‹ Propos d'art et de cuisineChapitre 10 sur 29 · LS · texte numérisé non relu

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78 PROPOS D’ART ET DE CUISINE rues par lesquelles on devait passer, mais encore la plupart des cœurs de ceux qui passaient.

La mort de Mirabeau, c'était, en effet, une obscurité politique. Mirabeau mort, savait-on dans quelle voie on allait entrer? L’habile dompteur n’était plus là pour diriger ces fougueux coursiers qu’on appelle l’Ambition et la Haine. On sentait qu’il emportait avec lui quelque chose qui, désormais, manquerait à l’Assemblée, l'esprit de paix veillant au milieu de la guerre, la bonté du cœur cachée sous la violence de l'esprit. Tout le monde avait perdu à cette mort; les royalistes n'avaient plus d’aiguillon, les révolutionnaires plus de frein. Le char allait rouler plus rapide, et la descente

était encore longue... Qui pouvait dire vers quoi on

roulait, et si c'était vers le triomphe ou vers l’abîme ?

On n’atteignit le Panthéon qu’au milieu de la nuit. Un seul homme avait manqué au cortége. — Pétion. | | Pourquoi Pétion s’était-il abstenu ? Il le dit luimême le lendemain à ceux de ses amis qui lui faisaient un reproche de son absence.

‘1 » Il avait lu, disait-il, un plan de conspiration con- | fi tre-révolutionnaire écrit de la main de Mirabeau.

| | en

Trois ans après, par une sombre journée d’au-

| —iomne, non plus dans la salle du Manége, mais dans la salle des Tuileries, quand la Convention,

… après avoir tué le roi, après avoir tué la reine, après

avoir tué les girondins, après avoir tué les corde-

… liers, après avoir tué les jacobins, après s’être tuée

elle-même, n’eut plus rien de vivant à tuer, elle se

- mit à tuer les morts. Ce fut alors que, avec une joie

sauvage, elle déclara que l’Assemblée constitnante s'était trompée dans le jugement qu’elle avait rendu sur Mirabeau, et qu’à ses yeux, le génie ne pouvait faire pardonner à la corruption.

Un nouveau décret fut rendu, qui excluait Mirabeau du Panthéon.

Un huissier vint, et, sur le seuil du temple, il fit lecture du décret qui déclarait Mirabeau indigne de partager la sépulture de Voltaire, de Rousseau et de Descartes, et qui sommaït le gardien de l’église de lui remettre le cadavre.

Ainsi, une voix, plus terrible que celle qui doit être entendue dans la vallée de Josaphat, criait

avant l’heure : « Panthéon, rends tes morts! »

Le Panthéon obéit. Le cadavre de Mirabeau fut remis à l'huissier, qui fit, il le dit lui-même, conduire et déposer ledit cercueil dans le lieu ordinaire des sépultures. Or, le lieu ordinaire des sépultures, c'était Clamart, le cimetière des suppliciés.

Et, sans doute, pour rendre encore plus terrible la punition qui l’allait chercher jusque dans la mort, ce fut nuitamment et sans cortége aucun que le cercueil fut inhumé, sans nul indice du lieu de l’inhumation, sans croix, sans pierre, sans inscription.

Seulement, plus tard, un vieux fossoyeur, inter rogé par un de ces esprits curieux de savoir ce que les autres ignorent, conduisit un soir un homme à travers le cimetière désolé, et, s’arrêtant au milieu de l’enceinte et frappant du pied, lui dit :

— C'est ici!

Puis, comme le curieux insistait pour avoir une

certitude :

— C’est ici, répéta-t-il, j'en réponds, car j'ai aidé à le descendre dans la fosse, et même j'ai manqué. d’y rouler, tant était lourd son maudit cercueil de plomb. | |

Cet homme, c'était Nodier.

Un jour, il me conduisit aussi à Clamart, frappa du pied au même endroit, et me dit à son tour :

— C'est ici.

Or, voilà soixante ans que les générations qui se

sont succédé passent sur cette tombe inconnue où

dort Mirabeau. N'est-ce pas une assez longue expiation pour un crime contestable ? car nous sommes de ceux qui nient que Mirabeau soit un apostat,

Mirabeau a été payé, mais il ne s’est pas vendu.

Mirabeau était royaliste et aristocrate. En rêvant une royauté constitutionnelle, il a été aussi loin que les plus exigeants de ses mandataires pouvaient exiger qu'il allât.

La Fayette quittant son camp pour venir insulter l’Assemblée nationale et offrir son épée à la reine et son armée au roi, la Fayette commettait le même crime de lèse-nation que Mirabeau.

Seulement, la Fayette eut sur Mirabeau deux avantages :

Il n’était point payé pour faire ce qu’il fit, et il demeura cinq ans prisonnier en Autriche.

Eh bien, ne serait-il pas temps, dans notreépoque,

82 PROPOS D'ART ET DE CUISINE époque d’appréciation historique s’il en fut jamais, ne serait-il pas temps, à la première occasion, de fouiller cette terre impure dans laquelle repose Mirabeau, jusqu’à ce que l’on trouve ce cercueil de plomb qui pesait si fort aux bras du pauvre fossoyeur, et auquel on reconnaîtrait le proscrit du Panthéon ? |

Peut-être Mirabeau ne méritait-il pas le Panthéon ; mais, à coup sûr, beaucoup reposent et reposeront en terre chrétienne, qui plus que lui ont mérité les gémonies. |

France! entre les gémonies et le Panthéon, une tombe à Mirabeau, — une tombe avec son nom pour toute épitaphe, — avec son buste pour tout orne-

ment, — avec l’histoire pour tout juge!

CLESINGER

Les artistes vivants ont, en France, un défaut qui nuit énormément à leur réputation : ce défaut, c’est de ne pas être morts. Tant qu’on vit, on n’est pas. Nous avons beaucoup de peine à reconnaître qu'un monsieur qui boit, mange, se promène comme tout le monde, qui est moins beau, moins grand, moins riche, moins bien mis que nous, ou plus grand, plus riche et mieux mis, soit cependant plus que nous, Autant la flatterie nous est facile en France à l’égard des gens puissants, autant l’admiration nous pèse à l'égard des gens de valeur.

Heureusement, la mort est là, En immobilisant les grands hommes, en clouant un point de bronze

à la fin de leur œuvre, en les couchant dans un joli endroit nommé cimetière, où ils ne gênent plus per-

sonne, pas même leurs voisins, elle n’éteint pas,

mais elle calme un peu l’irritation que causait la vie

de leur talent, et la postérité, qui commence à leur

fin, peut, à son aise, sur ces corps qui ne bougent

plus, prendre la mesure du vêtement dont elle les

couvrira dans l’avenir.

Pour ma part, je trouve le monde bien tel qu'il est. L’aveuglement, l’envie, la bêtise des masses, me paraissent des éléments indispensables à la production de l'artiste. S'il n’a pas une force réelle, il y succombe, tant mieux! S'il a du génie, il en sort plus grand.

Et puis, en réalité, pourquoi voulez-vous que ceux qui ont des yeux y voient, que ceux qui ont des oreilles entendent? Il y a six mille ans que Dieu a fait le monde, il y a dix-huit siècles que Jésus-Christ ‘est mort pour le prouver, et il y a encore des gens qui disent que ce n’est pas vrai. L’esprit de négation est à peu près universel chez nous. C’est tout naturel : c’est chez nous qu’on produit le plus. On

ne peut nier que ce qui est. Nier une chose qui

LA

n’existerait certainement pas, ce serait l’affirmer. Deux négations valent une affirmation, au dire des grammaires.

Cependant, c’est une grande jouissance pour l’homme intelligent de pouvoir, de savoir admirer. Peut-on mieux utiliser ses sens qu’en les employant à la perception, à l’analyse, à l’admiration d’une belle œuvre ?

Ce que je sais, moi, c’est que je remercie Dieu de m'avoir fait naître dans un siècle comme celui-ci, que je regarde tout simplement comme un des plus grands siècles de l’histoire de l'intelligence humaine, et je dis un des plus grands, parce que nous ne sommes encore qu'à la moitié. — Il résulte de ma satisfaction d’être contemporain de tant de grands hommes, que je vais voir le plus souvent possible ceux que je connais. Il y a des gens qui vont voir le palais des singes aux Jardin des Plantes. Chacun prend son plaisir où il le trouve. Il est vrai que ces gens-là ennuieraient fort les artistes s'ils allaïent les visiter.

Or, parmi ces artistes, il en est un dont le carac-

tère, les allures, l'esprit, le talent me sont on ne

. peut plus sympathiques. Il me représente volontiers

les mœurs des maîtres d’autrefois. Le travail n’a pas

deux manières d’être; le génie n’a pas deux costu-

mes; il est comme la nature, il se renouvelle, mais il ne varie ni dans la forme, ni dans la conception, ni dans ses fruits. Qu'il soit sombre et isolé, comme

Michel-Ange; qu'il ait l’air d’un prince suivi de sa

cour, comme Raphaël; qu’il porte tunique comme Phidias ou perruque comme Racine; qu’il se révèle à quarante-cinq ans comme Jean-Jacques, ou qu'il

commence à dix-neuf ans comme Voltaire, il ya

un moment où il est toujours le même ; c’est le moment où seul, en face de son œuvre, il lutte avec elle et la pétrit. Alors, il n’y a plus un homme sombre ou un prince, il n’y a plus de tunique, il n’y

a plus de perruque ridicule, il n’y a plus d'âge, ily

a tout simplement l’homme dans la manifestation la plus large, la plus poétique, la plus convaincante

de sa puissance, dans ce qui le rapproche le plus du .

Créateur, dans la création.

Certains airs ont le privilége d’allier la plastique |

à la pensée dans cette lutte. Le moins beau de tous les artistes en état de création, c’est l'écrivain. Il

8 ’en faut de très-peu qu’ il ne soit ridicule. Il regarde

| an hasard, il questionne son mur, il laboure son

cerveau, dont les sillons apparaissent en rides sur

- son front ; il contracte ses traits, il parle haut comme

un fou, il égratigne son papier d’une plume ner-

veuse et criarde, il ne sait que faire de sa main gau-

| che, à moins qu’il ne s’en comprime de temps en | temps la face comme pour amener la pensée sur ses

lèvres et la faire tomber sur le papier.

Le musicien n’est pas amusant pour ses voisins

| quandil compose; mais au moinsil a devant lui unin-

strument qui luirend en bruit véritable la pensée qui bourdonne dans son cerveau, comme un oiseau dans

sa cage, jusqu’à ce qu’elle ouvre enfin ses ailes et

…s'élance à travers l’espace. Dans le frémissement de ses deux mains sur les touches d'ivoire, dans la

L pression de ses pieds sur les pédales, au milieu des

vibrations de toutes sortes qui l’enveloppent et auxquelles se mêle sa voix, toute humide de l’inspiraton récente, il y a quelque chose de saisissant qui lui donne des apparences de pythonisse visitée et tourmentée par son dieu.

Campé fièrement devant une toile de vingt pieds

88 PROPOS D'ART ET DE CUISINE où se meut déjà par la vigueur et l'harmonie des . tons tout un monde immobile, taillant, comme Ru-… bens, d’un seul coup de pinceau quelque rouge car- à dinal dans la toile étonnée, le peintre a des attitudes 4 nobles et cavalières qui lui permettent de travailler devant ses intimes. Mais là où l'expression de a. puissance créatrice est la plus fougueuse, la plus 1 poétique, la plus imposante; là où elle effraye pres-

que, c’est chez le sculpteur.

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Un soir d'été, il pouvait être huit heures, je ren- 4 contre Clesinger.—C’estde lui que je veux vous parler M depuis le commencement de cet article. — Le con- 4 naissez-vous ? Je ne crois pas; car il sort peu, et je ne me rappelle pas l’avoir vu une seule fois dans un ; théâtre ou dans un lieu public. | 1

Il est de la vraie race des artistes, des laboureurs 1 de l’esprit, s’attelant à l’œuvre tant que le soleil ] brille, ne la quittant que lorsqu'il disparaît, y reve- 4 nant quand il se lève. ;

Je le répète, j'aime cette nature brusque, impa- 1 tiente, hautaine. Ce que vous prenez pour de l’or- L

gueil, quand il parle de lui, c’est la conscience, non pas de sa valeur, mais de sa force. Il sait ce qu’il peut; voilà pourquoi il le dit, et il a d’autant plus raison de le dire, qu’il est de ceux que ses confrères ont le plus contesté dès son début; qu'il n’a pas, comme nous, qu’à prendre une feuille de papier et une plume pour répondre, et qu'il lui faut, pour prouver ce qu'il dit, remuer des milliers de livres de terre ou tailler dans le marbre rebelle un démenti de dix pieds.

J'aime ce talent, parce qu'il a les trois conditions indispensables ; il estrapide, fécond, vivant, et, si je parle de lui aujourd’hui, ce n’est pas pour faire à un grand artiste une réclame dont il se soucie peu; c’est pour initier, autant qu'il sera en moi, ceux qui me liront, à cette lutte merveilleuse de la pensée contre la matière, lutte à laquelle j’ai assisté plusieurs fois, et dont, chaque fois, j'ai vu l'homme sorür triomphant et superbe.

Donc, par une belle soirée d'été, au mois de juin, à huit heures du soir, je rencontrai Clesinger montant seul et rapidement l'avenue des Champs-Ély-

sées. Jé l’abordai en lui demandant où il allait ainsi.

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si

90 PROPOS D'ART ET DE CUISINE à 11 me prit le bras en continuant de marcher et me dit : |

— Je vais travailler.

— À cette heure-ci?

— Oui.

— Où demeurez-vous ?

— Au bois de Boulogne.

— Et vous y allez à pied? | | : «1

FN

— À pied, pour me mettre en train. Voulez-vous venir avec moi? :.

J’acceptai. 3 — Que faites-vous en ce moment? lui demandai-je.

— Une Andromède. |

— Grande ?

— Huit pieds,

— Vous en êtes au marbre? |

— Pas encore, mais la terre est finie; seulement.

— Seulement?

— Il à fait bien chaud aujourd’hui, et j'ai idée qu’elle aura profité de cela pour se lézarder tant qu’elle aura pu. N

Et mon compagnon, en parlant ainsi, se mit à mar

cher plus vite encore,

Jamais une maîtresse, jamais une table de jeu, jamais une passion si puissante qu’elle soit n’a attiré vers elle celui qu’elle domine comme l’œuvre

retrouver une femme ou le jeu, l’homme va retrouver quelqu'un ou quelque chose qui n’est pas lui, tandis que l'artiste, en retournant à son œuvre, va | se rejoindre lui-même. Ce marbre, cette toile, ce

manuscrit, cette partition, le plus simple rêve de sa | pensée, c'est son sang, c’est sa vie ; l'attraction est # directe, irrésistible entre le corps qui contenait la pensée et cette pensée qui, déjà vaguement formu- | lée par le ciseau, le pinceau ou la plume, appelle | incessamment la main qui la complétera. Et ce qui | fait la force de cet amour de l’art, c’est que l’artiste

et de lui seul. Là, pas de bouche qui mente, pas de fantaisie du cœur ou du hasard qui éloigne tout à coup de l’homme heureux l'être ou la chose qui fai- | saient son bonheur. L'œuvre vit, mais d’une vie qui appartient toujours à son créateur. Plus il l’enferme, plus il l’isole, plus illa corrige et plus il la rudoie, plus elle lui sourit! Incompréhensible, invisible,

| commencée attire le véritable artiste. Quand il va

| tire ses joies, ses orgueils, ses douleurs de lui-même:

rt

92 PROPOS D'ART ET DE CUISINE inerte pour les autres, elle a pour lui toutes ces tendresses caressantes de l’abandon d’une vierge. Il peut la donner, il peut la vendre; partout où il la

retrouvera, elle lui sourira d’un sourire qu'elle.

n’aura pour personne, et lui l’accueillera d'un

amour éternellement jeune, parce qu’il sera sans sa tiété ‘possible, parce que la jouissance qu'il donne est toute dans l'esprit et ne peut s’affaiblir comme les autres par la possession matérielle qui, prêtant 4 un instant à la force physique de quoi manifester «

l’exagération morale, diminue la cause à chaque manifestation qui diminue cette force, et finit par user l'idéal au frottement de la réalité.

Nous arrivämes à Madrid.

Mon compagnon sonna à la grille de sa maison; on vint nous ouvrir; nous traversâmes un grand jardin, et je fus introduit dans un atelier qui emplissait à lui seul le grand pavillon qu'on appelle le pavillon de Mademoiselle.

Nous attendimes un moment sur le seuil que le domestique nous eût apporté de la lumière; après quoi, notre sculpteur pénétra dans la salle, en te-

rant la bougie un peu au-dessus de sa tête.

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k DE LA SCULPTURE ET DES SCULPTEURS 93 … Ce n’éfait pas une aussi faible lueur qui pouvait | éclairer un atelier aussi vaste que celui où nous | nous trouvions. L'air y était frais, l’ombre épaisse et lourde. La lumière vacillante faisait hésiter dans les masses ténébreuses des silhouettes vagues, des | contours insaisissables auxquels le jeu de la lumière 1 prêtait un instant la vie, et que l’ombre engloutis- sait bientôt, | … Cependant, à mesure que le rayon lumineux approchait du centre, certaines parties de marbre et | de plâtre se détachaient plus précises sur les murs gris, et je reconnaissais des torses, des masques, “ des moulages récents. De grands rideaux de serge “ verdâtre, cachant les hautes fenêtres aux barreaux | étroits, descendaient en plis réguliers du plafond jusqu’au sol, et enfin, au milieu, sur un piédestal tournant, se dressait une masse couverte d’un drap “ blanc mouillé, qui, en se collant sur certaines formes, lui donnait les apparences de fantôme.

C'était l’Andromède.

Pendant ce temps, le domestique, fait aux habi-

| tudes de son maître, avait descendu une large lampe

à vaste réflecteur suspendue au plafond, l'avait allu-

A m'étais assis. Glesinge avait de sa —

la statue.

Elle était coupée au centre par une 4 1 À fonde, occasionnée par l’ardente chaleur du jour, ets le haut du corps était près de tomber. | — Avez-vous du temps ? me dit Clesinger du hau j de son échelle et en tournant la tête vers moi. ; — Oui.

— Voulez-vous voir quelque chose de curicux? È — Je veux bien. | . — Allumez un cirage et regardez. | En parlant ainsi, il redescendait de son échelle) ! | disparaissait un moment dans le jardin, et reparais-\ sait bientôt avec une hache à fendre du bois. À Alors, retroussant de nouveau ses manches, il: écarta l'échelle, monta sur le piédestal de l'Andro=

! mède, se trouva face à face avec elle, la regarda un | instant ; puis, lui jetant au visage une insulte comme si elle eût pu la comprendre et en rougir, il prit sa he hache des deux mains, et, avec la rage d’un bûcheron qui veut abattre un chêne, il fit tournoyer l’arme | au-dessus de son front, et du premier coup lui abattit la moitié du corps; les coups se suivirent avec une rapidité effrayante. La malheureuse Andromède s'écroulait à mes pieds, avec des entailles étranges à travers les formes de son beau corps, et bientôt il n’en resta plus rien que le pivot de fer qui la soute- naït intérieurement.

— Et, maintenant, recommençons, fit le sculp- | teur en sautant à bas du piédestal, en courant à de | larges baqueis, en plongeant ses bras dedans et en rapportant dans les deux mains des mottes énormes | de terre glaise qu’il se mit à empiler le long de la | tige defer.

Combien de temps dura le pétrissage de cette . montagne de huit pieds, je ne le saurais dire, mais ® elle s'élevait avec une rapidité féerique. Il ne disait | pas un mot. J'essayais de faire oublier que j'étais

là, afin d'assister aux puissantes fiançailles de

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menaçante de l’autre; jusqu’au silence que nous

96 PROPOS D’ART ET DE CUISINE l'artiste et de la pensée, afin de surprendre les se À crets de cette fiévreuse fécondation. si M

Tout seyait à ce tableau, jusqu’à la fumée de nos À cigares, qui, en enveloppant l’homme et la matière, assouplissait les mouvements de l’un et l'immobilité .

gardions, et qui prêtait à cette scène une véritable | majesté. Les deux plus nobles fonctions de l'ame, l'amour et le travail, ont besoin du silence, cette | seconde pudeur de l'esprit. 1

Du reste, la nature elle-même semblait se tai | aussi pour mieux prêter attention à l’œuvre d’une de ses créatures. Au milieu de ce bois si prompt à | frissonner, pas un bruit, pas un murmure, pas un frôlement de feuilles. Par les rideaux entr’ouverts, 4 j'apercevais un ciel transparent comme un cristal bleu percé d'étoiles sans nombre. Cette nuit était M tellernent ferme, qu’elle semblait décidée à ne ja- | mais laisser revenir le jour. k

Qui ne connaît pas le travail de la nuit, ne con- À naît pas le véritable travail. Quelle conscience de sa J supériorité a l’homme, quand il s’enferme, la nuit, avec sa pensée, sous le rayon de sa lampe, pendant .

DE LA SCULPTURE ET DES SCULPTEURS 97 que les autres hommes reposent dans l’attitude ridicule du sommeil, ou se fatiguent et s’énervent

dans l’exercice de leurs passions. La veille intelli-

gente est déjà une victoire sur nos sens, et c’est.

être, pendant un moment. plus fort que tout le monde, que d’être plus fort que soi. Dès qu’on demande au cerveau une création morale hors des vues naturelles, et destinée à une plus longue vie que la création physique à laquelle nous sommes tous appelés, autant la lui demander dans les conditions qui lui sont le plus favorables, autant alors veiller pendant que dort la bêtise humaine, et s’aller coucher quand elle se réveille.

Pendant que je me faisais ces réflexions, Clesinger avait élevé à la hauteur voulue la masse de terre à laquelle il allait donner une âme. Je n'avais sous les

|| yeux qu’un bloc grisâtre, informe, écorché cà et là

de coups de pouce, bombé de bosses incohérentes, n'offrant nulle part le symptôme de la vie que Ia . main du maître s’apprêtait à lui communiquer.

Ii se rapprocha silencieusement de cette matière inerte, et l’œuvre commença.

Je vis d’abord le sommet de cette terre obéissante

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forme de tête m’apparut sans signes distinctifs, san regard et sans voix, mais déjà dans le mouvemen de la vie. Sans qu’il m’eût été possible d’explique comment le miracle s’opérerait, je sentais vague ment flotter autour du visage impassible la forme qu’il allait prendre. Jamais Je n'ai eu sous les yeux ù un spectacle plus attachant. Je ne pus m'empêcher D. de sourire comme un enfant quand je vis s’arrondir le cou qui supporterait cette tête, et quand les premières courbes des épaules sortirent franchement à de ce chaos de limon. De ses deux mains, le sculp- ‘À . teur échancra le bas de son ébauche, plaqua vigou-. À reusement à l'emplacement de la poitrine ce que ses mains avaient recueilli de terre, et, cinq minutes après, deux beaux seins, tendus par laterreur, : 4 qui devait être le sentiment général de l’œuvre, palpitaient sous la caresse souple et ferme à la fois M du doigt créateur. É A partir de ce moment, le travail devint encore L plus étrange. Avec la hardiesse de l'artiste sûr de | son affaire, comme on dit vulgairement, celui-ci | À enfonça l’ébauchoir de fer là où le bras devait com-

mencer, et, d’un seul trait, pénétrant comme le soc d’une charrue, il creusa toute la ligne du corps, la cambrant avec la taille, la faisant onduler avec la hanche, sans que la main hésitât ou déviât une seule fois. Impossible de tailler plus crânement la vie dans le néant, le mouvement dans l’immobilité.

Au bout d’une heure, l’Andromède était modelée. Les pieds se mêlaient bien encore un peu au terrain, comme ceux d’une Daphné dont la métamorphose commence; les bras, levés en l'air par un geste d’effroi, tenaient bien encore un peu au rocher contre lequel la terreur la pousse et la déchire; mais l'attitude était trouvée, l’âme circulait dans l’œuvre, et si, dans certaines parties, on sentait encore l'empreinte trop énergique du pouce, on sentait en même temps qu'il n’y avait plus qu’à adoucir pour compléter, et cette empreinte d’une force vivante sur cette matière froide était, d’ailleurs, la preuve de la vie communiquée par les moyens humains.

L’aube se glissait entre les rideaux, et je ne saurais exprimer dans quelle harmonie cette première

lueur enveloppait l’ensemble de la statue. Ce rayon

100 PROPOS js ET DE Ts

eût été capable de la demander en ne is attendre que la dernière main de l’art lui eût donné la nubilité. à

— Maintenant, me dit Clesinger, si l’on vous dit encore que je ne travaille que d’après des moulages pris sur nature, vous pourrez dire que ce n’est pas M vrai. REIAE À

Puis, par un sentiment de coquetterie naturelle à 4 l'artiste, il voulut me prouver qu'après la fatigue d’une pensée jetée ainsi en bloc, il était encore ca- Ë pable des plus minutieux détails; car il ralluma son À j cigare, qu'il avait laissé éteindre, et, se penchant 4 sur un des pieds informes de son Andromède, il le 1 chatouilla de son plus fin ébauchoir et le fit sortir è f de terre avec une crispation pleine degrâce. 4

Oh ! le charmant pied, et que de fois j’en ai rêvé et que je l'ai cherché souvent dans la réalité sans le 4 retrouver jamais ! comme il était souple, élégant!

comme il avait peur du monstre invisible qui s’ap-

si

| prochait de lui! comme on avait envie de le prendre dans ses deux mains, de le réchauffer sous ses lè- | vres ! C’est là que j'ai eu la preuve de l’inutilité des modèles. On ne copie pas un pareil pied, on l’a dans ses souvenirs ou dans ses rêves, et on le repro- | duit, quand on est un grand artiste, sans savoir où on l’a vu, sans espérer le voir jamais.

Il était trois heures du matin, lorsque Clesinger | quitta son travail.

— Il s’agirait, à présent, de se reposer, me dit-il, Et il m’emmena vers un autre pavillon, après . avoir enveloppé l’Andromède de façon à ce qu’elle ne lui fit plus de farces, comme il disait.

Le jardin était plein de chants, de fleurs, de tié- : deurs embaumées, La nature, l’infatigable artiste, elle aussi, reprenait son œuvre quotidienne.

Or, savez-vous ce que notre homme appelait se | reposer ?

Il me conduisit à une écurie où il y avait deux

superbes chevaux noirs qui dormaient, eux, avec

tous les droits de la bêtise. Il les réveilla, les sella :

tous les deux pour ne pas réveiller son domestique, qui, s'étant couché de bonne heure, eût été de fort

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