FRANCE
L'exil des Tarquins même ensanglanta nos terres Et nos premiers consuls nous ont coûté des guerres !
C’est plus que de la poésie; c’est plus que de l'éloquence…
LE JEUNE SLAVE. — La Révolution.
FRANCE. — C’est de la pierre !.…
LE JEUNE SLAVE (obstiné) — Oui, oui !… Vous avez tort d’espérer que tsarisme abdiquera... Pas confiance. Vaudrait bien mieux subir persécutions atroces.
Vaudrait bien mieux beaucoup de martyrs, beaucoup de sang, beaucoup de sang et ensuite gouvernement balayé par le peuple furieux.
FRANCE (s'adressant à ses hôtes). — Ce jeune homme est un pur, comme vous voyez.
Îl lancerait au besoin des bombes !.…
Le dynamiteur se mit à sourire.
Des poches de son veston, il tira deux tubes d’acier.
Et triomphalement :
DEN DAT VILLA SAID'S8r.
— Bombe en deux morceaux. Moitiés séparées, rien à craindre. Si on visse ensemble les deux parties, toute cette maison saute. À
FRANCE (courtoisement). — /Ve oissez pas, \ je vous prie. Et croyez-moi, mon ami, tant que d’autres moyens se présentent, 1l faut y recourir. Souvenez-vous de ceci : la Fustice meurtrière, même exercée par un peuple qui se libère, n’est jamais qu’une triste Jushice ! Il n’est pas bon d’abreuver de sang les dieux altérés.
I] reprit :
— La cause des Révolutionnaïres russes nous touche beaucoup plus qu’on ne l’imagine.
S’1ls étaient vaincus, l'esprit hbéral subirait une crise dans toute l'Europe. Leur victotre au contraire donnerait un grand élan au socialisme dans les autres nations et surtout chez nous.
L'entretien s’aiguilla sur le parti révolutionnaire français.
FRANCE. — Le peuple dans notre pays est, je crois, très favorable au collectivisme.
Mais il n'a que l'instinct de son intérêt et il reste, à l'égard des idées, d’une indifférence à faire peur.
Récemment à Bordeaux, j'eus l’occasion d'interroger deux tonneliers qui, la veille, avaient assisté à une conférence de Jules Guesde : « — A-t-1l bien parlé? » « Süremintgne ! » — Avez-vous compris tout ce qu’il a dit ? » — « Naturelleminigne : c'était assez clair. Il vev* le bonheur d”< ionneliers ! »
Voilà tout ce Ç ‘ils avaient retenu.
Autre anecdote. Il y a quelques jours, j'étais à la Bourse du Travail dans le bureau du redouté Pataud, secrétaire du Syndicat des Electriciens, vous savez bien, Pataud qui n'a qu'un signe à faire pour plonger tout Paris dans les ténèbres.
Autour de lui, par terre, s’empilaient quantité de brochures.
— Bravo! lui dis-je, vous songez à 1instruire vos camarades. Car voici, je pense, des ouvrages de doctrine que vous leur destinez.
fo
— Ça, me répondit-il, ce sont des exemplaires de Sherlock Holmes. Nos syndica- Ustes ne peuvent souffrir d'autre lecture.
Et France de conclure :
— Si notre parti était mieux dirigé, s’il n’était pas coupé en trente-six tronçons, 1l organiserait une propagande plus assidue et plus méthodique et nos principes trouveraient dans les classes populaires un
accueil plus réfléchi ().
(1) Anatole France n’a cessé de porter intérêt aux révolutionnaires russes.
Un jour, Gustave Hervé lui amenz un homme de trente à trente-cing ans, pôle, tondu de près comme un galérien et gardant perpétuellement sur son visage émacié un rictus énigmatique.
Le directeur de la Guerre Sociale le présenta :
— Boris Savinkof, assassin.
— Enchanté, fit M. Bergeret qui tendit la main à cet inconnu.
— e prierai mon ami Hervé de me faire imprimer un cent de cartes de visite avec le titre qu'il me donne, dit Savinkof en plaisantant.
— Et qui a-t-1l assassiné ? demanda France.
— Le ministre de Plewhe et le grand-duc Serge, répondit Hervé.
— Gros gibier, opina M. Bergeret….
Depuis, Savinkof devint ministre de la guerre sous le gouvernement de Kerensky. Il tenta vainement de s’opposer au bolchevisme. Il dut quitter la Russie. À travers
(S'adressant à un jeune graveur). — Regardez donc ces planches de Hans Burgmair ; vous m'en direz des nouvelles ! Ce seigneur et cette dame qui se caressent, comme c'est attendrissant. Voyez-vous le gros ventre de la dame? Ce n’est pas qu’elle soit enceinte.
La mode exigeait alors que les dames eussent de gros ventres, comme elle ordonne aujourd'hui qu'elles n’en aient pas.
l'Europe, il s'efforce sans cesse de susciter des adversaires a Lénine et à Trotsky.
Cet ancien terroriste est désormais étiqueté réactionnaire. Ge n’est point le tournant le moins paradoxal de sa destinée.
Un autre Russe, M. Rappoport qui est devenu Français, et qui, lui, voue aux bolchevistes une profonde et fidèle sympathie, entretient avec Anatole France une vive amitié.
On connaît le truculent portrait que fit de lui le peintre Van Dongen. Un pot à tabac pourvu d'une barbe roussâtre qui lui mange toute la figure. Au milieu de cette barbe, brillent des luneites d’or.
C’est Diogène ou Ménippe lâché dans la société d’aujourd'hui. Il parle avec un fort accent et lance à jet continu des doutades spirituelles et féroces qui vont frap- Der indistinctement socialistes et bourgeois.
Pendant la guerre, il se rendit maintes fois en Touraine, à la Béchellerie, où France s'était retiré.
I mettait sens dessus dessous la bibliothèque de son
D'ERDA°VILEA SAÏD 28
Quelle décision de lignes et quelle johe cadence de composition !
IT faut bien, de temps à autre, jouir de ce qui est toute la consolation de la vie.
hôte, bourrait ses poches de vénérables bouquins du XVT siècle et il les savourait à plat ventre sous les saules de la prairie.
Après son départ, M. Bergeret priait son secrétaire de colliger dans les hautes herbes les livres qui manquaient à l'appel.
Un jour, on retrouva un précieux Ronsard à cheval sur le fil de fer où l’on étendait le linge.
Au cours d’un bombardement de Paris par des Gothas, il arriva une malencontreuse aventure à M. Rappoport. Dénoncé pour des propos alarmistes qu'il aurait tenus dans une cave et que des patriotes trop zélés prétendirent avoir entendus, il fut mis sous les verrous.
Anatole France ne manqua pas de lui adresser une lettre qui fut lue devant les juges et qui sauva l’inculpé. M. Bergeret y disait que les idées de M. Rappoport lui étaient connues, qu’elles étaient saines et que l’incarcération de cet nomme de bien était un scandale.
C’est certainement l’influence de M. Rappoport qui, dans ces derniers temps, a de plus en plus incliné Anatole France au communisme.
1 toute-puissance
du Réve
La toute-puissance
du Rêve
N allait procéder à l'élection
O d’un député de Paris:
Une délégation du parti socialiste vint proposer la candidature à M. Bergeret.
C'était mal le connaître.
Il n’a rien du tribun. Souvent il parle en public, mais c’est à son corps défendant. Le camarade Anatole, comme on l'appelle parfois dans les réunions, est peu versé dans l’art oratoire.
Contraste piquant. C’est un divin causeur. Chez lui, c’est un magicien de la
parole. Tantôt attendri, tantôt narquois, il discourt comme un livre, et comme le plus exquis des livres.
Dans un meeting, il a peine à trouver ses mots. Il lit ses harangues. Il les psalmodie d’un ton nasillard qui ne manque point de solennité. Doit-il improviser, il balbutie, il se trouble ; et son émotion même est le plus délicat hommage à la foule qui, fière d’intimider un homme de génie, l’acclame éperdûment.
Mais au Parlement, ses ennemis ne seraient peut-être pas d’aussi bonne composition.
Autre défaut rédhibitoire. Il ne répond jamais aux lettres. Il ne les ouvre même pas. Naguëre, elles s’amoncelaient sur un plateau jusqu’à ce que la vieille Joséphine les brûlât. C’était une des fonctions rituelles de cette fidèle servante.
Notez encore que M. Bergeret oublie les rendez-vous, à moins qu’il ne s’y présente un jour trop tôt ou trop tard.
Les électeurs se lasseraient vite d’un tel mandataire.
DE LA VILLA SAÏD 2or
Vraiment, l’écharpe tricolore conviendrait aussi bien à ce philosophe qu’une bague à un chat.
Ce jour-là, il déclina donc l’honneur périlleux qu’on lui offrait. Les délégués insistèrent : il s’obstina dans son refus.
— Votre démarche me flatte et me touche, dit-il ; #ais je n’ai point du tout l’étofje d’un représentant du peuple.
N’allez pas m'accuser au moins de mépriser la politique. f'admire au contraire les hommes intrépides qui s'y consacrent et qui, vous m'entendez bien, soutiennent les saines opinions, c’est-à-dire les nôtres.
Là-dessus, le nom de Jean Jaurès vint à ses lèvres.
Anatole France professait pour lui la plus solide affection. Il l’aimait pour l’agilité de son intelligence, pour la prodigieuse étendue de son savoir et surtout pour la grandeur de son caractère.
— Quelle noble conscience ! dit-il. I] est parfois malhabile à force de droiture. Il ne craint pas de heurter les passions de la foule. Il lui arrive d’irriter ses propres par-
29 LES MATINEÉES
tisans par sa résistance. à leurs excès et co sa loyauté vis-à-vis de ses adversaires.
Il a choisi le rôle le plus ingrat. IT s ‘ef- | force d’être le médiateur entre les ouvriers et les bourgeois et d'éviter les violences.
C’est une belle tâche, mais elle est dure.
Parfois, dans une grève, quand la troupe adresse des sommations aux ouvriers qui brandissent des pavés, un homme héroïque, pour empêcher le massacre, s'avance dans le dangereux espace qui sépare les deux lignes. Au milieu des grondements de l'orage, il préche le calme. Il risque ainsi de recevoir à la fois les balles de l'Ordre et les pierres de l’'Emeute.
Une telle image représente bien la courageuse mussion que s’est donnée mon ami Jaurès et les menaces qu’il affronte.
Ces paroles, nous nous en souvînmes plus tard, quand périt tragiquement l’orateur illustre et elles nous semblèrent prophétiques.
Un moment après, France vanta le désintéressement de Jules Guesde.
—— Quelle force, dit-il, cet homme puise
DENLAWVIELDA SAÏD 2
dans sa pauvreté ! Il porte doujours des vétements très modestes ; mais son allure même est indigente et elle le serait encore sous des habits moins fanés.
Son rôle, il faut l'avouer, n'est point si ardu que celui de Faurès. Car il est moins difficile de se refuser opiniâtrement à collaborer avec la classe bourgeoise que de chercher à la réformer.
L'hostilité qui règne entre ces deux chefs du socialisme alarme les esprits chagrins.
Et les profondes divisions de notre parti sont souvent interprétées comme des signes de faiblesse. Mais ce sont plutôt des marques de vitalité, je pense.
Comme on s’étonnait :
— Hé ! oui, reprit-il. Réfléchissons. Fanais entre les principaux révolutionnaires . d'aujourd'hui, ne s'élèveront des dissentiments aussi vifs qu'entre les premiers chrétiens, entre saint Pierre et saint Paul, pat exemple.
Îl y avait certainement au premier siècle des païens plus voisins de Paul que de Pierre, entre autres les Syriens,
Cependant le christianisme n'a point avorté, que je sache. Vraiment, il n'a pas mal réussi. Et c’est le même jour, c’est ensemble, que sont fêtés Pierre et Paul. Tout me porte donc à croire que les socialistes de l'avenir féteront à la même date fean Jaurès et Jules Guesde.
On se mit à rire.
M. Bergeret parla ensuite de Briand qui fut longtemps son ami.
— Il y a belle lurette, dit-il, qu’il songeait à nous fausser compagnie.
Il s’impatientait contre les jeunes ambitieux qui dans les congrès s’efforçcaient de le déboulonner.
— Cfen ai assez de leur servir de paillasson », grommelait-il.
Ne trouvez-vous pas la métaphore jolie ?
Elle dépeint assez bien la tactique de ces nouveaux venus qui, pour entrer dans la confiance des assemblées commencent par s’essuver les pieds sur les orateurs en renom.
Briand supportait malaisément que les congrès eussent interdit la participation des socialistes au gouvernement bourgeois.
D'ÉMPALVIL LA SAID A
— « C’est dommage, me confiait-il, grand dommage ! Car enfin il y a quatre ou cing d’entre nous qui feraient très bonne figure de ministre. »
Je suis sûr que parmi ces quatre ou cinq il se comptait lui-même pour cinq ou six.
Il a conquis ce pouvoir qu'il souhaitait si ardemment et 1l l’exerce avec habileté ; car 1l possède l'art de gouverner les hommes.
Je me souviens qu'au temps où 1l parlait dans les réunions populaires, 1l savait mervetlleusement échaufjer le public.
Un jour, dans un meeting, 1l était près de moi sur l’estrade.
La salle était froide et la rhétorique la plus enflammée ne la dégelait pas.
— « Attendez, me dit a a l’oreille, je vais passionner le débat.
Il avise au milieu de la robe un honnête gobe-mouches qui, les yeux écarquillés, la bouche ouverte ne soufflait mot.
— « Citoyen! lui cria-t-1l, pourquoi interrompez-vous sans cesse ? »
— « Moi? » demanda l'autre toui
ahuri.
20 LES MATPTENERS
— « Oui, vous ! vous ! Sachez qu’un adversaire loyal attaque à visage découvert ! Montez à la tribune ! »
— « À la tribune ! À la tribune ! » clama l'assistance.
— « Mais je ne disais rien... »
On bousculait le malheureux qui tentait de s’esquiver. Soudain, 1l fut empoigné par une demi-douzaine d’énergumènes qu le hissèrent sur l’estrade. Il y arriva tête en bas. Pendant une demi-seconde, j’entrevis deux jambes qui battaient désespérément l'espace.
— « À la porte ! À la porte ! » hurla-t-on.
Les deux jambes disparurent dans un tourbillon.
La glace était rompue. L'auditoire ravigoté par cette exécution sommaire, écouta dès lors les orateurs avec une édifiante sympathie.
M. Bergeret poursuivit :
— Dernièrement encore, Briand donna une grande preuve de son esprit industrieux. Ce fut le jour où le vieux cardinai Richard quitta la maison de M. Denys
DE LA VILLA SAÏD 207 Cochin dont 1l avait été l'hôte, pour se rendre à sa nouvelle demeure, rue Barbetde-Jouy.
Briand, alors au pouvoir, craignit les
manifestations qui pourraient se produire
sur le passage de l'archevéque.
Et voici ce qu'il imagina.
Il envoya devant l'hôtel de M. Denys Cochin des policiers en civil.
Quand sortit la voiture du prélat, ces agents crièrent à tue-tête : « Vive l’Archevéque ! Vive l’Archevêque ! » Et dételant aussitôt le cheval, ils se mirent dans les brancards comme pour témoigner au cardinal leur fanatique dévouement.
Puis tirant, poussant et toujours hurlant des vivats, 1ls coururent à toutes : jambes.
Lorsqu'ils rencortraient de jeunes catholiques fervents qui acclamaient le vénérable vieillard, ils les bousculaient et ventre à terre continuaient leur route.
Ils couvrirent le trajet en un clin d'œil, s’engouffrèrent avec l'archevêque dans son logis et refermérent sur lui la porte.
Ainsi furent évitées les bagarres que redoutait le gouvernement.
À ces subtils artifices, se reconnaît la sagesse politique.
C’est une qualité que je loue chez autrui et qui me semble presque miraculeuse, car je sens que j'en suis fort dépourvu. Voila pourquoi je ne ferais qu’un triste député...
Si, si, je vous assure.
Et puis, 1e préfère mon métier de philosobhe. Ma folle vanité me pousse à croire qu'il est aussi de quelque utilité.
Alors M. Bergeret développa le parallèle que nous attendions.
— Je sais bien que le réveur est un mince personnage auprès de l’homme politique.
L'homme politique est l’idole de la foule.
Il est son maître et son esclave. Il traîne après lui toute la séquelle des quémandeurs.
Il est influent, célèbre, glorieux. Il tient en mains les destinées du peuple. Il le mène a la prospérité ou à la ruine. Il fait les los. Et cela surtout semble démontrer son pouvoir. Faire les lois, instituer les règlements que le troupeau doit suivre, poser les bornes
D'EFLAGVITL PA SATD :209
qu'aucun citoyen n'a le droit de franchir. N'est-ce pas une souveraineté quasi céleste ?
Il n'y a qu'une petite réserve. C’est que les lois ne règlent jamais rien. Une loi, lorsque les dirigeants la formulent, est depuis longtemps passée en usage. Elle ne fait que sanctionner les mœurs. Si elle les contrecarrait, elle resterait lettre morte.
Au-dessus du législateur, 1l y a donc les mœurs régnantes. Or, par qui sont-elles établies ? Par tout le monde, mais surtout par les réveurs. Leur mission n'est-elle pas de réfléchir pour la communauté ?
Îl faut, pour méditer, un entraînement comme pour labourer, pour trafiquer, pour naviguer, pour édifier des demeures. Et 7e ne sais point si les mortels qui taillent et polissent les idées ont plus de mérite que les autres hommes. Du moins, quand ils remplissent bien leur rôle, sont-ils dignes de quelque reconnaissance.
De plusieurs manières, ils améliorent la vie de tous.
Dans son laboratoire, au fond d’une cour
jo LES. MATINÉES
dormante, le fréle savant à besicles repétrit le monde.
Sous nos yeux nos ne voyons-nous pas s’amplifier la révolution causée par le machinisme moderne et surtout par la machine à vapeur ? Le retentissement de cette invention n'est pas près de s’apaiser. Les distances s’abrègent. Notre Europe diminuée par l'extrême rapidité des communicaions ne dépasse certainement plus en fait l'étendue de la France sous le Premier Empire. Le monde entier n’est guère plus grand à cette heure que ne létait 1l y a cent ans notre petite Europe.
Que d’imminentes transformations dans l’histoire du globe cette vérité ne présaget-elle pas ?
Et le prodigieux essor des livres, des brochures, des journaux qui sèment à tout vent les pensées les plus audacieuses n’accélère-t-il pas aussi les prochaines métamorphoses ?
Ce n’est pas seulement par les inventions que les rêéveurs changent l'existence de leurs semblables, c’est par les idées les plus spécu-
DE LA VILLA SAÏD 3or litives et les plus inutiles en apparence.
Copernic prouve que la Terre n’est point fixe. Il la pousse hors de ce point central où se pavanait l'orgueilleuse. Elle n'est plus qu’une chétive vagabonde à travers l'infini.
Considérez les longues répercussions de cet ébranlement. Puisque les hommes n’'habitent plus le centre immobile du monde, puisqu'ils errent sur une petite goutte de boue errante dans l’immensité, ils ne sont plus les rois de l'Univers. Ils perdent leur assurance théologique. Le doute, la critique et toute la féconde inquiétude moderne pénètrent sous leur crâne. Pauvres êtres très tncertains et très pitoyables, ils sentent un peu mieux chaque jour la sainteté de la tolérance et de la compassion mutuelle.
Darwin enseigne la loi de l’évolution.
Envisagez l'effet illimité qu'elle exercera désormais sur les intelligences. Sans cesse, elles éprouveront davantage la profonde sympathie originelle qui rapproche tout ce qui vit et tout ce qui souffre. Sans cesse, elles comprendront mieux que tout 1insensiblessent se transforme et qu’il est oiseux
z92 LES MATINÉES
de vouloir arrêter le cours des changements inévitables ou de chercher à les brusquer.
Ainsi, la plupart des grandes découvertes finissent par agir sur notre existence courante.
Et d’autres rêveurs, les écrivains et les artistes n'ont-1ls point autant de puissance que les savants ?
Ce sont eux, à vrai dire, qui de haut et d'avance dirigent le peuple, puisqu'ils forment ou précisent l'esprit de chaque nation.
Sans l'intervention des poètes, comment natrait l'unité morale d’un pays ? De la diversité des races, de l'extraordinaire bigarrure des provinces assemblées au hasard par les conquêtes et les traités, comment une idée commune surgirait-elle si les penseurs ne l’élaboraient ensemble et à tour de rôle pour tous leurs compatriotes ?
Quelques réveurs expriment d’abord les sentiments des hommes qui les entourent :
ils donnent une voix aux aspirations de ceux qui peinent et se réjouissent autour d'eux. Puis, si leur parole est claire, si leur domaine natal impose par la sagesse ou la
D'ÉSLAYNVILTA" SATD:V%6;
force sa loi aux territoires voisins, ces premiers accents poétiques se transmettent comme des échos à d’autres chantres qui les reprennent et les propagent.
Peu à peu, à travers toute l'étendue d’un pays, un accord s'établit, une symphome se compose, toutes les dissonnances se fondent en une mélodie unique.
Et sans doute beaucoup de réveurs, beaucoup de poètes, beaucoup d’artistes prennent part à ce concert. Pourtant de siècle en siècle, les chefs d'orchestre sont rares.
Il est peu de Villon, de Rabelais, de Montaigne, de Molière, de Voltaire.
Pour me servir d’une autre image, ces grands honmes sont les maîtres d'œuvre qui bâtissent une nation. À l'appel de leur génie, se groupent des centaines et des milliers de tâcherons. C’est ainsi que s’affermit le caractère des Etats. C’est ainsi que s’est élevée notre France spirituelle, édifice d’indépendance et de sincérité, de verve ironique et de raillerie vengeresse, édifice de raison, de sociabilité, de pitié, édifice de fraternité humaine.
Eh ! bien, maintenant mes amis, cette.
belle construction, 1l faut la continuer avec courage, et ce n'est pas le moment de se croiser les bras. Il faut l’élargir pour y loger tous les hommes. C’est à quoi les réveurs grands et petits doivent s'employer.
Pour voir se dresser les murailles, se profiler les fières colonnades ei les vastes frontons, le plus humble compagnon est joyeux de grimper aux échelles en portant l’'augette remplie de mortier aux ouvriers plus habiles qui posent les pierres en haut de l’échafaudage.
Laissez-moi donc, mes chers amis, laissezmot gâcher le mortier pour la Cité du Rêve.
C’est mon destin, il me plaît et je n’en demande pas d'autre.