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L'OPERA DES MICHU

La baronne de Romancey, qui, jusqu'alors, s'était contentée de sourire, et, de toute la soirée n'avait encore rien dit, relevait d'un revers de main une ondulation de ses cheveux d'un blond chaud presque marron, d'une nuance indéfinissable et, ayant du même geste assuré l'équilibre de son énorme gainsborough :

— La Normandie et ses clos de pommiers et ses collines trop rondes et la monotonie de ses gras pâturages, la Normandie verdoyante et riante, le pays des poncifs, a écrit quelque part l'un des frères de Goncourt... Je ne suis pas Normande, Dieu merci I je suis trop fière de la goutte de sang provençal qui m'a mis dans les

yeux un peu du bleu de la Méditerranée et dans les hanches un peu du roulis de ses vagues.

— Continuez donc, ma chère, interrompait la marquise de Cadignan-Vimeuse, quand onprei.d du galon, on n'eu saurait trop prendre.

Mais la baronne, sans se démonter;

— Toute Méridionale que je suis, je n'en passais pas moins mes vacances de jeune fille en Normandie. Ma grand'mère y avait un château, et, tous les ans, nous devions, mes sœurs et moi, deux mois de notre été à madame de Boutterville. Gela ne nous amusait guère, car ma grand'mère, atrocement trompée par deux maris successifs, en avait gardé dans toutes ses manières une irritation de femme frustrée, elle avait^reçu de la nature un tempérament d'inquisiteur. Jalouse comme une Espagnole, elle en avait le physique, le teint de citron vert, les yeux d'un émail bleuâtre aux larges prunelles noires, et, sur les tempes et le front, des cheveux en casque d'ébène, que l'âge môme n'altérait pas.

Notre grand'mère était Flamande, mais une de ses aïeules avait, à coup sur, subi la domination du duc d'x-Ube: d'où ces regards de braise et cette carnation assombrie de sang maure. Mes sœurs et moi la trouvions laide. Petite et menue avec des gestes vifs et inquiétants de

guenon, ratatinée et recuite à toutes les flammes de la jalousie et de la dévotion, cette laideur de vieux tison mal éteint avait été, parait-il, autrefois de la joliesse. Mademoiselle Anforti avait été charmante, mais cette joliesse n'avait pas su retenir ses deux maris : Gudule Anforti avait pasionnément aimé le premier et le second, si passionnément que le colonel Villers, comme M. de Boutterville, étaient morts à la peine. C'étaient deux blonds superbes, de carnation rose, grands chasseurs et grands trousseurs de cottes, vigoureux et membrus, car notre grand'mère de Boutterville aimait les géants.

Tout solides qu'ils fussent, le colonel et le gentilhomme n'en avaient pas moins fondu comme cire au brasier de ses ardeurs. 11 est vrai que ces deux époux adorés ne se brûlaient pas qu'aux flammes du foyer conjugal. Villers et Boutterville avaient abominablement trompé ma grand'mère; Boutterville surtout, et ce bon châtelain ne prenait pas le train de Paris pour lacérer son contrat, il n'allait même pas à la ville voisine, et la commune, à entendre les domestiques, était peuplée de nos petits cousins.

Il y avait, à dix lieues à la ronde, des petits Boutterville dans tous les villages et dans toutes

les fermes ; mon grand-père de Boulterville était de la race des coucous, qui aiment à pondre dans le nid des autres oiseaux. Le colonel de Villers, lui, préférait les filles et n'avait laissé que des dettes, comme un brave militaire épris de poupées de luxe.

Madame de Boutterville n'en avait pas moins abondamment pleures es deux maris ; ses larmes n'avaient pas éteint son ardeur, puisqu'elle avait remplacé le colonel par le châtelain, et, si mon grand-père de Boutterville n'avait pas eu de successeur, c'est qu'il était mort un peu plus tard et sa veuve avait craint, en cas de remariage, des complications avec ses gendres.

Elle s'était donc résignée à se confiner dans ses regrets, et, pour mieux pleurer le mort, s'était fixée à Boutterville. Elle y demeurait toute l'année, plus près, alléguait-elle, du cimetière où reposait son cher défunt, mais l'opinion de la famille est qu'elle se plaisait dans cette atmosphère de village toute vibrante encore des frasques de son mari et qu'elle y trouvait peutêtre, au hasard des rencontres, des ressemblances impressionnantes.

Le sang est très beau dans cette région de la Manche, et, si les dentitions y sont défectueuses, comme dans toute la Normandie où l'abus

du cidre et l'humidité des [habitacles en attaquent l'émail, la race y est robuste, hardiment plantée avec des faces claires, colorées et même uupeu luisantes : cet éclat de carnation trop fraîche qui, sous les pluies continuelles chassées par les vents d'ouest, a fait comparer la Normandie à une belle fille aux joues mouillées de larmes, par M. Jules Barbey d'Aurevilly... et, quand dans nos monotones promenades par les vallons trop verts, ou dans nos haltes sous les pommiers délleuris des vergers, nous avisions, mes sœurs et moi, quelque belle fille de ferme aux pommettes éclatantes ou quelque vigoureux bouvier, nous ne pouvions nous empêcher de sourire en échangeant un clignement d'yeux complices. « C'en est peutêtre encore un de la famille, » pouffait invariablement ma plus jeune sœur Suzanne, car nous n'ignorions rien du passé du grand-père de Boutterville.

Ah ! nous n'étions guère innocentes, mais le moyen aussi de ne pas savoir le train des choses dans cette Normandie rustique et animale où le paysan, préoccupé avant tout des gains de la terre, ne songe qu'à faire reproduire le bétail. Le mystère amoureux de l'étable ou de l'écurie s'y accomplit quotidiennement, en plein jour,

dans le préau des fermes, en présence de toute la marmaille accourue. Combien de fois notre bonne éperdue ne nous avait-elle pas entraînées précipitamment, mais trop tard, devant la frénésie d'un étalon ou d'un taureau mené en justes noces par le fermier ou la fermière.

Ce coin de Boutterville ! On y entendait et on y voyait même à l'église des choses surprenantes et le dimanche, à la grand'messe, une vieille coutume locale s'y aggravait de détails vraiment déconcertants, étant donné le caractère du lieu.

Le dimanche, à la grand'messe, comme dans tous les pays du monde, après le sermon, le curé lisait en chaire les promesses de mariage : ce que l'on appelle partout la publication des bans et presque immédiatement, après le prêtre à peine redescendu à l'autel, le bedeau se frayait un chemin à travers les chaises, précédant la quêteuse du jour ; mais après la quêteuse pour les pauvres, les dimanches de publication de mariage, c'était le défilé de grosses filles endimanchées, qui, rougissant sous leurs atours, vous tendaient successivement le plat en balbutiant d'un air sournois : « Pour mon dégourdissement, s'il vous plaît. »

Pour mon dégourdissement ! A Boutterville

les filles pauvres ont le droit de quêter pour leur messe de mariage.

Pour mon dégourdissenient est déjà assez joli, mais derrière chaque quêteuse s'avançait, en se dandinant, un gros pataud de village, bien pommadé, rasé de frais, qui, se redressant dans sa blouse neuve, souriait tout faraud : C'est mé le dégourdissoul » Et toute l'église jouissait aiusi de la vue des promis.

Dégourdissementetdégourdissou nous avaient, mes sœurs et moi, un peu dégourdies à la longue.

Quelques visites dans les chaumières en compagnie de notre grand'mère avaient achevé notre instruction. Madame de Boutterville aimait assez à se tenir au courant des faits et gestes du village. Sous prétexte de charité, d'aumônes et même de simple intérêt porté aux gens, elle envahissait assez volontiers les fermes et les masures. Si elle n'y exerçait pas le droit de jambage, comme feu son époux, elle s'y livrait à de véritables enquêtes.

Tracassière et tatillonne, dévorée du besoin de tout savoir, c'était une âme de l'Inquisition. « Hé ! mère Une Telle par ci. Hé 1 mère Une Telle par là, comment ça va-t-il ? Comment va le père? et la récolte? et vos rentrées ? et votre

blé ? et votre betterave ? et votre vache ? et votre cochon '? » Toute une fausse sollicitude attendrie, dont s'effaraient les paysans.

Madame de Boutterville nous associait à ses enquêtes. 11 fallait voir les humbles chez eux, cela nous apprendrait la vie.

Ce genre de visites nous réservait quelques surprises et un réel enseignement.

C'était d'abord, un jour que nous nous étions aventurées sous les pommiers d'un enclos, la rencontre d'une paysanne déformée par une finissante grossesse, ventre familial ceint d'un tablier auquel se pendait déjà une trôiée d'enfants. Ce ventre offusquait ma grand'mère. Venue pour plaindre et s'apitoyer, elle s'érupail, se cabrait dans une reculade, et d'un ton bref :

« — Comment! mère Michu, encore enceinte! mais combien ça va-t-il vous en faire ? Dix au moins ?

» — Pardon, excuse, notre brave dame, c'est le treizième, si vous le vùlez bien.

» — Treize! Mais c'est indécent! Treize, vous avez treize enfants !

» — N'en a que huit de vivants ; j'en avons perdu quatre. Y en a deux qui vont à l'école, un qui travaille avec le pé> avec les cinq autres après mes jupes, n'en reste huit.

» — Et vous allez encore en avoir un ! mais ça n'a pas de bon sens, votre mari est un misérable.

» — C'est vrai qu'sommes pas riches, mais ça l'amuse, c't'homme. »

Madame de Boutterville suffoquait.

« — Et vous, ça vous amuse de crever de misère? ça vous amuse d'accoucher et de traîner toute cette marmaille affamée après vous? Comment le nourrirez-vous, ce treizième enfant? Vous n'en pouvez déjà plus. »

Madame de Boutterville était emballée, nous ne la reconnaissions plus.

« — Alors, tous les ans, jusqu'à la fin de votre vie, vous aurez un enfant! Votre mari est pire qu'un animal ; comment les élèverez-vous, ces enfants-là ? Ils mourront de faim ; on ne peut pas s'intéresser à vous, vous découragez la pitié. Voyons, mère Michu, promettez-moi de ne plus en avoir. Ça sera le dernier, n'est-ce pas ? »

La paysanne ne soufflait mot. Elle tortillait du doigt le coin de son tablier ; les marmots, effarouchés du ton de la châtelaine, s'étaient réfugiés derrière leur mère.

« — Eh bien! quoi, vous ne répondez pas? » s'impatientait madame de Boutterville.

Alors la mère Michu :

« — C'est q'vraiment, notre bonne dame, j'pouvions pas vous l'promettre, not' homme n'y consentira point. Nous autres, pauvr' gens, nous n'avons pas grand agrément dans nos campagnes. Les soirées sont bon longues à passer en hiver, faut bien s'occuper à quéq'chose, et pour nous autres gens du village faire des éfants, c'est comme qui dirait notre grand Opéra. »

Leur grand Opéra! l'Opéra des Michu !

Madame de Boutterville recevait la riposte en plein visage, tournait brusquement les talons et ne revit plus jamais la paysanne.

Cette maternité infatigable indignait, exaspérait peut-être les regrets solitaires de madame de Boutterville.

LE DIVERTISSOIRE

Toute la table éclatait de rire. On faisait fête au récit de madame de Romancey. L'histoire des Michu, faisant des enfants comme on va à l'Opéra, pour occuper les longues soirées d'hiver au village, dilatait d'aise toute cette compagnie de viveurs, allumée par la bonne chère et les grands crus.

Encouragée par son succès, la petite baronne reprenait :

— Ma grand'mèrede Bouterville, dans sa manie de visites et de questions aux paysans, s'en attira bien d'autres. Ce besoin de tout savoir, de tout contrôler, et sa plus déplorable habitude de conseiller et de morigéner les gens, la mirent dans quelques mauvais cas. L'innocente repli-

que de la femme Michu, défendant mordicus le droit de son homme au plaisir conjugal, ne fut pas la seule riposte dont eut à s'alarmer sa pudeur; nous en riions sous cape, car, toute dévouée qu'elle nous fût, madame de Bouterville était bien la plus insupportable grand'mère dont ait jamais pàti famille de province.

Son obstination à nous emmener dans les taudis, qu'elle révolutionnait de sa présence, avait fini par nous faire prendre le pays en horreur.

Il faut avoir respiré l'odeur sùrie de ces logis de misère, ce relent de crasse et de linges douteux spécial aux masures peuplées de marmaille, pour comprendre les mines rechignées de mes sœurs et mon véritable désespoir, quand madame de Bouterville nous emmenait dans ces fastidieuses tournées.

Cette éducation de charité par l'exemple était devenue pour nous la pire des corvées.

Il ne faudrait pourtant pas en conclure que mes sœurs et moi étions des pimbêches, des petites mijaurées de sous-préfecture incapables de pitié et ne voyant dans les pauvres que des êtres maupiteux et mal odorants.

Au cours des terribles enquêtes de madame de Bouterville chez ses paysans, nous souffrions bien moins de l'atmosphère raréfiée de leurs

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logis, aggravée pourtant, en Normandie, d'aigreurs de mauvais cidre et de laitages suris, que de leur embarras et de leurs mines contrites. Tous opposaient aux questions insidieuses de notre grand'mrre des mines dolentes de crucifiés ; sa curiosité tracassière les mettait à la torture, et notre approche, à peine signalée, avait pour immédiat effet de leur faire gagner les champs : ils s'envolaient tous comme moineaux devant le vol en cercle de l'émouchet, ce faucon des plateaux normands. Aussi, fut-ce pour nous une véritable joie, le jour où madame de Bouterville s'attirait la verte riposte que voici.

Cet été-là, notre grand'mère avait du aller aux eaux. La Faculté l'avait envoyée à Vichy. La bile de son foie une fois purgée, madame de Bouterville avait regagné son château après une halte de quelques jours à Paris.

Madame de Bouterville avait en horreur la capitale. Elle ne reconnaissait plus le Paris de sa jeunesse dans cette grande ville yankée, encombrée de halles et de bâtissos monumentales, qui sont des hôtels et parfois des musées, aux rues bruissantes d'une foule affairée, et tout assourdie du fracas des tramways, des fiacres et des auto?, dansun tohu-bohude téléphones et de phonogra-

phes. Madame de Bouterville s'éberluait et s'effaraitau milieu des prodiges de la science moderne, comme une lampe Carcel devant, l'électricité.

A Paris, elle vivait dans la terreur des ascenseurs, des plots, des courts circuits, des cochers et des rats d'hôtel ; elle descendait dans un hôtel du quartier Saint-Germain, uniquement fréquenté par les prêtres, et encore, depuis les expulsions, n'accordait-elle qu'une demi confiance aux membres du clergé.

Si Paris l'horripilait à ce point, vous me demanderez peut-être ce qu'elle allait y faire ?... Mais se renseigner ! Madame de Bouterville avait conservé à Paris quelques rares amies, épaves de deux générations disparues vieillissant doucement à l'écart du siècle, dans l'ombre et le silence de vieux hôtels du faubourg, entre les quatre murs de grands jardins à l'abandon.

Il fallait bien que madame de Bouterville allât troubler ces existences. Pendant cinq jours, elle se multipliait en visites, battait les rues de Lille, de Verneuil, de Babylone et de l'Université, se pendait à des sonnettes rouillées, s'acharnait sur des boutons de cuivre fichés et résistints, on eût dit scellés dans le mur, traversait des cours moisies, ascensionnait et descendait

des escaliers. Là, elle pénétrait en coup de vent dans les intérieurs nets et froids aux parquets méticuleusement cirés, et dérangeait des vieilles dames assoupies, les pieds sur des chaufferettes., dans la tiédeur de profondes bergères et, sans souci du chat ou du roquet chéri tout à coup réveillé, secouait frénétiquement de pauvres mains gourdes emmaillotées de mitaines et contraignait toute cette torpeur à parler.

— Que devenait la duchesse? Avait-elle marié sa dernière fille? Cette pauvre Yolande était si laide 1 Et sa petite-fille, était-il vrai qu'elle eût mal tourné? Et cette pauvre baronne? Son gendre avait, parait-il, sauté! On l'avait exécuté à la Bourse. Cela devait finir ainsi. De combien, le pouf? Aussi, cette idée de marier sa fille à un financier! L'autre gendre ne valait guère mieux : il faisait courir aux courses. Autant épouser un jockey! Et le comte, qui vivait aux crochets de sa belle-fille, cette Américaine divorcée ? Mais, chez lui, on se mésalliait de père en fils. C'était une tradition chez les D'Ostry. Etait-il vrai que la petite de Gerneuil se fût fait enlever ?

Et, quand elle avait bien remué tous les scandales et tous les désastres, quand elle avait bien rouvert toutes les plaies, gratté toutes les

tares et fait suer toutes les hontes, madame de Bouterville rentrait dans son château, contente. Elle était renseignée sur les décès, sur les mariages, sur les divorces, sur les faillites et sur les naissances, et madame de Bouterville dormait tranquille pendant un an. Pendant douze mois, elle avait des conclusions religieuses et morales à tirer des catastrophes qu'elle avait apprises en cinq jours. Madame de Bouterville était documentée.

Cette année-là, madame de Bouterville ne rapportait pas de Paris que des potins : elle ramenait avec elle la marquise de Varandeuil. Cette chère Ermeline ! Notre grand'mère nous en avait-elle assez rebattu les oreilles 1 L'intelligence d'Ermeline, son esprit de repartie, ses espiègleries au couvent, sa beauté, l'empire de sa séduction et de sa grâce, ses succès aux Tuileries, son prestige à la cour et son mariage inespéré avec le marquis de Varandeuil, chambellan de l'empereur I Madame de Bouterville ne tarissait pas sur les qualités de son amie : Ermeline àCompiègne, Ermeline à Biarritz, Ermeliue à Pierrefonds ; madame de Varandeuil aurait pu écrire les mémoires de Napoléon III. Les deux femmes se connaissaient depuis bien tôt cinquante ans ; elles avaient été élevées ensemble aux Oiseaux.

Madame de Varandeuil était ruinée. Un fils et deux gendres s'étaient chargés de dilapider la plus belle fortune. Elle vivait, maintenant, retirée dans un pavillon où voulait bien la loger la duchesse de Lédina Monti, au fond du jardin de son magnifique hôtel du faubourg du Roule. On l'hébergeait par charité. Celle qui était une des femmes les plus admirées de l'Empire végétait là, réduite à quatre mille francs de rente, et vendait tous les ans une ou deux pièces de l'écrin qu'elle avait pu sauver. Cette année-là, la marquise était si à court qu'elle n'avait pu quitter Paris et s'installer à Thoune, dans la pension à six francs par jour où elle passait tous ses étés.

Madame de Bouterville l'avait décidée à la suivre en Normandie. Voilà déjà trois ans qu'elle la priait d'y venir passer l'été. Jusqu'ici, la marquise avait décliné l'offre. Toute liée qu'elle fût avec notre grand' mère, Ermeline semblait se défier de son hospitalité.

Cette année, la marquise l'avait acceptée.

Les deux amies arrivaient un soir à Bouterville. C'était vers le 10 août, et toute la famille y était déjà installée. Madame de Varandeuil était une grande personne, dont les soixante ans sonnés supportaient très bien un embonpoint

venu sur le tard, et qui gardait dans ses traits les restes d'une magnifique beauté. La figure était encore très fraîche; les yeux seuls, éraillés et ternis dans des paupières gonflées, témoignaient qu'Ermeline avait beaucoup pleuré. Elle poudrait à frimas une opulente chevelure et ressemblait à une ci -devant de 93, qu'eut oubliée Monsieur de Robespierre. Elle accablait de sa fraîcheur et de sa haute taille notre grand'mère de Bouterville, qui sèche, noire et ratatinée à côté de ce beau restant de femme blonde, nous fit à tous l'effet d'une puce.

Arrivée le soir du 10 août, dès le lendemain matin madame de Bouterville entraînait son amie à travers le parc, les communs, les fermes et le village, et lui faisait les honneurs du pays. Nous étions naturellement, mes sœurs et moi, de la partie ; madame de Bouterville tenait à s'escorter de sa progéniture.

Les fermes expédiées, nous nous arrêtions aux premières maisons du hameau. Madame de Bouterville y commençait son antienne ordinaire; questions et jérémiades, visites domiciliaires, enquêtes judiciaires et sollicitudes apitoyées. Madame de Varandeuil y bâillait ostensiblement et n'épargnait pas les haussements d'épaules. On arrêtait une quatrième paysanne

et, après les questions d'usage, notre grand'mère s'informait d'une femme Maclou, dont la chaumine était fermée. — Aile n'est plus ichite, répondait l'interpellée, aile est à la ville, monchieur le curé Va fait entrer à V hospice. — Elle est donc malade, s'enquérait madame de Bouterville. — Faut le craire, Va une ben vilaine maladie. C'est y possible que Dieu permette des malicandes comme cha. Madame de Bouterville s'impatientait. — Mais, qu'a-telle donc, enfin, parlez! — Mais, \not' dame, ch'étions des maladies qu'on ne peut point dire, f avions vergogne de vous l'expliquer. — Mais où a-t-elle mal Y — Cha lui est venu après ses couches et, pisque vous le volez, pardon, excuse, not' dame, mais ail a mal à son divertissouère. — Divertissoire! vous êtes une impertinente, et ces jeunes filles qui sont là! » Et madame de Bouterville s'étranglait et menaçait presque de son ombrelle la paysanne interloquée.

Chatouillées d'un fou rire, mes sœurs et moi, souffrions mille morts ; madame de Bouterville avait tourné casaque et regagnait à grands pas le château. Alors madame de Varandeuil : « Voyons, ma chère, la chose n'est pas si mal nommée. Rassemblez vos souvenirs. Pourquoi

vous montriez-vous si inquiète de la santé du colonel Villers le lendemain de vos noces. Ne regrettiez-vous pas votre plaisir. » Madame de Bouterville foudroyait la marquise d'un regard torxe, et nous rentrions au château sans mot dire.

Nous n'eûmes le fin mot de l'énigme, mes sœurs et moi, que beaucoup plus tard, après notre mariage. Il nous fut alors révélé que notre ardente et passionnée grand'mère, Gudule Anforti de son nom déjeune fille, avait eu, lors de son premier mariage avec le colonel Villers, une orageuse nuit de noce dont les suites avaient dû faire appeler le médecin auprès du marié. Désespoir de la jeune épouse dans l'inquiétude et dans l'angoisse du sort de son conjoint. Le colonel était fort beau et notre grand'mère tout à fait éprise. Le médecin vient, s'enferme avec le blessé; le colonel était au lit comme il sied à un héros ramassé sur un champ de bataille, et la colonelle dans les transes attendait dans la chambre à côté. Le médecin sort, se heurte à la belle éplorée et calme de son mieux cette inquiétude. — Eh! bien, docteur, la chose est grave? — Ce ne sera rien. Un peu de repos. Nous le tirerons de là, jeune madame. » Et la jeune femme tamponne ses yeux, sourit à tra-

vers ses larmes, hi'site, rougit et, tout à coup, saisissant les deux mains du praticien : — Docteur, docteur, (et d'une voix balbutiante), pourrat-il s'en resservir'?

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