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LA MERE CAMUS

C'était l'été dernier à la fin de la saison, dans ce morne Asté-les-Eaux, dont l'immuable horizon de montagnes et de glaciers ne parvient pas, tout grandiose qui soit, à alléger l'ennui.

A force de nous croiser dans les allées du parc et de nous rencontrer aux Thermes comme aux buvettes, nous avions fini quelques baigneurs et moi, échoués là dans cette station perdue des Pyrénées, par nous connaître, et de saluts en saluts échangés et de lambeaux de causeries en bouts d'entretiens nous étions arrivés à former un groupe, un groupe hétéroclite d'épaves de toute classe et de tout pays, que les indigènes s'obstinaient à désigner du nom de Parisiens.

Et c'était le gros Germont de l'écurie Germont

et Aubermann, le petit deGisoro du Jockey, Danval le boockmaker et quelques seigneurs de moindre importance ; l'élément féminin était représenté par la marquise de Cadignan-Vimeuse la lionne de la saison, la baronne de Romancey son insépararable amie etmademoiselleNinie Mange- Tout du théâtre des Variétés et de quelques établissements Montmartrois.

La monotonie d'Asté-les-Eaux est telle que nous avions fini par prendre ensemble nos repas du soir.

Désertant nos hôtels respectifs, nous avions pris le parti de nous retrouver une dizaine à l'heure du dîner. Nous avions adopté le restaurant du Casino à cause de sa terrasse.

C'était de la bonne camaraderie à peine nuancée de légers flirts, parmi laquelle détonnait seule la lourde grivoiserie de Danval.

Ce soir-là il venait d'effaroucher encore les femmes par une des gaillardises pimentées dont il avait coutume. Danval était né à Saint-Lô et abusait de ses qualités de Cauchois pour en conter de raides.

Un silence glacial venait d'accueillier les équivoques obscènes pesamment soulignées d'un de ses souvenirs d'enfance. Si peu bégueules, que fussent les femmes, une certaine gène maintenant régnait.

— Puisque tout le monde s'en mêle, j'irai aussi de mon histoire ; et ce sera encore une histoire de Normandie, car je suis Normande aussi, moi. »

Et, avec le bel aplomb qui la caractérise, Nini Mangetout, tirant d'un délicat étui en cristal de roche bossue de pierres de lune, une cigarette timbrée à son chiffre, l'allumait effrontément au nez des autres femmes.

— La parole est à mademoiselle Nini Mangetout, des Folies-Mordantes et du Tréteau de Bruscambille, déclarait Germont d'une voix de stentor, et les mondaines présentes, ayantdaigné cesser de fixer les étoiles, l'artiste commençait :

— Vous connaissez les plateaux de Normandie qui s'étendent à perte de vue jusqu'aux bords des falaises. Coupés de lieues en lieues par les valleuses qui descendent à la mer, ils dominent les plages de galets et tout en ajoncs jusqu'à deux ou trois cents mètres de la Manche, ils déroulent, après, une succession de mornes plaines : seigles et colzas, orges et avoines, blés et betteraves, tout un prosaïque paysage de culture où les hètraies des fermes forment autant d'ilôts. Le ciel, continuellement bouleversé parle vent d'Ouest, éclaire toutes ces monotonies d'un jour triste et faux ; l'horizon y est toujours balayé

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de nuages et depuis bientôt dix ans que j'ai quitté le pays, cela m'est chaque fois un malaise d'y penser.

— Un vrai talent de paysagiste, Ninî ; vous devriez écrire à la Fronde.

Mais la marquise de Cadignan-Yimeuse, devenue depuis un instant attentive, ayant posé son éventail sur le bras de l'interrupteur, l'actrice, enhardie, continuait :

— C'est dans une de ces fermes que j'ai été élevée. Nous étions bien une trentaine de fermes sur la commune de Criquetot-les-Bezoues ; elles appartenaient presque toutes au même propriétaire, un monsieur de Noirvillers, domicilié à Rouen, et de toute ces fermes, la meilleure et la plus importante, et la plus conséquente, comme on dit au pays, celle dont les terres donnaient le plus de rendements, d'ailleurs les mieux fumées et les mieux sarclées et les plus rigoureusement entretenues, était la ferme des Camus.

Les Camus la faisaient valoir de père en fils. Un long bail, renouvelé tous les neuf ans, les faisait presque maîtres de la terre. D'excellente paie, du reste, ponctuels et laborieux, cultivateurs dans l'âme, ces Camus, depuis cent ans, avaient tout fait pour améliorer la propriété.

M. de Noirvillers les citait comme exemple à ses autres fermiers et leur accordait toutes les réparations qu'il leur plaisait de demander. Si M. de Noirvillers était le maire inamovible de Criquetot-les-Bezoues,les Camus en étaient presque toujours nommés adjoints. En l'absence du châtelain, qui passait six mois do l'année à la ville, les Camus étaient les vrais maîtres du pays.

— Mais vous parlez comme le Cadastre, Nini, croyait devoir souligner Germont.

— Comme un avoué, tout au plus.

Le compliment était, cette fois, de madame de Cadignan-Vimeuse, et sur cet encouragement, la théâtreuse, poursuivait en haussant le ton :

— Ces Camus, en ai-je eu les oreilles assez rebattues, quand j'étais petite fille I Mon pauvre père les considérait comme ses pires ennemis. Xotre ferme était limitrophe avec la leur; et d'empiétements de terraius, de bornages imprécis et d'incursions de bétail sur les terres de l'un ou de l'autre, étaient nés un tas de chicanes et procès, dans lesquels., tant au juge de paix qu'au tribunal de la ville, nous n'avions pas eu gain de cause. Mon père en avait conçu une haine féroce contre ses voisins ; cette haine enveloppait jusqu'à M. de Noirvillers. C'est à son in-

fluence qu'il attribuait la perte de ses procès, ces Camus avaient l'oreille du maître. M. de Noirvillers les protégeait , et pour ne pas lui déplaire, juges et magistrats nous donnaient tort et leur donnaient raison. Le prestige de la fortune, peut-on lutter contre cela? et mon père s'embarquait dans de véhémentes tirades contre la tyrannie du capital et le despotisme de l'argent. Un vent d'anarchie soufflait dans notre ferme, et si je suis devenue si facilement ce que je suis, c'est peut-être pour avoir écouté trop jeune mugir et blasphémer les légitimes rancunes d'un pauvre paysan spolié et sacrifié à des influences de cet argent omnipotent et misérable.

— Moraliste maintenant I Alitait la voix sucrée de Gisors.

Mais Psini Mangetout, tout à fait emballée :

— Je n'ai jamais connu de père Camus, je n'avais pas douze ans que le dernier mâle, Isodore Camus, premier adjoint au maire, avait depuis longtemps cessé de régenter la commune ; mais, tout bien enfoui qu'il fût dans le cimetière, mon père, treize ans après sa mort, ne tarissait pas sur les affrouts endurés et autres vexations, « Isidore Camus, une taupe et un caïman », clamait mon auteur : « Et une tête de porc » 1 ajoutait ma mère.

Sa veuve dirigeait la ferme.

C'était une femme entendue aux affaires, têtue comme une pioche et madrée comme son défunt. Dressée au fouet et au gourdin par feu Camus qui ne dédaignait pas de la rosser après boire, c'était une grande carcasse tout eu os, le nez en bec de poule et la bouche édentée et rentrante., avec un curieux réseau d'innombrables rides lui tiraillant les joues, les tempes et le menton. Le teint gris avec cela, comme encrassé d'une poussière séculaire, on l'aurait dit masquée d'une toile d'araignée ; le fait est qu'elle semblait brouillée avec l'eau; ses mains crevassées, ses poignets noueux et son vieux cou piqué de tannes lui donnaient un air mal lavé de vieille gibecienne, (Egyptienne, bohémienne, en patois normand), et son œil rond de volaille hypnotisée, semblait envoûter le pays.

La mère Camus en était l'effroi. Levée avant l'aube, acharnée à la besogne, elle courait, ellemême, tirer les servantes hors du lit, vacarmait à l'écurie comme à Pétable, hélant les valets de ferme endormis dans la soupente et, ouragan déchaîné par la ferme, à coup de gueule et de retenues sur les gages y avait établi une discipline de bâtiment de l'Etat. Elle présidait aux semailles, savait conduire les chevaux à l'abreu-

voir et la charrue dans les labours ; binait avec les tâcherons, sarclait avec les sarcleuses, brassait le cidre comme feu Camus et veillait au poulailler comme aux grains. La soupe pour toute la maisonnée, c'est elle qui la trempait elle-même. La pâtée pour les porcs, c'est elle qui la cuisinait plus appétissante, ma foi, que celle des gens ; ce qui ne l'empêchait pas de faucher comme un homme, de manier la fourche et le fouet, de grimper aux échelles, de mettre le blé en meule ; experte, avec cela, aux choses de la terre à en remontrer au plus matois fermier pour battre à la machine, engranger le seigle et rentrer les foins.

Avare et dure au pauvre monde, elle embauchait, à des prixdérisoires, tous les chemineaux, tous les va-nu-pieds et autres gueux de route échoués dans le pays, imposait leur tarif aux journaliers du village sans s'inquiéter des bouches à nourrir au logis; ne voyait que son intérêt et jamais le bien des autres ; empiffrait son monde à l'économie de platées de pommes de terre et de soupe de maïs et, forte comme un chêne, faisait la nargue au médecin comme au vétérinaire. Elle saignait elle-même les chevaux et, quand une vache allait vêler, savait aller chercher le veau d'un tour de main : juste bien

avec son curé, (car elle ne se ruinait ni en messes ni en aumônes,) la Camus rendait une fois par an le pain bénit.

Bref, une maîtresse femme qui avait l'œil à tout, chicanière, avec cela, comme feu son homme, cherchant pouille à ses voisins et vous traînant dare-dare en justice pour un épi foulé ou un carré d'herbe tondu, la place d'un mouchoir de soie. Voilà pour la mère.

Pour la fille, à la différence qu'elle avait vingtcinq ans de moins, c'était tout le portrait de sa mère. Anatolie Camus était une grande chabraque bâtie comme un charretier, mais bien découplée. Des grands traits dans une face claire, les seins libres dans un tricot de laine grise été comme hiver et les pieds nus dans des sabots; pas un brin de coquetterie, mais travaillante, tôt levée et rompue à toutes les besognes et ne répugnant à aucune ; comme la mère, ayant l'œil et la main à tout ; la terreur des servantes et des vieux journaliers, mais assez douce aux jeunes, surtout s'ils étaient beaux gars.

Anatolie Camus tenait ça de son père, qui était le plus grand coureur du pays, qu'elle n'avait pas froid aux yeux et savait regarder un homme en face.

Le dimanche, dans les cabarets, quand les gars étaient un peu partis, ils disaient entre eux, histoire de rire, que la fille Camus ne trayait pas que les vaques, mais comme depuis sept ans qu'elle courait les champs à surveiller ses gens et à peineravec eux, on ne lui avait jamais vu élargir sa ceinture, qu'elle gardait sa taille droite et son venlre ravalé de garçon, et que les grossesses de filles abondent au village, il avait bien fallu eu conclure que tout ce qu'on insinuait était menteries d'hommes saouls et qu'Anatolie Camus n'avait pas fauté.

— C'est une fille précautionneuse, disait d'elle la mère Tauvel, une vieille cardeuse de matelas, qui, à tort ou à raison, passait, dans le pays, pour vendre aux femelles dans l'embarras des drogues de délivrance ; mais la Tauvel nourrissait une solide rancune contre les Camus, depuis le jour où le défunt fermier, maître Isidore, le père même d'Anatolie, l'avait fait jeter dehors par ses gars, pour avoir donné la clavelée à ses moutons ; et des propos de la vieille brigande on ne se souciait mie au village. En réponse à ses clabaudages la mère et la fille se contentaient de répondre par le dicton populaire: « Allez, allez, on n'est sali que par la boue. »

N'empêche que malgré ses écus sonnant, le bon rendement des terres et Je gros revenu de la ferme, Anatolie Camus ne trouvait pas d'épouseur. Cette forte tête effrayait les maris; autant entrer eu tutelle que d'engager son existence entre deux pareilles femmes. Il n'aurait pas beau jeu, le prétendu assez godiche pour se laisser empaumer parla mère et la fille; sur qu'il ne porterait pas la culotte! Il n'aurait qu'à filer la quenouille, à écumer la marmite et à garder les marmots, bien heureux si Anatolie ne le forçait pas à faire les couches... et la vingtsixième année allait sonner pour la jeune fille, quand un fermier de Sotteville, — il fallait être de ce village pour risquer le paquet — s'enhardissait et faisait la demande.

Il était aussitôt agréé.

Anatolie ne se souciait pas de coiffer sainte Catherine et la Camus commençait à s'inquiéter du placement de son éfant. Cette mère experte menait rondement les choses, le gars pouvait se dédire. Un mois après les accordailles, c'était le contrat chez Me Anthois, notaire, le mariage à la mairie, la cérémonie à l'église et les noces.

François Lemire, le fiancé, était un grand et gros garçon, haut en couleur, blond comme miel et joufflu comme un cul d'ange : Ses petits yeux

bleus ne pétillaient pas de malice. La dot et les terres l'avaient tenté.

La mère Camus rengorgée d'orgueil priait aux noces tout le village. Anatolie se mariait en blanc et couronnée de fleurs d'orangers comme une demoiselle de la ville et, après la messe, l'offertoire, le sermon du curé et tout le tralala religieux, ce fut à la ferme une ripaille, une bamboche, un vrai repas normand, le long de quatre longues tables, de vingt couverts chacune, dressées dehors sous les pommiers du verger.

Veaux et godiveaux, poulets rôtis, volailles en daube, boudins, jambons, andouillettes et andouilles, trous normands, rincettes et poussecafé, toasts grivois et chansons gaillardes, rien ne manqua à la fête.

A la fin du repas la mère Camus, le bonnet un peu de travers et l'œil émérillonné, prenait le bras de son gendre et, en veine de confidences, l'emmenait faire un tour du cùté du petit bois, à l'autre bout du verger. Le marié, empêtré dans une belle blouse neuve passée toute raide sur sa redingote,^ la congestion aux joues, l'écoutait d'un air vague.

La fermière entamait pour la centième fois l'éloge de sa fille : « Un vrai trésor, une perle que je vous donnions là, not' gendre, ail n'a pas

sa pareille dans 1' département, povez la prendre les yeux fermés... comme la communion », et c'était la nomenclature une par une de qualités déjà ressassées. « Enfin, un cadeau royal qu'on vous fait : économe, l'œil à tout, entendue, travaillante et pis, entre nous, François, c'est pas un de ces corps à éfants, comme un tas de fumelles, car des éfants, si al avait dû n'avouère, y a longtemps qu'an n'eût ! »

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