DINAN VIE LT A SA DD
— € ÀÂh! hurla-t-il, je reconnais cette voix. C’est ce Bodelairre. »
Il roulait terriblement les r.
— « Je le touerai, je le touerai, dussè-je périr moi-même. Ma peau, je n'y tiens pas bocoup, mais je tiens encore bien moins à celle de ce Bodelairre ! »
Puis il se retira majestueusement. Le lendemain, il avait oublié ses menaces.
Le critique d’art Charles Saunier tira un calepin de sa poche et y consiena cette anecdote :
— Je fais partie, dit-il, de la Société historique du VI® arrondissement, sur lequel se trouve la fontaine de Visconti.
Les moindres faits qui s’accomplissent dans ce petit espace, nous intéressent prodigieusement. Les plus grands évènements qui se passent dans le reste de l'univers nous sont came un clou à un soufflet. Il me semble d’ailleurs, continua-t-il, que dans Ÿocaste et le Chat maigre, VOUS avez conté une scène semblable. ”
— Hé ! oui, dit France. C’est justement
248 LES MATINÉES … l'aventure de Bermudez que j'ai prêtée à un autre personnage.
Un vieillard qui était présent, coupa court à ces propos qu'il estimait frivoles :
— Nous parlions d’une guerre prochaine, grommela-t-il. Eh ! bien, si elle éclate, tant mieux !
L'auteur de cette déclaration péremptoire était un poète obscur qui est mort depuis. À en juger par ses discours toujours débordants de chauvinisme, sa Muse devait être fort héroïque. Mais personne n’avait jamais lu ses vers.
Il était si perclus de goutte qu’il ne pouvait chausser des bottines. Il traïnait à ses pieds des savates lacées sur de gros bandages de toile blanche. C’est dans cet équipage qu'il faisait ses visites.
Il toussait, larmoyait et bredouillait.
Il venait souvent chez Anatole France qu'il connaissait de longue date. Le Maître
qui le tolérait, disait parfois, quand il n'était pas là :
— Quelques vieux amis me feraient douter de l'amitié, ce bienfait céleste. Ils se targuent d’être fort attachés et ils le sont en effet, comme des moules à la carène d’un navire.
Vous n'ignorez pas qu’elles sont souvent empoisonnées !
Nul n’avait relevé la phrase tranchante du barde podagre. Mais tapant de ses mains molles sur les bras de son fauteuil :
il reprit entre deux quintes d’asthme :
— Nous sommes restés, grâce à Dieu, un peuple de soldats ! Atchoum ! Nous aimons la guerre, atchoum !.… Et nous ne demandons qu’à nous battre ! Atchoum ! Nous irons reprendre nos pendules chipées par les Pruscots en 1870.
Atchoum ! Atchoum |
France qui l'avait dévisagé un moment sans patler, lui dit avec douceur :
— Ÿ'admire ce bel enthousiasme chez un vétéran. Et je suis sûr que st le pays est en péril, les jeunes gens de cœur ne lui marchanderont pas leur sang. Mais quant à pré-
' je 2560. JE S YIMPAÏPENEES tendre que les Français aiment la guerre, ce n’est point exact.
Jamais peuple n'aima la guerre. Famaïs peuple ne désira se battre.
Au fond, la foule envisage toujours les combats sans allégresse.
Ce qui surtout faussa les idées des historiens, c’est la rhétorique de Tite-Live.
Or je ne crois pas que ce Padouan fût sincère. Il savait bien que personne n’est heureux de s’exposer au trépas. Mais il se disait qu'il fallait remonter le moral des Romains qui s’engourdissaient, et il enflait ses périodes sonores.
La vaillance qu’il a célébrée, nous l’atiribuons d'ordinaire aux armées qui remportent des victoires. Nous pensons qu’elles méritèrent leurs succès par leur mépris du danger, et qu'au contraire les armées vaincues manquèrent de courage. Suppositions gratuites ! C’est la chance qui le plus souvent décide des batailles. Quant aux armées, je soupçonne qu'elles sont toutes médiocres et qu'aucune n'affronte de gaieté de cœur les soujfrances et la mort.
D'ÉAPMAVTL DA S AID
On a lyriquement vanté nos troupes révolutionnaiïres. Le hasard me fit découvrir à ce propos un très édifiant opuscule d’un norimé Rozière : La Révolution à Meulan.
Je n'ai plus ce petit ouvrage. Ÿe l'ai prêté : :
on ne me l’a pas rendu : preuve de son intérêt.
Quand la Patrie fut en danger, on leva des hommes à Meulan comme dans tout le reste de la France. Cela se fit en grande pompe. Le maire convoqua la population dans l'église. On battit le tambour, les jeunes gens jurèrent de vaincre ou de mourir, ils entonnèrent le Chant du Départ et prirent le chemin de l'armée. Mais une semaine après, on retrouvait la plupart d’entre eux dans la campagne environnante ou à Meulan même. Lorsque les circonstances redevinrent très critiques, le maire jugea qu’il fallait faire un nouvel appel à ses administrés. Il les rassembla derechef. Les mêmes conscrits furent enrôlés… et revinrent après quelques jours d'absence.
Cette cérémonie se renouvela plusieurs fois, sans changement de figuration.
LS DFA
22 LES MATINÈES
Finalement, un seul citoyen de Meulan resta à l’armée, un seul ! Il y devint général,
assure-t-on ; il le méritait bien.
imagine qu'il n'en fut pas autrement pour nombre d’enrôlements du Pont-Neuf.
Car enfin, vous devez comprendre que quand on offre son dévouement à la France sur le Pont-Neuf, c’est avant tout pour se faire voir. Une fois qu’on s’est montré, suffit !
On est quitte.
LE VIEUX POÈTE (en graillonnant). — Allons ! allons ! mon cher France, je ne conçois pas votre ironie. La vertu militaire. atchoum ! n’est heureusement pas rare, atchoum ! et vous m’accorderez que, atchoum ! atchoum !.….
FRANCE. — Ÿe vous accorde, certes, qu'il y a des héros. Encore ne le sont-ils
pas toujours. Le vrai héros avoue qu'il manqua parfois de courage. fe vous accorde
que certaines troupes, dans quelques moments &’exaltation, bravent avec intrépidité des risques effrayants. Mais de tout ce que nous savons, nous sommes obligés de conciure que la majorité des soldats qui composent
ge ss + A y I jé L A. 8 aÏ D 255 ee une armée tiennent dprement à leur vie — et ne l'exposeraient pas s'ils n’y étaient contraints.
Voilà pourquoi le petit livre que je viens de -citer, bien qu’il n'indique assurément pas l’état d'esprit de tous les Français pendant la Révolution, m'a cependant paru digne de crédit. Et ma propre expérience le corro-
bore. | LE VIEUX POÈTE. — Votre ex. atchoum !… périence ?
FRANCE. — Ou... Tenez, je vais vous
rapporter très fidèlement quelques-unes de mes impressions de garde national durant le siège de Paris.
Le commandant de notre bataillon était un gros épicier de notre quartier. Il man- quait d'autorité, 1 faut le dire, car il cherchait à ménager ses pratiques. Un jour, nous reçûmes l'ordre de participer à une sortie. On nous envoya sur les” bords de la Marne. Notre commandant était splendide SOUS son uniforme tout flam- bant qui n'avait jamais servi. Il montait un chan petit cheval arabe qu'il s'était
PE DU TE SR TES DA EE < s gd . CAEN
254: LES MATINERS procuré je ne sais où et dont il paraissait très fier, un petit cheval tout blanc, adorablement gracieux et guilleret. Trop guilleret, ce fut la perte du pauvre épicier.
Comme il faisait caracoler sa bête, elle se cabra de toute sa hauteur, tomba sur le dos et tua net notre commandant, en lui cassant les reins.
Nous regrettämes peu notre chef. Nous prîmes le parti de nous arrêter, de rompre les rangs et de nous allonger sur l'herbe de la berge. Nous y restâmes couchés toute la matinée, puis tout l'après-midi. Au loin, l'artillerie tonnait.… Nous n'eñmes garde de marcher au canon.
Vers le soir, sur le chemin qui dominait la rive, nous vîmes des marins courir.
Beaucoup étaient noirs de poudre. Des blessés portaient des bandages sanglants. Ces braves gens s'étaient bien baïtus, maïs ils avaient dû céder à la mauvaise fortune.
Quelle idée nous vint ? Nous nous mîmes à crier : Vive la flotte !
Cette exclamation que les matelots jugérent ironique, eut le don de les courroucer.
DE LA VILLA SAÏD 2e
Quelques-uns foncèrent sur nous baïonnette en avant. Ceci nous parut dangereux. Nous quittâmes précipiiamment les talus gazonnés et nous gagnâmes du terrain. Comme nous étions bien reposés et que les poursuivants étaient accablés de fatigue, nous pümes leur échapper sans peine.
Nous rentrêmes à Paris. Mais notre longue inaction nous pesait et nous avions grand'faim. Aussi n'éprouvämes-nous ai:cun scrupule à piller une boulangerie que nous rencontrâmes sur notre chemin. Heureusement les propriétaires avaient eu le temps de s’esquiver. Et nous ne fümes point homicides.
Telle fut notre conduite. Ÿe ne m'en vante pas, oh | non, je ne m'en vante pas.
Mais la vérité m'est chère et je lui rends hommage.
LE VIEUX POÈTE. — Ce sont là certainement des faits exceptionnels, atchoum !
et je suis sûr que.
FRANCE. — Mon cher ami, je m'en voudrais d’ébranler votre foi. Surtout, gardezvous de croire que je cherche à rabaisser
mes compagnons d'armes. Nos ennemis ne différaient point de nous-mêmes. Peu d'entre eux étaient des héros. Beaucoup de témoins virent pleurer les soldats allemands qu’on envoyait dans des régions périlleuses. Et pourquoi railler ces larmes ? Elles étaient répandues sans doute sur le souvenir de jeunes femmes qui ne reverraient plus leur mari, de petits enfants qui n'embrasseraient plus leur père.
Mais laissez-mot vous conter une autre anecdote.
Peu de temps après la guerre de o, je me trouvais à X... Comme j'entrais dans une auberge, j'entendis de grands éclats de rire, et je vis des habitants de l'endroit en cercle autour d’un robuste gars.
Il leur expliquait comment il avait réussi à éviter toutes les batailles.
— € D'abord, disait-il, j'étions parti de cheu nous avec deux semaines de retard.
« Quand j'arrivions devant le sargent, Je pensions ben quil allait me chanter * pouille. Alors moué,. pas bête, j'avions fait l'idiot. À iout ce qu'i me demandait, je
répondions meu, meu, comme une vache.
— « Qué brute ! qué brute ! qu’i répétait ; pas mêche d'en tirer autre chose que meu, Meu. »
« À la fin, un officier me dit : — « Hé!
l’innocent, pisque Les gars de ferme, tu connais les chevaux. »
« Je faisions oui ! avec la tête.
— « Eh ! bien, tu vas conduire ces deux canassons au colonel Bouchard du 28° régiment, 3° corps d'armée. V'là ta feuille de route el de quoi vous ee. tous les trois, tes deux bêtes et to.)
« «Je faïisions encore out, et je partions.
« Mais, comme de juste, je prenions un mauvais chemin et je menions mes deux bidets à un autre colo d’un autre régiment.
« Fe colo, sitôt qu’i reluque mes papiers : ;
« Cré nom que t'es lourte», qu'i me fait, 3 ÿ me remet dans la bonne route en me donnant quéques écus.
« Ÿe me trompions encore, vous pensez ben.
« Et je me promenions comme ça de colo en colo tout le temps que ça chaufjait.
Mais une foué la paix faite, j'avions mené
Y qe:
268 LES MATINÉES tout drei mes deux carcans au vrai colo du vrai réciment et me vla.»
Eh ! bien, une hilarité sympathique saluait les cyniques aveux de ce malin.
Oh! je n’affirme point que les mêmes auditeurs eussent été insensibles à la narration d’un grand dévouement. Les hommes les plus frustes, s'ils admirent l'astuce, vénèrent aussi la noblesse.
Mais enfin la galerie ne réprouvait pas ce faux Nicaise. Il y a toujours chez la foule des trésors d’indulgence pour un Panurge qui se conchie au mulieu de la bagarre, pour un Sosie qui, sous la tente, loin de la mêlée, s'empiffre de jambon et de vin.
Vraiment, il me paraît tout à fait impossible que le chauvinisme dont notre bourgeoisie est iravaillée de temps en temps gagne jamais le bon peuple.
Au contraire, je remarque que l'antimihitarisme est plus hardi qu'autrefois. Fadis, les déserteurs, les insoumis ne donnaïent aucune excuse de leur conduite : « On nous trahit, criaient-ils ; nous sommes vendus ! »
C'était leur seule justification.
Maintenant, 1ls ont une théorie et des motifs raisonnés. Le Chant du Départ, ils l'ont remplacé par un hymne pour ne pas partir :
Refuser en musique de marcher ! Cela devient glorieux.
LE VIEUX POÈTE, — Ainsi, vous les approuvez ?
FRANCE. — Ne me faites pas dire Ce
qui n'entre pas dans ma pensée. Non, je ne les approuve pas. Car dans la situation présente de l’Europe, ils risquent de favoriser les pires ennemis de la civilisation. |
LE VIEUX POÈTE. — Vous reconnaissez donc que la patrie.
FRANCE. — Ÿe reconnais que notre patrie mériterait d'être éperdüment défendue, si elle était menacée. |
Encore faut-1l voir clairement en quoi elle a droit à notre amour.
La patrie, si l’on entend par ce mot la somme des grandes 1dées et des profonds sentiments qui diffèrent d'un pays à l'autre et qui font l'esprit français, le bon sens anglais, la dialectique allema: de, voila certes
Ji a ? =D © LI L AT AT A ta? LS VPRTR SCT AR TARN PEL à "OR RS CPR TE, E À
{ 4" * Fna SOTETE TRE AT LAN 4 PAP RTS
| | AS FPS TL AIR NAS ci PARLE 12
20 LES MATINÉES un trésor qui doit être cher à toute nation.
C’est un pavillon de lumière planté sur chaque territoire. Les plus beaux génies
de chaque race l'ont porté de plus en plus
haut. Ils ont après coup et peu à peu donné un magnifique sens spirituel à des groupements que de fortuites circonstances historiques avaient à l'origine resserrés au petit bonheur.
Mais ces émouvantes doctrines nationales, si elles diffèrent, du moins ne divergent pas. Les plus éminents penseurs se tendent la main par-dessus les frontières. Ils n’ont nt les mêmes penchants, n le même cerveau.
Pourtant ils se rapprochent par leur humanité et par leur compassion envers tous leurs semblables. |
C’est, donc par un coupable abus qu’on voudrait opposer les consciences nationales.
Dans leur plus sereine expression, elles se complètent, au contraire. Et l’on peut adorer sa patrie en révérant les autres.
Mais, par malheur, la patrie n’est point seulement un ensemble d'idées radieuses.
Elle est aussi la raison sociale d’une foule
DE LA VILLA SAÏD z6r d'entreprises financières dont beaucoup sont peu recommandables.
C’est surtout l’antagonisme des appétits capitalistes parfois très illégitimes qui pousse les nations à s’entrechoquer et qui cause les guerres modernes. Rien n’est plus triste.
Du fond de mon âme, je souhaite que ma patrie s'abstienne de toute convoitise qui lui ferait porter la moindre responsabilité dans un confüt.
Mais si jamais elle était envahie par un voisin cupide, le devoir de tous ses fils serait de voler à son secours.
Pour l'Humanité, ce serait en effet la plus sombre catastrophe que la France fût amoindrie. Car, n'est-ce pas, tout de même, notre pays symbohse d'assez généreuses aspirations.
LE vieux POÈTE. — Ah ! ah ! vous voyez bien. atchoum | Le le chauvinisme a du [ bon. |
FRANCE (avec force), — Mais pas du tout ! C’est une criminelle démence. Quand les chauvins disent que la guerre est sublime,
tin,
262 LES MATINÈES
qu’elle est l'école de toutes les vertus, qu’elle
reirempe et régénère les hommes, que la
\ Providence fait iriompher les plus dignes let que la grandeur d’un peuple se mesure | à ses victoires, c'est-à-dire aux massacres où ses enfants périssent avec ses ennemis, \ils sont absurdes et odieux.
| LE viEUX POÈTE. — Mais comment persuaderez-vous au peuple de s’immoler à la patrie ?
FRANCE. — En rendant la patrie toujours meilleure, toujours plus juste, toujours plus maternelle pour le peuple, plus loyale, plus fraternelle vis-à-vis des autres nations. en répétant sans cesse que la guerre est abominable, en nous gardant avec soin de toutes les tortueuses intrigues qui pourraient la provoquer, en attestant par la franchise éclatante de notre conduite que nous ne voulons pas prendre les armes et que nous en userons seulement pour défendre notre liberté.
| Alors le peuple aimera cette patrie qui | se confondra dans son cœur avec le plus bel
avenir du genre humain et si, par malheur,
f Ur + elle est assaillie, il ne permettra pas qu’elle {succombe (*).
(x) Telles étaient à cette époque, les opinions d. M. France. Depuis, par son adhésion au communisme, il a témoigné que seule l’organisation internationale des prolétariats lui semble capable d'empêcher le retour des £uerres.
raroemet TT Y
1 ReTeE tion russe
à la villa Saïd
recto russe
à La villa Saïd
"ÉTAIT pendant la saison froide.
f Quand. Joséphine nous ouvrit la
porte, nous vîimes le corridor de l'entrée tout encombré de pardessus, de cache-nez et de fourrures.
Les vêtements des amis de M. Bergeret étaient accumulés sur les chaises et sur les consoles. Des chapeaux coiffaient de beaux chandeliers rococo. Des paletots étaient accrochés au départ de la rampe gothique en vieux chêne ouvragé.
— V a-t-1l beaucoup de visiteurs ?
demandâmes-nous à Joséphine,
Rues S ; L? es { L
268 LES MATINÉES — Trop! fit-elle d’un ton bourru., Il y a des tas de Russes.
Joséphine sympathisait peu avec la race slave.
— On ne sait pourquoi, reprit-elle, Monsieur reçoit des gens pareils. C’est sale. C’est plein de puces. Regardez-moi ces vieilles houppelandes.
Ce disant, elle palpait entre le pouce et l'index un pauvre caban tout élimé.
Elle continua de grommeler entre ses dents :
— Ces Russes, ce n’est bon qu’à crotter toute la maison. Et ça doit porter des bombes. Si Monsieur m’écoutait, il choisirait mieux ses relations. Célèbre comme il est, il ne devrait fréquenter que du beau monde.
Nous la laissâmes à sa méchante humeur.
Dans la bibliothèque, nous trouvâmes en effet auprès du Maître plusieurs révolutionnaires russes. Il y avait là, entre autres, K..., fameux sociologue, un colosse avec de longs cheveux blancs bouclés,
des poils follets tout autour du visage, de grands yeux bleus, étonnés et tendres, un air souriant, enfantin et béat : le type accompli du savant anarchiste qui par ses idées bouleverse avec candeur une société de fond en comble.
On était à l’époque où Nicolas IT commençait à se débattre contre les sursauts de son peuple las du knout et de la nagaïka.
S..., correspondant de journaux de Pétersbourg, qui avait entrepris à travers la France une tournée de conférences contre le tsarisme, rendait compte d’un discours qu'il avait prononcé la veille à Valenciennes.
— Un public très sympathique, dit-il, et qui semblait fort au courant de la question.
FRANCE. — En somme, aujourd’hui, la province est au même niveau intellectuel que Paris.
S... — Sauf quelques régions pourtant, :
la Bretagne, par exemple. |
FRANCE. — Il est vrai, les Bretons demeurent en retard. Cela tient, en parte, à
leur ignorance de notre langue. S'ils la comprenaieni, ils seraient peut-être plus favorables que d’autres à certaines de nos idées sociales.
Ainsi, je crois qu'ils accepteraient facilement le collectivisme. Ils y sont préparés par la pratique des biens communaux, qui sont nombreux chez eux comme dans tous les pays pauvres. Car, à présent, 1l n’y a plus que les mauvaises terres et les pâturages maigres qui puissent rester propriété commune, tandis qu’au contraire le moindre lopin fertile est aussitôt accaparé. Par malheur, nous n'avons pas d’orateurs sachant leur patois.
L’alcoolisme aussi leur est funeste.
Ce qui est certain, c'est que durant mon dernier séjour à Quiberon, ils m'ont paru fort arriérés.
Ils n’apphquent aucune des nouvelles méthodes de pêche. C’est au petit bonheur qu’ils vont à la rencontre du poisson. Ils ne songent pas à se télégraphier les uns aux autres leurs informations sur la marche des bancs.
ICO
Quant à la vente, ils la font dans de navrantes conditions.
La mareyeuse, une grosse commère cossue, les attend sur la côte et gueïte fièvreusement leur retour. Dès qu'ils ont abordé, elle les emmène tous au cabaret, où elle les saoûle, et c’est quand ils sont gris qu’elle règle avec eux l'achat de ‘leur pêche.
Notez que cette mareyeuse est une intermédiaire dont ils pourraient fort bien se passer. Car souvent le marchand qui enverra le poisson à Paris attend aussi, tout près d'elle, sur la côte. Mais 1l ne leur vient pas à l’idée de s'adresser directement a lui.
Ce qui m'a confirmé dans mon jugement défavorable sur leur intelligence, c’est une
- conversation que j'ai saisie entre deux Bretonnes. Comme les femmes sont habituellement plus fines que les hommes, et que celles-ci ne l'étaient guère, du moins à ce qu'il me sembla, j'en tirai de sévères conclusions sur l'esprit des indigènes.
En écoutant ces deux Bretonnes, je ne commis, sachez-le, aucune indiscrétion. Elles
étaient, en effet, à un demi-kilomètre l’une de l’autre et c’est à cette distance qu’elles s’'apostrophaient à tue-tête, comme les héros d’Homère.
L'une criait, — notez bien ceci, monsieur, dit France au vieux sociologue, — elle criait : — « Tu n’es qu’une saloperie, parce que tu vas avec mon homme.» — Et l’autre ripostait sur le même ton : « Si ton homme va avec moi, c’est que mon... est plus beau que le tien. »
Eh ! bien, monsieur, je ne sais pas si vous êtes de mon avis ; mais cette réplique me sembla dénoter la plus complète absence d'observation psychologique.
Il est certain, en effet, que si nous aimons une femme plutôt qu'une autre, ce n’est pas du tout parce que son. nous paraît plus beau, mais pour une foule de raisons très différentes et d’ailleurs très complexes.
Le vieux sociologue cherchait à se faire une opinion sans y réussir.
Un moment après, France lui dit :
— Le pope Gapone doit être content :
la Révolution russe fait une halte.
Et s’adressant aux autres personnes présentes :
— Notre ami S... m'a fait connaître ce pope dont on parle tant. Il me l'a amené ici même. C’est un solide jeune homme brun et basané. Ÿe confesse timidement qu'il ne m'a pas produit une excellente impression. Il est verbeux et emphatique. Comme il ne sait pas un mot de français, S... me traduisait ses paroles et s’avisa de les abréger. Gapone s'en aperçut et se fächa tout rouge.
— «Il me gourmande, me dit S... parce que j'ai écourté sa dernière phrase où il comparait Nicolas II à un tigre. Il a en effet ajouté : C’est un tigre altéré de sang humain. »
Eh ! bien, vraiment, cette querelle au sujet d’une métaphore me parut de mauvais goût. Car enfin, n'est-ce pas, tous les tigres royaux ou impériaux sont altérés de sang humain (*).
(x) Ce Gapone, on s’en souvient peut-être, était un agent provocateur à la solde de la police tsariste. À Pé-
tersbourg, il s'était mis à la tête d’une grande manifesta-
Gapone, qui a dirigé à Pétersbourg les premiers cortèges de grévistes, juge qu’il faut accorder au peuple quelque repos avant de lui demander de nouveaux efforts.
Je ne sais s’il a raison. Mais le danger, c’est que la halte ne devienne un long arrêt.
Peut-être les Russes sont-ils encore trop asservis et trop malheureux pour désirer passionnément la liberté. Car c’est un fait.
Presque toutes les révolutions qui triomphent durablement, se bornent à consacrer des résultats acquis.
Observez celle de 89. Ce sont les centres déjà délivrés de la féodalité qui se sont soulevés pour exiger l'abolition de l’ancien régime. Quant aux provinces sur lesquelles
tion ouvrière et il s'était éclipsé à l'instant précis où des mitrailleuses avaient fauché la multitude.
Il vint en France peu après et c’est alors qu’il se rendit à la Villa Saïd. Puis il alla sur la Côte d'Azur pour y mener joyeuse vie avec les deniers de la trahison.
Il eut la fin qu'il méritait. Les Révolutionnaires ayant acquis la preuve de son infamie, l’attirèrent dans un guetapens et l’exécutèrent.
Quand il fit visite à Anatole France, nul ne le suspectait encore. Comme on le voit pourtant, par le dialogue que nous rapportons, M. Bergeret ne fut pas sa dupe.
le joug traditionnel pesait encore, elles songeaient si peu à le secouer, qu’elles prodiguèrent leur sang contre la Révolution ce fut le cas de la Vendée et de la Bretagne.
Et de même pour le socialisme. Il compte ses plus vaillants adeptes dans les grandes corporations comme celle des mineurs qui, précisément, grâce à leur discipline, ont déja obtenu une bonne partie des avantages que le socialisme promet. Tandis que les plus acharnés adversaires de cette doctrine sont les paysans qui bâtissent le plus du régime bourgeots.
Au fond, les changements sociaux ne s’accomphssent que quand ils sont mûrs.
Voilà pourquoi je me demande si les Russes ne sont pas encore trop privés des profits que leur procurerait la Révolution pour vouloir les conquérir.
K.…. protesta que ses compatriotes étaient plus éclairés qu’on ne le croyait.
FRANCE. — Et leur dévotion au tsar n'est-elle pas un obstacle à leur émancipa-
tion ?
K... — Le respect religieux de la Russie pour son souverain s'est vite évanoui. Notre peuple est mystique, mais perspicace. Ayant éprouvé la mauvaise foi du tsar, il s’est détaché de lui. Sa piété demeure intacte ; mais elle saute un échelon et s'adresse directement à Dieu.
— Il est plus intelligent que les pêcheurs bretons, observa quelqu'un, il supprime l'intermédiaire.
K... — D'ailleurs, on aurait tort de se figurer les Russes comme aveuglément soumis à leurs prêtres. Au contraire, quoique dévôts, ils aiment peu le clergé.
Et quand, par exemple, ils baisent la main d’un pope, ils entendent rendre hommage non pas à l’homme d’Eglise, mais au Dieu qu'il représente.
FRANCE. — Vous ne m'étonnez point.
Car le mépris du prêtre est très concilhiable avec la piété. En général, le peuple honmit la soutane. Pourquoi? Tout simplement sans doute parce qu'elle est lugubre et qu’elle évoque l’idée de l'extrême onction.
Mais, dites-moi encore, le mysticisme
DE LAÏVILLA SAÏD 27
russe n'est-il pas volontiers contemplatif et ennemi des actes ? Votre prophète Tolstoi, par exemple, he prêche-t-1l pas aux moujtRs la résignation et ce qu'il appelle la «non résistance au mal » ?
K... — Entre nous, il n’est pas écouté, Nos ouvriers et nos paysans sont de rudes gaillards et il est difficile de les rendormir une fois qu’ils sont éveillés.
FRANCE. — Oui, je comprends, les moutons deviennent plus facilement des loups que les loups des moutons. Et tenez, c’est une vérité qu’éprouva dermèrement, à Paris où tl habite, votre compatriote le prince Troubetzkoï. De même que Tolstoi invite les hommes à bêler, ce prince avait entrepris d'apprivoiser des loups. Il en avait capturé deux très jeunes, il les avait élevés et les menait en laisse comme des chiens. Pour les déshabituer de leurs instincts, il les nourrissait surtout de légumes et ce qui est surprenant, c’est qu’ils parurent quelque temps s’accommoder de ce régime.
Mais l’autre jour, tout à coup, l’un d’eux planta ses crocs dans le bras du fruitier
chez qui le prince ne dédaignait pas d'acheter lui-même le repas de ses amimaux ei l’on eut grand'peine à faire lâcher prise à ce méchant loup.
Ceci d’ailleurs n'est pas un apologue.
K... (riant). — L'on en peut tirer cependant des conclusions sociologiques.
FRANCE. — ,S7 vous voulez...
K.. — Le meilleur moyen, ce me semble, d’aider actuellement aux progrès du libéralisme dans notre pays, est de conseiller aux autres peuples et notamment aux Français de ne souscrire à aucun emprunt russe avant que le gouvernement tsariste ait mis en vigueur une constitution libérale.
FRANCE. — Ÿe souhaite de tout mon cœur que cette tactique réussisse. Car elle épargnerait des milliers de vies humaines. Il est malheureusement certain que si le gouvernement russe se voyait soutenu par notre argent, 1l n'hésiterait pas à se lancer dans la réaction la plus atroce.
K... — Il s’y prépare.
FRANCE. — Îl se pourrait même qu'il
arrivât à étoufjer pour longtemps toute velléité d'indépendance.
K.. — Non. Car à la réaction répondraient bientôt les représailles terroristes. Mais il importe de faciliter leur tâche aux Hbéraux, et, comme vous le dites, d’épargner des vies humaines.
FRANCE. — Uélas ! chaque progrès humain n'en dévore que trop !
C’est un ordre des dieux, qui jamais ne se rompt
De nous vendre bien cher les bienfaits qu’ils nous font. L’exil des Tarquins même ensanglanta nos terres
Et nos premiers consuls nous ont coûté des guerres !
Un jeune Slave très brun, cheveux longs et plaqués de moëlle de bœuf, teint mongolique, visage prognathe et moustaches tombantes de kalmouk, rompit soudain le silence qu’il avait gardé jusqu'alors.
Il parlait le français avec une extrême difficulté :
— Pour succès de la Révolution, vaudrait bien mieux que...
FRANCE. — N’admirez-vous pas la puissance de notre grand Corneille ?
2% LES MATILNÉES
LE JEUNE SLAVE. — Oui, c’est admirable !.. Vaudrait bien mieux que.