‹ Propos d'art et de cuisineChapitre 12 sur 29 · KA · texte numérisé non relu

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de talent qui ne flanquerait pas ce coquin à la porte? Il faut être un imbécile, pour être, dans le véritable sens du mot, l'ami d’un grand homme, et je ne suis pas un imbécile, du moins, je ne le crois pas. 1

En art, on est confrères, on n’est pas amis. L'a- 4 mitié, dans ce monde spécial, c’est le travail de cha- 4 cun. Faire une bonne chose, chacun de son côté, | 4 essayer de se prouver qu’on se vaut, c’est être l'ami . de toutes les autres intelligences. Il n’y a même pas | besoin de se connaître et de se serrer la main pour cela. | | |

En arrivant dans l'atelier de Glesinger, qui doit 1 avoir deux cents pieds de tour et quarante-cing ou « cinquante pieds de haut, dans lequel on peut entrer en voiture et où nous sommes entrés trois à cheval, ce jour où nous sommes allés le visiter, vous aurez sous les yeux le travail dans ce qu'il y a de plus vasie À et de plus édifiant. |

Sur un piédestal de six pieds de haut, fait de u

| poutres énormes, supportées par des madriers de ” fer, piaffe la statue équestre de François Ier, Le sabot 1 du cheval a un pied de hauteur, jugez du reste. De Ja main gauche, le roi lettré retient son cheval, tan- . dis qu'avec ce sourire royal qui ralliait tant d'artistes jadis à la cause des rois, il tend la main droite à ses bien-aimés grands hommes. Rien de plus noble que ce geste, rien de plus reconnaissant, pour ainsi dire, que le regard de ce souverain, remerciant le génie de vouloir bien le sacrer; car, il faut le dire encore une fois, et l’on ne saurait trop le répéter, il n’y a eu, dans l’histoire des monarchies du monde, de vrais rois que ceux qui se sont appuyés sur les intel- : ligences.

Sans remonter à Périclès, à Auguste et à Léon X, auxquels nous pourrions appliquer aussi ce que nous allons dire, prenons Louis XIV, qui est plus près de nous; Ôtons-lui Corneille, Molière, Racine, Boileau, La Fontame, Bossuet, Fléchier, Bourdaloue, La

Bruyère, Pascal ; déshabillons-le de toutes ces gloires qui ne sont pas les siennes, qu’admirerons-nous en lui? Est-ce le monarque digne qui se costume en : Printemps et danse devant sa cour? Est-ce le roi

| 116 PROPOS D’ART ET DE CUISINE | valeureux que, pendant la guerre du Rhin, sa gran deur attache au rivage du côté où l’on ne se bat paf Est-ce le souverain absolu qui n’ose pas épouser da là À femme qu'il aime? Est-ce le prince intelligent ri condamne tout un siècle à porter les plus ridicules . perruques du monde, parce qu’il a des loupes sur la tête? Est-ce le mystérieux geôlier de l’homme au M masque de fer? Est-ce l’amant dominé qui épouse 4 madame de Maintenon? Est-ce le roi gentilhomme L qui lève la canne sur Lauzun? Est-ce le roi vieilli \ qui révoque l’édit de Nantes? Est-ce le roi hébété 1 qu’on amuse avec de fausses ambassades de Perse? k Est-ce le grand homme qui laisse la France pauvre, | | s avilie, et dont la France casse le testament?! |

Qu’admirez-vous donc en lui?

Vous admirez les autres.

Il savait au moins protéger les grands hommes, me direz-vous; ce qui ne l’empêchait pas de faire mourir Racine de chagrin, parce que l’auteur de Phèdre avait dit que l’auteur du Roman comique n’avait pas de talent; ce qui ne l’empêchait pas de tenir en disgrâce perpétuelle La Fontaine, parce que l’auteur des Fables était resté fidèle à Fouquet.

Quant aux autres, il les encourageait, c’est vrai, mais il ne faisait que son devoir, et travaillait dans

son intérêt.

Un regard de Louis enfantait des Corneilles!

a dit le poëte de Louis XIV. Allons donc! que de Louis il y a eus depuis celui-là, et il n’y a qu’un Corneille. Les Corneilles s’enfantent tout seuls, et il ne suffit pas d’un roi et d’une reine pour en faire. |

Demandez à Napoléon, qui, lui aussi, s'était fait tout seul, demandez-lui ce qu’il aurait donné pour enfanter un Corneille capable de le chanter: et le regard de cet aigle valait bien le regard du soleil frisotté, cloué au ciel rayonnant du xvn° siècle, et il n’a pu faire naître l’homme qu’il cherchait. Il est vrai qu’il était lui-même son poëte, et que sa grandeur ne l’attachait à aucun rivage.

Il faudrait en finir, avec cette mauvaise plaisanterie du grand roi, et bien savoir, une fois pour toutes, que les grands hommes viennent quand il plaît à Dieu, et non quand il plaît au maître, et qu'ils se révèlent, dans un temps, sans la permission du roi. Où est le roi qui a encouragé Homère? Où est le

À, 5e LAS LEA

prince qui à fait naître Jean-Jacques? Le monarque f É le plus puissant du monde à cette heure, c’est, dit on, l’empereur de Russie; faites-moi voir un grand \ homme russe. | | ..

Cependant, sans leur en donner tout le mérite, 4 . rendons justice à ceux de nos rois qui ont compris à 4 cette nécessité de l’art en France. Parmi eux, Fran- 1 çois fr est bien certainement le plus franchement 1 artiste, Il aime l’art pour l’art, et il est vraiment le seul dont on puisse mettre la statue au milieu du Louvre, cet Olympe de nos vrais dieux, comme Cle- * singer est le seul qui puisse l’exécuter.

Il aura fait À une belle et vigoureuse réponse aux détracteurs qui prétendent qu'il n’est capable que de faire joli; qu'il prend la contorsion pour le mouvement, et que le succès de ses productions, jusqu’à ce jour, vient de la hardiesse et même de limmoralité des poses. Il y a encore des gens qui croient à l’immoralité du marbre. Prenons des pioches alors, et cassons tous les antiques. Ainsi, parce que je ferai tressaillir le bronze, je serai inconvenant? parce que je ferai palpiter le marbre ou le plâtre comme une chair vivante, je serai immoral? Com- À

DE LA SCULPTURE ET DES SCULPTEURS 119 ment, je serai à l'index parce que j'aurai mis la vie dans l’art? À quoi donc serviront les belles formes que la nature donne à ses créatures ? à quoi sert que je les voie, si je ne sais pas les reproduire?

Avec ces idées-là, me direz-vous, nous ne pourrons plus mener nos femmes et nos filles dans les musées ni dans les théâtres.

D'abord, êtes-vous bien sûrs de mener vos femmes ‘partout où elles vont ? Quant à vos filles, ce n’est pas pour elles que les musées et les théâtres sont faits. Les rues mêmes devraient leur être interdites, si vous voulez les conserver chastes du cœur, de l’esprit et des yeux, jusqu’au moment où votre surveillance paternelle les confie à l’amour ou au calcul du mari que vous leur donnez.

Non; l’art véritable n’est jamais immoral, le bean n’est jamais dangereux. Du moment qu’une sensation humaine existe, j'ai le droit de la reproduire en vers, en prose, dans le marbre ou sur la toile. Libre à vous de ne pas la regarder.

Clesinger s’est fait tout seul, comme tous les hommes de ce temps-ci, comme Chateaubriand,

comme Lamartine, comme Delacroix, comme De-

camp, comme Ingres, comme Balzac, comme tant \ . d'autres qu l'est inutile de nommer, et dont Fran- | çois I‘ peuplerait Rambouillet et Fontainebleau. Le À ministre d’État lui demande un travail gigantesque; | É c’est une bonne et noble pensée, qui porte sa ré- 4 compense avec elle, puisqu’un des quatre médail- É lons qui orneront le piédestal de la statue sera le | 1

médaillon du ministre intelligent. Les trois autres

seront François I:", l’empereur Napoléon III et Cle-

singer.

J'approuve ces quatré médaillons. La réunion |

d’un roi, d’un empereur, d’un ministre et d’un artiste a une crânerie qui me plaît. Cette égalité des têtes couronnées et du simple grand homme me séduit, et il n’est certainement rien là dont l’un ou l’autre puisse se plaindre. Nouslerépétons, Clesinger a toutes les allures des maîtres d'autrefois, il ne ui en manque que le costume. C’est bien peu de chose.

Quand il me montra cette statue: |

— Je voudrais la faire en marbre, me dit-il; ce serait un beau travail,

— Mais, ie marbre, où le prendre?

— À Carrares

- — Comment l’amenér ici, il n’y a pas de route? — On en ferait une.

Ê Qu'on mette ce mot sur le compte de Phidias, de | Michel-Ange, de Benvenuto Cellini ou de Puget, et | dites-moi si vous ne l’admirerez pas.

— Qu'on amëneau Champ de Mars quarante tom- | bereaux de terre pour les membres de l’Institut, quarante tombereaux de terre pour moi tout seul, | et j'aurai fini mes quarante statues avant qu'ils aient commencé l’esquisse des leurs.

Voilà ce que je lui ai encore entendu dire. C’est | peut-être indiscret de le répéter ; mais, comme il le | ferait aussi facilement qu'il le dit, il ne m’en voudra | pas. | Le 11 se moque beaucoup de l’Institut. C’est la manie | de tous les gens qui ont trop de talent pour en être, | et quel est l’homme qui n’a pas sa manie? Il parle beaucoup de lui-même, il se dit beaucoup d'amabilités ; mais on ne peut pas lui en faire de reproches, il les pense. Après tout, pourquoi un homme de talent ne dirait-il pas du bien de lui? Il y a toujours tant de gens qui l’attaquent sans savoir pourquoi! Et puis, en vérité, du côté de la louange, on n’est

| jee si bien servi que par soi-même, Il y ed

qui n’ont Lo rapport ensemble : l’un a don e droit d'admirer l’autre, car, le plus souvent, pour ne pas dire toujours, il assiste aux créations de s on esprit, en y aidant de ses sens, mais, en somme, sans bien comprendre comment elles se forment el 4 se révèlent, et la preuve, c’est qu'il serait impossible au plus grand artiste qui vient de faire un chef- 1 d'œuvre de le copier identiquement. 4

Cependant la masse s’effarouche volontiers de cette franchise que les hommes d'élite se permeles tent sur eux-mêmes. Elle a tort, la masse; ces. | pauvres grands hommes ont si peu de distractions ! M Croyez-vous donc qu’on produise en s'amusant ? | L’art est une religion, et toutes les religions ont à leurs disciplines, leurs abstinences, leurs icones

leurs luttes secrètes, leurs cilices mystérieux, leurs. macérations inconnues.

Que de choses il faut tuer autour de soï pour dons 1 ner la vie à un livre ou à une statue! Ne vous hâtez donc pas d'attaquer l’homme qui dévoue sa vie à ces 4

<ffrayantes tentatives de l’esprit. On vous dira qu'il }

est corrompu, qu'il s’enivre, qu'il est joueur; ne Jui demandez que son œuvre, et jugez-le dessus. Demandez-vous à un commerçant de faire des tragé- | dies comme Corneille ou des tableaux comme Ra- | phaël? Non. Alors, pourquoi demander à Raphaël | et à Corneille d’avoir de l’ordre comme un commerçant? L’épicier du coin vous dira :

— Je vends le meilleur sucre de Paris, moi, mon- | sieur.

Pourquoi défendre à l'artiste de dire : |

— Je sais ce que je vaux?

Répétons-le donc, on peut excuser bien des choses chez l’homme qui forcera un jour l’histoire à s’occuper de lui; et, puisque j'ai pris Clesinger pour type, donnons-le pour exemple jusqu’au bout.

Son mérite incontestable, ce qui le met au-dessus de tous les autres aujourd’hui, c’est son travail incessant, éternel, infatigable. Rien ne l’arrête, rien ne le décourage, rien ne le rebute, rien ne l’abat, Demain sa statue se briserait, après-demain il se remettrait à l’œuvre. Dès l’aube, il est à son atelier, en juin comme en décembre. Il déjeune d’un petit

pain et d’un verre d’eau comme un carabin à l’am-

lement. | | É:

C’est dans ces nuits de travail calme que naissent 4 À ces merveilleux portraits dont ses cartons sont. pleins, qu’il fait en une heure, qui sont solides à. l’œil comme des bustes, et qu’il nous donne après | le dîner qu’il nous a offert. 1

De temps en temps, une See à Hu par | 4 une matinée fraîche, une demi-journée de marche ! à travers la campagne avec ses praticiens, une vieille | bouteille de sauterne, en fumant le soir, voilà ses « excès. | |

Ce seraient des vertus chez les sois qui ne savent À rien faire, |

IT

LECHESNE

En vous promenant sur le boulevard des Italiens, peut-être vous êtes-vous quelquefois arrêté devant | ) la Maison-d'or, pour regarder les frises sculptées qui représentent une chasse enragée au milieu des | grandes herbes et des arbres.

Quand vous avez passé dans la rue de Laval, peut- | être avez-vous remarqué, à gauche en allant de la | rue des Martyrs à la rue de Bréda, une ravissante . maison, aux fenêtres toutes enguirlandées de seulp- | tures représentant la naissance, les amours, les combats et la paternité, l’histoire ou plutôt le ro- | man complet d’un loriot.

Quand vous avez monté la rue Fontaine-Saint- Georges, peut-être, en jetant un regard à droite, avez-vous poussé tout à coup un cri de surprise en # voyant, au fond d’une cour, et comme défendue par deux pavillons qui font office d'ouvrage avancé,

une charmante maison que l’on croirait une réduc-

palais de Chambord. ES Eh bien, tout cela, c’est l’œuvre d’un seul N F. et cet artiste s’appelle Lechesne. 4 Je le connais depuis dix ans, ce SPA TEA travail leur; je le rencontre d’année en année, et, chaque fois que je le rencontre, il me dit: | — Ah ! c’est vous, cher maître! Il faut que je vous Fe envoie un groupe de ma façon. péril | à Et, le lendemain, je reçois le groupe, qui est tou jours une charmante chose, pleine d'esprit et de sentiment. J’ai remarqué que, parmi les artistes, Ë c’étaient toujours les plus pauvres qui donnaient le | p lusfacilement, À | Je l’ai rencontré l’autre jour sur la place Saint- 4 Georges. ie .

— Eh! Lechesne, d'où sortez-vous ? lui criai-je. | II se retourna. | £ 4 — Ah! c’est vous, cher maître ! Il faut vous dire que j'ai fait deux modèles d'épingle. Je vous en à ferai fondre une, et je vous l’enverrai. | | — Bon! merci! Mais je vous demandais d’où &

“vous sortiez, cher ami.

— Eh bien, je sors de chez un brave garçon, je

puis le dire.

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