prime de la chair qui constitue le plus fort bénéfice dudit patron. Non moins nécessairement, en conséquence, ces femmes aboutissent à la vérole. Somme toute et en un mot, elles sont entrées bonnes ou invileuses dans ces maisons; elles en sortent filles perdues, alcoolisées et syphilitiques.

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Deux exemples ne seront pas superflus en l’espèce pour montrer à quels dangers lesdites maisons exposent et leur personnel et leurs clients.

Une fillette de quinze ans, presque une enfant de par sa taille et son développement exigu, entre dans les salles de l'un d’entre nous, affectée de sy ph i 1 ides vulvaires confluentes et d’autres accidents de même ordre. Interrogée sur l’origine de son ma', elle nous raconte ceci : Venue de province à Paris pour chercher de l’ouvrage, elle s’est d’abord placée comme bonne dans plusieurs maisons dont on l’a vite congédiée, parce que, de son propre aveu, elle « ne savait rien faire ». Finalement, elle a été adressée par un bureau de placement chez un débitant de vin, qui l’a embauchée tout aussitôt, en lui disant : « Je ne vous donnerai pour gages que cinquante centimes par jour; mais vous pourrez gagm r ici et me faire gagner bien davantage ». Sur le moment, paraît-il, elle ne comprit pas bien ce dont il s'agissait; mais dès le sor elle avait compris, car « elle avait reipi cinq hommes dans sa journée et gagné cinq francs ». — A ce métier, elle ne pouvait tarder à contracter quelque maladie vénérienne ; et, en effet, six semaines après, elle était affectée d’une maladie syphilitique, qu’elle distribuait ensuite, suivant son expression, « à pas mal de monde ».

Autre exemple. — Une femme de vingt-deux ans est admi-e à l’hôpital Saint-Louis pour divers accidents de syphilis secondaire, notamment pour des plaques muqueuses vulvaires extraordinairement confluentes et exubérantes, manifestement chroniques, et datant en effet de plus de cinq mois, au dire de la malade. Cette femme ne s’était pas soignéejusqu’alors, et ce n’est que vaincue par la douleur qu’elle s’est décidée à réclamer son admission dans un hôpital. Elle nous raconte alors spontanément ceci :

Native du Luxembourg, elle est venue à Paris pour se placer comme domestique, et elle a été adressée par un bureau de placement à un marchand de vin des boulevards extérieurs. Elle est entrée vierge, afflrme-t-elle, chez ce marchand de vin, qui lui avait promis vingt-cinq francs de gages par mois. Pendant quelques semaines, elle se borna à servir les pratiques; mais alors, son patron lui ayant signifié que, si elle limitait là son

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office, il ne la payerait plus et même exigerait d’elle une redevance de deux francs par jour pour sa nourriture, elle se décida à « faire comme les autres femmes de rétablissement ». Bientôt elle fut contaminée, tout naturellement. Néanmoins, elle ne renonça pas pour cela à son métier. Si bien que, pendant plus de cinq mois, elle continua, bien qu'affectée des plaques muqueuses vulvaires précitées, à recevoir d e deux à cinq ou >ix hommes quotidiennement , sans intermission d'un seul jour.

Eh bien, calculons sur le minimum qu'elle nous donne, à savoir deux rapports par jour. Cela fait qu’en cinq mois celte femme a pu contagionner trois cents hommes.

Une seule femme suffisant ainsi à semer plusieurs centaines de contagions dans la population parisienne! Et un fait pareil se passant dans une capitale où l’on dit, où J’on croit la prostitution surveillée 1 En vérité, c'est à n’y pas croire. El cependant les cas de ce genre abondent et surabondent autour de nous.

1 elle est, Messieurs, la situation; tels sont les dangers auxquels la provocation publique expose la santé publique.

Or, ces dangers sont de telle nature que votre Commission, en les signalant à l'autorité, n’a pas hésité à requérir que la provocation publique, source de tant et tant de contagions, fût considérée comme u n délit ; - et voici, à ce propos, les résolutions 1 u’elle a l’honneur de vous soumettre :

1" Appeler 1 attention de 1 autorité sur les développements qu’a pris la provocation sur la voie publique, dans ces dernières années notamment, et en reclamer une repression énergique *

2 Nécessite manifeste d assimiler à celte provocation de la rue divers modes non moins dangereux qu’a revêtus, surtout de nos jours, la provocation publique, à savoir: celle des bouli.iues ; — celle des brasseries dites à femmes; — et, plus particulièrement encore, celle des débits de vin (1);

il) Relativement aux brasseries à invileuses et aux débits de vin, la province paraît en voie de prendre le ton sur Paris, ainsi que cela résulte de plusieurs documents réunis par la Commission. Ou en jugera par l’extrait

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3° Signaler à l’autorité d’une fac-m non moins spéciale la provocation qui rayonne autour des lycées, des collèges, et qui a pour résultat l’excitation des mineurs à la débauche ;

4° Déclarer qu’au nom de la santé publique, non moins que de la morale publique, ces divers ordres de provocation constituent un délit qui doit être réprimé légalement.

Tout délit a sa sanction pénale. Quelle sera en l’espèce cette sanction ? Ceci, Messieurs, ne nous regarde plus, nous médecins. Ceci regarde le législateur, et nous n'empiéterons pas sur ses attributions. Mais ce qui rentre dans notre compétence, c’est de spécifier que la sauvegarde de la santé publique exige comme sanction, en l’espèce, la surveillance médicale des filles reconnues coupables du délit de provocation.

Or, cette surveillance se compose forcément de deux termes, à savoir :

1n Visite périodique de ces filles :

suivant, emprunté à une communication de Al. le professeur Leloir (de Lille) :

a ... Depuis quelques années, lu syphilis se propage d’une façon effrayantedans notre région du Nord (Nord et Pas-de-Calais); et l'une des causes de « et accroissement du mal est la multiplication excessive des cabarets et des «•staminets, favorisée par la loi du 17 juillet 1880. qui a abrogé le décret du 29 décembre 1851. Je connais des villes, des bourgades, où il existe uiv cabaret pour 40, pour 20, voire pour 10 maisons.

a . . Beaucoup de cabaretiers out, pour recruter la clientèle, installé oui attiré dans leurs établissements des jeunes filles de 10 à 21 ans, venant la plupart de la campagne... Ainsi s'est constitué un genre de prostitutionpresque inconnu dans le temps, prostitution d’autant plus dangereuse que toutes ces femmes ne sont soumises à aucune surveillance médicale. Presque toutes ces filles sont infectées, et leurs victimes répandent à leur tour la syphilis dans le pays... Ainsi s’établit, entre la campagne cl les villes ou bourgades, un va-et-vient continuel de syphilis. Je pourrais citer des statistiques effrayantes sur l’état sanitaire, au point de vue de la syphilis, des grands centres industriels et houillers et des communes adjaceutes de notre région du Nord. Il est un canton où, récemment, l’on a constaté que le tiers des conscrits était infecté ; etc. .

« ... La syphilis était presque inconnue dans certains territoires campagnards du département du Nord, et les vieux médecins de ces régions assistent depuis quelques années, avec étonnement, à l'envahissement de ce? contrées par le fléau. » ( Note adressée à la Commission.)

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2° Internement de celles d’entre elles qui seraient reconnues affectées de maladies vénériennes, de syphilis tout particulièrement.

De là les deux articles suivants, que la Commission soumet à votre examen :

1° L'intérêt de la santé publique exige que les filles reconnues coupables du délit de provocation publique soient soumises à un examen médical périodique.

2° Celles de ces filles qui seraient reconnues, de par cet examen, affectées de maladies vénériennes, notamment de syphilis, seront internées dans un asile sanitaire spécial.

Peut-être bien, Messieurs, à première audition des articles qui précèdent, quelques-uns d’entre vous se sont-ils déjà exclamé intériei. rement : « Mais ce que vous nous proposezlà, c’est 1 ancien système, c’est ce qu’on a toujours fait et ce qu’on fait encore aujourd'hui. « — Patience! Loin d’être une copie du système qui est en vigueur — je ferais peut-être mieux de dire « en défaillance » aujourd'hui, et pour cause, comme vous le verrez dans un instant — le système que votre Commission va étudier devant vous s’honore d’en différer absolument et sur tous les points. Et de cela voici dès à présent la preuve en deux mots, si vous me permettez d’anticiper sur ce qui devrait suivre.

Dans l’ancien système, c'est Y arbitraire administratif qui régit tout, qui fait tout. — Ce que bien au contraire nous demandons, nous, comme base à notre système, c'e>t la loi ou, pour mieux dire, c'est une loi qui définisse un délit et en attribue la répression, comme celle de tous les autres délits, aux tribunaux de droit commun.

Dans l’ancien système, c'est l’Administration, représentée par le Préfet de police ou — quand on descend à la réalité des choses, par une commission policière, — qui prononce l’inscription, la <i mise en carte», comme on dit vulgairement, d’une fille reconnue coupable du délit de provocation . — Ce que, tout au contraire, nous allons réclamer dans un instant, et réclamer au nom des principes les plus élémentaires de justice, c’est que l’inscription

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d'une fille accusée du délit de provocation ne puisse jamais être prononcée que par un tribunal de droit commun et après débat contradictoire.

Ce que fait l’ancien système, quand une fille est reconnue affectée d’une maladie vénérienne, c’est de l’envoyer en prison , et dans une prison commune aux voleuses et aux criminelles de tout genre. — Ce que nous voulons, nous, c’est que cette fille, simplement coupable d’avoir contracté une affection vénérienne, soit simplement traitée comme une malade et, à ce litre, inlérnée dans un hôpital.

Donc, comparez:

Avec l’ancien système, arbitraire comme base; — comme juridiction, suspension du droit commun ; — comme traitement, prison.

Avec le système nouveau (que votre Commission certes ne se tlatte pas d’avoir imaginé de toutes pièces, mais qu’elle a combiné en s’inspirant de l’esprit moderne, en s’inspirant de ce qui a été dit et redit depuis longtemps, de ce qui appartient à peu près à tout le monde, et aussi de son expérience propre, vous nous l’accorderez bien), avec le système nouveau, disais-je, la loi comme base; — le droit commun comme juridiction ; — et l’hôpital en dernier lieu, l’hôpital tout à la fois comme refuge pour la malade et comme sauvegarde de la santé publique.

Mais quittons ces généralités et venons aux faits.

Dans l’état de choses actuel, disais-je à l’instant, c’est la police qui a la liante main sur la prostitution. C’est elle et elle seule qui intervient en toutes choses afférentes à la prostitution. Tranchons le mot, c’est elle, sans exagération, qui fait tout. A preuve : c’est elle qui, d'abord, constate le délit par le rapport de ses agents, et rien de mieux ; — c’est elle, d'autre part, qui apprécie, qui juge le délit, par l’office de son chef du bureau des mœurs, et cela à huis clos, sans débat contradictoire ; — c’est elle qui prononce l’inscription, qui « met eu carte » la fille réputée coupable ; — c’est elle qui réglemente tout en la matière, tout et absolument tout, jusqu’à « la richesse et la couleur des étoffes destinées au costume des filles », jusqu’au mode de coiffure, etc. ; — c’est

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elle qui inllige les punitions pour toutes contraventions à ses règlements ; — c’e;t elle qui incarcère; — c’est elle enfin qui, par l'office de ses médecins à elle, de ses médecins choisis par elle (nous reviendrons bientôt sur ce point spécial), constate les maladies et se charge de les guérir dans sa prison, etc., etc. — Voilà le système.

Or, avons-nous à répéter ici ce qui a élc dit et redit mille fois, à savoir que c’est là un pouvoir discrétionnaire, exorbitant, à nul autre assimilable, aussi contraire à l’équité qu’à l’esprit moderne?

A Dieu ne plaise que votre Commission veuille se faire à celte tiibune l’écho des accusations et des calomnies qui, dans ces derniers temps surtout, ont été dirigées contre la prélecture de police. Bien loin de nous l'intention de porter la moindre atteinte aux hommes justement considérés et souvent considérables qui, dans notre siècle, ont exercé le difficile et périlleux office de l’administration policière. Ces hommes, tout au contraire, nous hygiénistes et médecins, nous nous plaisons à leur rendre la justice qui leur est due, c’est-à-dire à reconnaître les efforts qu’ils ont tentés pour endiguer le fiot toujours montant de la prostitution ; et, alors même que nous serons amenés à les combattre sur le terrain des principes ou des résultats, nous ne pourrons nous empêcher de reconnaître, nous ne cesserons jamais de croire que leurs intentions, leurs réformes, voire leurs excès de pouvoir, •ont toujours été inspirés par la seule considération de l’intérêt public.

Mais, les hommes ainsi mis hors de cause, reste le système. Or. je le répète, il est impossible de méconnaître que le système en question, dont je viens d’ébaucher le tableau, est réprouvé par -l’opinion publique.

11 est réprouvé, parce qu'il est arbitraire, et parce qu’à ce titre il offense le sens moral, il blesse ce sentiment d’équité que nous portons tous au fond de nous-mêmes. 11 est réprouvé, parce qu’il" •n’a pas la lui pour base, parce qu'il ne repose sur aucun texte inscrit dans nos codes. Je ne voudrais pas entraîner l’Académie sur un terrain qui n’est pas le sien ; mais qu’il me soit permis * tout au moins de lui rappeler en quelques mots le spectacle

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