‹ Propos d'art et de cuisineChapitre 28 sur 29 · FT TS · texte numérisé non relu

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remment chez le même ?ndividu, selon l’état de son âme et l’âge auquel on l’observe. Je ne puis me À laisser entraîner ici au développement de cette | théorie, qui est basée aussi solidement que quelque . branche que ce soit de l’histoire naturelle de ; l’homme. Mais je ne me dispenserai pas de vous dire comment je conçois, dans le cas particulier de | M. Dumas, que le courage se manifeste. 1

» À l’aspect d’un danger personnel, la prudence | s’éveille aussitôt; mais elle est bientôt reléguée au second rang. Il craint le ridicule et la honte bien plus que le danger, sans être indifférent le moins L du monde à ce quile menace. Il évite donc, autant par réflexion que par instinct, toute difficulté dans à laquelle il n’entrevoit point par avance des chances | favorables pour lui. Mais, s’il se trouve engagé, soit par hasard, soit par un motif impérieux il s’arme, .

d’une résclution que rien n’ébranlera. Éprouvant

dans son intérieur une légère trépidation, parfois

même plus peut-être, il s’en rend maître par un redoublement d'énergie qui n’exclut pas la prudence, mais qui la voile aux yeux de l’observateur même le plus fin, parce que rarement ou jamais on ne le verra perdre sa présence d’esprit.

» M. Dumas ne se refusera pas à réconnaître que, dans certaines positions difficiles, une première impulsion instinctive le porterait à la retraite. Il a aussi la conscience de l’effort qu’il a fait pour vaincre cet instinct, contraire à ses penchants élevés. Connaissant lui-même cette particularité, tranchons le mot, cette faiblesse, il s’est dès longtemps résolu à la combattre sans relâche. Sa fierté a dû être trop souvent blessée par la conscience qu’il a de ces mouvements craintifs, pour qu'il n’ait pas eu enfin plus de peur de la peur elle-même que du danger qui la causait. Sa résolution est, d’ailleurs, vivement appuyée par son intelligence; car, si son imagination lui exagère le péril, cette exagération est corrigée par sa faculté d'évaluer les avantages et les incon-

vénients de la résistance passive ou de l’attaque, et

par la perspicacité avec laquelle il discerne la nedti morale et jauge le courage de ses adversaires. Il est | donc certain que son courage, à lu s’accroit pre | la réflexion. abs Le 1

» Éprouvant aujourd'hui la craidtes il ne l'An 1 peut-être pas encore bannie demain, mais certainement assez vaincue pour qu’elle ne gêne point sa ligne de conduite, à À

» Le genre de courage que je viens d'esquisser, M et qui dérive principalement de la fermeté, est plus 1 estimable et souvent plus à redouter que le courage simplement impulsif, Le premier grandit à proportion des difficultés; le second s’en laisse user et en- : \ fin abattre. L'homme qui, par l’action calme de sa volonté, se conduit selon les conseils qu’il reçoit de son intelligence, doit s’appeler d’abord un homme résolu ; mais on ne lui refusera pas le titre d'homme À courageux,

» 1 ne faut pas croire que l'influence que j'attri- | bue à la fermeté soit exagérée. Nous voyons journellement des personnes, à bon droit réputées braves, c’est-à-dire aimant la lutte et courant à l’at- 1 taque par un instinct aveugle, reculer devant 4

des difficultés prolongées, tandis que d’autres puisent, dans des sentiments plus élevés que la fermeté appuie, la volonté et la force d’agir selon la circonstance. Turenne brille dans l’histoire comme un homme de courage; et pourtant il nous a avoué lui-même qu’il n’en possédait pas tous les éléments : il tremblait, dans cette partie inférieure de son être qu’il méprisait; mais il était invincible dans sa résolution, éclairée par ses principes d'honneur,

» C’est encore en grande partie à cette fermeté, si grande en celui que nous étudions, qu’il faut attribuer l’opinion indépendante qu'il est capable de professer, malgré une perception claire du danger où elle peut l’entraîner. C’est en ce champ surtout que sa hardiesse et sa résolution ont dû déployer leur activité. Si l’on attaque ses opinions, il les soutient sans réserve et sans rien céder, parce que son opiniâtreté se joint à la sincérité de son idée, pour laisser pleine carrière à sa franchise, Je vous dirai plus tard quelle est en ce point sa tendance naturelle et dominante.

» M. Dumas est-il ou non égoïste? Il faut d’abord

nous entendre sur ce vilain mot.

» Les langues ont consacré, avec le tact infaillible 3 de la conscience publique, des termes qui répondent exactement aux mouvements extérieurs et sensibles des passions. Tout Français entend nettement 4 ce que c’est que courage, couardise, orgueil, modestie, égoïsme, générosité; tout Français estobligé d'employer ces mots dans le sens reçu, sous peine de parler mal et de n'être pas compris, sous peine de déraisonner : Usus, arbitrium et norma. |

» ]ls ont donc fait une faute de littérature et de bon sens, — un solécisme et un sophisme, — les philosophes qui ont présomptueusement tenté de réhabiliter le mot égoïsme pour l'appliquer à l’analyse des facultés du moi. La flétrissure que le langage lui impose est ineffaçable ; elle est juste et salutaire : c’est la conscience humaine qui proteste incessamment, invinciblement contre ce triste individualisme, cette centralisation de chacun contre tout, ce grossier et sauvage isolement, cette vie de bête fauve où beaucoup d'hommes sont malheureusement poussés par le manque de développements intellectuels et moraux, effet du milieu encore mal dosé dans lequel la société s’agite à demi asphyxiée.

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» L'égoïsme est et sera toujours un vice odieux ou ridicule, selon sa puissance d'action. ‘

» Mais, bien au-dessus de ce triste défaut, il ya l'exercice régulier des forces personnelles, réparties à chaque homme pour sa conservation et son bienêtre. Cette partie de l’organisme que l’on a nommée la personnalité, concourt, avec la partie affectueuse ei sociale, à conduire l’homme à son but, qui est de vivre heureux, en contribuant, selon ses moyens, au bonheur des autres.

» Cette sage balance exige ordinairement un combat intérieur; car les forces :intagonistes sont réparties à chaque homme dans des proportions différentes.

» Il faut donc bien distinguer entre l’égoiste et” l’homme personnel, On hait l’égoïste, parce qu'il sacrifie à son propre désir le bonheur ou l'intérêt d'autrui. On craint l’homme personnel, parce qu'il ne s'adapte pas aux désirs et aux exigences des autres, surtout lorsqu'il est inquiet et intolérant de tout frein. La personnalité habite une région élevée où elle donne la main aux sentiments les plus no-

bles : la justice, le respect, la bienveillance, tous

Es

298 PROPOS D'ART ET DE CUISINE les amours. L'égoïsme est seul dans un bas-fond fangeux. Il s’agit d'éviter la pente qui y mène,etoù une personne à passions vives peut facilement faire À un faux pas.

» Dans le cas spécial de M. Dumas, je conclus que l'égoïsme n'atteint pas à la hauteur de sa per sonnalité. Il est difficile qu'un homme richement organisé, possédant une grande vivacité, une grande énergie de caractère, c'est-à-dire éitré de plusieurs passions fort actives, traverse la vie sans beaucoup souffrir, et, par conséquent, sans exercer beaucoup la partie la plus personnelle de son caractère. Mais ces exercices ne peuvent ébranler le règne constitutionnel de la bienveillance, faculté suprême, seule entièrement dégagée du sentimént de soi.

» Une grande source de son personnalisme est

cette irritabilité que j'ai signalée, cette opiniâtreté 4 D |

‘contre tout genre de contrainte. Mais, étant naturellement bon, c’est-à-dire affectueux et généreux, il se trouve souvent engagé dans une sérieuse lutte avec lui-même, où la victoire reste tantôt à l’une, tantôt à l’autre des puissances qui le sollicitent. De là les jugements divers que l’on a dû porter de lui |

sous ce rapport ; pour quelques-uns, il peut être plus que personnel; pour d’autres, c'est un homme éminemment généreux. L'âge adoucit le choc de ces vagues ennemies; les élans de personnalisme, d’irritabilité, d'humeur heurtante, sont moins vifs, moins vives aussi peut-être, ou moins avidement écoutées que les passions généreuses. L'intelligence aspire à tout gouverner.

» Cette observation s'applique surtout à la fougue de sa plume, ainsi que j'aurai occasion de le démontrer tout à l’heure.

» Je place ici une remarque, mon ami, mais pour vous seul, car elle ne serait pas appréciée de beaucoup de gens. Il s’agit de ces mouvements exceptionnels de bonté que ressent notre prototype, et auxquels j'ai fait allusion plus haut. Il est capable d'actes de générosité, de délicatesse, et de ce que nous appelons en anglais fenderness, provenant ou de ses affections séparées de tout aloi égoïste ou du seul sentiment que nous nommons phrénologiquement bienveillance. Les émotions jaillissant de ces deux sources s’harmonisent avec son imagination, son intelligence, sa vénération et sa conscience ; et

cette puissante coalition de facultés linspire ! du besoin de protéger un être faible ou de reconnaître 4 tacitement, c’est-à-dire hors des regards d'autrui, | le mérite et les besoins de quelque être dont. personne ne s'occupe.

» Quand je travaillerai ce caractère en la forme technique, je vous prouverai en quoi et comment il : est capable de faire pour les autres de grands sacrifices dont il n’attend pour lui-même aucun fruit. Si cela est vrai, veuillez lui allouer de ce chef d’autant plus d’estime que ses passions personnelles sont d’une plus grande force. |

» Maintes personnes moins sujettes aux contrastes de caractère, plus molles ou plus dissimulées, seront plus égoïstes que lui, mais plus habiles à cacher leur égoïsme. Ces peaux douces se distingucront surtout de notre prototype par une tendance ordinaire à garder dans le cœur des antipathies et des haines. M. Dumas n’a pas un vase à tenir longtemps l’odeur de la rancune. Si l’indifférence n'en emporte pas jusqu’au dernier atome, peu de temps suffit au moins pour en dissiper

l’aigreur, mais il ne faut pas y verser du fiel. On

l'a vu souvent saisir la première occasion plausible d’excuser et de pardonner; il va même (surtout à l'égard de ses intimes et de ses amis) jusqu’à justifier spontanément des actes qui, la veille, avaient excité son animosité. C’est une autre contradiction de caractère que j’enregistre.

» Peut-être, tout en reconnaissant, dans le caractère soumis à mon scalpel, les contradictions que j'accuse, me direz-vous que de telles contradictions dans l’homme sont bien vieilles d’observation; que Racine pleurait déjà de trouver deux hommes en lui, l’homme de la nature et l’homme de la grâce, et que vous voyez seulement, par mon analyse, qu'au lieu de deux, il y en a plusieurs dans Alexandre Dumas, trois ou quatre hommes de la nature, et autant de la société (car c’est elle qui remplace la grâce). Vous voulez donc, au lieu d’une simple énonciation des contradictions révélées, en avoir l’explication par principes? Mais qu’attendez-vous là? A quoi vous exposez-vous ? Vous êtes habitué au langage du monde; comment puis-je encotonner à vos oreilles une démonstration technique? Enfin, je me

risque,

LAS VF ET SFR 4 . luth. dt. titi ci. MO PR, LOS

» Pour déterminer en quoi un caractère estinté ressé ou désintéressé, la seule appréciation de l'or- \ gane d'amour de la propriété ne suffit pas. C'estle …

pont-aux-ânes des phrénologues. Eh bien, je vous

ai fait voir autrefois des personnes chez lesquelles

l'organe d’acquisivité était faiblement accusé, et qui 4

pourtant avaient un assez vif sentiment d'intérêt

personnel. C’est que chaque faculté est un foyer de 4

désirs, et peut devenir un stimulant direct à l'ac=

quisivité, puisqu'il faut toujours posséder quelque | D

chose pour satisfaire un désir. Seulement, vous trou: | verez une tout autre physionomie à l’appétit d’argent quand il est suscité par l’action indirecte des autres passions, ou quand il sort directement de l'instinct exclusif de la propriété. F

» L'homme instinctivement acquisitif ne vit 44e :

pour l'argent; il l’acquiert, il l’analyse, il l’entasse, 12 En

l’enserre, il ne le dépense ni pour lui ni pour les siens, Si (ce qui se peut rencontrer) il ressent l’impulsion de la bienveillance, il donne volontiers des conseils, il prend de la peine pour rendre service;

il fera vingt milles à pieds plutôt que de donner une

molécule d’or. Quels que soient sa fortune ou son

rang, tout son bien-être, tout son luxe, tout son lustre est dans sa cassette, O Molière, vrai savant !

» Chez l’homme pour qui l'argent est, non pas le but, mais lé moyen de satisfaire ses désirs, qui est intéressé parce qu’il est ardent dans ses appétences, il y à aussi soif d'argent, mais c’est pour prodiguer. De plus, sa soif est intermittente; il lui arrive d’être apaisée; mais, chez l’avare, la soif dévore, dévore toujours. .

» Voyez-vous maintenant sous quelle latitude et à quel degré l'instinct pécuniaire à pu être manifesté par Alexandre Dumas? Chez lui, le sentiment de l'intérêt personnel tend à être absorbé par l’insouciance, par les sentiments expansifs, par le besoin de plaire, et souvent par un sentiment de bonté. - Des retours personnels, même parfois égoïstes, le jettent dans des épisodes de mercantilisme, et enfin l’appréciation de la valeur de l'argent par le besoin continu d’en avoir (besoin presque inséparable des caractères insouciants et étourdis comme le sien) peut avoir marqueté sur son caractère naturel

quelques plaques de parcimonie, — parcimonie qui

ne s’appliquera souvent qu’à des niaiseries, et qui,

304 PROPOS D'ART ET DE CUISINE dans tous les cas, disparaîtra au premier caprice ou à la velléité de jouir. Alors, il se percera à toutes veines, et il jettera tout ce qu’il a, — et davantage encore, — plutôt que de souffrir dans son désir un désappointement ou un retard. a.

» En un mot, son caractère doit présenter un contraste de rare parcimonie et de prodigalité presque perpétuelle, mais point de juste milieu. » Que d’autres traits je pourrais relever encore 1 que de curieuses combinaisons dans les coups de dés de cette riche organisation ! Maïs je m'arrête ne quid nimis. — Traduisez : de peur de vous lasser. |

» Docteur CASTLE. »

l'IN

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