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L'ESPRIT PAROISSIAL

Il y a un esprit paroissial, comme il y a un esprit national, comme il y a un esprit de famille, comme il y a, un peu partout, un esprit de corps, ou si vous aimez mieux, un esprit de caste. De lui, comme de tous les autres, et avec plus de raisons sans doute, on peut dire qu'il est un esprit de clocher. L'esprit paroissial, c'est, dans une paroisse, et dans chaque paroisse, l'union des âmes et des volontés dans de communes aspirations, et de communs efforts. L'esprit paroissial est déterminé par un ensemble de goûts, d'habitudes, d'humeurs, d'aversions et de sjanpathies qui sont propres au groupe de personnes que, pour des fins municipales, civiles et religieuses, l'Eglise et l'Etat ont séparées du reste de leurs compatriotes.

Et parce que nous sommes tous, quelque part, les paroissiens de quelqu'un, l'esprit paroissial nous enveloppe et nous pénètre tous. Nous en vivons sans trop parfois y réfléchir, et donc sans trop nous en apercevoir. Au surplus, cet esprit s'affirme sous les formes les plus diverses ; car, s'il est partout répandu et partout vivace, il n'est pas en tous lieux le même. Ici, on le trouve généreux, plus cordial, plus sympathique et plus chrétien ;

là, il apparaît plus mesquin, plus froid, plus rude et moins religieux.

Il y a donc un idéal de Tesprit paroissial, et cet esprit est plus ou moins parfait selon qu'il se rapproche ou s'éloigne davantage de ce modèle et de ce type.

Or, dans notre province, et dans ce diocèse de Québec, il y a beaucoup de paroisses très bonnes où l'on pratique à merveille le meilleur esprit. Et nous en savons une qui, plus que toutes les autres peut-être, à vraiment réalisé cet ensemble de dispositions, de qualités et de vertus qui constituent l'idéal de la vie paroissiale.

Cette paroisse n'est pas, certes, la plus grande de ce diocèse, ni la plus riche, ni la plus orgueilleuse ; elle n'est pas la plus mondaine, la plus tapageuse, la plus extravagante, la plus immodérée dans ses ambitions ; car, si elle avait tous ces défauts, et à ce degré, elle ne serait pas ce que nous croyons qu'elle est en effet, la meilleure paroisse. C'est donc une excellente paroisse de campagne, peuplée de très braves cultivateurs qui vivent comme des bourgeois sur leurs domaines; et cette paroisse est prospère et laborieuse, quoiqu'il n'y ait pas là d'autres inihistries que celles que l'on exerce à la maison, et que l'on n'y entende pas d'autres coups de sifflet d'usine que celui de la fromagerie du village.

l'esprit paroissial

Cette bonne petite paroisse est située au bord du Saint-Laurent. C'est une de ces perles gracieuses dont la nature incruste le cadre large et varié des rives du fleuve. Mais les habitants de cette paroisse aiment mieux contempler la terre que les eaux. Ils tournent donc le dos au fleuve, et de leurs maisonnettes grises ou blanches qui sont assises sur un long coteau, ils regardent la plaine, la grande plaine qu'habitent leurs frères, qui se développe comme une nappe rigide entre les petites baies de Kamouraska et de Sainte- Anne, et déroule devant eux ses champs de blés, ses pâturages, et son inculte savane. Ils se plaisent à voir ce large et magnifique spectacle; ils le caressent de leurs doux regards pendant que là-bas, vers le sud, s'offrent, à l'horizon, les collines qui le limitent, et qui portent sur leurs flancs et sur leurs sommets les villages de Saint-Pascal, de Saint-Philippe, de Saint-Pacôme et du Mont-Carmel.

Ces gens-là sont, d'ailleurs, les plus heureux et les plus sages du monde. Et depuis que M. Quertier, un ancien curé, qui fut très éloquent, leur prêcha la tempérance, ils ne s'enivrent plus que de la poésie des choses merveilleuses que la Providence et la nature ont multipliées sous leurs yeux. Sobres, intelligents et instruits, ils ne voudraient pas, par des désordres qui sévissent ailleurs, souiller la gloire du beau ndm de paroissiens de Saint-Denis, dont ils s'appellent et qu'ils honorent.

Or, Sainl-Denis élait l'autre jour en liesse. Un extraordinaire mouvement d'hommes et de choses y bouleversait la vie de ses habitants. C'était une fête paroissiale que l'on y célébrait, et c'est l'esprit paroissial qui l'avait inspirée et organisée.

Saint-Denis fêtait son curé,^^^ qui est bien, d'ailleurs, l'un des plus modestes qui soient dans l'église de Dieu. De braves chrétiens lui faisaient violence à cause des vingt-cinq années de sa vie qu'il avait déjà dépensées à leur service. Dans cette excellente et petite paroisse, voilà en effet vingt-cinq ans que le même prêtre baptise, confesse, absout, visite les malades, et conduit au cimetière les morts que l'on pleure. Depuis vingt-cinq ans le même pasteur veille sur le même troupeau, le garde et l'aime d'une affection que ni le temps, ni la vieillesse n'ont pu entamer. Et c'est aujourd'hui un événement si rare que cet apostolat qui s'enferme et qui travaille pendant un quart de siècle dans le même et très humble champ d'activité! Les paroissiens de Saint-Denis, qui entourent leur curé d'une extrême et respectueuse dilection, ont donc trouvé admirable et digne de toute reconnaissance ce long dévouement, cet attachement persistant à leurs personnes, à leurs familles, à tous leurs intérêts, et ils ont voulu célébrer par

(1) Saint-Denis de Kamouraska.

(2) M. l'abbé Camille Brochu, décédé, quelques mois seulement après celt« fête, le 22 décembre 1905.

l'esprit paroissial

des noces joyeuses et solennelles une alliance aussi ancienne et toujours nouvelle.

Et c'est à l'occasion de ce jubilé curial, qu'ils ont fait le discret et suffisant, et sincère étalage de ce bon esprit dont ils sont animés, et qui est leur esprit paroissial. Rien n'est plus beau, en effet, ni plus touchant que l'union étroite et presque intime qui attache ces paroissiens à leur curé ; et rien n'est plus instructif, ni plus admirable que cette communauté de sentiments et de sympathies qui fait de cette paroisse de sept ou huit cents âmes une véritable famille. Ils le savent bien, d'ailleurs, ces braves gens de Saint-Denis ; ils le constatent et ils s'en réjouissent. Et ils le proclamaient aussi dans l'adresse simplement éloquente qu'ils lisaient à leur pasteur. Nulle part l'esprit paroissial ne ressemble autant à l'esprit familial. Ces excellents Canadiens se connaissent, et ils s'estiment, et ils s'entr'aident comme des frères : et le curé est au milieu d'eux comme un père avec ses enfants. Et les enfants ont pour ce père toutes les attentions pieuses et aimables qui sont le charme et l'attrait des meilleurs foyers.

Ce fut évidemment une même pensée qui les fit se grouper, au matin du 18 juillet 1905, autour de leur prêtre, et rendre grâces à Dieu pour cette vie commune et si douce qu'il leur avait accordée ; et l'on pouvait voir s'épanouir sur tous les visages la même joie cordiale et sympathique. Chants pieux et si artistement exprimés, drapeaux qui flottaient gaiement sur la colline et enguirlandaient

l'église, banquet délicatement préparé et servi dans un admirable décor à la fois rustique et gracieux, paroles et discours sincères, et jusqu'à cette fête de nuit qui illumina de radieuses clartés la fin d'un jour si beau : tout rappelait aux esprits la solidarité étroite et la charité divine qui unissent dans une familiale affection le prêtre et les fidèles, le pasteur et le troupeau.

N'est-ce pas là, d'ailleurs, le spectacle que nous devraient toujours donner nos paroisses canadiennes? La paroisse canadienne n'est-e!le pas, ne doit-elle pas être une famille? Et le chef naturel et respecté n'en est-il pas le prêtre?

Ceux-là appartiennent à une famille et la constituent, qui puisent leur vie et l'alimentent à la même source. Ce sont ces relations essentielles, et cette communauté de vie qui forment, en réalité, le lien solide de la fraternité. Or, n'est-ce pas surtout pour que des fidèles puissent recevoir d'une même source la vie chrétienne, et l'entretenir d'un même esprit, qu'ils se réunissent en paroisse, et se groupent autour d'un même clocher? Et celui qui donne la vie surnaturelle à ces âmes et la renouvelle chaque jour, n'est-ce pas le prêtre, le curé, que tout naturellement et avec grandes raisons ces âmes appellent leur père? C'est lui, le prêtre, qui, à mesure que les âmes naissent à la vie humaine, les transforme et les engendre à la vie chrétienne ; et c'est lui encore qui développe

l'esprit paroissial

en ces âmes la vie qu'il leur a donnée, qui la fortifie, et qui la répare aussi souvent qu'elle se peut affaiblir et briser.

Et parce qu'à toute famille il faut une maison commune où tous puissent se rencontrer, se connaître et s'aimer, c'est le temple, c'est l'église qui est le naturel foyer de la grande famille paroissiale. C'est à ce foyer que jaillit la vie, et c'est de là qu'elle déborde et qu'elle se répand. Là, le père réunit ses enfants; et là il les instruit, et il les conseille, et il les prépare aux luttes inévitables de l'existence.

A ce foyer chacun apporte sa joie et ses tristesses; et l'on met en commun les souvenirs, les larmes et les espérances. Au pied du même autel les âmes mêlent leurs pensées et leurs affections; elles font à Dieu les mêmes prières, et elles appellent sur elles-mêmes et sur leurs sœurs les mêmes bénédictions. Et le prêtre préside ces réunions du foyer ; il console les douleurs, il relève les courages, il guérit les blessures, il bénit toutes les bonnes inspirations. Il ouvre à tous son affection paternelle, et il se réjouit, et il est triste selon que ses enfants sont heureux, ou que le malheur les a frappés. Une égale et très vive sollicitude l'attache étroitement à tous ceux que la Providence lui a confiés et qu'il appelle ses^ enfants.

La famille paroissiale existe donc vraiment, et sa vie est bonne, agréable et pleine de douces émotions selon que la veulent bien faire ceux qui la vivent.

Dans noire province de Québec, s'il arrive parfois que des paroisses ne sont pas assez pénétrées de la charité qui rapproche et confond tous les ntérêts, et s'il arrive que l'esprit normand y combat très activement l'esprit familial, il faut bien reconnaître pourtant que l'esprit paroissial a presque toujours conservé beaucoup des vertus de la vie de famille. Ils étaient si unis dans la foi, et dans l'espérance, et dans la lutte, nos braves aïeux ! Et la paroisse ressemblait tant à une famille quand, après 1760, les Canadiens firent cercle autour du curé et lui confièrent le dépôt sacré de leurs droits et de leurs traditions ! Le prêtre fut alors vraiment le chef et le père de ce peuple à qui on avait arraché son drapeau, et dont la vie nationale était en péril. C'est dans les pieux commerces de la vie paroissiale que l'on trouva les forces de résistance, et toute la sécurité qui assuraient à nos infortunes des lendemains glorieux. El c'est pourquoi il faudrait bien que nous eussions encore la volonté de faire cette vie paroissiale bonne, chrétienne, et jalouse de nos vieilles et saintes traditions.

Sans doute, nos paroisses canadiennes ne peuvent partout offrir les mêmes habitudes et les mêmes spectacles. Tous les foyers ne peuvent être tout à lait semblables. Souhaitons au moins que toutes nos paroisses réalisent quelques-unes

l'esprit paroissial

des vertus sociales et chrétiennes qui font si gentille et si attachante la petite paroisse de Saint- Denis. Qu'elles soient comme elle laborieuses et sobres, pieuses et prospères; qu'elles soient aussi, et surtout, comme elle, respectueusement attachées aux prêtres que Dieu leur envoie.

Juillet 1905.

DANS LES BOIS-FRANCS

Il existe dans le comté de Mégantic un centre de vie sociale et industrielle qui est le plus agréable du monde. On l'appelait autrefois Somerset, on le nomme souvent aujourd'hui Saint-Calixte, et ceux qui ont l'âme urbaine disent avec orgueil Plessisville. Monseigneur Signai, qui avait sans doute lu Pascal, et qui savait donc que parfois il laut appeler Paris la capitale du royaume, se plaisait à qualifier le florissant village, et le nommait pompeusement la métropole des Bois-Francs.

C'est là, dans cette région très prospère, dans ce milieu très actif, et vers cette population laborieuse que nous fûmes l'autre jour attiré. Or, ce jour-là, c'était grande fête à Somerset, disons à Plessisville ; et le vingt-sept juin y ressemblait étrangement au vingt-quatre. La Saint-Jean-Baptiste y était célébrée avec une ferveur peu commune, et avec un zèle extraordinaire. Depuis le vingt-quatre juin on avait accumulé dans les âmes une somme prodigieuse de patriotisme, et maintenant ce louable sentiment s'épanchait par toutes les lèvres et se traduisait sous toutes les formes.

(1) Ne pas prononcer Plessisseville comme font les conducteurs du Grand Tronc, et même des gens de Plessiville.

DANS LES BOIS-FRANCS

he^ drapeaux aux vives couleurs, le tricolore, langlai<^ le canadien, celui du Sacré-Cœur, flottaient sur tWs les toils, s'accrochaient à toutes les galeries, ^ mêlaient avec grâce aux grands érables qui par\out bordent et ombragent les rues. Dès neuf heures du matin, la foule immense des Plessisvilliens\ auxquels s'étaient joints des milliers d'étrangers, se portait au temple paroissial pour y accomplir l'acte indispensable de foi patriotique : on commençait au pied de l'autel une série de démonstrations qui ne devaient finir qu'avec la dernière fusée que l'on lancerait le soir vers les étoiles.

Les anciens qui furent témoins de ces fêtes très brillantes, et qui virent leur petite patrie si coquette, si animée, et inondée par tous ces visiteurs qui lui venaient des paroisses voisines, durent songer en leur mémoire à ces temps héroïques, qui ne sont pas très éloignés, où l'on ouvrait à la colonisation les pays neufs de Somerset et de Stanfold. Quelle transformation s'est opérée depuis soixante ansl Quelle fée a donc passé par ces forêts de bois francs, et y a touché toutes choses de sa magique baguette? Là où autrefois un parc immense et vierge étendait sans limiles sa haute futaie de noyers, d'ormes et d'érables ; là où jadis quelques colons isolés et pour cela très hardis, osaient construire leur hutte et fixer leur vie, l'on voit maintenant des paroisses nombreuses, très riches, très peuplées, ouvertes à tous les progrès.

et se développant toujours avec une merveilleuse rapidité. Ce n'est plus seulement Somerset avec Jean-Baptiste Lafond et Joseph Grondin qui vinrent les premiers s'y établir en 1835 et en 1836 ; et ce n'est plus Stanlbld avec son premier* et unique habitant, Edouard Leclerc, qui vers 1S32 entreprit d'ouvrir à la colonisation cette partie des Cantons de l'Est que les chasseurs seuls avaient jusque-là explorée : ce sont partout, autour de Somerset et de Stanfold, sur tout le territoire de Mégantic et d'Arlhabaska, des campagnes bien cultivées, et partout, le long des routes et des voies publiques, de proprettes maisons où le cultivateur et l'ouvrier vivent en paix leur heureuse existence. Plessisville compte aujourd'hui, avec une population de plus de deux mille âmes, un très grand nombre d'établissements où l'on travaille le fer et le bois. Chacune de ces industries était représentée l'autre jour dans une série de chars allégoriques qui témoignaient tout ensemble de l'initiative et de l'esprit joj^eux des gens du pays.

Les vieux qui regardaient passer, défilant tour à tour sous le soleil et l'orage, ces grandes constructions roulantes qui symbolisaient la prospérité si rapide de leur village, évoquaient instinctivement le passé, et nous parlaient avec émotion des commencements de la paroisse. Pour préciser ces renseignements, un excellent ami a bien voulu replacer sous nos yeux ce petit livre qui lut très populaire, à son heure, et que labbé Charles Trudelle écrivit un jour pour faire connaître à ses

DANS LES BOIS-FRANCS

coriipatriotes Tœuvre du défrichement des Bois- Francs. C'est intituté : Trois Souvenirs, et le souveair des Bois-Francs y occupe la première place. \^

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