ET VIEILLES ÉGLISES
Elle sonna bien longtemps l'autre jour, à Saint- Vallier, la vieille cloche de la vieille église. Longtemps elle envoya à tous les échos son chant pieux et sa plainte mélancolique; et elle ne cessa de prier et de pleurer tant que se déroula sur la route la procession lente et recueillie. Et ceux qui l'entendaient, pendant cette soirée grise de novembre, devinaient aussitôt tout ce qu'il y avait de chers souvenirs et d'espoirs mêlés de regrets dans cette voix qui disait de si longs adieux.
Ce fut, en effet, pour la paroisse de Saint- Vallier, un grand deuil et une grande joie que la journée du quinze novembre dernier. On y fermait un vieux temple tout usé et décrépi, et l'on y ouvrait un sanctuaire neuf, rayonnant de l'éclat, de la grâce d'une fraîche parure. La vieille église était abandonnée, là, près du rivage, où depuis deux cents ans, modeste et un peu solitaire, elle gardait la terre et les flots ; et une église nouvelle, fixée au cœur du village, imposante, monumentale, riche, vraiment digne des généreux paroissiens qui l'ont élevée, appelait, accueillait en sa nef large.
pleine de lumière, ceinturée d'élégantes colonnes et voûtée de caissons dorés, la foule qui y devra désormais s'agenouiller et prier.
Mais les choses vieilles qui s'en vont, ont des charmes irrésistibles, de secrètes attirances; elles nous sont plus chères que les choses nouvelles ; et c'est pourquoi, l'autre soir, pendant que dans le ciel morne elle laissait mélancoliquement chanter sa voix un peu grêle, la vieille cloche de Saint- Vallier rappelait vers le vieux clocher, comme un essaim d'oiseaux inquiets, toutes les pensées et tous les souvenirs.
Aussi bien, tout semblait-il s attrister avec la vieille cloche et avec les âmes ; et sur la grève prochaine, sur le fleuve qui se faisait plus sombre, sur la campagne toute nue et désolée, sur les longs arbres décharnés, sur les toits et sur la foule le brouillard d'automne secouait ses franges humides, et la première neige faisait tomber ses grandes étoiles mouillées. La nature gardait pour d'autres jours et d'autres fêtes ses joies et son soleil.
C'est dans ce décor un peu monotone et froid que se développait, sur la petite route qui monte de la vieille église au village, la longue et pieuse théorie. En tête brillait la croix d'argent que suivaient les enfants de chœur vêtus de leurs blancs surplis, et les prêtres, gardiens des sanctuaires. Puis venait le Pontife, le premier pasteur du troupeau errant, qui portait sous le dais, enveloppé dans des étoffes précieuses, le ciboire, l'hostie sainte, le viatique, le Dieu qui cherchait pour sa
gloire et pour son repos une nouvelle arche d'alliance. Les fidèles s'empressaient derrière le sacrement, et pendant qu'ils s'acheminaient vers le village et vers la grande église neuve qui y dressait sa haute flèche et ses tourelles, tous songeaient combien cet exode était solennel et triste, et comme les âmes s'arrachent avec peine et regrets aux lieux et aux choses qu'elles ont longtemps habités.
Et la vieille cloche, qui essayait pourtant de chanter Thosanna au Dieu qui toujours triomphe, n'ouvrait ses lèvres de bronze que pour dire les notes douloureuses d'une séparation définitive ; et c'était toute l'âme endolorie du vieux temple qui passait à travers cette voix plaintive. Avec l'hostie qui s'en allait, s'échappaient de la vieille église toute sa joie et toute sa vie. C'est lui, Jésus, l'hôte des tabernacles, qui donne à nos temples catholiques ce je ne sais quoi d'auguste, de sacré, et de vivant qui manque aux temples protestants, et qui fait les nôtres si hospitaliers et si consolateurs. Et voilà bien près de deux siècles que le Dieu de l'eucharistie avait fixé sa demeure dans cette vieille église de Saint-Vallier, que jour et nuit, sous la lampe jamais éteinte qui annonçait sa perpétuelle présence, il avait résidé dans ce tabernacle, dans ce cœur du sanctuaire où il faisait affluer et d'où il répandait la vie.
Et maintenant, elle assistait, la très vieille église, à l'exil de l'ami fidèle, et elle sentait donc se retirer d'elle-même l'âme divine qui l'avait remplie: et c'est pourquoi de son vieux clocher ne
pouvaient tomber ce soir-là, dans le ciel gris de novembre, sur la foule mouvante et recueillie, que des chants tristes et des prières dolentes.
C'est donc une page de l'histoire de Saint- Vallier que l'on a terminée l'autre jour, et tout un long chapitre que l'on a voulu clore.
Cette vieille et longue histoire, la vieille église la garde et la retient ^^K Elle est écrite en traits profonds sur son toit rouge qui fléchit, sur sa façade toute lézardée, sur ses murailles qui crevassent ; elle est gravée sur ces dalles où tant de générations sont venues prier, sur ces autels où sont allés tant de désirs et tant d'espoirs; elle plane aujourd'hui d'un large vol inquiet sous cette voûte étroite, surbaissée et noircie, et elle s'y agite en souvenirs tumultueux et pressés. L'histoire de Saint-Vallier, elle est là tout entière, dans chacune des pierres de l'église abandonnée, et dans toute cette décoration classique et dans ces sculptures vieillies, qui rappellent le dix-huitième siècle. Ces ors brunis et usés, ces feuilles d'acanthe si légères qui couronnent les pilastres corinthiens, ces portes ioniques, ces volutes qui s'enroulent et retiennent en leurs plis une si vénérable poussière, la table sainte, étroite et haute, sous laquelle des tiges de fer tordent leurs anneaux capricieux, la chaire un peu rustique qui n'ajoutait rien à la beauté des
(1) Depuis que ces lignes ont été écrites, la vieille église a été démolie.
discours, et s'harmonisait plutôt avec Taustère éloquence paroissiale; et le sanctuaire, enfin, maintenant tout mutilé, à qui Ton a arraché peu à peu ses colonnes, ses modillons, sa frise, et jusqu'à son tabernacle : tout cela est pénétré des souvenirs des temps disparus, et c'est sur toutes ces choses et à travers toutes ces vieilles lignes à moitié effacées ou brisées que l'on peut lire encore l'histoire du vieux temple et de la vieille paroisse. L'histoire de Saint- Vallier est là, imprimée sur toutes ces ruines éloquentes, et c'est deux cents ans de vie commune que ces ruines rappellent à toutes les mémoires.
Et si elles pouvaient aujourd'hui parler, ces ruines, que de choses elles apprendraient aux jeunes qui ignorent les temps passés, et qui s'aventurent dans des habitudes et des mœurs nouvelles ! Comme elles diraient surtout la piété fidèle de nos gens de la campagne, la foi vaillante de nos anciens Canadiens !
A la campagne, plus encore que dans les villes, c'est l'église qui est le centre de la vie publique. C'est là que chaque jour les bonnes âmes du village vont, le matin, assister à la messe, et le soir, visiter le bon Dieu du tabernacle. C'est là que chaque dimanche se réunissent tous les fidèles. Ils sont bien rares encore, dans nos paroisses rurales, ceux qui refusent à Dieu le devoir dominical.
Dans nos bonnes familles canadiennes, comme
le sont toutes les familles de Saint-Vallier, on ne conçoit pas le dimanche sans messe, sans prières, sans vêpres, et sans un long sermon. On n*y conçoit donc pas le dimanche sans une visite reposante et pieuse à l'église du village.
On y accourt le maiin, quand les travaux urgents du ménage sont terminés. On y vient à pieds, souvent, de toutes les extrémités de la paroisse; et rien n'est beau, par nos matinées d'été pleines de soleil, comme de voir s'en aller sur la grande route, dans leur toilette de fête, avec des souliers neufs ou des chapeaux chargés de rubans, garçons et filles qu'attire à l'église une piété souvent distraite. Ils s'appellent et se rejoignent sur la grande route, le long des sentiers parfumés, pour causer du temps et de l'avenir ; et parfois, quand ils ont passé, il manque une fleur au rosier qui borde le chemin, une étoile d'or aux tiges de marguerite qui poussent près des clôtures.
Les plus fortunés, les fils et les filles des riches cultivateurs, se rendent en voiture au temple paroissial. On attèle alors la plus belle bête sur le « quatre-roues», on s'en va bon train et l'on repasse en chemin, avec quelle vanité satisfaite, les dévots ambulants. Quand on est arrivé au village, on fouette vivement la jeune ou vieille cavale, et l'on file dans une course élégante et rapide sous le regard curieux de tant de portes et de fenêtres ouvertes. A Saint-Vallier, c'est à grande allure que l'on descendait la petite route
qui, avant d'aboutir au fleuve, conduisait au cimetière et à l'église les pèlerins du dimanche.
Quelle joie pour nos braves Canadiens de se revoir, de se réunir et de causer un brin à la porte de l'église, en attendant que le dernier « tinton » ait fini de sonner, ou que le « connétable » avertisse que le curé va donner l'eau bénite! On y allume la pipe, et l'on parle du temps sec ou pluvieux, et l'on s'informe des foins drus ou clairots, du seigle qui épie, de l'avoine qui talle, ou des blés qui mûrissent ; à moins que l'on ne s'inquiète du dernier événement qui a troublé la vie publique ou mouvementé la vie paroissiale.
Pendant que les hommes bavardent, les femmes, celles que la dévotion n'a pas encore attirées au pied de l'autel, ne restent pas inactives. Elles causent aussi, avant et après la messe ; elles se groupent, elles se racontent les accidents de la semaine, elles se livrent leurs petits secrets, elles échangent leurs recettes, elles signalent à l'horizon, dans « le rocher » ou au « bord de l'eau », le prochain mariage qui va réjouir les commères.
Jadis, c'est-à-dire il y a vingt, ou trente ans, on prolongeait très longtemps après la messe, ces longs « parlements ». A une époque où Ion n'avait pas besoin de dîner quand on était à l'église, et où l'on renvoyait donc la soupe après les vêpres, on s'attardait sur le terrain de l'église en des conversations interminables. Puis, pendant que
(1) Noms des deux premiers rangs de la paroisse de Saint- Vallier.
les hommes se dispersaient dans les salles publiques, ou dans les magasins du village, les femmes, qui ne se souciaient pas de sortir de l'ombre du clocher, s'installaient à l'angle du perron, à l'inlérieur des tambours, dans les escaliers des jubés pour s'entretenir tout à leur aise, et pour assaisonner de commentaires intarrissables les galettes sucrées que l'on sortait de larges et propres mouchoirs rouges.
Quand on avait satisfait à tous les devoirs de l'amitié, et à toutes les obligations de la vie sociale, quand on avait enrichi et meublé sa mémoire de nouvelles qui suffiraient à défrayer les causeries de la semaine, on rentrait au temple pour y égréner son chapelet, faire le chemin de la croix, adorer et prier.
Telle était, il y a trente ans, l'assiduité religieuse de nos chrétiens : telle est encore, aujourd'hui, dans une très grande mesure, la fidélité que conservent pour le temple nos bonnes gens des campagnes. L'église est encore pour eux le foyer de celte vie meilleure qui est la vie surnaturelle des âmes. C'est là que s'assemble la grande famille paroissiale ; le troupeau béni s'y réfugie comme en un bercail que garde le pasteur vigilant.
A certaines époques de l'année surtout, l'église paraît se faire plus accueillante, plus ouverte, plus peuplée et plus familiale, rôles solennelles qui rappellent nos grands mystères ! Jours depuis si
longtemps rêvés des premières communions, alors que des essaims d'enfants et de voiles blancs sortent joyeux et légers des temples, et s'en vont partout répandre dans les sentiers et dans la vie le parfum des innocentes vertus ! Jours tristes des funérailles, où l'on apporte au pied de l'autel des dépouilles aimées, qui groupent autour des tombeaux les amis et les frères, et qui appellent sur les défunts la prière qui console et qui purifie I
Ces jours-là, les âmes se font plus dociles, plus souples et plus ferventes. Elles sentent se réveiller en elles toute la foi des ancêtres, et elles communient, par de mystérieux commerces, avec toutes celles qui les ont précédées au tabernacle, et qui remplissent encore de leurs souffles sacrés le sanctuaire des vieux temples.
Espérons que longtemps encore vivront en nos paroisses canadiennes ces fortes et pures traditions.
Et puisque c'est une page nouvelle du livre de la vie paroissiale que commencent aujourd'hui nos compatriotes de Saint-Vallier, puisse cette nouvelle page ressembler beaucoup à l'ancienne ! Etpuisse-t-elle n'enfermer jamais que des souvenirs qui les réjouissent et les honorent I
Ce sont d'autres voix, d'autres cloches, trois sœurs harmonieuses, qui vont tour à tour réciter et chanter l'histoire de demain. Mais la vieille cloche, celle qui l'autre semaine avait des accents si tristes, s'associera parfois,— dans le petit clocher où on l'invite à se poser encore, et où chaque jour elle annoncera au peuple le sacrifice matinal, —
elle s'associera à la vie commune que depuis si longtemps elle publie et elle célèbre. Et si cette vie est désormais tout entière faite de charité, de concorde, de piété et de paix bienfaisante ; si elle est vraiment l'image parfaite où se retracent les vertus anciennes, la vieille cloche retrouvera, c'est sûr, sa note joyeuse et légère.
Sa voix d'airain gardera sans doute le souvenir du vieux temple et des vieilles choses, mais elle dira aussi à tous ceux qui l'entendent la fidélité des âmes nouvelles, et le bienfait des traditions conservées.
Novembre 1905.