‹ Propos d'art et de cuisineChapitre 11 sur 29 · AE PER · texte numérisé non relu

AE PER

mauvaise humeur si on l’eût réveillé de si | tin, et il me dit:

— Allons faire un tour. | Nous courûmes le bois jusqu’à six heures. ï J'avoue que, quand nous revinmes, je tomba sommeil. | ak Allons, faites un somme, me dit mon cor

gnon; nous déjeunerons quand vous vous rév k lerez. 4 Il me donna une fort bonne chambre, "re je dormis fort bien. DO ‘4 À onze heures, je me levai et je demandai où l était. 1 — À l'atelier, me dit le domestique.

Je me rendis de nouveau à l'atelier.

Clesinger n’était pas seul, cette fois. Une jeune femme, dans le costume d’Andromède, posait sut ï. une estrade. En me voyant entrer, elle fit un oil vement instinctif pour se cacher ; en la voyant, ie. fis un mouvement pour me retirer.

— Entrez, entrez, me dit Clesinger, Aion te permet. | À Le ton dont madame le permet fut dit était à lui

seul tout un poëme, Il voulait bien dire : « Une

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femme qui pose n’est pas une femme, et vous n’êtes

. pas assez bête pour la regarder autrement que

comme une statue. »

En effet, tout ce qui à rapport à l'art devient chaste. Cette jeune femme était belle, et, de plus, un sentiment de pudeur réelle inquiétait sa nudité.

| Elle me regardait à la dérobée comme pour me | prier de ne pas la regarder franchement. C'était ce- |

pendant un simple modèle, pour l’ensemble, à trois |

francs l’heure.

Étrange métier, quand on y pense ! mais, je le répète, l’art purifie tout, et, pour tout être intelligent, la beauté commande le respect.

Cette femme trouvait tout naturel de se dévêtir devant l’homme dont c'était le métier d'étudier et de reproduire sa beauté; mais elle ne semblait pas me reconnaître le droit d’y assister.

Quant à Clesinger, il comparait son œuvre à la

nature et ne s’apercevait pas des réticences pudiques

de son modèle. La recherche du beau et du vrai,

dans l’art et dans la science, produit, du reste, des

phénomènes moraux qui feraient pousser les hauts

moe

4104 PROPOS D’ART ET DE CUISINE cris à ceux qui ne sont pas initiés aux mystères de cette vie exceptionnelle que l’art crée dans la vie générale.

— Il faut, me disait dernièrement le bon et brave

père Cicéri, nous prendre comme nous sommes, nous autres artistes, sans nous demander ce que nous sommes. Nous sommes des animaux à part dans la création, et bien malin sera celui qui nous classera dans le catalogue zoologique.

Il avait raison. Nous pourrions citer des artistes bien connus, dans les temps anciens et dans les temps modernes, que la recherche du beau et les ambitions de l’art ont conduits non-seulement à dévoiler les beautés de leurs maîtresses, non-seulement à utiliser les charmes que leur avait révélés le

mariage, mais encore à essayer de pénétrer les se-

crets et timides trésors que la pudeur de leurs filles

se cachait à elles-mêmes. Voyez-vous d'ici cet in-

; cestueux et poétique larcin, ce viol du génie qui ne souille pas, ce chef-d'œuvre qui naît de cette décou-

verte si honteuse en apparence, si chaste en réalité.

L'art est divin. C’est le Jupiter antique dont l'amour

ne laissait pas de traces. Seulement, il faut que

î “sacré, devienne un grand homme et laisse des œu- | vres pures comme ses modèles, sinon il n’aura été qu'un curieux obscène, méprisable et impuissant, — dont la curiosité aura fait le mal sans produire le bien.

Comme, après tout, je ne suis pas trop mal élevé, je respectai les timidités un peu exagérées du mo- - dèle, et j’allai me mettre dans un coin de l'atelier, . d'où je ne pouvais apercevoir l’estrade. Je ne voyais “plus que le reflet de la nature dans les quelques

corrections que faisait Clesinger.

— Oh! la nature, répétait-il, il n’y a que cela. A

- peine la met-on à côté de la création, qu’on voit

combien on en était loin. Nous pouvons faire plus - beau qu’elle; nous ne ferons jamais si vrai... Tenez! continua-t-il en me faisant signe de m’approcher, et

en s’approchant du modèle.

Et sa main, sans toucher la peau frémissante de la jeune femme, suivait à deux pouces de distance les lignes de son beau corps.

— Voyez quelle justesse de proportions, quelle

harmonie de tons, comme les plis sont doux, comme | les ombres sont caressantes; c’est du marbre, et, de

plus c’est, la vie. Malheureusement, les jambes. ne sont pas bonnes; mais c’est égal, si forts que not | soyons, c’est encore Dieu le plus grand sculpteur 4 Et vous, ma chère enfant, vous êtes décidément un ù

belle fille. Aussi, je vais faire quelque chose pour vous. Monsieur que vous voyez (il me nomma) peut,

je crois, vous être utile; demandez-lui ce 1e vous devez avoir à lui demander, i

— Ah! monsieur, me dit cette femme avec une intonation toute joyeuse, et en oubliant tout à fait, cette fois, dans quel costume elle était, est-ce que vous voudriez réellement bien me rendre un ser-" vice? |

— Certainement, madame.

— Voulez-vous me permettre de vous porter un manuscrit? | 4

— De vous, madame?

— Non.

— Un roman? À

— Oui; voudrez-vous bien le lire. Je trouve cela très-joli, moi; mais #/ n’a peut-être pas de talent : :

| ki

s vous trouvez que cela en vaille la peine, voudrezvous le recommander à un éditeur ou à un journal ? “car nous ne sommes pas riches.

“ — Envoyez-moi ce manuscrit, je le lirai et ferai mon possible pour vous être agréable.

Elle me tendit la main pour me remercier.

…— Vous pouvez vous rhabiller, lui dit Clesinger. % Elle se rhabilla, et nous quitta, le visage éclairé d’une espérance inattendue, après avoir pris mon adresse.

— Comment trouvez-vous cette femme ?

— Ravissante.

. — Oui.

— Vous ferez bien. Tâchez de lui être utile.

— De qui est ce manuscrit?

— De l’homme avec qui elle vit.

— Comment cet homme la laisse-t-il poser?

— Ils meurent de faim tous les deux.

— Pourquoi vit-elle avec lui?

. — Elle l'aime.

… — Sérieusement?

Ù — Sérieusement. Elle va reporter dans le ménage

— Lirez-vous le manuscrit qu’elle vous portera?

pds = st

108 . LÉRACE D'ART ET DE CUISINE 11 les ct sous de sa séance, et la promesse que oui lui avez faite, et les corps et les cœurs vont vivre quatre jours sur le tout. — Allons déjeuner. |

Trois jours après, elle m’apportait le manuscrit.

C'était bien mauvais; on n’en voulut nulle part." i Quand j'appris cette nouvelle à la pauvre femme, | elle se mit à pleurer. Je fis faire de la copie au pauvre amoureux; puis je partis pour la campagne, et je les perdis de vue. É | Dernièrement, j'ai demandé à Clesinger des nou- velles de cette femme. | 4

— Je ne sais pas ce qu’elle est devenue, me dit-il. |

Un de ses amis qui était là nous apprit qu’elle était morte. |

— C’est malheureux, continua l’ami, c’était un { beau modèle; mais elle ne mangeait pas tous les ;

Voilà comment est née l’Andromède de Clesinger. ÿ À

jours, et puis son amant la battait.

J'ai raconté cette histoire, parce que, d'abord elle m'avait frappé par tous les détails que j'ai fait.

connaître, ensuite parce que Clesinger est un des

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— trois ou quatre artistes contemporains qui me repré-

sentent le mieux le travail puissant, persévérant,

fier et libre. Je ne sais pas comment il prendra ce

que j'écris sur lui : c’est peut-être une maladresse

que je commets. On ne sait jamais à quoi s'en tenir

. avec ces animaux & part qu'on appelle des grands

hommes; ils ont des susceptibilités de femme. En tout cas, je lui fais mes excuses, et pour ce que j'ai dit et pour ce que je vais dire encore.

Michel-Ange, ayant eu à se plaindre du pape, qui ne l'avait pas reçu une fois comme devait être reçu Michel-Ange, fit dire à Sa Sainteté, un jour qu’elle le fit demander, qu'il n’était pas chez lui, et, le lendemain, il quitta Rome, où ni promesse ni menaces ne purent le faire revenir.

Il y a dans Clesinger des indépendances et des fiertés du même genre.

Michel-Ange n’a pas trouvé de maître qui fût digne d’un élève comme lui.

Comme Michel-Ange, Çlesinger s’est fait tout seul,

Au siége de Rome, Michel-Ange entoura de ma-

telas une tour qu'il venait de terminer ou qu'il

LA

110 PROPOS D'ART ET DE CUISINE était en train de faire, pour que les boulets qui | allaient tuer des hommes ne pussent pas ébrécher | son œuvre. 1 Fi

Clesinger en ferait autant, j'en suis sûr, si Von faisait le siége de Paris, quand il aura placé au centre de la cour du Louvre cette statue de François Ier, que M. Fould lui a demandée, qui a vingt pieds de à haut, dont l'esquisse en terre, exécutée en deux mois, pèse quarante mille livres, et qui sera, tout v bonnement, l’une des plus belles statues des temps modernes. On serait déjà un grand homme rien que L pour avoir remué une pareille masse. 4

Si vous en doutez, allez-vous-en rue de l’Univer- | | sité, 182; demandez à visiter l'atelier de M. Clesin- « | ger, et, dans une salle immense, vivant avec ses che- 1 | vaux et ses praticiens, vous trouverez l’homme et : la statue! Seulement, si vous n’apercevez pas l’homme tout de suite, ne vous découragez pas et cherchez-le, vous le trouverez derrière une des jembes du cheval.

Quand vous aurez découvert notre homme, demandez-lui la permission de regarder sa statue, permission qu'il vous accordera probablement, sans

Î vous faire l’honneur de cesser de travailler, et il “ aura bien raison; car, s’il fallait se déranger pour tous les inconnus curieux, ce serait à n’en plus finir. C’est déjà bien joli de les recevoir.

Les hommes de talent, du reste, ne devraient ja- “ mais être en communication avec le public que par

leurs œuvres. Le grand homme perd à être vu de près ; on se fait presque toujours de lat une idée que la réalité dément. A peine l’a-t-on vu, qu’on est bien près de se dire : « Mais ce n’est que cela!» Il est tout naturel que notre imagination, séduite par la lecture d’un livre, ou par la vue d’une grande œuvre, ou par le récit d’un haut fait, revête physiquement le poëte, l’artiste, le héros des lignes, des attitudes, des charmes qui semblent s’allier le mieux à sa renommée. Mais nous établissons trop facilement une corrélation entre l’âme et le corps, entre l’esprit et la matière, et le plus souvent nous sommes désenchantés.

Que de femmes, dans le mystère de leur admiration, se sont arrangé un grand homme qu’elles devaient ne jamais voir, et bien heureuses celles qui

sont mortes sans l’avoir vu avec toutes les illusions

ds

homme, qu’elles auraient trouvé fort laid, fort ridi-

de leurs sympathies; que de femmes cata cet À

cule, peut-être, si elles l’eussent vu passer sans con- î naître son nom ; qu’elles auraient bien probablement 1 trompé, si elles l'avaient eu pour mari ou pour 4 amant; Car, Ce qui distingue encore le génie du vul- 1 | gaire, c’est la facilité avec laquelle les femmes se trompent.

Heureusement, Dieu a prévu cela, etila permis « que le vrai génie n’aimât que lui et ne souffrit que 4 pour lui-même. On meurt pour lui, mais, tranquil- k. lisez-vous, il ne meurt pour personne. |

Ne vous gênez donc pas, mesdames, et trompezle tant qu'il vous plaira. |

Ceci n’est pas pour arriver à vous dire que Clesinger est laid. Non; vous verrez, si vous le visitez, un homme de haute stature, même taillé pour tous les exercices du corps, et mis comme toutie monde; ce qui est maintenant une vraie originalité des artistes. |

Clesinger a été militaire pendant sept ou huit ans, je crois, et il a gardé de ce premier état qui, heureusement pour lui, n’était pas une vocation, les

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INT. Dj -i' RES D 'uudt TOR IRL: s $

| allures franches, souples, altières qui siéent le mieux à l’homme.

Je ne sais pas de quel pays il est, mais il y a de

| l’Arabe en lui : cheveux courts, teint brun, profil … net, barbe noire et sobre, voix sonore, métallique,

… langage simple, ne disant que ce qu’il veut dire.

Les yeux sont bien ce qu’ils doivent être chez un

homme incessamment occupé de la forme, et dont

le regard doit saisir et arrêter d’un seul coup des

lignes dans le vide. Si ces yeux-là ont jamais pleuré ou pleurent jamais, qu’on me pende! Ce sont deux rayons chauds mais secs; ils chauffent, ils éclairent, mais ils ne caressent pas.

Quand un homme écrit sur un autre des articles dans le genre de celui-ci, les lecteurs se disent :

On voit bien que c’est son ami. |

Quelle erreur ! Je ne suis pas l’ami de Clesinger. Je l'aime, ce qui est bien différent. Le talent se crée des partisans, des flatteurs, des parasites: des amis,

jamais. L'amitié est le sentiment qui demande le

- plus l’échange. Or, jamais un grand homme n’a eu

le temps d’être l’ami de quelqu'un. L'amitié est une servitude, une domesticité réciproque. Un ami est

1£ PROPOS D'ART ET DE CUISINE un être à qui son ami a le droit de venir prendre sa bourse, son intelligence, son temps. Quel est le co=. quin qui oserait se permettre de venir demander |

tout cela à un homme de talent? quel est l'homme ;

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