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ÉTUDE DE TÊTE, D'APRÈS LA BOSSE

‘Un de ces derniers soirs, comme j'étais dans un coin de ma chambre à coucher, en train d’achever “un drame pour la Porte-Saint-Martin, j'entendis vibrer ma sonnette; puis, sur le mot «Entrez!» que je prononce à peu près cent fois par jour sans qu’une seule fois son intonation change, je vis ma porte s'ouvrir, et deux corps humains se mouvoir dans Ja pénombre.

A la vue de l’un de ces deux corps, qui me disait : « Bonsoir! comment vous portez-vous? Mais vous travaillez donc toujours? » je reconnus un de mes bons amis, un beau visage, un franc Cœur, qu’on appelle Filippi.

J'aime toujours à le voir, parce qu'il est beau, | | 16

parce qu’il est bon, plus encore peut-être parce 4 qu’il est beau. | " 4

Les beaux visages ont une énorme influence sur moi, je leur souris naturellement. Je suis bien heureux de n’avoir pas été beau; j'aurais passé ma vie . à me regarder dans ma glace, et peut-être eussé-je | fini comme Narcisse,

Triste fin!

—Ah!c rest VOUS, rilippi? Entrez, cher.

— C'est que je ne suis pas seul.

— Raison de plus.

— Je suis avec le docteur Castle.

— Entrez, docteur.

— Un de mes amis.

— Entrez, ami. |

— Un des plus savants phrénologues de l’Europe, et même de l'Amérique.

— Entrez, maitre.

Je me levai, je saluai, je m à DOTÉ à pousser des chaises ou des fauteuils, ce que j'aurais eu sous la main enfin. |

— Ne vous dérangez pas.

— Boni mon cher, il y a des gens qui ne me 4

dérangent jamais, et vous êtes de ces gens-la.

— Non, au contraire, restez à votre place; le

docteur désire vous palper la tête.

— Bien, |

— Tandis que vous travaillerez, Il n’est pas fâché de voir la façon dont vous fauchez votre champ.

— Eh bien, cela tombe à merveille. J’en étais à une scène assez chaude que je ne suis pas faché dé terminer, sans lui laisser le temps de se refroidir.

— Allez, et ne vous inquiétez pas de nous. Notre affaire se fait complétement en dehors de la vôtre.

— Avez-vous besoin d'instruments quelconques? — Nous avons besoin d’une plume, de papier et d'encre.

— Allez chercher tout cela dans la chambre à côté, et établissez-vous sur cette petite table.

— Nous y sommes.

— Marchons, en ce cas.

Je repris ma plume, je soudai au mot interrompu le mot qui devait suivre, et, au bout de quelques secondes, j'étais tellement réabsorbé dans mon travail, qu’à peine si je sentais les mains de l'illustre.

docteur qui fourrageaient dans mes cheveux,

980 PROPOS D'ART ET DE CUISINE | Cela dura un quart d’heure, à peu près, pendant 4

lequel j'écrivis une page de quarantelignes, et de cin- 1

quante lettres à la ligne : deux mille lettres environ. È Bon jour, mauvais jour, j'écris quelque chose 1

“comme vingt-quatre mille lettres dans mes vingt-

‘quatre heures. |

— C'est fait, monsieur, dit le docteur. Je vous

remercie.

— ]l n’y a pas de quoi. — Si fait; car je suis très-content d'avoir tâté votre tête. |

—Tant mieu x, docteur.

— Oui, elle est curieuse.

— Bravo! mais, moi aussi, je suis curieux. Ne pourriez-vous pas me parler un peu de ma tête?

— Non, je vous écriraï ce que j'ai à vous dire.

— Bon! j'en ferai part à mes lecteurs.

Due Oh! vous n'oserez pas publier ma lettre. .

— Et pourquoi?.

— Je ne veux pas vous faire des compliments.

— Oh! cher docteur, croyez-vous donc que toutes les letires que je reçois sont des compliments? Si

vous croyez cela, détrompez-vous. .

— Ma lettre, ce sera la vérité,

— Raison de plus pour que je la publie. Je ne sais quel sage a dit : «Si j'avais des vérités plein la main, je me garderais bien de l’ouvrir. » Moi, je dis tout le contraire : il n’y aura jamais assez de vérités en l'air, comme il n’y a jamais assez d'oiseaux dans les bois, et remarquez bien que tous les oiseaux ne sont pas des rossignols. |

— Oh! vous ne publierez pas ma lettré.

— Envoyez-la-moi toujours. |

— À vous ou à Filippi ?

— Comme vous voudrez.

— J'aime mieux l'envoyer à Filippi. Je serai moins gêné.

— Docteur, vous qui venez de me tâter la tête, vous devez savoir qu'il n’est pas besoin de se gêner avec moi.

— N'importe, j'écrirai à Filippi, et Filippi vous fera passer la lettre.

— Quand cela? demandai-je à Filippi.

— Quand je l’aurai reçue, parbleu!

Et tous deux se retirèrent, me lvissan entasser

une nouvelle page sur les douze ou quinze pages,

28: PROPOS D'ART ET DE CUISINE filles éphémères de la journée. Le docteur tint | #1 role à Filippi, en lui écrivant la lettre. + 4 Filippi me tint parole, à moi, en me l’envoyant. "4 Et, moi, je leur tiens parole à tous deux en la L publiant. | x :\

« Mon cher Filippi, |

» Vous voudriez avoir, dans une courte analyse, une idée générale du caractère moral et intellectuel de l’homme distingué que l’Europe admire comme un des premiers écrivains du siècle. Arrivé en France depuis peu, j'ai eu hier pour la première fois le plaisir de voir Alexandre Pumas. Il a bien voulu me permettre d’examiner sa tête, et, au pre- : mier coup d'œil, je me suis trouvé heureux d’avoir. À ‘à étudier une organisation aussi exceptionnelle. Si | je vous dis que j'ai trouvé tout d'abord un talent littéraire opulent, une imagination intarissable, une infatigable puissance de travail, je ne vous appren- L drai rien de nouveau, ni à vous, ni à personne. Vous voudriez savoir quelle est la combinaison d'organes

qui lui à permis de décrire avec tant de vérité une Si grande variété de caractères, variété qui n’est nulle part plus frappante que dans les À rois Mousquetaires et Vingt Ans après. Il y a dans cet ouvrage des caractères que je considère comme types parmi ceux qui sont départis à l'humanité, et qu'il a dépeints avec une précision et une plénitude de détails qui constituent pour moi l’expression la plus absolue de la science psychologique dans ses deux grandes branches, les capacités primitives de l’homme et leurs manifestations dans des circonstances diverses.

ne Je ne suis pas moins curieux que vous, mon cher Filippi, d'approfondir ce problème, et je crois qu'il doit intéresser au même degré tous ceux qui aiment l'étude de l’homme. Mais sa solution ne saurait être renfermée dans les limites d’une lettre. Le sujet est assez riche pour fournir un volume de monographie. Ce volume, je lécrirai, si j’obtiens la permission de traiter le sujet avec l’ëmpartialité philosophique dont je ne me dépars jamais, et je le joindrai à la galerie phrénologique que j'ai déjà commencée des hommes illustres de notre époque.

» En attendant que je puisse me livrer à l'appré ciation intégrale de ce caractère hors ligne, je vais o vous en donner une simple esquisse, dégagée de tout appareil scientifique. Vous savez qu’il n’y a rien 4 d’arbitraire dans mes appréciations, que je suis en

état de fournir à qui le demandera des justifica-

tions positives, que je suis conduit à des inductions 4

inévitables, et que je ne fais qu’écrire sous la dictée de principes et de faits que chacun peut recon= naître et observer comme moi.

» Je parlerai d’abord des facultés qui constituent le caractère affectif et moral, et ensuite des facultés. intellectuelles.

» Voici ce que j’observe d’abord des purs effets de l’organisation cérébrale, indépendamment des modifications qu'ont pu amener les circonstances externes et les vicissitudes de la vie.

» Franc dans l'expression de ce qu'il éprouve et

de ce qu’il pense; répugnant naturellement à prendre 4

des voies obliques pour atteindre au but désiré : c’est la négation de l'instinct de l'intrigue. » Expansif, affectueux, caressant, porté surlout à

cette affection large qui s'étend à plusieurs, et qui,

ÉTUDE DE TÊTE 285 dans un certain sens, est le besoin de camaraderie. R Ce penchant à l’expansion amicale équivaut à l’absence d’exclusivisme en affection.

» Affection pour les êtres faibles, souffrants, ou. plus jeunes que lui; — et, par antithèse, tendance à aimer les personnes très-âgées.

» Confiance en soi-même, besoin d'approbation, désir de plaire et tendance à respecter les autres.

» On voit que ce caractère est sujet à un grand nombre d’impulsions contraires. Ces mouvements contradictoires doivent y produire des traits et des émotions intérieures, plus appréciables à celui qui les éprouve qu’à ceux qui croient le connaître le mieux. |

» Besoin d'amour, besoin d’aimer et d’être aimé : . ce besoin est primitivement en lui’ peut-être plus exigeant dans son essor matériel que dans son essor sentimental. |

» Porté aux mouvements irritables plutôt qu'irascibles, et capable, par exception, d’une colère violente et aveugle. |

» Porté aussi à la vindication, mais bien davan-

tage à l’opiniâtreté dans la lutte. Cette opiniâtreté

donne plus d’apparence à la tendance vindicative; 1 car il a dû fréquemment s’acharner contre la résis- | tance, sans avoir aucune haine contre l'être qui lui 1 résistait. |

» Tendance à la convoitise, médiocrement mar- 1 quée, mais sensible, i

» Généralement porté à voir le bon côté des . choses, à voir fout en rose. | |

» Pieux par instinct, religieux par intelligence.

» Plus brave que courageux, et plus résolu que brave, Je reviendrai sur cette distinction.

» Voilà, sans étude régulière, les linéaments principaux qui forment le caractère primitif de M. Dumas. Ce naturel, fortement trempé, a été moins altéré qu’il n’est ordinaire par la marche du temps et le frottement du monde; mais il n’a pu échapper entièrement aux modifications que produisent tou jours des circonstances rarement propices au dé- 4 veloppement de ce qu'il y a de primitivement bon dans un caractère quelconque. Ce sont ces modifi= cations que je dois maintement vous indiquer rapidement. Il a conservé, il aura toujours ce besoin d’épanchement, cette franchise d'expression, cette

Indépendance de sentiments, qui lui viennent de la nature. Mais il ÿ a maintenant un contre-poids à cette franchise et à cette indépendance : c’est une facilité exquise (que la théorie explique très-bien) de concevoir des moyens détournés pour arriver à un but, et, le cas échéant, la volonté de s’en servir. Puis arrive le moment, il méprise ces moyens, ne s’en sert pas et va droit au but. Je suis loin de dire que les qualités primitives aient été oblitérées par cette influence : elles ont acquis un trait qu'elles n'avaient pas autrefois, c'est une sorte de mépris, je ne dirai pas pour l'opinion en général, mais poùr les individus pris en détail et pour les partis qui lui sont opposés.

» Il est moins sensible qu’autrefois aux expressions d'approbation et de sympathie; il est même parfois indifférent aux marques d’improbation. Il passera dans le monde pour avoir une grande estime de lui-même : on croira même avoir vu grandir en lui sette tendance, Moi, je soutiens qu'1. l’a sentie s'affaibir dans son for intéricur, et qu'il a dû éprouver plus d’une fois de véritables mouvements

d'humilité, Tout homme organisé comme M, Dumas

288 PROPOS D'ART ET DE CUISINE doit être humble dans l'appréciation abstraite .de \ son propre mérite ; car une imagination puissante Î et lucide lui donne l'idéal de l'excellence, l'idéal |

qu'il aime, qu'il s’efforee sans cesse d'atteindre, et. dont il se sent toujours loin. C’est par là qu'il peut | admirer le vrai, le beau et le bon, toutes les fois L qu'il est à même de le reconnaître dans autrui. ! Alors, le désir qu'il a de plaire lui permet de s'ef- 1

facer, au moins pour le moment, devant la supé-

ï FOR.

riorité qu’il reconnaît.

» Mais, si cet être exceptionnellement doué se | compare avec la masse des hommes, il peut bien se l sentir relativement grand, sans une aveugle estime « de soi. Il est donc vrai de dire qu'il a plus d’ap- | préciation de lui-même que d’orgueil ou de va- | nité. À | | 1

» C’est par là encore, et par l’action antithétique | des propensions, qu'il éprouve cette tendance à. respecter dont J'ai parlé, tendance qui pourra être contestée, même par quelques-uns de ses intimes, M mais qui pourlant est si réelle, qu’elle va jusqu’à produire en jui un sentiment religieux. Enfant, il a

pu ressentir la piété et participer au culte; carses

ETUDE DE TETE 289 tendances naturelles le portent à une religion fortement sentie.

» J'ai fait entendre que les deux ressorts du sentiment d'amour sont bien accusés en lui. Voici comment je conçois que ce sentiment ait pu se développer avec l’âge et influer sur sa vie, Au sortir de l’adolescence, les aspirations amoureuses, l’attrait du sexe, la vanité du triomphe, dominait généralement sur l’amour sentimental. Alors, le plaisir de la poursuite égalait pour le moins la jouissance de la possession, Le sentimentalisme de l'amour a diminué graduellement, et il en est venu à se passer et du besoin des conquêtes, et de sentimentalisme, sauf quelques rares exceptions qui fourniront un paragraphe assez curieux de sa monographie. Comme chez lui le besoin d’amour n’a jamais agi sans le désir de plaire, ces deux besoins réunis en ont fait naître un troisième, qui est un des traits dominants de ce caractère : le besoin de varier les émotions de l’amour. Si, par exemple, il était attaché à une femme pour ne pouvoir s’en séparer sans regret, il n’était pas pour cela incapable

de sympathie pour une, ou même pour plusieurs

290 PROPOS D'ART ET DE CUISINE autres ; et ce nouveau sentiment n'altérait en rien son affection pour la première. A

» Si vous m'objectez que cela n’est point A cord avec la morale, je vous répondrai que 4 ob. serve des faits, que je dis ce qui se passe, sans 1 prescrire ce qui doit se faire, Possédant les éléments 1 d’une active affection, il n’a pu cependant échapper w à l'ennui de jouer quelquefois en amour le rôle | passif, — plus dominé que dominant, plus capable de souffrir que de faire souffrir, plus dépendant M

que maître de l'objet aimé. Mais il n’a pu SUP | |

porter longtemps ce rôle; la force de ses passions d’une part, et la fierté de l’autre, le portant PRIE à l’indépendance. |

» Il a pu croire avec une sorte de niaïiserie à la sincérité d’une protestation d'amour; car son carace ère l'éloigne de la défiance. Il admet difficilement quelque chose au désavantage dela femme qu'il aime, | et il ne la soupçonnerait même pas de légèreté à 1 des marques évidentes pour tout autre. Le manque d’égards personnels et la froideur l’auraient éclairé | | plus aisément, en blessant à la fois sa tendresse et l

sa vanité affectueuse.

» Cette candeur, el la générosité qui l’accompagne, ne sont qu’une application particulière d’un trait intégral du caractère, qui est la croyance dans le vrai absolu et dans le bien inhérent au vrai. Que cela ne vous étonne pas; les mouvements les plus élevés de notre âme sont solidaires de tous les autres; tout est groupé et lié dans l'organisme; rien n’agit isolément. |

» Le chagrin causé par de telles désillusions pouvait être cuisant, mais non durable: il engendrait d’abord le dépit, les idées de vengeance; bientôt femme et rival devaient disparaître devant l’indifférence, le mépris ou l'oubli. Par l’étendue et la vivacité de ses affections, il donne beaucoup de prise au chagrin ; par son énergie réactive et sa volonté fière, il s'efforce de le chasser; et il y parvient.

» De toutes les qualités qui distinguent M, Dumas, celle qui a le moins subi l'influence du temps et des circonstances, est certainement son courage; el c’est peut-être celle dont il me sera le plus difficile de vous donner une analyse satisfaisante. Vous regardez peut-être le courage (ainsi qu’on le fait communément) comme étant de la même nature chez

292 PROPOS D'ART ET DE CUISINE tous les hommes que l’on nomme courageux. Mais, d’après Les observations sur lesquelles l'analyse hu- L maine se fonde, le courage : résulte au contraire de la combinaison variée de diverses facultés ; ren sorte | que, non-seulement il n’est pas de la même espèce chez tous les hommes; mais il se manifeste diffé-.

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