PAR EUGÈNE DELACROIX
L'école moderne a, dans le genre historique,
k. donné quatre maîtres.
nn Je les nomme par rang d'âge, — je crois du
| Ingres,
Horace Vernet,
Delaroche,
Delacroix.
“ On peut contester les qualités, exagérer les dé-
Ü fauts de chacun d'eux; mais on ne peut nier à au-
D .cun d’eux sa qualité de maître.
1) Ingres représente l’étude : voyez le Saint Symphorien;
pHsrace Vernet, le PRE voyez la Smalak ; re 9
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146 PROPOS D'ART ET DE CUISINE M Delaroche, la correction : voyez l Hémicysles 0 Delacroix, le sentiment : voyez tout. 1 Delacroix est le seul de ces quatre maîtres qui ne
soit pas de l’Institut, | | C’est une injustice, direz-vous: c’est plus que |
cela : c’est une miaiserie.
défauts ; mais aussi, c’est celui qui a les plus belles qualités. | En voulez-vous une preuve? RARE Delacroix tue tout ce qui l’entoure. | Voyez, à Versailles, dans le salon des Croisades, \ son Peaudouin entrant à Constantinople. | | Voyez, dans la grande galerie des Batailles, son M Combat de T'aillebourg. | Re Voyez, au Luxembourg, ses Femmes d'Alger.
Voyez, au Louvre, son plafond d’Apollon. k Enfin, voyez, à l'hôtel de ville, son Zriomphe de la Paix. 1 Faites une chose, vous qui aurez lu cette appré- M clation du talent d’un des plus grands peintres, non- 4
seulement qui existent, mais qui aient jamais existé
commencez par regarder le ctittellée plafond de Riesener; passez de là dans la grande galerie, et arrêtez-vous devant les correctes peintures de Lehmann ; puis, lorsque vous aurez reconnu les qualités de l’un et de l’autre, entrez de plein bond dans le salon de la Paix, et levez les yeux.
Vous serez étonné d’abord.
Puis un doute vous viendra à l'esprit.
Il vous faudra un instant pour vous habituer à cette peinture, maniérée et brutale à la fois.
— Est-ce bon? est-ce mauvais? vous demanderezvous.
Mais, quoique doutant, vous voudrez inutilement
vous en aller. Un charme vous retiendra, surtout si
vous êtes le moins du monde artiste.
Ce charme, c’est un ensemble harmonieux, dans
lequel commenceront par disparaître tous les dé-
tails.
Puis, lorsque vous aurez en quelque sorte abreuvé vos yeux de lumière, les détails, à leur tour, sortiront un à un de l’ensemble.
C'est là que je vous attends comme éloge et
comme critique.
148 PROPOS D’ART ET DE CUISINE | Un des malheurs de la peinture de Delacroix, È c'est que, facile à attaquer, elle est difficile à dé- fendre. | É
Ses défauts sautent aux yeux, sont palpables, vi- 1 sibles, incontestables; un enfant les reconnaît et les \ signale.
Ses qualités, au contraire, toutes de sentiment, sont insaisissables... pour ceux qu’elles ne saisissent pas. |
On sent que c’est bien, que c’est beau, que c’est grand ; on ne peut pas plus le prouver que Christophe Colomb ne pouvait prouver que la terre était ronde, et Galilée qu’elle tournait.
Vous frappez du pied, et, comme les raisons probantes vous manquent, vous vous écriez :
— C’est cependant bien beau!
Voici, néanmoins, Ce que vous pouvez dire :
Tout le côté droit du ciel est merveilleux de limpidité et de profondeur; la Némésis s’y détache vigoureuse; le petit Amour, qui porte des fleurs dans une corbeille, y voltige brillant et léger lui-même comme une des fleurs qu’il sème sur la terre; les
nuages s’y balancent avec la tranquillité de nuages
qui savent que la tempête est loin et ne reviendra pas ; la Terre, qui lève les bras et les yeux au ciel, esi magnifique; son torse est beau, nous ne dirons pas comme l'idéal, mais comme la plus belle nature.
Maintenant, discutez le reste.
Discutez le guerrier qui éteint la torche.
Discutez le Mars qui se couvre de son bouclier, et
qui a le pied pris dans un nuage.
Discutez le Jupiter trop petit, trop peu important pour le rôle qu’il joue au ciel, pour l'idée qu’on s’en fait d’après la statue de Phidias.
Discutez la figure principale, la Paix; discutez l’Abondance écrasée par la corne qu’elle porte; discutez le petit Amour jouant à leurs pieds.
Tout cela est discutable.
Et tout cela, surtout, mérite tellement d’être discuté, qu'au bout d’une heure, d’un jour, de huit jours de discussion, chacun des discuteurs n’aura pas fait reculer d’un pas son adversaire.
Celui qui trouvera que c’est mauvais, n’aura rien accordé.
Celui qui trouvera que c’est beau, n’aura rien cédé. ;
Maintenant, passez du plafond, auquel vous re- | viendrez, soyez tranquille, aux huit caissons qui 1 l’entourent, et qui représentent Vénus, Bacchus, Mars enchaîné, Minerve, la Muse, Mercure, Neptune calmant les flots, et Cérès.
Cette fois, tâchez de vous isoler, regardez pour vous et pour vous seul, et, tout en regardant, écoutez ce qui se dit autour de vous. |
— Voyez donc les chairs de cette Vénus, comme c’est beau!
— Oh! cette jambe!
— Laquelle? )
— La jambe droite... A qui cette jambe-là ?
— À la Vénus, pardieu!
— Ah! je l’en défie bien.
— Eh! mon cher, qu'est-ce que cela prouve, une jambe plus ou moins bien attachée?
— Cela prouve, en peinture, ce qu’une faute de français prouve en littérature, c’est-à-dire que celui
qui fait la faute ne sait pas le français.
LE TRIOMPHE DE LA PAIX bb
— Croyez-vous que Delacroix ne sache pas que
cette jambe-là ne tient pas au corps ?
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— S'il le sait, pourquoi ne l'y rattache-t-il pas?
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Etces colombes?
‘ — Eh bien, ces colombes, ne voudriez-vous pas | | qu’il leur eût mis une faveur au cou?
— Mais c’est que ce ne sont pas même des colombes, ce sont des geais. |
— Qu'est-ce que cela me fait, des geais ou des colombes; sont-ils dans le ton, vos geais ?
— Pourquoi n’y seraient-ils pas?
— Eh bien, c’est tout ce qu'il me faut, s'ils y sont.
Un autre groupe examine le Bacchus.
— Dites donc, vous prétendez que Delacroix ne dessine pas, voyez donc ce torse.
— Je le yois.
— Est-ce beau! est-ce puissant! est-ce fait pour entonner une futaille de vin! Comme il doit respirer, ce gaillard-là ! |
— Qui, mais la cuisse,
— Quelle cuisse?
— La cuisse droite.
152 PROPOS D'ART ET DE CUISINE — Eh bien? | — Elle n’a pas d'épaisseur, | ‘à — Vous voyez bien que c’est qu’elle est dans la
demi-teinte. ù RL 4 — Cela ne devait pas l'empêcher de tourner. ; — Oh! mon cher, vous cherchez des défauts par-
tout. ‘4 — Et vous trouvez tout superbe, vous.
— Enfin, est-ce harmonieux, oui ou non? L — Pas un écolier ne ferait ces fautes de dessin. L- — Pas un maître, excepté Rubens ou Véronèse, «
n’a eu cette couleur. | Troisième groupe :
— C’est Minerve, cela? | | — Le charmant bras! n'est-ce pas? les charmants « pieds!
j'espère? ‘
— Non, le bras grauche.
— Il est trop long.
— Je m'en moque pas mal.
— Si vous vous en moquez, moi, je ne m'en moque pas.
— Qu'est-ce que cela me fait, à moi, qu’un bras ait deux ou trois centimètres de plus ou ue moins!
— Avec ce système-là, il n’y a pas de raison pour qu’un bras n'ait pas trente-deux pieds de long, comme la queue des hommes de Fourier.
— Enfin, est-ce de la chair?
— line manquerait plus qu’une chose, c’est que ce füt du bois.
— Eh! mon Dieu, presque tous les peintres en font ou en ont fait, du bois. 11 n’y a que Delacroix qui fasse de la chair.
— Et Rubens, il n’en faisait pas! non!
— Ce n’est pas de la chair, Rubens, c'est de la viande.
— Bon! voilà qu’il abîme Rubens pour exalter Delacroix.
— C'est qu'aussi vous êtes trop difficile, sapristi !
— Et vous trop indulgent, sacrebleu!
Planons au-dessus de toutes ces misères.
Ceci, c’est de la critique d'atelier, de la discussion
de rapin.
Ce n'est point de cette façon qu'il faut voir Dela- Croix, 1
— Comment faut-il le voir?
En regardant les autres après l'avoir vu.
Nous l'avons dit et nous le répétons, le plafond de Riesener est charmant.
Les peintures de Lehmann sont correctes.
Eh bien, quand vous aurez regardé une heure ceite Paix, cette Vénus, ce Bacchus, ce Mars, cette
Minerve, cette Muse, ce Mercure, cette Cérès, — ces
onze sujets de la vie d’Hercule, qui sont aux eais-
sons ce que les caissons eux-mêmes sont au plafond; quand vous aurez de l’essence dé peinture plein les yeux, essayez, en vous en allant, de regarder ce plafond de Riesener, ces fresques de Lehmann.
Et vous verrez alors quel peintre c’est que Dela-
Croix !
Vers la fin de 1836 ou le commencement de 1837, un beau moine se présenta un matin chez moi, avec le costume sévère des carmes.
Ji me remit une lettre d’un de mes amis voyageant en Orient.
Cette lettre me le recommandait.
En quoi pouvais-je être bon à un moine?
Vous ailez le savoir, chers lecteurs. Mais laissezmoi vous raconter d’abord l’histoire de ce moine.
La voici: | R
En 1819, frère Jean-Baptiste (1), qui habitait Rome, reçut mission du pape Pie VII de partir pour
(4) Son nom laïque était Cassini: c’était un cousin issu de germain du célèbre géographe. e
la terre sainte, et de voir, en sa qualité d'architecte, à quel moyen il y aurait à employer pour rebâtir le …
couvent du Carmel.
Le Carmel, comme on le sait, est une des mon-
lagnes saintes; ainsi que l’Horeb et le Sinaï, 1l a été visité par le Seigneur. Situé entre Tyr ec Césarée, séparé seulement de Saint-Jean-d’Acre par un golfe, à cinq heures de distance de Nazareth et à deux journées de Jérusalem, lors de la division des tribus, il échut en partage à Azer, qui s'établit à son septentrion; à Zabulon, qui s’empara de son orient, ct à Issachar, qui posa ses tentes au midi. Du côté de l'occident, la mer vient baigner sa base, qui s’avance, fait une pointe entre les flots, et se présente de loin, au pèlerin qui vient d'Europe, comme le point le plus avancé de la terre sainte sur lequel il puisse poser les deux genoux.
Ce fut sur le sommet du Carmel qu'Élie donna rendez-vous aux huit cent cinquante faux prophètes envoyés par Achab, afin qu'un miracle décidât, aux yeux de tous, quel était le véritable Dieu, de Baal ou de Jéhovah. Deux autels alors furent élevés sur
le plateau de la montagne, et des victimes amenées L 2
LE CARMEL 157 à chacun d'eux. Les faux prophètes crièrent à leurs idoles, qui restèrent sourdes. Élie invoqua Dieu, et à peine s’était-il agenouillé, qu’une flamme descendit du ciel et dévora tout à la fois, non-seulement le bois et la victime, mais encore la pierre du sacrifice. Les faux prophètes, vaincus, furent égorgés par le peuple, et le nom du vrai Dieu glorifié : cela arriva neuî cents ans avant le Christ.
Depuis ce jour, le Carmel est resté dans la possession des fidèles. Élie laissa à Élisée non-seulement son manteau, mais encore sa grotte. À Élisée succédèrent les fils des prophètes, qui sont les ancêtres de saint Jean. Lors de la mort du Christ, les religieux qui l’habitaicnt passèrent de la loi écrite à la loi de grâce. Trois cents ans après, saint Basile et ses successeurs donnèrent à ces pieux cénobites des règles particulières.
A l’époque des croisades, les moines abandonnèrent le rite grec pour le rite romain, et, de saint Louis à Bonaparte, le couvent, bâti sur l’emplacement même où le prophète dressa son autel, fut ouvert aux voyageurs de toute religion et de tout
pays, et cela gratuitement, à la glorification de Dieu
‘et du prophète Élie, lequel est en égale vénération D : aux rabbins, qui le croient occupé à écrire les M événements de tous les âges du monde, aux mages | ; de Perse, qui disent que leur maître Zoroastre a été À disciple de ce grand prophète; et enfin aux musulmans, qui pensent qu’il habite une oasis délicieuse
dans laquelle se trouvent l’arbre et la fontaine de vie qui entretiennent son immortalité.
La montagne sainte avaït donc été vouée au culte du Seigneur pendant deux mille six cents ans, lorsque Ponaparte vint mettre le siége devant Saint- Jean-d’Acre ; alors le Carmel ouvrit, comme toujours, ses portes hospitalières, non plus aux pèlerins, non plus aux voyageurs, mais aux mourants et aux blessés. À huit cents ans d'intervalle, il avait vu venir à lui Titus, Louis IX et Napoléon.
Ces trois réactions de l'Occident contre l'Orient
furent fatales au Carmel. Après la prise de Jérusa-
iem par Titus, les soldats romains le dévastèrent ; après l’abandon de la terre sainte par les chrétiens, les Sarrasins égorgèrent ses habitants; enfin, après l'échec de Bonaparte devant Saint-Jean-d’Acre, les
Turcs s’en emparèrent, massacrèrent les blessés
4 LE CARMEL 159 | Ÿ français, dispersèrent les moines, brisèrent portes A et fenêtres, et laissèrent le saint asile inhabitable. | | Il ne restait donc du couvent que ses murs ébran- * lés, et de la communauté qu'un seul moine qui s’é- … jait retiré à Kaïffa, lorsque frère Jean-Baptiste, désigné par son général au pape, reçut de Sa Sainteté l’ordre de se rendre au Carmel, de voir dans quel état les infidèles avaient mis la sainte hôtellerie de Dieu, et quels étaient les moyens de la réédifier,
Le moment était mal choisi. Abdallah-Pacha commandait pour la Porte, et ce ministre du sultan portait une haine profonde aux chrétiens; cette haine s’augmenta encore de la révolte des Grecs. Abdallah écrivit au sublime empereur que le couvent du Carmel pourrait servir de forteresse à ses ennemis, ét demanda la permission de le détruire; elle lui fut facilement accordée. Abdallah fit miner le monastère, et l’envoyé de Rome vit sauter les derniers débris de l'édifice qu'il était appelé à reconstruire. Cela se passait en 1821.
+ Ji n’y avait plus rien à faire au Carmel, Îe frère
Jean-Baptiste revint à Rome.
Cependant, il n'avait point renoncé à son projet |
En 1896, il partit pour Constantinople, et, grâce au crédit de la France et aux instances de l'ambassa- | deur, il obtint de Mahmoud un firman qui autori- | sait la reconstruction du monastère. Il revint alors. à Kaïffa et trouva le dernier moine mort.
Alors il gravit tout seul la montagne sainte, s’as- | | sit sur un débris de colonne byzantine, et, là, son L | crayon à la main, architecte élu pour la maison du « Seigneur, il fit le plan d’un nouveau couvent, plus * magnifique qu'aucun de ceux qui avaient jamais existé, et, après ce plan, le devis. Le devis montait à deux cent cinquante mille francs: puis, enfin, le devis arrêté, l’architecte miraculeux, qui bâtissait ainsi avec la pensée sans s’occuper de l’exécution, alla à la première maison venue demander un morceau de pain pour son repas du soir.
Le lendemain, il commença à s'occuper de irouver les deux cent cinquante mille francs nécessaires à l’accomplissement de son œuvre sainte. |
La première chose à laquelle il pensa fut de créer un revenu à la communauté qui n'existait point
encore. Il avait remarqué, à cinq heures de dis-
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