‹ Propos d'art et de cuisineChapitre 15 sur 29 · D. D LS · texte numérisé non relu

D. D LS

… Son pére était serrurier en voitures, et demeurait rue Neuve-des-Carmes.

L4 Jusqu'à quatorze ans, l’enfant aïda son père, soufflant et forgeant non moins que le fils de saint | Éloi. | n Mais voici ce qui perdit le nouvel Oculi.

Dans l'atelier du père, il y avait de la terre glaise pour emboîter; au lieu de la lancer dans le moyeu ; comme les autres ouvriers, l’enfant la pétrissait, et, en la pétrissant, il s’apercevait que, sous ses doigts, elle prenait toute sorte de formes.

C'était bien plus amusant que de tirer le soufflet de la forge ou de manier le marteau.

| Ce qui surtout était amusant au delà de toute expression, c'était de courir les champs, de battre les buissons, d'étudier les mœurs des oiseaux, amours, passions, combats, de dénicher leurs nids, | de les élever par volées, et de sortir, suivi d’une trentaine d’oisillons tournant autour de la tête comme des abeïlles autour d’une ruche.

Mais cela ne cambrait pas les roues et n’arrondissait pas le moyeu.

Ilest vrai que, quand on abandonnait l'enfant à

pable d’emboîter une jante, il commença une pet

os et, en quinze jen à lui tout seul, 18 1

ture et la sellerie.

Le père crut au retour de l'enfant prodigue. 4 Quinze jours après, il fallut l’envoyer à la classe de dessin d’ornements, la même où nous avons x vu. débuter notre ami Mélingue. | | 1 1l y resta un an. Au bout d’un an, il était le troi= sième. | Tous les moments de récréation, il les passait | chez son frère, ébéniste, et y faisait de la sculpture | en bois. | Enfin, un sculpteur en bois, nommé Douin, le À prit chez lui, lui donna la nourriture et vingt sous 4 par Jour. | 1 L'enfant regarda sa fortune comme faite. | Ses premiers travaux d'artiste furent exécutés au NU couvent de mademoiselle d'Osseville, à la Déli= vrande, Au bout de six mois, la nourriture, les vingt sous

par jour, les flots de cette grande mer qui se modelaient sous la main invisible de Dieu, ne lui suffisaient plus.

Il partit pour Paris, malgré les offres de son

patron.

Le jeune homme était fier : il avait dix-huit francs

dans sa poche.

Est-ce que le monde n’est pas à tout jeune homme qui à dix-huit francs dans sa poche et seize ans dans le cœur ?

Il descend chez son beau-frère, cherche des travaux, et, comme Mélingue, débute par la Madeleine.

Puis il travaille à l'arc de triomphe de l'Étoile.

Puis, en 1842 et 1843, il sculpte la Maison-d'or. C’est son véritable début.

A partir de ce moment, la réputation de Lechesne fut faite comme ornemaniste ; mais il n’était qu’à moitié chemin de son ambition. C'était sculpteur qu’il voulait être. ;

Oh! Jean Goujon ! Jean Goujon !

Et cependant l’ornemaniste continuait son œuvre.

Il sculptait la maison renaissance de la place

Saint-Georges ; — le charmant hôtel de la rue de À Laval, représentant la vie d’un loriot, racontée par 4 Théophile Gautier dans un feuilleton.de a Presse, 1 auquel je renverrai tous ceux qui aiment presque 1 autant la sculpture dans le style que la sculpture À sur pierre; — enfin, sa maison à lui, rue Fontaine- 1 Saint-Georges. |

Allez voir cela ; c’est le château d’Anet en petit.

Oui, mais voilà où gît l’enseignement lugubre.

Lechesne, d’ouvrier, était devenu peu à peu artiste. |

Lechesne, ouvrier, avait gagné assez d'argent pour acheter un terrain et y bâtir une maison.

Lechesne, artiste, ne gagna plus assez pour achever de payer cette maison, et, aujourd’hui, cexsont les intérêts de cette maison qu'il paye avec les bronzes qu’il vend à Millaud.

Mais il est artiste, mais il expose.

Et vous vous rappelez ce qu'il expose, n'est-ce pas ? vous vous rappelez ce cadre en boïs tout enguirlandé de feuillages, de lézards, de serpents, d'oiseaux? Une de ces œuvres qui ruinent un homme en lui prenant un an de son temps, et qu’on

ne sait à qui vendre quand les gouvernements ne les achètent pas; car quel particulier, füût-ce Rothschild, est assez riche pour payer un an de la vie d’un autre homme, surtout quand cet homme est artiste ?

Vous vous rappelez ce drame tiré de la vie d’un pinson ? Ce même drame, tiré de la vie humaine, ferait frémir les spectateurs qui y assisteraient.

Un pinson au printemps, au moment où l’amour revient avec les feuilles et le soleil, au moment où il vient de se choisir une jeune compagne pour la première couvée de l’année, au moment où elle lui a donné quatre œufs, puis quatre petits, le malheureux pinson tombe dans un piége et est fait prisonnier.

Hélas ! qui vous dit que Richard Cœur-de-lion, prisonnier du duc d’Autriche, regretta plus sa reine Bérengère que le pinson sa femelle?

Un jour, par bonheur ou par malheur, on laissa sa cage ouverte ; le pinson s’enfuit, ne fit qu’un vol jusqu'à l'endroit du bois où il avait laissé sa femelle et ses petits. Les petits étaient déjà grands et chantaient leur premier chant.

136 PROPOS D'ART ET DE CUISINE Sa femelle faisait son troisième nid.

Elle l'avait cru mort; le deuil des oiseaux est

court, elle s'était remariée à un autre pinson après

un mois de veuvage, après avoir fait un second nid

inutile, un nid dans lequel elle n’avait pas pondu.

Une femme, à moins d’être Arthémise ou Pénélope, n’aurait pas fait davantage.

Mais ce ne sont point des raisons à donner à un mari ; nOUS nous irompons : un mari les écouterait peut-être encore, mais un pinson ne les écoute pas.

C’est le combat du mari et du rival, du rival défendu par la pinsonne, qui ne veut pas reconnaître le vrai Martin Guerre, c’est cela que Lechesne a exposé. | |

L’année suivante, vous rappelez-vous avoir vu la F'emme endormie à laquelle un aigle enlève son enfant ?

Çar les oiseaux, ce sont les modèles de prédilection de Lechesne. Il les a surpris dans tous les moments de leur vie, au nid, recevant la becquée, épluchant leur jeune plumage dans un rayon de soleil, se rengorgeant, fashionables, emplumés, de-

vant la maîtresse à laquelle ils veulent plaire, ai-

| mant et aimés: — il n’y à dans la nature, on le sait, que l’homme et l'éléphant qui aient la pudeur de leurs amours ; — donnant la becquée à leurs petits Le par l'intermédiaire de leurs femelles, dormant la | {ête sous l'aile. Ces douze épingles dont je vous parlais sont toute une histoire d'oiseau, un poëme en douze chants, merveille d'exécution sortie on ne sait comment de ces grosses mains, qui sont devenues des mains de sculpteur après avoir été des mains de carrossier.

Puis vous vous rappelez son Chien de Terre- Neuve, défendant un enfant contre un serpent ?

Puis, tout haletant du combat, tout couvert de la bave venimeuse du reptile, le même chien, remer- | ciépar l'enfant qui le tient dans ses bras. | Puis, enfin, à la dernière exposition, le Sanglier tenant aux chiens, œuvre capitale, œuvre d'artiste, qui, paretlle au groupe du taureau Farnèse, ne peut être achetée que par le gouvernement.

Si j'avais le côté reproducteur de Gautier, je vous raconterais ce groupe, dont j'ai la cire sous les yeux. » Ce solitaire de quinze à dix-huit ans, l’œil sanglant, la bouche baveuse, le poil hérissé, tenant à de

138 PROPOS D'ART ET DE CUISINE grands et beaux chiens anglais qu’il déchire, qu'il écrase, qu'il éventre, tandis que d’autres le coiffent, le prennent au nez, aux pattes, partout où les den s peuvent mordre ; je vous dirais les phénomènes de la douleur, de la colère, de la haïne ; je tâcherais qu’un homme comme M. de Luynes, qui a donné cent mille francs d’une peinture qu'il a été forcé. depuis de couvrir d’un voile ; qu'un homme comme | M. de Rothschild, qui a dans son palais dépensé pour un demi-million de dorures, donnassent, en fournissant le bronze, bien entendu, quinze ou vingt } mille francs de ce groupe ; qu’un gouvernement en ; donnât trente ou quarante mille; je tâcherais — mon Dieu, ce que je tâche dans ce moment-ci, — de mettre en lumière la création d’an artiste con- * sciencieux, laborieux, patient, qui, le jour, porte la tête haute, et dit : « Je suis artiste comme Barye et | comme David ! » et qui, peut-être, la nuit, baisse . la tête et pleure en disant : « Pourquoi ne suis-je |

pas resté carrossier comme mon père ? » 1

— Qu'est-ce qu'un gorille? me demanderez-vous, chers lecteurs.

C’est le pendant d’un homme à queue, mais sans queue.

C'est l'animal, — si toutefois on peut appeler ce | gaillard-là un animal, — c’est l'animal, disons-nous, | qui, dans ce moment-ci, a l’honneur de partager | avec les Niam-Niam l'attention des savants.

Peut-être, pendant que vous êtes en train de me faire des questions, me demanderez-vous ce que c’est qu’un savant ?

Un savant est un homme qui commence par tout nier.

Les savants ont nié }’Amérique; ils ont nié le

mouvement de la terre; ils ont nié la circulation du

sang; ils ont nié la vaccine; ils ont nié la vapeur;

ils ont nié la girafe; ils ont nié le gorille, et ils sont

en train de nier les hommes à queue.

Christophe Colomb a répondu en découvrant l'A

mérique; Galilée, en prouvant que c’était la terre

qui tournait; Hervey, en faisant reconnaître par le monde entier la vérité de son système; Jenner, en tuant la petite vérole; Fulton, en faisant marcher les bateaux à vapeur; Levaillant, en rapportant d’Afrique une girafe empaillée, et le capitaine X..., en envoyant au Musée un gorille conservé dans un tonneau de rhum.

Il est vrai qu’on ne connaissait, dans l’antiquité, le gorille que par Hannon, qui en fait une description terrible, déclarant que ces monstres sont si fé-

roces, qu'il est impossible de les prendre vivants.

Ses compagnons en avaient tué trois dans une:

chasse, avaient rapporté leurs peaux à Carthage, et les avaient consacrées dans le temple de Vénus Astarté. s

Chez les modernes, on ne connaissait les gorilles que par les traditions recueillies dans l'intérieur de

| et par les récits des nègres, qui affirmaient

| “préférer la rencontre d’un lion ou d’un tigre à celle

d'un de ces singes gigantesques.

Les nègres leur donnent le nom de dyinnas, et

| disent que les tigres et les éléphants abandonnent à “ces terribles adversaires les contrées qu'il leur convient de choisir, ayant reconnu l'inutilité de lutter

| contre eux.

Depuis quelque temps, de leur côté, plusieurs

“capitaines anglais, français et américains avaient | signalé l’existence des djinnas et donné sur eux des | - renseignements plus précis. Ils avaient reconnu que | l c'était un singe de la plus grande espèce, portant près de six pieds de haut, ayant un demi-mètre de longueur de l’occiput au museau, armé d’une mà-

À choire pareille à celle du lion, avec des bras déme-

surément longs, une poitrine énorme, des cuisses

et des. jambes grêles, mais d’une agilité surpre-

nante.

Des matelots de différents équipages avaient ra-

| .conté à leurs capitaines que des djinnas, au lieu de

fuir à leur approche, s'étaient élancés sur eux, leur avaient arraché des mains leurs fusils de munition

142 PROPOS D’ART ET DE CUISINE et les avaient tordus, bois et fer, comme des ro seaux. | ; Bien plus, un djinna blessé avait reconnu dans : la troupe qui le poursuivait l’homme qui avait" tiré sur lui, l’avait été chercher au milieu de ses compagnons, l’avait pris sous son bras et emporté. comme eût fait un commis marchand d’une valise. On n'avait jamais revu ni le djinna, ni le matelot. Enfin, un de nos amis, le capitaine P..., TaPpOr= tait Le fait suivant : i Remontant le Sénégal et ses affluents, il voulut vérifier la vérité de ces assertions et résolut de pous=à

ser jusqu’aux contrées habitées par les djinnas, Les î

naturels, alors, lui racontèrent bon nombre de faits À semblables à ceux qu'il avait déjà entendu raconter

et qui lui parurentsi étranges, qu'il n’y pouvait croire. C'était au moment des récoltes surtout que les djin= nas, selon les récits de ces nègres, étaient à crain-« dre. Alors, ils descendaient par troupes des forêts," s’abattaient sur les maisons, venant jusqu'aux vil lages, dévastant tout, enlevant les femmes, les em-

portant entre leurs bras, sautant avec ce fardeau,

qui ne paraissait pas leur peser, de branche en

vtr ét

Douche ou de rocher en rocher, et mettant enfin en charpie les hommes assez insensés pour essayer 1 | de lutter contre eux. | … Une chasse fut résolue. Des matelots expérimen- | tés, conduits par des indigènes, s’approchèrent des © bois fréquentés par les gorilles. Un contre-maitre || “eut même la chance d’en rencontrer un endormi. Il “lui introduisit aussitôt le canon de son fusil entre les dents et lâcha le coup.

Le coup lâché, le contre-maître, qui croyait son - gorille exterminé, se retourna pour appeler du geste le capitaine et ses compagnons; mais le gorille, qui n’était pas mort et qui avait le réveil maussade, à ce | qu’il paraît, frappa le contre-maître d’un coup de poing derrière la nuque, et l’étendit roide mort.

Les chasseurs accourus ne trouvèrent que des dé-

bris de mâchoire, du sang, et leur compagnon as-

sommé. — Les savants continuaient à nier.

Mais voici qu’un animal de cette espèce (nous parlons des gorilles, et non des savants) a été envoyé au Jardin des Plantes par le capitaine X...

-Les savants commencent à avouer que le gorille

pourrait bien, en effet, exister,

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