‹ Propos d'âmes simplesChapitre 1 sur 20 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES Librairie Paul OUendorff

3o, chaussée d'antin, 5o

Tous droits rdservés.

jniversit»»

HBLIOTHECA

// a été tiré à part dix exemplaires sur papier de Hollande numérotés.

Ah! tu ne t'imagines pas toutes ces grandes villes méditerranéennes ! De vraies, de véritables alcôves préparées pour l'amour ; Marseille, Naples, Barcelone, Valence, A Iger Séville ! Et chacune a sa volupté ! Marseille, c'est l'amour à la française, au milieu du mouvement, de bruits du port, quelque chose de brillant, de superficiel et d'wi peu vulgaire ! Naples et Valence, c'est le plaisir à la fois sentimental et sensuel parmi les jardins, les fleurs, la musique; Alger, c'est la luxure brutale, toute la fureur du sang africain! Mais Séville!... Séville est divine! Une langueur passionnée, je ne sais quoi de tendre et de tragique, de suave et de sauvage, dans un air de fête perpétuelle.

Louis Bertrand.

(Le Rival de Don Juan.)

.Mon cher Louis Bertrand,

A vous l'écrivain sensitif et sensuel du Sang des Races, à vous le Latin par excellence et le hardi briseur d'idoles, qui avez si cruellement fait justice du factice et du mensonge littéraire, dans un livre admirable, le Rival de Don Juan, en haine de tout ce que vous détestez et méprisez comme je le hais et le méprise, en horreur du faux, du prétentieux, du convenu et des écoles et des coteries et des cénacles et des chapelles, et en toute sympathie aussi, je suis heureux de vous dédier ces Propos d'âmes simples, qui sont dans leur inconscient cynisme des propos de nature et de soleil.

Jean Lorrain.

MAH1NETTE

Marinette Guillan était une fille comme bien d'autres, ni pire ni meilleure, meilleure peutêtre, car elle faisait le métier sans vocation, et, demeurée peuple, ne mettait pas trop d'àpreté à dépouiller les gens de mer que les hasards du transit amenaient dans la rue chaude, où s'ouvrait son échoppe.

Marie Guillan faisait le métier dans le Quartier, le fameux Coin de Reboul de la bonne ville de Marseille. Sa petite chambre au rez-dechaussée, dont l'unique fenêtre s'allumait à la tombée de la nuit, sous un rideau de percale rose à fleurs, et flamboyait, tel un phare de la ente, aux yeux des mathurins, était située dans une de ces rues étroites, puantes et sordides,

qui dévalent en pentes raides de Ja place des Accoules vers les mâtures du port ; rues prostituées aux noms bizarres et pittoresques, qui, sous le martellement des syllabes de la prononciation provençale, chantent et rutilent comme des symboles : rue de la Rose, rue Triperie, rue Lanternerie, rue de la Reynarde... Marie Guillan habitait rue de l'Araignée, pauvre araignée humaine elle-même embusquée à l'affût de la santé et de l'argent des mâles.

Marie Guillan n'avait pas toujours fait la vie. De quinze à dix-huit ans, elle avait, comme les Génoises rencontrées à l'angle des marchés, porté la corbeille où les acheteurs entassent jusqu'à des quarante kilos de victuailles; comme les robustes porteris dont Pierre Puget semble s'être souvenu dans ses Cariatides, longtemps elle avait stationné, la gorge libre sous la camisole, au milieu des foules grouillantes des carrefours, et plus d'une fois des yeux d'artiste l'avaient complaisamment suivie de loin, tandis que, la tête droite et les yeux plus brillants sous l'ombre portée de la corbeille, elle s'éloignait au rythme balancé de ses hanches, dominant encore de toute sa taille le flux et le reflux des passants museurs, vivante canéphore au front enccrbeillé de courges et de tomates, Gyptis

plébéienne sculptée par la lumière sur le bleu du ciel provençal.

Depuis, elle avait vendu des bonbons et des chichis J'réyis, installée en plein air devant une petite table, aux ouvriers du Vieux-Port... Le premier amant et la première grossesse lui avaient fait lâcher la corbeille.

Maintenant, les seins mûrs, le ventre lourd et les joues blettes, l'œil encore jeune sous l'entablement du front bas, et belle de cette beauté particulière que donne aux races du Midi la merveilleuse construction de la tète, Marie Guillan, devenue la Marinette, racolait dans la rue de l'Araignée, complaisante aux amies, avenante aux clients et brave à tout le monde.

Comme les autres filles, la Marinette s'éveillait tard, les yeux pesants et le cœur fade des besognes de la nuit. Jusqu'à midi, elle s'attardait en peignoir sale chez l'épicier et la fruitière et voisinait chez des amies. C'était' l'heure des interminables flâneries autour du petit noir des débits, ces dames, les pieds nus dans les savates, sans corset, dépeignées, la chemise fripée dépassant l'ourlet de robes lâches, toutes affalées, les coudes au zinc des comptoirs, l'air aveuli d'un bétail... On se contait, la langue épaisse, les déboires et les recettes de la nuit : la

Jeanne avait fait un client d'un louis; la police avait dû intervenir chez l'Espagnole, rapport à un Américain qui voulait lui faire une mauvaise manière. Un filet battait aux hanches de la plupart, un filet aux proyisions dont les mailles laissaient passer un pied de céleri, une pointe rouge de betterave, une tête dorée de hareng saur ; et c'était leur déjeuner qui s'attardait avec elles autour des consommations jouées au tourniquet des bistros. Parfois, un ami traversait la rue, Baptistin ou Marius, ex-portefaix, navigateur débarqué ou pisteur, et ces dames le hélaient pour sa bonne mine ou ses belles façons : « Té, il est si aimable ! » Et Marius et Baptistin se laissaient régaler par ces dames. Et puis, chacune rentrait chez elle. . . Il fallait bien dîner ! . . . Té! Et puis c'était la sieste.

Gela menait la fille jusqu'à trois heures. C'était alors la séance chez le coiffeur... Et lavée, rincée, bichonnée, les paupières noircies et les joues frottées de fard, parfumée à la rose, du clinquant et des fleurs en papier piqués dans les coques bouffantes de ses cheveux luisants et noirs, Marinette s'installait sur le pas de sa porte, et bien propre, un châle de tricot croisé sur son peignoir clair, jouissait de la vie de la rue populeuse et remuante. Elle dévalait obs-

cure, mal odorante et fraîche, vers une trouée de soleil : des vergues, des carènes et des mâtures s'enlevaient, éclaboussées de bleu, sur un fond d'eau moirée, frissonnante et plissée de tout le mouvement du port. Des camions, des tramways et des équipes d'hommes s'y encadraient en décor... Et la rue bourdonnait de cris d'enfants joueurs et de propos de commères assises, oisives et repues, sur leur seuil, et la fille causait gravement aux commères et gravement embrassait sur les joues la marmaille échouée en jouant dans ses jupes, et les commères répondaient poliment à madame Marinette, et, sans songer à mal, les mères poussaient leurs petits dans les bras caressants de la fille. Et c'est ainsi dans tout le Quartier de Marseille : la vie de famille et la prostitution y vivent porte à porte et même y fraternisent sans dégoût et sans haine, familiarisées et fondues dans cette instinctive et touchante philosophie des humbles, que tous les métiers sont bons et qu'il faut bien vivre.

Les jours de pluie, des lectures à haute voix des anciens feuilletons du Petit Marseillais rassemblaient les filles en groupe chez l'une d'entre elles et les retenaient, charmées et attentives au récit dramatisé du crime de la Blancarde ou des aventures épiques de Gaspard de Besse,

le brigand d'Ollioules. Et puis, en toute saison, le soir venait; la sortie des ateliers emplissait la rue d'une lente montée d'hommes ; le gaz s'allumait dans les bars, et des bâtiments à quai s'organisaient des processionnants exodes de mathurins et de portefaix en quête de ripailles et de chair : tout le rut de la ville montait vers les filles ; c'était l'heure du travail.

Toutes les turnes béantes dans la nuit rougeoyaient comme des forges: la lampe à abatjour rose,, posée sur la table, éclairait violemment la toilette et le lit, et, debout comme ses pareilles dans l'embrasure de sa porte, l'air d'une poupée sous le crépi du maquillage, Marinette d'une voix zézayante hélait la flânerie des passants, aguichant les convoitises et forçant les hésitations par des : « Entre donc, mon petit !» ou : « Viens donc, belle face d'homme » I Et, de porte en porte, le même appel riait, mâché, on aurait dit, par un immuable écho ; et, toute la nuit, la Marinette raccrochait et s'acharnait, active à l'ouvrage et dévouée à son homme — car Marinette avait un amant — Véran Gallinari,un demi-Italien, autrefois portefaix et qui maintenant roulait par les bars sa taille souple et ses grands yeux languides et ne la battait pas trop, brutal seulement quand ses amis

l'excitaient, pas mauvais diable au fond, mais indolent et paresseux avec ivresse, et dont les flânes entretenues traînaient, le jour, des matinées de l'Alcazar aux parties de boules de Castellane pour s'attarder, la nuit, aux parties de baraque où s'exténue tout le Marseille des joueur^.

C'est sur ce Véran, dont elle aimait la force enveloppante et la savante insistance des caresses, que la Marinette avait échafaudé toute la joie de son soir de Noël.

Pour lui offrir chez Brégaillon ou Mistral le gros diner traditionnel en Provence : la brandade de morue, la soupe aux coquillages, la cuisse de dinde aux marrons et le fameux gâteau surnommé «la Pompe», qu'on arrose de vin cuit, la veille, pendant que les cloches en branle sonnent à toute volée et semblent d'église en église mener des processions d'anges dans le bleu nocturne du ciel, elle avait trimé comme un cheval de trait, attelée aux plus répugnantes besognes. Toute la nuit, elle avait accepté les plus vilaines trognes de brutes ; Anglo-Saxons congestionnés et matelots grecs à peaux huileuses. Elle avait satisfait toutes les exigences, essuyé toutes les rebuffades, pauvre crucifiée d'amour dont, au cours des plus tristes corvées, les yeux

hallucinés ne voyaient que le sourire à dents . blanches et les claires prunelles amoureuses de Véran, Véran attablé devant sa dinde et bâfrant goulûment olives et marrons,, tout le soleil de Gaëte, son pays, dans l'or roux de sa moustache.

La veille, elle lui avait donné la montre et la chaîne en or, et aujourd'hui elle fermait boutique. Véran devait venir la prendre à quatre heures pour la conduire sur les Allées voir la Foire aux santons. De là, on devait dîner au restaurant et finir la soirée à la Pastorale du boulevard Ghave; car Marinette, dans sa simplicité d'âme peuple, avait gardé une grande tendresse pour les personnages de la crèche : le bouffi, le chasseur, le fermier, le bohémien, Margarido, Grasset et Grassetto lui ravissaient l'âme.

Et Véran n'était pas venu... Toute la soirée et toute la nuit, elle s'était mangé le sang à l'attendre. Dévorée d'angoisse, craignant un malheur, une rixe, un coup de couteau, une arrestation peut-être — sait-on jamais avec ces hommes? — elle avait grelotté sur sa chaise jusqu'à l'heure grise du petit jour et, dans le brouhaha du Quartier en liesse, sourde aux coups de poing ébranlant sa porte et aux appels des clients, toute la nuit, elle avait agonisé sa dé-

tresse, les mains croisées sur ses genoux et les yeux vides... Et, vers les dix heures, quand le Quartier engourdi se ranime, elle avait appris qu'on avait vu Véran, la veille, avec une autre femme. On les avait rencontrés dans la soirée au théâtre, à l'Affaire Mathieu, et on les avait revus à minuit, à la Maison Dorée, soupant ensemble, et avec quelle femme ? Une fille du Quartier comme elle, et laide! une masque qui ne faisait pas un sou avec les hommes et serait morte de faim sans un gros monsieur delà ville, un négociant à la Bourse qu'elle tenait par on ne sait quelles pratiques ; car la Fernande venait de Bône en Alger, cette rate-pennate — ratepennate, en provençal, chauve-souris — car on l'appelait ainsi, tant elle était affreuse, noire et velue comme une vraie chauve-souris.

Et c'est cette rate-pennate qui lui avait volé son homme I

Aussi la Marinette n'avait fait ni une ni deux. Elle savait que c'était l'heure où sa rivale, comme toutes les filles, faisait son marché; elle prenait son filet, allait aux verdurières, l'emplissait de tomates, et, d'un œil d'oiseau de proie fouillant tous les coins de la place, découvrait la Rate en train de marchander des poireaux à l'autre extrémité du marché.

Elle fendait la foule et, se campant droite devant l'acheteuse:

— Tu n'en as donc pas eu assez 1 lui faisaitelle en lui arrachant des mains les tiges vertes. Tiens, tu lui feras la soupe! Tu diras à Véran que c'est son ancienne femme qui a fourni le poivre !

Et, faisant tournoyer son filet comme une fronde, elle écrasait son stock de tomates sur la face de sa rivale.

Les légumes en bouillie dégoulinaient le long des joues de la Fernande; maintenant, les coups de poing pleuvaient dru sur ses yeux.

On emmenait au poste les deux femmeshurlantes. Et là, devant le commissaire, comme la rate-pennate, l'air d'une assassinée sous le jus des tomates sanglantes, épongeait en geignant ses paupières tuméfiées et gluantes : « Ce qu'elle m'a fait ? rugissait la Marinette ; elle m'a volé mon homme ! Si elle pouvait le nourrir, je ne dirais rien ; mais regardez-la, monsieur le commissaire ! Est-ce qu'on nourrit un homme avec une figure comme ça I Elle n'en fait pas pour elle-même, et je connais Véran I Y souffrira, et, cet homme, il faudra qu'y vole ; et je ne veux pas que mon amant devienne un voleur. » Et comme le commissaire impatienté lui disait : « Mais

qui êtes- vous donc, vous qui insultez madame ? — Moi, se récriait fièrement la belle fille,, je suis une honnête femme. Si je fais la putain (et elle dit le mot tout à trac), c'est pour vivre. »

Page 1