LA SOCIÉTÉ ROYALE DU CANADA
Ottawa est la capitale politique du Dominion. C'est aussi la capitale fédérale des lettres canadiennes, et c'est là qu'il y a quelques jours la Société royale conviait — comme elle fait chaque année — tous ses membres, réunissait ses quatre sections, et tenait concile général.
Ottawa est donc un centre d'impressions académiques. Comment, d'ailleurs, en pourrait-il être autrement ? Wy a-t-il pas là une chambre des députés toute remplie d'orateurs ? Et pendant six mois de l'année l'éloquence n'y coule-t-elle pas en flots abondants, tour à tour calmes et endormis comme les eaux du canal Rideau, désordonnés et bouillonnants comme l'onde écumante des cascades des Chaudières ? La chambre des députés, c'est l'agora ou le forum des modernes républiques, des royaumes constitutionnels, et l'on sait que la littérature ancienne doit à ces «places» fameuses, où s'agitaient les intérêts de la nation, une gloire aussi vive que celle qui lui vint des jardins d'Academus ou de la villa de Tibur. Donc, Ottawa, pour cela seul qu'on y a érigé, sous les arceaux
gothiques de la salle des délibérations du Parlement, la tribune où nos Démosthènes dénoncent Philippe, et où nos Cicérons démasquent Antoine et Catilina, doit être une capitale académique, une sorte d'Athènes ou de Rome construite par les Canadiens sur les bords très pittoresques de la rivière des Outaouais.
Et c'est justement parce qu'Ottawa est le centre de notre vie nationale qu'il est aussi le siège officiel de notre Société royale, et qu'il devient une fois l'an le foyer de notre activité littéraire.
Au reste, il faut avouer que Ton pourrait difficilement trouver pour ces réunions de notre Institut un lieu plus agréable aux immortels, une cité plus jeune et plus fraîche, un théâtre mieux orné de décors variés et gracieux. Ottawa est si coquettement assis sur ses collines, et il s'étend par de si riantes avenues vers les coteaux qui l'entourent ; et les arbres dont il borde ses rues, dont il remplit ses parcs et boise son acropole, sont tout ensemble si jeunes, si frémissants et si vigoureux ! C'est pour cela, bien sûr, pour ces jardins, pour ces gazons, pour ces sentiers et ces routes qui appellent tour à tour l'ombre et la lumière que le printemps se hâte de venir poser sur le front de la cité sa couronne de feuilles vertes et de fleurs blanches. Et Ottawa était donc paré déjà de toutes les grâces de la saison nouvelle quand l'aulre jour s'y réunissaient les gens de lettres et de science qu'on y avait appelés. C'était à la fois une fête de la nature et une lête de l'esprit : et si la Société
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royale avait eu à couronner quelque poète, on n'eût pas été embarrassé de trouver le long des collines du Parlement, au flanc du capitole, le laurier symbolique.
Mais la Société royale ne distribue pas de couronnes ; elle n'accorde pas de prix ; elle ne se permet guère que de juger. Elle écoute d'abord d'une oreille patiente les rapports que lui envoient les sociétés littéraires ou scientifiques qui ont lié avec elle des relations amicales ; elle s'intérese, par surcroît, aux associations de bienfaisance qui viennent lui raconter leurs initiatives, et puis elle s'examine elle-même, et elle se fait à elle-même le récit de ses œuvres, et elle s'entend lire de précieux manuscrits que lui apportent du fond de leurs retraites quelques studieux académiciens ; et elle déclare ces œuvres dignes ou non de la publication officielle, de l'inserlion glorieuse et sépulcrale que l'on en fait dans le livre bien authentique des «Mémoires. »
Mais est-ce là vraiment tout le rôle qu'il convient d'attribuer à la Société royale du Canada ? Et faut-il qu'une telle institution ne produise que de si peu considérables résultats? Nous ne croyons pas, en vérité, que là se termine toute la mission de cette Société, et qu'à cela se réduise tout le profit que l'on en peut retirer. Si, en effet, cette Académie n'avait pas d'autre ambition que de
réunir une fois Tan ses membres pour qu'ils s'applaudissent et se jugent dignes de gloire, elle ne serait vraiment pas autre que cette société d'admiration mutuelle contre laquelle souvent déjà des incompris ou des dépités ont exercé leur facile ironie. Mais s'il est naturel que des savants et des gens de lettres soient assez clairvoyants et assez sincères pour se connaître eux-mêmes et s'admirer quelquefois, il serait injuste de méconnaître l'esprit qui les anime, le but qu'ils veulent atteindre, et le bien qu'ils peuvent en effet réaliser.
Une société, quelle qu'elle soit, est la mise en commun des forces et de l'activité de plusieurs. Et l'on sait qu'il est toujours utile à l'homme d Rajouter sa force à celle d'autrui, et de mêler ensemble des activités qui se décuplent en s'unissant et se pénétrant les unes les autres. Et c'est pourquoi les sociétés littéraires et scientifiques existent à côté des sociétés industrielles, commerciales, ouvrières et philanthropiques. Nous vivons vraiment sous le régime des unions; c'est maintenant l'âge des syndicats, des associations, des groupements de toute nature. L'homme qui travaille associe son effort à l'effort du voisin, et il en résulte un accroissement de vie, et, en toutes sphères, de réels progrès.
Et voilà pour quelles raisons philosophiques et déterminantes les ouvriers de la littérature et des sciences se sont rassemblés et agglomérés, tout comme font chaque jour les artisans de la fortune privée et de la fortune publique. Et la Société
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royale a donc pour décisif résultat, qu'elle fait se connaître, s'éclairer, s'encourager à une œuvre commune, ceux-là qu'elle réunit, et qui cherchent à développer notre avoir littéraire ou scientifique. Et cela est bon, cela est utile, et cela est, croyonsnous, le principal, et à lui seul suffisant motif qui justifie sa fondation, et son obstination à vivre et à se perpétuer.
D'ailleurs, la Société royale n'est pas un être unique en l'histoire des créations humaines. Il y a beau temps que de telles associations existent, depuis les écoles d'Athènes et d'Alexandrie, qui n'étaient, au fond, que des sociétés littéraires ou philosophiques, jusqu'à cette récente Société du Parler français au Canada, qui est une des dernières, et, sans contredit, l'une des plus estimables corporations académiques qu'on ait vues sous le soleil.
Et même l'on n'avait pas attendu le marquis de Lorne pour créer ici un premier cercle de gens d'esprit. Bougainville nous assure que déjà il en existait un, à Québec, en 1757. Et ne sait-on pas que, vers 1778, des intellectuels de Montréal avaient formé une société qui s'appelait tout modestement r<( Académie naissante de Montréal» ? Et ce ne fut pas, d'ailleurs, la moins orgueilleuse de nos académies canadiennes. Ceux qui en faisaient partie, et qui déclaraient s'unir pour travailler à devenir savants, écrivaient alors dans la Gazette littéraire, et ils ajoutaient volontiers à
leur pseudonyme la formule honorable et traditionnelle : «Membre de TAcadémie». Les Québécois jaloux de s'être laissé devancer, mais capables de sacrifier à une bonne cause leurs vives susceptibilités, s'empressèrent d'aller frapper à la porte de ce cénacle, et ils demandèrent avec obséquiosité à pénétrer dans l'Académie. Et celle-ci délivrait aux nouveaux venus ses lettres patentes les plus pompeuses et les plus officielles.
En 1809, alors que l'Académie naissante de Montréal était morte depuis longtemps, Québec organisait à son tour une Société littéraire dont Louis Plamondon était l'un des plus actifs fondateurs, et en 1824 l'on formait encore, en notre capitale, sous le patronage de Lord Dalhousie, cette «Société littéraire et historique de Québec» qui eut des jours si glorieux que leur seul souvenir lui donne encore l'illusion de la vie. Et nos «Instituts canadiens» ne sont-ils pas nés, eux aussi, de l'inspiration généreuse qui avait créé toutes ces autres et précédentes associations?
Quand donc, en 1881, le marquis de Lorne, alors gouverneur du Canada, fondait la Société royale, il ne faisait que reprendre, en lui donnant cette fois plus d'ampleur, le dessein qui avait tant de fois stimulé les plus louables ambitions. Cette Société royale ne devait pas être seulement une association locale, groupant ensemble les lettrés et les studieux d'une ville ou d'une province, mais elle était plutôt, dans la pensée de ses fondateurs, une Académie nationale ouverte à ceux-là qui
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honoreraient le plus en ce pays les lettres et les sciences, ou qui du moins s'emploieraient avec le plus d'ardeur à les cultiver et à les développer. Et elle est donc, en quelque sorte, une société fédérale, où Anglais et Français, tous compatriotes, doivent se rapprocher, se connaître, unir leurs efforts, et fraterniser. Et cette idée, et cette création, et cette institution, en un pays composite comme le nôtre, est chose excellente. Une confédération des intelligences permet de grouper les travailleurs qui sont dispersés en nos différentes provinces, et de faire converger vers un but, sinon vers un idéal commun, les meilleures et les plus persévérantes initiatives.
C'est donc pourquoi les Canadiens français qui appartiennent à la Société royale ont, tout comme leurs confrères anglais, un rôle important à jouer, et une véritable mission à remplir. Ils représentent la province de Québec dans ce grave sénat des plus sereines activités. Ils doivent s'inquiéter de travailler avec ardeur à l'œuvre qu'on y élabore, et qui est le progrès des lettres et des sciences canadiennes. Et parce que nous incarnons en ce pays l'esprit latin, et qu'il importe que cet esprit n'y paraisse pas inférieur à l'esprit saxon, il est nécessaire que dans la Société royale, où ces deux esprits voisinent, et souvent s'opposent, et toujours se doivent prêter un secourable appui, chaque membre de la section française apporte à cette
œuvre patriotique, qu'il faut accomplir, son concours généreux et personnel. Etre membre de la Société royale, ce n'est pas seulement un honneur, c'est aussi, et c'est surtout un rôle, une fonction à remplir. Et la section française de cette Société ne peut être vraiment prospère, et elle ne peut convenablement figurer à côté des autres sections que si elle fournit un travail sérieux, et constant. Et à l'époque des réunions annuelles, cette section française ne peut, sous. . . le plafond, occuper une place honorable, que si ses membres se veulent bien donner la peine d'y paraître.
Or, pourquoi faut-il le reconnaître et le dire, les Canadiens français, membres de la Société royale, n'ont peut-être pas tout le zèle dont ils pourraient brûler pour leur Académie. Et ils la laissent trop volontiers prendre, au jour des réunions officielles, toutes les allures d'une société exclusivement anglaise. D'ordinaire, ils apprécient fort l'honneur d'y entrer; ils s'empressent beaucoup moins de contribuer à faire ses séances intéressantes et utiles pour les lettres canadiennes. Quelquesuns ne vont s'asseoir en ces fauteuils que pour y endormir leur vanité satisfaite. Et c'est sans doute ce qui explique pourquoi il y a si peu de Canadiens français qui assistent à ces assemblées générales, et y fournissent des travaux personnels, quand les Anglais y accourent toujours nombreux et très actifs. Tout honneur oblige; et les honneurs académiques n'exigent pas moins que les autres leurs douloureuses compensations.
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Si, lors de la dernière réunion des membres de la Société royale, il y avait eu plus de cinq Canadiens français présents, le président général, l'un des nôtres, aurait-il eu la pensée de ne se servir que de la langue anglaise, avec laquelle il est certainement moins familier que ne l'était Ben Johnson? Il n'aurait pu, du moins, pour paraître se justifier, déclarer ce prétexte que son auditoire n'était guère composé que d'académiciens anglais. 11 n'eût peutêtre rien changé à son dessein, mais peut-être aussi, en présence de ses compatriotes venus pour l'entourer, eût-il au dernier soir de nos réunions, après avoir fait chanter sur la scène et dans sa mémoire nos vieilles chansons canadiennes, laissé parler sur ses lèvres françaises le verbe que lui apprit sa mère. Et tous, nous eussions été plus fiers de nous-mêmes ; nous serions sortis de ces solennelles assises plus heureux de porter sur cette terre canadienne le périlleux honneur de continuer en toutes nos œuvres, et jusque dans nos discours académiques, les traditions et la fidélité vaillante des ancêtres.
Juin 1905
JOURNALISME DÉCADENT
Il est incontestable que le journalisme canadien a réalisé depuis la fin du dix-huitième siècle où il naquit, les plus considérables progrès matériels. Nos machines d'imprimerie sont aujourd'hui si perfectionnées que leur mécanisme savant, compliqué, intelligent, fait apparaître comme des enfantillages de l'industrie ces instruments très primitifs et si misérables dont se servaient Brown et Gilmore pour imprimer, en 1764, notre premier journal, la Gazelte de Québec. Comme la pensée des rédacteurs est prompte aujourd'hui à prendre sa forme typographique définitive, à se fixer sur le papier, et comme elle va dans une course effrénée vers la curiosité avide du lecteur! Québec est extrêmement mieux outillé qu'il ne l'était il y a cent, cinquante, et même dix ans, et l'on sait que Montréal rivalise, pour la perfection de ses presses, avec les grandes capitales du journalisme américain.
Il y a donc progrès dans l'art d'imprimer ce qu'on appelait au commencement du siècle dernier nos papiers-nouvelles, et lesjournaux à vingt-quatre, trente-six, et quarante-huit pages le prouvent avec une indéniable évidence. 11 faut pour publier de
JOURNALISME DÉCADENT
si volumineux quotidiens tout le secours du machinisme le plus moderne.
Et c'est justement grâce à la grande facilité et à la prodigieuse rapidité du travail d'impression, que notre journalisme est aussi devenu beaucoup plus abondant et copieux qu'il ne Tétait autrefois. Mais Ton va si loin en ce sens qu'il semble que l'on pense, en certains bureaux de direction, que le progrès du journal est en raison directe du nombre de pages qu'il emporte chaque jour dans la circulation. Ce qui est certain, c'est que les fondateurs du journalisme canadien^français ne concevaient guère un journal aux fascicules épais comme ceux que publient les propriétaires de certains de nos quotidiens. Nos premiers journaux ne dépassaient pas quatre pages, et encore était-ce les formats in-quarto et in-octavo qu'avaient adoptés le Canadien, en 1806, et le Courrier de Québec, en 1808: lesquels sont, en réalité, les aînés de nos journaux politiques publiés en langue française.
Notre journalisme canadien se développe donc, et il se transforme. îl n'est pas le moins curieux chapitre de l'histoire de noire littérature canadienne. Mais à coup sûr, si l'on en excepte quelques pages qui sont convenables et de bonne tenue, ce chapitre, auquel chaque jour on ajoute quelques lignes, et quelques paragraphes, est le plus mêlé, le plus inégal, parfois le plus bizarre, que l'on puisse offrir au lecteur.
Le directeur d'un grand journal de Montréal osait écrire, le vingt-quatre décembre dernier, à la trente-sixième page d'un numéro tout gonflé dannonces, de reproductions, d'images et de mauvais «reportage,» que le tirage de ce numéro étant «deux fois plus considérable que celui de Tan dernier, le succès qui avait couronné ses efforts était sans précédent dans Thistoire du journalisme canadien». Et il ajoutait modestement: «Nous croyons sans orgueil pouvoir dire que notre numéro d'aujourd'hui fait honneur au journalisme canadien. »
Halte là ! Quand on considère le journal comme une «affaire», quand on mesure sa valeur sur le poids de ses fascicules, et sur le nombre des sacs de toile qui l'emportent aux quatre coins du pays, quand on l'estime à la quantité de sous et de piastres qu'il fait tomber dans la caisse, on peut avoir de ces joies où se complaît l'âme d'un Euclion ou d'un Harpagon, mais quand on a quelque souci de la formation de l'esprit national, et du rôle que doit jouer le journalisme dans le ministère si grave de l'éducation du peuple, on ne peut s'empêcher de regretter que les malfaiteurs littéraires et artistiques de la presse quotidienne se gaudissent en des satisfactions si réjouissantes.
Notre journalisme quotidien est en décadence.
(1) Ceci fut écrit en 1905. On voudra bien le remarquer et s'en souvenir au cours de ces pages. Nous ajouterions volontiers aujourd'hui que, depuis cette date, on a fait quelques efforts pour revenir à plus de mesure et de bon goût ; et l'on n'a quelquefois réussi, et l'on n'a pas toujours assez réussi. Le journal jaune fait toujours tache dans notre presse.
JOUUNALISMK DÉCADENT
Et quand nous affirmons ceci, nous voulons surtout désigner les grands journaux à douze, seize, vingt-quatre et trente-six pages. Nous savons qu'il* y a des feuilles plus modestes qui, si elles ne sont pas toujours des chefs-d'œuvre ou point de vue de la pensée qui y circule, et de la phrase qui s'y déploie, ont plus de dignité dans la tenue, plus de discrétion dans la réclame, et plus de correction dans leurs manières. Si parfois elles ne laissent pas d'être imparfaites, de quoi il ne faut pas trop s'étonner, du moins elles ne s'enflent pas comme la grenouille, et ne s'avisent pas de devenir très épaisses pour paraître considérables.
Notre journalisme quotidien s'égare vraiment dans les sentiers et les dédales du mauvais goût ; il descend et roule chaque semaine, disons chaque samedi, vers la vulgarité et la platitude.
Et pourquoi est-il décadent ? Parce qu'il a trop de pages et trop d'images ; et parce qu'ayant tant de pages et tant d'images, il ne peut remplir ses colonnes que d'une prose médiocre, et couvrir sa double ou triple façade que de dessins d'une valeur artistique très contestable.
11 est assez pénible de le constater, mais il faut avoir le courage de le dire, nous n'avons pas encore ici tous les éléments nécessaires, toutes les forces dont il faudrait disposer, toutes les valeurs intellectuelles qu'on pourrait souhaiter pour alimenter, nourrir, fortifier, entretenir quotidiennement les quatre-vingt, les cent ou deux cents colonnes de chacun de ces journaux. Et bien que
les annonces occupent en ces colonnes une place très large, quand elle n'est pas démesurée, bien qu'elles y soient distribuées avec un art que pourraient envier assurément les articles de fond, et qu'elles laissent ainsi très nettement apercevoir le caractère détestable et mercantile du journalisme quotidien, il reste encore trop de blanc à couvrir, pour qu'on ne réussisse pas à le simplement barbouiller.
Les articles de la rédaction sont quelquefois soignés, et s'ils sont écrits dans une langue assez terne, ils sont assez souvent corrects. Mais souvent aussi le lecteur y constate une grande inexpérience de la langue française, et il traîne son regard :à travers les constructions lourdes, les termes impropres et les anglicismes barbares; il subit la prose de scribes en herbe qui n'ont pas encore
(1) Nous croyons à propos de rappeler ici le jugement que portait, il y a trois ans, sur notre journalisme si plantureux quelqu'un qu'on ne pourra pas accuser (( d'esprit de parti », un professeur éminent de la Faculté des Lettres de Poitiers, qui occupa pendant quelques années la chaire de littérature à l'Université Laval de Montréal, M. Louis Arnould. Voici ce qu'il écrivait au cours d'un article très élaboré et très soigné, qui parut dans une revue de France, sur la littérature canadienne : «11 faut dire la vérité, quitte à s'attirer d'implacables inimitiés : la presse est un des principaux obstacles au progrès intellectuel du Canada, les plus grands journaux étant, dans leur seize à trente-deux pages, des paquets d'annonces qui coupent les dépêches, voire les articles de fond. Parmi ceux-ci il en est qui sont bien rédigés et intéressants, mais ils se trouvent si irrémédiablement noyés dans un tel fatras tout américain que de pareilles feuilles n'inspirent que du découragement. . . Presque seules, les feuilles hebdomadaires s'occupent sérieusement, sincèrement, d'idées... ))
{Le Mois Uliéraire et pilloresqiie,]\x\\\et 1908, pp. 110-111)
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donné leur première fleur. Si du moins l'abondance et le choix des pensées pouvaient faire oublier ou pardonner les pauvretés de la formel mais d'idées l'on est souvent plus indigent encore que de mots : et c'est en tête du dernier chapitre de l'histoire de notre journalisme quotidien que l'on pourrait avec raison mettre cette épigraphe : On demande des idées!
Nous n'osons parler ici de ces réclames politiques, tapageuses et impudentes, de ces discussions acrimonieuses et sans dignité, de ces personnalités de gens mal élevés auxquelles on se laisse entraîner trop souvent, et surtout pendant la mobilisation des campagnes électorales. Les rédacteurs et directeurs de la plupart de nos journaux spéculent alors vraiment sur la bêtise humaine, et loin de songer à réformer nos mœurs politiques, ils ne s'appliquent guère qu'à les avilir davantage.
Sans doute, et nous le reconnaissons volontiers, il y a dans quelques-uns de nos grands journaux des traces évidentes de louables efl^orts pour servir aux abonnés une prose quelque peu substantielle; et tous, depuis le Soleil et Y Evénement jusqu'à la Presse et la Patrie, en passant par le Journal et le Canada, donnent parfois des signes d'une vie intellectuelle qui réjouit l'esprit, et console des longues attentes ; mais les heures brillantes sont trop rares le long de la semaine, et les lecteurs qui ont quelque culture et quelque curiosité des choses bien pensées et bien dites sont unanimes à déplorer que bien incolore, indigeste, superficiel et sans
consistance apparaisse le plus souvent l'article que chaque jour Ton bâcle sur les questions qui intéressent notre vie politique et sociale.
Et que faudrait-il ajouter à ces sévères jugements, s'il fallait qualifier maintenant les longs et tades récits, de tous genres, dont les reporters inondent le journal? Plus habiles à découvrir l'incident et le détail piquant qu'à écrire en leur langue maternelle, ils contribuent dans la plus large mesure possible à transformer le journal en un sac à nouvelles où l'on entasse sans ordre tous les potins. Ils souillent trop souvent les pages qu'ils rédigent mal de récits qu'il aurait fallu ne pas faire. Ils violent tous les secrets, déchirant d'une plume indiscrète le voile qui cache la honte des foyers. Ils étalent sous les regards du lecteur des actions qui ne font qu'exciter la plus mauvaise curiosité. Ils manquent à la charité et au savoir vivre. Et ces comptes rendus que l'on publie avec force gravures et dans le style le moins capable de faire aimer notre doux parler, se prolongent en des narrations interminables, qui commencent
(1) Le journalisme jaune ne sévit pas seulement en Amérique. Il a jusqu'à Paris ses organes indiscrets, A propos d'une malheureuse affaire qui déshonora, il y a quelques mois, une excellente famille française, et autour de laquelle certain grand journal de Montréal s'est livré à une véritahle chasse au crime, M. Léon Daudet a justement flétri les vidangeurs de l'encrier, ces feuilles à potins et à racontars qui comme le Matin, et la Pairie, de Paris, n'ont pas craint de livrer à la curiosité malsaine du public des choses et des noms qu'il fallait taire. II appelle ces journaux jaunes ((des hyènes». Voir Y Action française du 17 mai 191 L
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à la première page pour se continuer à la dix-septième, reprendre à la douzième et se prolonger, se terminer à la cinquième, à moins qu'il ne faille poursuivre encore et finir à la dixième. Ces vaet-vient du récit à travers la labyrinthe des fascicules du journal est, à coup sûr, la disposition des matières la plus cocasse, la plus baroque, celle qui fait le mieux apercevoir quel mauvais goût préside à la mise en page, et avec quel sans-gêne on traite le complaisant lecteur.
Et pourquoi ne demanderions-nous pas ici à tous les écrivains de nos journaux, rédacteurs ordinaires, ou reporters ambulants, un souci très scrupuleux et extrême de l'exactitude et delà vérité? Car, ce qui importe par dessus tout, c'est le respect de la vérité, c'est le culte du fait. L'art, d'ailleurs, peut-il bien exister en dehors de ce respect, et indépendamment de ce culte? Nous ne parlons pas ici, évidemment, des opinions politiques que chacun peut avoir en son esprit, qu'il tient pour les seules raisonnables, et qu'il élève parfois jusqu'au niveau et à la hauteur d'un dogme, mais de tous les faits, petits ou grands, qui se peuvent introduire dans les colonnes du journal. N'est-ce pas le devoir grave du rédacteur de n'appuyer ses démonstrations que sur les faits nettement aperçus et loyalement exposés? et n'est-ce pas même le devoir du reporter de ne raconter jamais que ce qui est arrivé? Or, combien de fois, à cause d'une certaine mauvaise foi inconsciente de l'écrivain, ou de l'empressement indiscret des nouvellistes, ne
sommes-nous pas aujourd'hui trompés sur les événements considérables ou minuscules qui se sont passés hier? Que de comptes rendus qui sont fauxl Que de relations ont été évidemment imaginées dans le cabinet du reporter avant que l'événement ne soit arrivé ! Que d'exagérations et que de retranchements ne commet pas la passion mesquine du nouvelliste politique! Cependant, n'avons-nous pas le droit, nous lecteurs, d'exiger qu'on nous renseigne avec précision et loyauté? Songeons, d'ailleurs, que les journaux que l'on publie ce soir sont des documents que devront consulter demain ceux qui feront l'histoire des temps heureux où nous vivons. N'enlevons pas au journal contemporain ce caractère documentaire qui convenait beaucoup mieux à celui d'autrefois ; ne le dépouillons pas de sa valeur historique.
Est-ce parce qu'ils ne peuvent suffisamment intéresser l'inteHigence, et parce que de cette faiblesse ils ont pleine conscience, que des directeurs de nos grands journaux se sont avisés de pourvoir autrement aux exigences de la clientèle, et de remplacer l'idée par la caricature? Veulent-ils amuser l'œil pour ce motif qu'ils ne peuvent assez fournir à l'esprit? et désespérant de satisfaire les hommes, ont-ils entrepris de récréer les enfants? Ou plutôt, est-ce qu'ils estiment qu'un journal doit tout ensemble former des électeurs et des
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badauds, et mener de front deux besognes si différentes ?
Nous ne parlons pas seulement de ces portraits que Ton distribue sans mesure et sans raison à travers les pages de nos quotidiens, qui trahissent et déforment les plus respectables visages, et qui consacrent grands hommes les plus obscurs ou les plus médiocres de nos compatriotes ; nous ne parlons pas seulement de ces dessins fantaisistes, gauches et mal faits, qui visent à Télégance ou à l'originalité et qui n'attrappent que l'ineptie, images ou symboles qui ne traduisent pas autre chose que l'inexpérience de l'artiste et le mauvais goût du directeur du journal : tout cela sans doute est faux, détestable, sent la réclame exagérée, est une provocation au bon sens ; mais il y a pis encore, et quelque chose de plus invraisemblable : il y a Timothée, Ladébauche, Citrouillard et compagnie.
Et nous voici donc en présence des personnages les plus grotesques, et des fils les plus représentatifs qu'ait mis au monde notre journalisme quotidien. Et l'on déroule tous les samedis, avec l'orgueil satisfait qui est propre aux charlatans des foires, les scènes les plus sottes de la vie de ces trop fameux héros. Si nous apercevions de telles gravures à la première page de journaux humoristiques ou plaisants que l'on débite au coin
(1) Personnages burlesques dont se sont longtemps décorées la Presse et la Patrie.
du boulevard pour ramusement de ceux qui veulent procurer à leur imagination des plaisirs si délicats, nous n'aurions qu'à plaindre les acheteurs quand ils ne sont pas des enfants, ou qu'à laisser faire ceux qui font leur métier; mais ce que nous ne comprenons pas, ce que regrettent tous ceux qui ont souci de l'honneur du journalisme canadien, et ce que nous ne pourrons jamais trop sévèrement stigmatiser, c'est que des hommes qui estiment que le journalisme est un apostolat, qui se piquent d'avoir quelque distinction et quelque culture, mais qui sont de vulgaires marchands d'images en même temps que propriétaires ou directeurs de journaux, étalent avec complaisance dans ce qu'il faut reconnaître comme les feuilles les plus importantes de la presse canadienne, de semblables et aussi stupides vulgarités. Si c'est là ce que l'on veut offrir à notre public et à l'étranger comme le type et le modèle de notre journalisme, nous devons, en vérité, protester éner-* giquement, et dénoncer ceux qui prétendent ainsi incarner et représenter à leur façon l'esprit national.
Sans doute, l'on trouve des admirateurs, et beaucoup de clients ; sans doute l'on fait se récrier les enfants, petits et grands; et sans doute aussi, les caricatures les plus extravagantes auront toujours rheur de plaire au vulgaire, et la satire, fûtelle grossière comme celle d'Aristophane, excitera toujours le rire et l'applaudissement des foules. Mais il faut laisser à chacun sa vocation et son
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métier, et nous ne croyons pas que le rôle du vrai journaliste, du journaliste qui se respecte et veut aussi respecter ses lecteurs, soit de satisfaire les plus enfantines curiosités, de se faire corrupteur du goût, et barbouilleur d'images. Ne confondons pas des emplois si divers, et laissons aux comédiens de café le soin de réjouir par les plus étranges grimaces l'oisiveté des passants.
Si seulement Ton s'inquiétait, quand on prodigue ainsi, dans le journal, les portraits, les images et les caricatures, de faire œuvre d'art I Mais on sait ce que valent ces façades en couleurs, et qu'il n'y a rien là qui puisse éveiller le sens de la beauté.
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Nous ne souhaitons rien tant que de voir se développer notre journalisme canadien, mais nous souhaitons par-dessus tout qu'il se développe en se perfectionnant, et qu'il s'inspire d'un autre zèle et d'ambitions plus nobles.
C'est le goût américain, sans doute, qui envahit le journal, comme il envahit nos mœurs. Mais ne faut-il pas nous protéger contre tout ce qui peut être une dégradation de l'esprit canadienfrançais? Le journalisme peut contribuer puissamment à créer ici une tradition littéraire et artistique ; il est un des agents les plus actifs de la formation des idées et du sentiment populaires. Pourquoi donc ne s'efiforcerait-il pas d'orienter
cette éducation dans le sens de nos qualités et de nos vertus ancestrales? et si l'on veut créer ici un journalisme qui soit nôtre et distinct de Taméricain, pourquoi ne pas lui donner par-dessus tout ces qualités de bon goût, de discrétion, de sobriété, de tact, de politesse et de distinction qui sont les plus précieuses que nous ayons héritées du génie français ?
Les journalistes canadiens qui écrivaient il y a quarante et cinquante ans, comprenaient mieux qu'on ne le fait aujourd'hui leur rôle. Ils ignoraient le journal à trente-six pages, qui est une des extravagances américaines; ils n'avaient guère que quatre pages à couvrir; mais quand on parcourt les collections des meilleurs journaux de cette époque, on n'y est pas embarrassé par tout le fatras qui encombre aujourd'hui nos quotidiens, et l'on respire à travers ces feuilles je ne sais quoi de calme, de serein, qui est sans doute le parfum pénétrant des choses passées, mais qui révèle aussi en quelle atmosphère plus saine vivaient ou savaient s'enfermer les Parent, les Taché, les Cauchon et les Fabre. La politique avait bien, certes, en ce temps-là, ses agitations ardentes, et l'on entend parfois, à travers ces pages, l'écho des tourmentes électorales : mais la réclame et les gros titres n'y ont pas ces allures effrontées qu'ils ont prises naguère encore en nos journaux quotidiens. Bref! les journalistes d'autrefois avaient mieux que le plus grand nombre des journalistes d'aujourd'hui ce sentiment de la mesure que l'on est en train
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d'oublier tout à fait, ou que par la littérature de la presse l'on fait peu à peu disparaître de l'âme canadienne.
Et c'est pourquoi notre journalisme quotidien n'est trop souvent qu'un journalisme décadent ; c'est pourquoi aussi beaucoup de nos rédacteurs et de nos directeurs de feuilles canadiennes, s'ils avaient vécu au temps de Socrate, auraient été accusés, à bon droit, de corrompre l'esprit national, et justement condamnés à boire la cigûe.
Janvier 1905
MGR LAFLAMME
Avec Monseigneur Laflamme est disparu hier l'un des Canadiens français qui ont le plus fait honneur à leur province, et à leurs compatriotes. Sa mort afflige tous ses confrères du Séminaire et de l'Université, tous ses anciens élèves et tous ses amis ; mais elle est aussi un véritable deuil national. Par lui a rayonné d'un nouvel et vif éclat le prestige intellectuel qui fut toujours en ce pays la gloire du clergé ; et par lui surtout a pénétré jusque dans les milieux laïcs et savants du Canada et de l'étranger l'influence de la science, de la culture sacerdotale.
Ce prêtre qui vient de mourir à soixante et un ans, fut sans doute et d'abord un prêtre d'une régularité irréprochable : et ceux-là seuls qui ont vécu dans son commerce pouvaient apprécier tout le prix de sa piété personnelle. Mais Mgr Laflamme apparut surtout aux regards du public comme le type admiré du professeur et du savant.
Professeur, il le fut dans toute l'acception clas sique de ce mot. Désigné dès l'âge de vingt-deux
(1) Le 6 juillet 1910. Mgr Laflamme naquit à Saint- Anselme le 18 septembre 1849.
MGR LAFLAMME
ans, en 1871, pour occuper à l'Université Laval de Québec la chaire d'histoire naturelle, il n'a cessé toute sa vie, jusqu'à l'année dernière, jusqu'au moment où une cruelle maladie l'obligea à abandonner tout travail, de remplir avec assiduité et allégresse sa tâche quotidienne.
Du professeur, Mgr Laflamme avait d'abord le goût de l'étude. Il fut avant tout l'ami du silence et des livres. Il n'ouvrait sa chambre qu'à ceux à qui il pouvait être utile sans nuire à sa vie professionnelle ; il n'acceptait qu'avec répugnance les charges toujours onéreuses, distrayantes, de l'administration. Il ne se plaisait que dans la société des intimes, et dans la fréquentation des livres préférés. Il acquit bientôt dans les sciences qu'il avait adoptées une compétence vraiment remarquable, et son nom ne tarda pas à être connu dans tous nos milieux intellectuels. C'est à la géologie surtout qu'il s'appliqua avec le plus d'intérêt, et il a contribué autant que pas un de nos savants canadiens, par ses études et ses recherches, à développer ici cette science.
Mais Mgr Laflamme estima toujours que le professeur d'Université doit posséder les connaissances les plus étendues, et que c'est par sa culture générale autant que par ses études spéciales qu'il peut donner une plus grande mesure de sa valeur. Aussi n'était-il étranger à aucune étude, à aucune science humaine. Sans doute, il ne les approfondit pas toutes ; mais il avait des clartés sur toutes questions, et il en avait assez pour ne s'aventurer
jamais dans des domaines, dans des discussions où il n'aurait pu apporter une suffisante lumière. Il eut du savant toute la curiosité et toute la prudence. Sa bibliothèque est l'une des plus variées et des plus complètes ; son esprit fut l'un des mieux avertis que nous ayons eus dans l'Université.
Avec quelle facilité d'élocution, avec quel enjouement de la pensée et de l'expression Mgr Laflamme savait communiquer à ses élèves son savoir. Ses cours furent toujours recherchés, et il restera comme l'un des maîtres les plus aimés de la Faculté des Arts. Son abondance même avait une sobriété et une discrétion du meilleur goût. Le public de Québec eut souvent la bonne fortune d'applaudir les leçons et les conférences où Mgr Laflamme groupait toujours dans l'amphithéâtre de l'Université l'auditoire le plus choisi et le plus nombreux.
Mais, l'action du professeur dépassa les murs de l'Université. Par ses consultations verbales et écrites, par les explorations géologiques dont le gouvernement l'a souvent chargé, par ses missions scientifiques à travers le Canada, par sa présence dans les congrès en Amérique et en Europe, par les mémoires qu'il a rédigés pour la Société Royale du Canada, par les articles qu'il a fournis à difl'érentes revues canadiennes, Mgr Laflamme a exercé un véritable apostolat de la science. Toujours sa
MGR LAFLAMME
parole a été religieusement écoutée; partout l'on a accueilli avec empressement le concours de son travail et de sa pensée.
Pratique, comme tous les hommes de cabinet et de laboratoire, Mgr Laflamme a voulu faire bénéficier son pays de tous les progrès. Il s'est préoccupé d'organiser à l'Université les écoles qui pouvaient le mieux contribuer à notre fortune économique et scientifique. L'Ecole forestière, qui sera ouverte au mois de septembre, doit à ses conseils, à ses écrits, à ses études la plus large part de son existence. Il eut la joie, avant de mourir, de voir réalisé l'un des projets auxquels il attachait le plus d'importance pour l'avenir de notre province.
La haute valeur de Mgr Laflamme lui valut les responsabilités et les honneurs qui l'ont souvent arraché à ses études et à sa modestie. Recteur de l'Université, membre fondateur de la Société Royale du Canada, dont il fut président en 1891- 1892, protonotaire apostolique, chevalier de la Légion d'honneur, membre de nombreuses sociétés savantes d'Amérique, de France et de Belgique, les dignités religieuses, civiles, académiques vinrent tout naturellement à lui. On sait que Mgr Laflamme refusa l'épiscopat croyant que c'est à l'Université qu'il pouvait être le plus utile à l'Eglise du Canada.
Nous n'avons pas besoin de rappeler ici le caractère de Thomme et du professeur. Alerte, vif, gai, tout pétillant, jamais pris au dépourvu, à la fois simple et très digne, Mgr Laflamme exerçait sur tous ceux qui rapprochaient la fascination de l'esprit. Il eut de l'esprit on ne peut plus, et du meilleur, et de cet esprit qui ne connaît pas la vulgarité, et qui en a l'horreur.
Ami de tous les beaux arts, de la musique et du chant, il fut longtemps au Séminaire l'âme, le bout-en-train de toutes les soirées d'écoliers. Il les aima tant les écoliers ! Il se plaisait tant à les voir se grouper autour de lui, et à les instruire en les amusant. Au Petit Cap, pendant les vacances, comme au Séminaire, il n'avait pas de joie plus grande que de se retrouver avec les écoliers, et de mettre sa perpétuelle jeunesse en contact avec la leur. Il fut, d'ailleurs, pour eux d'une grande charité. Combien parmi ces enfants qu'il aimait ont dû à Mgr Laflamme une large part du bienfait de leurs études !
Il est disparu maintenant. Longtemps nous ne pourrons nous habituer à son absence. Il s'était tellement identifié avec le Séminaire I Quel regret ce lui fut de se séparer de tant de choses, de tant de personnes qu'il avait aimées I Nous savons pourtant qu'il fit généreusement son sacrifice,
MGR LAFLAMME
quand il lui parut que Dieu le voulait au ciel. Sa maladie fut longue, pleine d'angoisses. Il l'accepta avec résignation. Du haut du ciel, il continuera d'aimer et de secourir l'œuvre à laquelle il a consacré sa vie.
Mgr Laflamme ne meurt pas tout entier. Il laisse plus qu'un souvenir impérissable. Il laisse plus qu'un souvenir, une œuvre utile et féconde. Il est peut-être celui qui parmi nous, et jusqu'ici, a le plus honoré et développé la littérature scientijSque. Nous regrettons aujourd'hui plus que jamais que la trop grande modestie de Mgr Laflamme l'ait toujours empêché de réunir en volumes ses études dispersées dans les brochures, dans les revues et les Mémoires de la Société Royale. L'on pourrait facilement, avec tous ces articles qu'il a publiés, former deux ou trois volumes qui seraient un monument élevé à la gloire de l'Université et de la science canadienne. Ce serait aussi le monument le plus durable élevé à la mémoire de l'auteur. Nous formons des vœux pour qu'une main pieuse et diligente recueille bientôt les pierres de ce monument, et en fasse surgir l'œuvre une, solide, harmonieuse, qui portera la signature de celui que nous pleurons.
7 juillet 1908
M. JeanLionnet, président de la société la Canadienne, à Paris, a voulu visiter Tan dernier ce Canada qui l'intéresse tant, et qu'il désire faire mieux connaître à ses compatriotes. M. Lionnet apportait ici une âme sympathique, un esprit averti, des yeux ouverts et capables d'observations précises. Ses études préalables sur notre pays l'avaient admirablement préparé à recueillir les matériaux d'un chapitre nouveau et vraiment neuf qu'il pourrait ajouter à la littérature des voyages. Dans la Revue hebdomadaire de Paris, il a livré d'abord ses impressions, et les articles réunis en volume composent ce livre si alerte, si rapide, si spirituel, et si instructif qui a pour titre : Chez les Français du Canada,
Les Français du Canada sont de deux sortes. Il y a les Français qui sont arrivés ici depuis deux ou trois siècles, et il y a ceux qui sont débarqués hier. M. Lionnet étudie les uns et les autres. Il fréquente les Canadiens français à Québec, à Montréal, à Ottawa, et il rapporte de ces visites, et de ces causeries, des idées et des faits, des images et des tableaux où se réfléchit avec une rare fidélité notre vie canadienne. Puis il s'en va dans l'Ouest
(1) Par M. Jean Lionnet, Paris, librairie Pion, 1908.
voir ses compatriotes émigrés, et il note scrupuleusement leurs impressions satisfaites ou découragées. Et nous croyons vraiment que les observations de M. Lionnet peuvent compter parmi les plus justes que Ton ait faites sur notre pays et ses habitants.
M. Lionnet nous paraît avoir suffisamment compris l'âme canadienne-française, ses qualités certaines et ses défauts incontestables. Il sait, par exemple, que nous ne sommes plus des Français, que nous ne voudrions pas d'une union politique avec la France, et que, héritiers des meilleurs instincts de notre race, nous nous sommes ici développés dans le sens de nos traditions, mais aussi selon des formes et des habitudes qui nous font nous-mêmes et nous distinguent nettement des Français contemporains. Et c'est pour cela justement que nous aimons la France d'hier plus que celle d'aujourd'hui ; et que si nous savons encore admirer dans la France du vingtième siècle ses mèrveilleuses ressources de vie, de générosité, d'art, d'apostolat, nous détestons franchement sa conception étroite de la liberté, sa politique et sa tyrannie. D'où il se fait que nos sentiments pour la France sont un mélange de sympathies et d'antipathies, d'amour et d'indignation, et que l'âme canadienne-française se porte tout naturellement
vers ceux qui là-bas continuent les saines traditions, souflVent pour les idées, les croyances, les aspirations qui sont les nôtres.
Aussi bien, sommes-nous restés solidement attachés à la foi ancienne, à l'Eglise qui, au prix de nobles sacrifices, a fondé sur ses propres assises la nationalité canadienne-française. M. Lionnet le remarque très justement: «Ailleurs, comme en France, en Italie ou en Espagne, ce qu'on prétend le plus souvent reprocher à l'Eglise, c'est son passé. Ici, au contraire, ce passé fait sa force Appuyé sur l'Eglise comme sur un guide sûr et clairvoyant, le peuple canadien va son chemin, confiant dans l'avenir qui ouvre à son regard tant d'horizons inconnus.
Les Québécois sont les premiers Canadiens français que M. Lionnet a rencontrés. Il les a trouvés singulièrement optimistes, et il a fait de leur ville un tableau, des paysages de leur Québec tant aimé une description, qui justifient ou expliquent leurs enthousiasmes généreux et leur confinée dans la vie.
La lumière qui éclaire le paysage de Québec ou, mieux, qui le pénètre, a la pureté et Tintensité de la lumière méridionale. Oui, ce soleil-là, je l'ai vu sur l'étang de Berre, — ou en Orient, sur la baie de Saint-Jean-d'Acre. Mais il caresse un monde jeune, aux contours moins durs, aux champs rieurs ; un monde que Ton croirait sorti à peine de l'Océan primitif et tout frais encore du dernier reflux ^'^K
(1) Cf. p. 58.
(2) Cf. p. 50.
Quant à la ville elle-même,
singulièrement mouvementée, elle monte par bonds vers la citadelle ; elle s'étend, plus calme, sur une partie de ce vaste plateau si improprement appelé la plaine d'Abraham ; elle se repose enfin le long du fleuve. Par l'architecture, elle est européenne. Mais les murs en briques peintes des maisons et leurs toits en tôle peinte me montrent bien que je ne suis pas en France. Partout des tours ou des flèches jaillissent : les Québécois, qui ont toujours des montagnes sous les yeux, ont voulu que leurs monuments s'élevassent comme elles vers le ciel (i>.
Dans ce Québec,
on ne conçoit qu'une existence de paix physique et intellectuelle, magnifiée par des pensées larges comme les horizons. Si Amérique signifie industries fiévreuses, génie des entreprises matérielles, monomanie du gain, combien peu américain est donc ce Québec supérieur ! Ah ! restons-y le plus longtemps possible ; l'âme française formule ici le vœu de saint Pierrciau Thabor
M. Lionnet a donc bien vu dans notre bonne ville de Québec le véritable foyer de la race française au Canada. Il n a peut-être pas assez précisé et mis en lumière la vie intellectuelle qui est ici plus qu'ailleurs abondante.
11 n'a guère qu'un mot pour l'Université qui y accomplit depuis cinquante ans son œuvre, un peu lente il est vrai, mais féconde quand même, et toute pénétrée de vie française. Un groupement de forces intellectuelles a surtout frappé l'œil et l'esprit de M. Lionnet visitant Québec, c'est la
(1) Cf. pp. 51-52.
(2) Cf. p. 53.
Société du Parler français au Canada. Il lui consacre huit pages intéressantes, et ce n'est pas moi qui le lui reprocherai. Cette société, tout entière vouée à l'étude scientifique, à la conservation, et à la préservation de notre parler populaire, était bien propre à exciter profondément la curiosité et l'intérêt de celui qui cherche par tant de bons et utiles moyens à prolonger sur cette terre canadienne les saines influences françaises.
Mais ce que M. Lionnet aurait pu dire — et pourquoi faut-il que je reproche à un voyageur de n'avoir pas tout vu et de n'avoir pas tout dit? — c'esi l'œuvre essentiellement conservatrice et combative des écrivains que Québec a fournis à l'histoire de notre race au Canada. Québec a son Ecole littéraire, tout comme Montréal s'honore de la sienne, que loue M. Lionnet : avec cette différence que l'Ecole de Québec, moins sj^stématiquement organisée et ramassée, se compose d'une lignée d'écrivains dont les premiers furent les vrais créateurs de notre littérature nationale, dynastie vaillante et sans cesse renouvelée qui se rattache, comme à de glorieux ancêtres, à ceux que nous nommons avec orgueil Etienne Parent, F.-X. Garneau, Octave Crémazie, Philippe Aubert de Gaspé.
Quoi qu'il soit de ces lacunes — et quel livre en peut être exempt? — M. Lionnet a bien aperçu l'esprit de nos concitoyens et l'a bien compris; et il a saisi avec précision les vertus si françaises de ces Québécois qui se complaisent dans les vertus sociales et dans les satisfactions de l'idéalisme
plus qu'ils ne cherchent à multiplier le chiffre de leur fortune, les arrivages de leur port, et à étendre et accroître la prospérité de leurs affaires.
Montréal, d'ailleurs, supplée à loptimisme québécois, et s'agite, et démontre que les Canadiens français ont aussi bien que les Anglais le sens pratique. Il ne manque vraiment aux premiers que les capitaux. N'ont-ils pas admirablement lancé certaines industries? La banque Nationale et la banque Hochelaga ne sont-elles pas bien administrées ? Et que dire de ces entreprises mercantiles qui sont la Presse et la Patrie?
Ici, M. Lionnet aurait pu, semble-t-il, avoir autre chose que de l'admiration pour ces feuilles quotidiennes qui n'ont à peu près rien du bon goût français, et qui apparaissent chaque jour comme une collection trop touffue de nouvelles, de réclames et d'annonces. Et nous lui reprochons vivement d'avoir écrit cette phrase à propos de la Presse :
Pas un de ces entrefilets qui ne soit utile, qui n'ait un but précis, qui ne satisfasse un goût, un besoin ou quelque innocente faiblesse des lecteurs I Au point de vue pratique, c'est un chei-d' œuvre quotidien ; et son tirage d'environ cent mille n*a rien qui surprenne ^^K
Nous reprochons cela à M. Lionnet parce que, d'abord, nous n'aimons guère ces sortes de chefsd'œuvre du genre de la Presse, et parce qu'ensuite il est exagéré de dire que tous les entrefilets de la Presse sont utiles même au point de vue de la caisse
(1) Cf. p. 77.
des propriétaires ou des curiosités du lecteur, et parce qu'encore et surtout nous craignons que les directeurs de la Presse ne prennent pour un compliment cette phrase qui enferme plus d'une critique et qu'il faut rapprocher de l'expression «journal de faits divers » dont se sert ailleurs M. Lionnet pour définir la Presse; et parce qu'enfin ces mêmes directeurs s'autoriseront peut-être de cet éloge trop nuancé pour continuer un genre de journalisme populaire et jaune, et mêlé, et diffus, et surchargé, et encombré, qui ne peut être le genre supérieur dont se réclame la Presse, et qui ne fait en aucune façon honneur à l'esprit et au goût des Canadiens français.
M. Louis Arnould, ancien professeur de littérature à Montréal, a plus justement apprécié nos journaux quand il écrivait, au mois de juillet dernier, se souvenant visiblement de nos grands quotidiens de Montréal, et de quelques autres:
La presse est un des principaux obstacles au progrès intellectuel du Canada, les plus grands journaux étant, dans leurs seize à trente-deux pages, des paquets d'annonces, qui coupent les articles de fond. Parmi ceux-ci il en est qui sont bien rédigés et intéressants, mais ils se trouvent si irrémédiablement noyés dans un tel fatras tout américain que de pareilles feuilles n'inspirent que du découragement ^^K
Et c'est peut-être cet aspect rébarbatif du journal canadien qui dégoûte de la lecture et des livres le public lettré. M. Lionnet cite le mot pessimiste
(1) Le Mois littéraire et pittoresque, juillet 1908, pp, 110-
de M. Gonzalve Desaulniers : « On a peur du livre chez nous » Et cela termine tout un couplet où le poète montréalais déplore « cette indifférence un peu dédaigneuse des Canadiens envers ceux qui se livrent aux travaux de l'esprit. » Et voilà donc que d'une part l'on reproche aux Canadiens français d'être un peuple d'artistes, trop étrangers à la conduite des affaires, et que d'autre part on leur fait un crime de ne pas assez encourager les travailleurs de la pensée. Comment voulez-vous qu'un voyageur se puisse reconnaître au milieu de tant de contradictions ? Aussi bien M. Lionnet, fidèle à sa méthode qui est prudente, ne fait-il guère que rapporter ce qu'il voit et ce qu'il entend, et abandonne au lecteur le soin de juger. Nous permettra-t-il de lui faire observer que l'antinomie qui a pu le rendre perplexe n'est qu'apparente? Les Canadiens sont très aptes aux affaires quand ils ont des capitaux à faire fructifier, et ils sont aussi très capables de vertus littéraires. Ils sont américains et français, comme l'on pouvait s'en douter. Ils montrent de réelles qualités d'artistes. Ils ne les cultivent pas toujours assez parce qu'ils sont pour cela placés dans un milieu trop dépourvu d'entraînement et de moyens intellectuels, parce qu'il leur faut s'inquiéter beaucoup du pain quotidien, et aussi parce que le succès littéraire est chez eux trop facile, parce qu'ils accordent sans assez de discernement la gloire de l'esprit, parce qu'ils multiplient avec une étonnante naïveté leurs grands
(1) Cf. p. 80.
hommes éphémères, et enfin parce que l'effort qu'exige la production artistique leur coûte, et qu'ils sont intellectuellement trop paresseux.
Si intéressés que nous soyons par les récits qui nous font revoir des choses connues, et qui nous procurent le plaisir d'apercevoir à travers d'autres yeux et un autre esprit des faits et des personnages qui nous entourent, nous éprouvons encore une joie très grande à pénétrer avec M. Lionnet dans l'Ouest à nous si inconnu. Cette partie de son livre est la plus neuve, et aussi peut-être la plus spirituellement écrite.
M. Lionnet va voir là-bas des plaines, sans doute, et des lacs et des montagnes, mais aussi des Français émigrés, des «pays». Il s'en va étudier la civilisation de provinces qui se remplissent d'immigrants, et où l'on ne se soucie guère d'autre chose que de faire fortune. Il s'en va étudier les mœurs de gens qui s'attachent au sol, à la terre féconde, et qui ont là transporté toute la rudesse de leurs instincts populaires. Aussi n'a-t-il pas été ravi par ces mœurs, par cette civilisation de l'Ouest nourricier. Certains tableaux que M. Lionnet nous a tracés des villes de l'Ouest et de la vie qu'on y mène, ne nous offrent rien qui puisse satisfaire une âme assoiffée d'atticisme.
M. Lionnet n'aime pas les mœurs américaines, le sans-gêne qu'elles autorisent, les manières frustes qu'elles laissent s'étaler. Et ce sont les mœurs
américaines qui ont pénétré dans l'Ouest, avec le flot d'im\îîigrants qui franchit la frontière des Etats- Unis. Et plus d'une fois, sans doute, le laisseraller, la politesse rude, et familiarités grossières du peuple mercantile l'ont fait sourire.
Ah! les mœurs américaines! Le barman qui leur donnait de grands coups de poing dans le dos, en manière de plaisanterie I Et l'immense corporation des cracheurs ! Oui, Ton circule au milieu d'une mitraille de salive !.. . Un jour, me dit un de mes Belges, indigné, comme il était assis dans un fumoir, un rancher s'arrêta devant lui, et très grave, lui cracha entre les jambes. . . Il y avait là un crachoir que le Belge n'avait pas remarqué. On doit reconnaître que ces gaillards visent très juste. Cependant il n'est pas agréable de se trouver toujours, en face de ces projectiles spéciaux, dans une situation analogue à celle du fils de Guillaume Tell ...
Toute la gloire de ce pays de TOuest lui vient donc de sa richesse vite grandissante. Il ne faut pas lui en demander d'autre.
Pour admirer Winnipeg, il faut se placer à un autre point de vue que le point de vue esthétique : celui de son développement et de sa prospérité matérielle ; 100 habitants en 1870; 42,340 en 1901 ; 90,153 en 1906 ; la gloire de cette ville se résume tout entière dans la comparaison de ces trois chiffres ^^K
Cette impression de M. Lionnet sur notre Chicago canadien traduit toute sa pensée sur la vie sociale de l'Ouest. Un habitué des villes européennes, un lettré comme l'est notre touriste n'en saurait avoir d'autre. Nous sommes ici au pays de l'argent, de la lutte pour la vie, du confort, et non pas assez ou pas encore au pays de l'art. Et
(1) Cf. p. 248.
(2) Cf. p. 164.
il faut pourtant à une grande ville qui se respecte des musées, des monuments, des arts, une littérature.
Citoyens de Winnipeg, vous êtes civilises sans doute... je l'admets, quoique sans enthousiasme. Mais votre civilisation commence seulement à pousser. . . Pour la goûter, j'attendrai qu'elle soit en fleur. C'est à la fleur que les botanistes reconnaissent la plante. . . A la fleur aussi, nous autres, Européens trop délicats, nous jugeons les nations
Mais quelle est, au juste, la situation| des Français qui sont venus chercher fortune dans cette terre promise de l'Ouest? M. Lionnet ne^la précise pas autrement que par des faits, des exemples, et c'est la meilleure réponse qu'il puisse donner à tant de jérémiades que font parfois entendre des immigrants déçus.
Pour réussir dans l'Ouest, et beaucoup de Français, et beaucoup de Belges y font fortune, il faut d'abord du courage et de la persévérance.
Certains Français se découragent aussitôt: ils sont trop dépaysés ; les moindres difficultés les aff'olent ; ils s'en vont, dès qu'ils peuvent et comme ils peuvent. . . De même ceux qui trouvent l'hiver trop dur. Les persévérants, qui se refusent à suivre cet exemple de désertion, quoique peu enthousiastes parfois, n'ont généralement pas à se plaindre.i^^Les bons abatteurs de besogne arrivent à deux dollars et demi,^voire même à trois
Il est fort utile aux émigrésjfrançais d'apprendre d'abord les méthodes de^travail^qui conviennent
(1) Cf. p. 190.
(2) Cf. p. 172. ; J
à la culture dans l'Ouest, et il faut qu'ils se résignent à changer les habitudes qu'ils avaient chez eux. Il est aussi nécessaire qu'ils ne reculent pas devant le travail personnel, et qu'ils s'y mettent eux-mêmes jusqu'au cou, et qu'ils aient quelque aptitude pour le métier d'agriculteur. M. Lionnet raconte plaisamment les aventures de ce médecin nantais improvisé cultivateur à Duck-Lake, et qui apprit à ses dépens au bout de deux ou trois ans que le mieux était de faire ce qu'il savait faire Et ce bibliothécaire venu dans l'Alberta avec sa femme et ses enfants, et qui ne savait d'autres méthodes de culture que celles que recommande Virgile en ses Géorgiques!
Ce ne sont pas, d'ailleurs, les plus riches émigrés qui réussissent le mieux. Il leur arrive plutôt de faire de grandes dépenses d'argent, et de perdre là-bas leur fortune. Ce sont les rudes travailleurs, les gaillards, qui se débrouillent et qui prospèrent. Cela se passe dans l'Ouest
selon la formule du Magnificat : Esurientes implevit bonis , et divites dimisit inanes. Parmi les pauvres, le plus grand nombre s'est tiré d'affaires ; tandis que tous les riches ou bourgeois incapables de travail manuel ont échoué plus ou moins misérablement
Et M. Lionnet cite cent cas de braves colons français qui, à Fannystelle, à Saint-Claude, et
(1) Cf. p. 220.
(2) et. p. 249.
(3) Cf. p. 220.
ailleurs, ont solidement établi leur vie, et qui répéteraient volontiers cette parole d'un jeune émigré : «Quand on a bu de l'eau de la Saskatchewan, on ne peut plus se passer d'en boire.»
Nous ne pouvons dire ici avec quel art M. Lionnet a fait son livre. Les croquis, les tableaux, les portraits font de ce livre une très variée et très agréable galerie. Les descriptions sont à la fois sobres et vraies, et nous font voir très nettement les choses. Lisez, par exemple, le chapitre où l'auteur nous emmène à travers les Montagnes- Rocheuses.
C'est une longue route qu'il faut parcourir ; et il faut des jours et des nuits pour arriver au but du voyage qui est Vancouver. Des plaines sans limites d'abord, et des montagnes incessamment enchevêtrées ensuite.
Je m'éveille dans une couchette du sleeping-car ; je lève le petit rideau hleu qui me cachait le paysage, tandis que le grand rideau vert, de l'autre côté, continue à m'isoler du reste du wagon. L'impression est aussi agréable que bizarre. Béatement étendu, je regarde, comme d*une nacelle, passer le pays. Nous sommes dans TAlberta. Voici des collines très vertes, des ranches, des troupeaux de bœufs et de chevaux. Des cow-boys galopent, et je souris, tellement ils ressemblent à ceux des images. Quelques arbres sui^gissent le long des rivières ; ils paraissent étonnamment grands au voyageur venu de Régina et des plaines chauves de la Saskatchewan du sud.
(1) Cf. p. 227.
Et enfin apparaissent
les premières montagnes Rocheuses ! Elles méritent bien leur nom, ces cimes triangulaires de roc nu qui me font penser à la chaîne des Pyrénées vue du Pic du Midi de Barèges. Mais il n'y a pas ici de chaîne proprement dite : c'est un inextricable enchevêtrement ; ce sont aussi d'incessantes variations d'aspect. . .
Et nous courons avec le touriste à travers ces paysages de rochers gigantesques qui portent sur leurs épaules des neiges éternelles.
Les glaciers descendent en coulées immobiles sous le ciel gris troué de bleu. Parfois un trait de soleil donne brusquement à quelque sérac l'éclat d'une pierrerie.
Et les montagnes succèdent aux montagnes.
Une fois encore, je m'éveille dans ma couchette du sleeping-car et je lève mon petit rideau. Des montagnes I Des montagnes toujours î le Canada déconcerte. Il m'avait oftert des centaines de kilomètres de plaines. Et maintenant qu'il passe aux montagnes, il en allonge des séries si interminables qu'on ne sait plus concevoir autre chose, qu'on devient incapable de se représenter les pays plats. Il est vrai qu'avant ces pays plats, c'étaient des lacs— et quels lacs! — qui semblaient aussi ne pas pouvoir finir. Décidément le Canada est trop grand.
M. Lionnet décrit ainsi, et sans s'y appliquer autrement, le pays qu'il traverse. Ce sont des coups de pinceau qu'il semble jeter d'une façon distraite ou indolente sur la toile immense qui se déroule sous son regard.
Et puis, il y a à travers tout cela, et à travers tout le livre, de l'esprit, beaucoup d'esprit, et du
(1) Cf. p. 269 et suiv.
meilleur. Non pas que l'auteur y tâche et s'y évertue. Il laisse plutôt échapper comme des traits rapides les réflexions les plus narquoises et les plus justes.
M. Lionnet ne s'est pas soucié de taire un chapitre où il aurait résumé ses impressions et dégagé ses conclusions générales. Peut-être eût-il mieux valu l'écrire. Cependant l'auteur a pris soin, au cours de ses pérégrinations et de ses récits, de préciser au fur et à mesure des événements sa pensée. Il a jugé inutile de disserter pour finir; il laisse au lecteur lui-même de tirer les conclusions qu'il souhaite, et c'est une façon qui en vaut bien d'autres de rester voyageur discret et impartial.
Janvier 1909
LES ARPENTS DE NEIGE
M. Joseph-Emile Poirier, le poète si estimé de la Légende dune Ame et du Chemin de la Mer, vient de publier, non pas un recueil de vers, mais un livre de bonne prose, un roman canadien. L'événement nous réjouit doublement : parce que le livre est tout plein des choses du « chez-nous » lointain de la Saskatchewan, et parce que Fauteur débute dans le roman par une œuvre originale et de bonne marque.
La fable de ce roman est une heureuse inspiration qu'un vent de la plaine a quelque jour apportée à M. Poirier. Des compatriotes de retour de l'Ouest canadien, ou qui se préparaient à y aller fixer leur vie, lui ont parlé sans doute de ces champs immenses, aux horizons perdus, où d'abord et tour à tour le Français et le Métis ont déployé leur activité. On lui a dit les malheurs de ces demi-blancs, insurgés contre le gouvernement, pour défendre un sol dont ils prétendaient qu'on les dépossédait un peu brutalement. Son âme de poète s'est émue au spectacle de ce duel héroïque où la faiblesse entreprenait de vaincre la
(1) Roman canadien, par Joseph-Emile Poirier. Avec une préface de M. Adjutor Rivard, Secrétaire de la Société du Parler français au Canada. Nouvelle Librairie Nationale, Paris, 1909.
force; elle aperçut dans ce drame le sujet d'une sorte de roman-épopée, et elle imagina sans peine la trame si mouvementée des Arpents de Neige.
Pourquoi ce titre? pourquoi ce groupe de mots qui, vraiment, en dit bien long à nos esprits canadiens, et leur rappelle le dédaigneux sourire de Voltaire, et les échecs de la politique coloniale de Louis XV ? Il ne s'agit plus, dans le roman de M. Poirier, des Plaines d'Abraham ou de Sainte-Foy, mais des plaines de l'Ouest; ce n'est pas en 1759 ou en 1760 que se développe l'action ou la fable, iînais en 1885 et 1886; et ce ne sont pas, ici, des Canadiens français qui résistent aux soldats de Wolfe, mais des Métis et des Indiens qu'écrasent les carabiniers et les artilleurs de Middleton. Seulement M. Poirier a vu dans cette insurrection fameuse des Sang-Mêlés de la Saskatchewan une suite, un prolongement lointain des luttes qui furent ici livrées contre les anglo-saxons, et c'est pour relier au passé glorieux les batailles récentes qu'il a imaginé ce titre : les Arpents de Neige, Nous ne le chicanerons pas sur ce laborieux rapprochement: nous avons trop de bien à dire du roman lui-même.
L'insurection des Métis, les combats qu'ils livrèrent, en 1885, aux troupes canadiennes du général Middleton ; les espoirs et les illusions de ce petit peuple que conduisait aux batailles hasardeuses Louis Riel, le chef inspiré, le prophète
LES ARPENTS DE NEIGE
Yaillant et mystique : voilà le fond sur quoi M. Poirier a tracé le dessin de son roman. La prairie, les rivages de la Saskatchewan, Fish-Creek, Batoche, Fort-Pitt, la salle de l'Exovidat ou Riel tient conseil, la rudimentaire habitation du Métis, les tentes mobiles des Anglais : voilà le décor habituel de l'action. Sur cette toile, où se déroule la plaine immense et motonone, l'auteur a simulé la rencontre des passions contraires; il a fait se jalouser, puis se détester, puis se haïr profondément, puis se réconcilier dans un héroïsme commun deux frères, dont l'un, l'aîné, avait pensé, à tort, que l'autre, le cadet, trahissait lâchement la cause des Bois-Brùlés. Et cette situation dramatique entraine des épisodes, des incidents, des surprises, où se joue avec une grande dextérité l'imagination de l'auteur.
Pierre et Jean La Ronde, deux jeunes gens, fils de braves Bois-Brulés, déjà un peu jaloux l'un de l'autre parce que tous deux se disputent la même Rosalie, vont bientôt se détester, se haïr profondément. Le plus vieux, Pierre, est persuadé que le cadet, Jean, trahit les Métis. On la surpris deux fois au camp des Anglais, et il joue, apparemment, le rôle d'un traître. Au premier engagement des troupes ennemies à Batoche, Pierre aperçoit Jean qui, au plus fort de la mêlée va rejoindre un officier anglais, et il lui loge une balle entre les côtes. Jean n'est pas blessé mortellement. Il est rapporté, après la bataille, à la maison des La Ronde.
PROPOS CANADIKNS
Forcé par Gabriel Dûment de s'expliquer sur sa conduite louche, Jean proteste de sa fidélité à la cause de Riel. Seulement, une passion trop vive qu'il a conçue pour une jeune anglaise prisonnière des Métis à Batoche, l'a fait servir d'intermédiaire entre cette jeune captive et un officier anglo-saxon qu'elle lui a dit être son frère, et qui est, en réalité, sou fiancé, Jean n'a jamais livré aux Anglais que les billets doux de Miss Elsie Clamorgan. Les frères se réconcilient en une scène de haute tragédie, au moment où, décidés de sacrifier leur vie pour expier leurs erreurs, ils s'en vont tous deux, sous les balles anglaises, chercher au clocher de l'église de Batoche le drapeau de Riel. Après la prise de Batoche, Pierre va porter dans le camp de Grand-Ours ce drapeau blanc du prophète ; il est frappé à mort pendant la bataille dernière qui fut livrée pour la cause des Métis ; il s'affaise sur le drapeau dont il avait la garde et qu'il rougit de son sang.
Mais il faut au roman un dénouement heureux. Après que la paix fut rétablie dans les plaines de l'Ouest, Jean La Ronde épousa Rosalie Guérin qu'il avait failli un jour oublier, et il devint un des laborieux et vaillants fermiers des bords de la Saskatchewan.
Je ne puis dire ici tous les incidents, toutes les rencontres, toutes les démarches, toutes les péripéties de ce long drame. Mais ce qu'il ne faut pas
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oublier de faire connaître, c'est Tart avec lequel M. Poirier a tissé cette trame forte et variée. Les Arpents de Neige sont le premier roman qu'il ait fait. Et véritablement il y a dans ce livre toutes les manifestations d'un beau talent. L'action qu'il dirige est ferme, rapide, tout ensemble complexe et simple, chargée de détails qui sont quelquefois de très heureuses trouvailles.
M. Poirier a longuement étudié son sujet. Il a lu toute la littérature de l'affaire Riel, et il parle de cette affaire aussi pertinemment qu'un Bois- Brùlé. On dirait qu'il a bu l'eau de la Saskatchew^an, et qu'il a parcouru la plaine immense. . . Il détaille avec précision les progrès de la lutte; on suit en toute confiance, sur la carte des territoires insurgés, la marche pénible des troupes ; on refait avec les héros du roman les étapes d'une guerre où le nombre devait fatalement écraser la vaillance héroïque ; avec l'auteur on admire, on aime ces malheureux Métis qui s'engagèrent sans doute dans une folle équipée, mais qui défendaient un sol qu'on leur arrachait bien arbitrairement de dessous les pieds.
Il y a, entre toutes les qualités du livre, une que nous tenons particulièrement à signaler parce qu'elle est, en toute œuvre, précieuse; c'est la sobriété élégante et preste des développements.
Cette sobriété, on la constate d'abord dans la description. M. Poirier n'est pas un descriptif.
au sens que, d'ordinaire, on attache à ce mot. Les paysages de TOuest sont, d'ailleurs, assez uniformes: la prairie s'y étend sans limite, et elle s'en va confondre ses champs de neige, ou ses tapis de hautes herbes, avec la ligne indécise, imperceptible de l'horizon. Seulement il arrive que l'auteur décrit avec une grâce discrète telle ferme de Métis, ou tel rivage plus pittoresque de la Saskatchewan ; et l'on voit alors le poêle tenir un court instant la plume du romancier. Ou bien l'artiste, avide d'émotions, nous communique en quelques phrases rapides la joie calme et profonde que l'on peut goûter dans les solitudes occidentales :
(( La soirée était pure et douce, et une lune jaune se levait déjà au-dessus des forêts. Des voix rieuses de femmes, des cris aigus d'enfants montaient, affaiblis par la distance, de lointains log-huts essaimés sur les rives de la Saskatchewan. Une paix pastorale enveloppait ce coin perdu et sauvage de la terre, la paix des beaux soirs de mai faits d'ombre lumineuse, les mêmes partout avec leur odeur de jeunes feuilles, leur tiédeur voluptueuse, leurs étoiles rares et timides qui tremblent au ciel comme si elles redoutaient un retour subit du jour. »
Si l'auteur veut peindre ses personnages, il le fait, non pas en accumulant en quelques paragraphes les traits caractéristiques, mais en distribuant ici^ et là, avec à propos, les observations utiles. Et c'est ainsi qu'à travers tout le livre se dessinent, s'accentuent, s'enlèvent en un lerme relief les figures dominantes de Jean et Pierre La Ronde.
(1) Cf. p. 195.
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C'est aussi de cette façon que se précise le Iiideux portrait de Pitre-le-Loucheux, le traître hypocrite et vindicatif.
M. Poirier n*a pas insisté sur le personnage de Louis Riel : aussi bien celui-ci n'est-il pas le héros principal du roman, encore que son action puissante domine les événements historiques qui encadrent la fiction. Le romancier, pourtant, en a heureusement esquissé la silhouette. Une première fois, il nous le montre au conseil des chefs métis, de r« Exovidat », ainsi que l'avait baptisé Riel lui-même.
((Au milieu de tous, Louis Riel, avec sa face tour à tour souôrante et inspirée comme celle d'un prophète, ses yeux à la fois profonds et brillants, l'autorité de sa parole chaude, vibrante, imagée, lui était apparu comme un homme extraordinaire et séduisant. Il comprenait maintenant l'énorme ascendant qu'un pareil chef exerçait sur ses compatriotes, et lui-même (Henry de Vallonges) s'était senti entraîné par l'éloquente conviction de ses moindres discours, qui coulaient tantôt dans l'harmonieuse langue des Cris, tantôt en un français pur auquel les tournures surannées venaient ajouter, de temps à autre, un charme archaïque doux et prenant comme une musique ancienne».
Une autre fois, Riel apparaît au milieu de ses soldats, lors du dernier engagement de Batoche, à l'heure inévitable où vont sombrer les espérances du grand agitateur. Il harangue les Métis blotis, tout noirs de terre et de poudre, dans les tranchées :
« Frères I voici s'approcher les soldats de nos oppresseurs . . . Songez que vous allez donner votre sang pour le
(1) Cf. pp. 73-74.
droit, pour ce drapeau qui fut celui du vieux pays. . . Soyez braves, soyez forts comme vous l'avez été jusqu'ici. . . Tenez bon. . . Tenez ferme jusqu'à votre dernière balle ! Dieu vous voit . . . So^^ez forts ! »
Tout à coup la sonnerie des bugles anglais déchire l'air, et la voix de Riel continue de se faire entendre. «Elle semblait, cette voix presque surhumaine, venir du fond de l'espace et voler de tranchée en tranchée pour y porter des paroles inouïes de consolation, de réconfort. . .
«A cette minute suprême, avec sa face pâle, son air inspiré de prophète et de martyr, Louis Riel, les bras étendus, les yeux levés au ciel, apparut à tous comme l'incarnation même de l'héroïsme et de la foi. »
D'ailleurs le chapitre où M. Poirier raconte la bataille de Batoche, celle des dernières cartouches surtout, et les chapitres où il décrit les combats de Fish Creek, l'attaque du camp de Grand-Ours par le colonel Strange comptent parmi les meilleurs de son roman. Nulle part les personnages n'apparaissent en des attitudes plus précises et plus caractéristiques.
Ce que l'auteur a évidemment cherché, et réalisé dans son livre, avec un soin joyeux, c'est la glorification de l'âme française. N'est-ce pas le drapeau même de l'ancienne France que Riel avait
(1) Le drapeau arboré par Riel était le drapeau blanc à fleur de lys.
(2) Cf. p. 272-273.
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choisi pour signe de ralliement, et qu'il promenait à travers la prairie?
C'était donc le drapeau de Montcalm qui une fois encore se levait en face du drapeau anglais. Henry de Vallonges, jeune français établi au bord de la Saskatchewan et qui avait épousé la cause des Métis, se sentait tout heureux de combattre «pour cette petite France d'outre mer qui avait fleuri -si merveilleusement sur le beau sol canadien. » Pour la première fois, il voyait flotter aux brises du ciel le drapeau aux fleurs de lys, et « tout habitué qu'il fût à saluer sa patrie dans un beau frissonnement vivant et tricolore, il se sentit pénétré d'un immense respect attendri pour ce témoin de nos gloires passées, pour cet emblème vénérable et pâle, impressionnant comme un fantôme. . . ))^^^
Mais cette petite France que Henry de Vallonges retrouvait si malheureuse dans l'Ouest bouleversé par l'insurrection, ressemblait plus à l'ancienne, à la France du dix-septième siècle qu'à la moderne. Et c'est sans doute pour accentuer ces ressemblances, pour les faire comprendre et aimer, que M. Poirier a tant de fois voulu mettre sur les lèvres des Métis la langue que l'on devait parler à l'époque des grandes migrations françaises en Amérique, et que l'on retrouve encore, si savoureuse et archaïque, sur les lèvres de nos bonnes gens. Il y a, dans ces chapitres où s'engagent les causeries entre demi-blancs, toute une collection de mots,
(1) Cf. p. 121
de formules, de tournures populaires que l'on pourrait signaler aux amants du parler Irançais au Canada. Nous ne pouvons garantir que les Métis emploient véritablement tous ces vocables, et déforment ainsi comme nous certaines prononciations, mais il y a dans ces pages une sorte de vraisemblance suffisante qui justifie l'effort du romancier. C'est assurément pour mieux marquer ce dessein et sa fraternelle sympathie que M. Poirier a eu l'heureuse idée de demander à M. Rivard une belle préface pour son livre.
Dans la conclusion des Arpents de Neige, dans les derniers chapitres où l'on voit se reformer et se raffermir les cadres de la vie sociale et politique de l'Ouest, l'auteur a particulièrement insisté sur le rôle que pourrait jouer dans cette partie du Canada l'élément français; il a surtout invité ses compatriotes de France à venir joindre leurs capitaux et leur travail aux capitaux et au travail des Métis et des Canadiens français de l'Ouest. Après la défaite des insurgés, Henry de Vallonges est allé en France commencer l'œuvre patriotique, prêcher la nouvelle croisade. Il revient avec de l'argent, et avec des espérances. Il rassure les vaincus d'hier. «Nous avons été vaincus. . . par la force, c'est vrai. . . ils avaient des canons. . . toute l'Angleterre derrière eux. . . et nous, nous n'avions que nos fusils, et nous étions seuls... Mais, laissons faire I Ils n'auront peut-être pas toujours le dessus ... C'est la lutte pacifique qui commence... la lutte avec nos capitaux... avec notre énergie...
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la seule lutte possible, quoi ! Celle d'où renaîtra peut-être la France du Canada I »
Ce sursaut d'énergie qui fait éclater en discours abondants l'enthousiasme de Vallonges, le fait aussi célébrer avec chaleur la cause des insurgés. Une telle fermeté dans la résistance prouve que l'âme française ne veut pas mourir dans l'Ouest. Sans doute la révolte des Métis fut, dans l'ensemble, fâcheuse au point de vue de la colonisation; l'essor du progrès en fut pour un temps ralenti ; et, sans doute aussi, il est déplorable qu'on ait fait couler tant de sang généreux qui faisait battre la forte poitrine des premiers occupants de la plaine.
« A mon tour, réplique Vallonges au Père Léonard qui lui a exprimé son sentiment sur la révolte des Métis, je vous accorderai que la lutte de cette poignée de descendants de Français contre la puissance anglaise fut un anachronisme, mais un bel anachronisme, avouez-le î Quel magnifique exemple de fidélité ils ont donné, ces demi-Français qui se faisaient tuer sous les plis de notre ancien drapeau I »
Oui, c'est un bel exemple de fidélité qui nous fut donné. Bien que la révolte des Métis ait été surtout une question de droits contestés et une question d'affaires, il est sûr que les antipathies de race ont été pour quelque chose, et peut-être pour beaucoup, dans ce conflit douloureux : le récit des événements de 1885 constitue une page nouvelle, et sanglante, de l'histoire des rivalités ataviques qui ont tant de fois précipité les uns contre les autres des peuples qui ont tant d'intérêts opposés. Et il faut donc espérer que l'âme française,
ÔTcf. p. 344. 11
qui depuis 1885 s'est multipliée dans la prairie, et s'est fortifiée, se souviendra des sacrifices que lui ont déjà coûtés la vitalité de son sang et la permanence de ses traditions. Le Sang-Mèlé, le Canadien français, et le Français venu de France sur l'invitation de Henry de Vallonges ou de M. Joseph- Emile Poirier, travailleront de concert, d'un même cœur, d'une même âme, à la conservation de la race supérieure. . .
Nous accepterons volontiers, pour assurer l'œuvre .de vie, le concours fraternel des Français d'outre mer, mais à une condition que ne peut récuser l'auteur si bien inspiré des Arpents de heigey à la condition expresse que la France de làbas n'envoie dans nos champs historiques, où s'édifie l'avenir, que des ouvriers qui vivent de notre foi, et qui peuvent consolider nos espérances. Ces ouvriers-là, nous les accueillons comme des frères, et c'est d'eux comme de nous-mêmes que M. Poirier a écrit, avant de finir, cette page, qu'il faut relire :
« L'heure était radieuse. La lente approche du soir commençait à tempérer les feux du jour. Une petite brise douce, qui semblait monter de la Saskatchewan, passait à Tombre de la maison, caressant les mains et les faces. Un bien-être infini, une cahne joie de vivre dilatait les cœurs, gonflait les poitrines... Et les deux Français, Tun assis prés du seuil, l'autre debout à son côté, se sentaient prêts à de grandes choses dans la plénitude de leur enthousiasme, de leur patriotisme, de leur foi. Cette immense terre encore presque vierge pouvait seule convenir à l'effort de leurs énergiques, de leurs viriles jeunesses. . . Plus que jamais, ils étaient décidés à la
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lutte obscure et pacifique, mais grandiose» pour le triomphe de la race. . . »
Pour toutes ces raisons : pour l'intérêt historique, national, qui s'attache à l'insurrection des Métis, pour la vie intense qui circule à travers les pages du roman, pour la qualité artistique, pour la sobriété et l'élégance du style qui jaillit toujours en un flot clair et rapide, pour l'inspiration noblement française et chrétienne de l'œuvre, nous recommandons à nos compatriotes la lecture saine et instructive des Arpents de îseige.
(1) Cf. p. 363.
Février 1910.