‹ Propos d'art et de cuisineChapitre 5 sur 29 · VON CT · texte numérisé non relu

VON CT

laquelle on avait élevé, en manière de tribune, quelque chose qui ressemblait fort à un égrugeoir.

J'étais en retard; ma voiture s’était cassée, et j’avais été obligé d'attendre sur la grande route qu’elle fût en état de continuer son chemin.

Mes premières paroles furent des paroles d’excuse ; un monsieur, qui ne les reçut pas comme il devait les recevoir, doit se rappeler quel fut mon premier geste.

. Mon absence avait fait scandale , Ma présence fit émeute. | 4

Je montai à la tribune au milieu de vociférations à la signification desquelles il n’y avait point à se tromper.

Un monsieur, en retard sur ma dernière pièce, profita de la circonstance pour m'envoyer un coup de siffiet anonyme.

Je me retournai vivement deson côté.

—Monsieur, lui dis-je, je permets qu’on sifile mes œuvres, mais pas ma personne. Votre nom et votre adresse, s’il vous plaît ?

Je n’eus ni le nom ni l'adresse du monsieur; mais

4 PROPOS D’ART ET DE CUISINE l'on se tut, ou plutôt les interpellations commencèrent. | | Die

Celle que l’on croyait sans doute la plus grave fut l'invitation, à moi adressée, de rendre compte de ma liaison avec le duc d'Orléans. |

C'était une bien grande maladresse d’un ennemi, ou une bien grande adresse d’un ami.

Le duc d'Orléans est une des plus poétiques et des plus charmantes efflorescences qu'ait jamais portées en France l’arbre de la royauté: il était beau, jeune, brave, intelligent, gracieux, bienveillant, artiste. C'était le Marcellus antique qui promettait un si bon et si doux règne, même du temps d’Auguste, au peuple romain, lequel ne connaissait encore ni

Tibère ni Néron.

— Ah! m'écriai-je, merci de l’interpellation. Dans cinq minutes, vous allez pleurer tous.

En effet, je pris ce brave et honnête jeune homme, — qu’on me pardonne l’épithète, Aonnétene gâte rien, même dans un prince royal, — je pris ce brave et honnête jeune homme à sa sortie du collége: je le montrai sur les marches du trône, intermédiaire

entre la royauté et les douleurs populaires; medon-

nant, à moi, la vie du hussard Bruyant, condamné à mort; aidant Hugo à sauver la tête de Barbès; ne s’écartant du trône, dont il semblait l’ange gardien, que pour aller en Afrique forcer le col de Mouzaïa ou briser les Portes-de-Fer ; revenant à Paris pour monter dans les ateliers des artistes, encourageant Decamps, Delacroix, Scheffer. Je le montrai au milieu de cette belle vie, si digne, si occupée, si grande, arrêté tout à coup par ce bras inconnu qui sort d’un nuage pour tracer les mots mystérieux sur les murailles princières, renversé sur le payé, la tête fendue, mourant sur un grabat, au bruit des sanglots de deux vieillards et des lamentations de tout un peuple. Je montrai la France, qui, si rarement, en matière de roi, porte le deuil du passé, je montrai la France portant cette fois Le deuil de l’avenir. Enfin, j'adjurai ces trois mille personnes de trouver au milieu d'elles, je ne dirai pas un cœur, mais une voix qui osàt dire que cette mort n’avait pas causé une douleur publique, un deuil général; qui osàt adresser un reproche à cette tombe, assombrir d’un nuage ce spectre au front

jeune et lumineux; et, comme je l'avais dit, au

6 PROPOS D'ART ET DE CUISINE bout de cinq minutes, tout le monde pleurait.

On ne me laissa pas aller plus loin. Toute cette assemblée avait hâte de me féliciter, de me serrer la main, de m’embrasser, Je venais de la relever à ses propres yeux.

Elle pensait ce que j'avais dit et n'osait pas le

dire. Un vieux prêtre qui n'avait pu s’approcher de moi, le curé de Maligny; alla m'’attendre à l’hôtel pour me promettre les trois cents voix de sa commune, et je les eus toutes les trois cents.

Maintenant, me demanderez-vous, chers lecteurs, comment, après un pareil succès, ne fütes-vous pas nommé ?

Je vais vous le dire.

Je n’étais pas de la localité.

Voilà l’écueil contre lequel j’échouai.

Je savais bien que le vin de Bourgogne, pour être vin de Bourgogne, avait besoin d’être de la Bourgogne; mais j'ignorais qu’il fallût absolument qu’un député de la Bourgogne fût Bourguignon.

En somme, je fus très-fier de la France, quand, la Constituante nommée et réunie, je vis qu'il y

avait en France neuf cents individus meilleurs Français et plus intelligents que moi.

C’est de cette soirée que date l'amitié de cette foule d'amis qu’au commencement de cette causerie je me vantais d’avoir à Auxerre.

Au nombre de ces amis, et des meilleurs, est Charpillon, notaire à Saïnt-Bris. Celui-là, dans ses moments perdus, n’a qu’une idée, c’est de rêver aux services qu'il peut me rendre ou aux loisirs qu’il

peut me procurer.

* Or, il lui passa par l'idée de me faire voir la retraite illuminée.

J'avoue que, dans mon ignorance, je n’avais jamais entendu parler de cette fête nocturne.

J'avoue encore que j'étais loin de m'’attendre à æ que c'était.

Je me fis donc prier. Le IN Mais Charpillon insista tant, me rtorit un si bon diner et de si bon vin de Migraine, chez notre ami Cabasson, etenfin, à ce diner, un si brillant dessert, que, le 25 juillet, à onze heures cinquante minutes du matin, je prenais le chemin de fer de Lyon, Comme j'étais embarrassé de trouver une place,

Re

on m’appela d'un coupé; — on m'appelle toujours

de quelque part, n’importe où je sois et dans quelque pays que je sois. |

C'était Arnault, le directeur de l’Hippodrome, qui, ayant, de son côté, entendu parler de la retraite illuminée, allait voir de ses yeux si la fête provinciale ne pouvait pas faire son apparition sur un théâtre de Paris.

Ne comptez pas sur des impressions de voyage, chers lecteurs; avec les chemins de fer, il faut renoncer à ce genre de littérature. Le chemin de fer n’a que deux grands mérites : partir et arriver, — quand on arrive ! Les trains de chemins de fer ne s'appellent pas des convois pour rien.

Quant au trajet, c'est un mirage.

Cependant, j’eus le temps de jeter, en passant à Joigny, un soupir à une jeune ombre.

Là, j'avais vu plutôt que connu, entrevu plutôt que vu, une belle et intelligente personne, nommée madame B... Nous nous étions trouvés ensemble dans une soirée chez le procureur de la République. Nous parlâmes magnétisme.

Je venais de publier Balsamo, et chacun était cu-

D À es

conti

rieux de savoir ce qu'il y avait de vrai ou de faux dans la science du charlatan de Palerme, Je dis ce que je pensais alors de cet art et ce que j’en pense encore aujourd’hui.

Nous en sommes, en magnétisme, au point où nous

en sommes en aérostats : on enlève, on ne dirige pas.

\ à UE Mais, de même que je suis sûr qu’un jour on di-

rigera les ballons, je suis sûr qu’un jour le magnétisme passera de l’état d’empirisme à l’état de science. |

Or, la pauvre madame B..., qui avait d’abord nié le magnétisme, était, dix minutes après la négation, un des syets les plus lucides que j'aie jamais vus.

Je l’avais endormie sans la toucher, en me tenant debout derrière son fauteuil, et, une fois endormie, elle avait obéi à ma volonté avec une absence de libre arbitre que je n’avais encore vue chez personne.

Je voulus, devant le magistrat qui nous recevait chez lui, donner une idée de cette puissance du magnétisme sur la magnétisée,

Il y avait une ouvrière qui repassait dans la salle à manger.

de fis prévenir l’ouvrière de n’avoir point peur,

mais qu'elle allait être assassinée par madame B...

L’ouvrière ne comprenait pas trop bien; cependant elle promit de se laisser faire.

Je mis un couteau de bois à couper le papier aux mains de madame B..., et je lui ordonnai d'aller tuer la repasseuse.

Ce fut une répétition d'Égisthe poussant Clytemnestre à assassinér Agamemnon.

Madame B.., manifesta une grande répugnance pour le crime qu’elle accomplissait, mais elle l'accomplit.

La reposseuse fut assassinée.

Madame B..., réveilléé, ne se souvint aucunement du crime qu’elle avait commis. |

Et quand, lui passant les deux pouces sur les sourcils, je lui ordonnai de se rappeler, elle se rappela en effet, et avec une telle conviction et une telle terreur, qu'il fallut lui montrer la repasseuse, plissant à petits plis un jabot de M. le procureur de la République, pour qu’elle se crût complétement innocente.

Pauvre charmante créature ! Je ne la revis jamais, mais je reçus d’elle plus d’une lettre dans lesquelles

elle me demandait le secret de ce mystère. Puis, un jour, je æ’entendis plus parler d’elle ; je m’informai ; elle était morte d’une attaque de choléra.

Elle savait tous les mystères!

À cinq heures et demie, j’arrivai à Auxerre, — Charpillon m'’attendait à la gare.

Nous déposämes notre voiture, ou notre voiture | nous déposa, comme vous voudrez, à l’hôtel du Léopard, que je vous recommande en passant ; — puis, sortant par la porte de derrière, nous commençämes à escalader ces rues, ou plutôt ces échelles, que l’on ne trouve que dans la capitale de la basse Bourgogne, et que la municipalité garnit de rampes comme des escaliers.

Chacun était sur sa porte, le nez en l'air, interrogeant le ciel, anathématisant chaque nuâge qui passait, et jetant des petits bouts de papier en l'air.

— Que font tous ces gens-là ? demandai-je à Char- pillon. |

— Tous ces gens-là sont des gens qui ont peur,

qu’il ne pleuve ou ne vente ce soir; vous comprenez, cher ami, que rien n’est plus contraire à une illumination que la pluie et le vent.

Il n’y avait rien à répondre. — Je laissai, en conséquence, les Auxerrois interroger le vent et maudire les nuages, leur souhaïtant la continuation de la chaleur jusqu’à la fin de leur fête, mais demandant à grands cris de l’eau et de l'air pour lelendemain; gar il faisait horriblement chaud !

Enfin nous arrivâmes ; il était temps : dix minutes de plus, je devenais enragé. |

Je trouvai tous mes convives au frais, dans un jardin ou plutôt dans une espèce de puits de verdure où le soleil n'avait pénétré qu’une fois, mais où il se gardait bien de revenir, ayant pour cette imprudence attrapé un rhumatisme. |

Tous ces convives étaient des amis datant de cette fameuse soirée du club, dont chacun se hâta de me raconter quelque circonstance oubliée,

On annonça, au bout d’un instant, que madame était servie. Je donnai le bras à madame, la conduisis à la salle à manger, et m'assis à sa droite.

Je vous ai donné, chers lecteurs, la carte d’un dîner

anglais (1) ; un jour, je vous donnerai la carte d’un dîner bourguignon.

Maintenant, supposons que je vous ai donné la carte du dîner, que vous êtes au fait des dix ou douze échantillons de vins des meilleurs crus et des plus chaudes années que l’on a dégustés, que vous avez accepté avec moi plus d’invitations de chasse que vous ne ferez de chasses pendant le reste de votre vie; supposons enfin qu’il est huit heures du soir, que la nuit vient et que la retraite va battre.

Je vous crie le Suivez-moi de Guillaume Tell, moins l’uf de poitrine de Duprez, bien entendu; nous nous levons de table, et vous me suivez.

— Où cela ?

Par ma foi, vous m'en demandez beaucoup, dans la rue de Paris, je crois, — bien que, dans la rue de Paris, il y eût au moins dix mille personnes.

Tout était préparé à merveille pour la grande fantasmagorie ; peu ou point de lumières dans les maisons; seulement, de place en place, des transparents allant d’un côté à l’autre de la rue et éclairant

(1) V. Causeries, t. IT, p. 206 ets,

14 PROPOS D'ART ET DE CUISINE d’une pâle lueur toutes les têtes entassées aux fenétres,

— Avez-vous eu soin de vous précautionner d'une fenêtre? demandai-je à mon hôte.

— Pourquoi faire ?

— Pour voir passer votre procession, donc!

— Inutile ! vous avez toutesles fenêtres d'Auxerre; où vous entrerez vous serez le bienvenu, et, demain, on pavoisera la maison. |

Et, en effet, je n'avais pas fait dix pas, que je m'entendais appeler d’un premier étage par mon nom. |

Je levai la tête.

— Tiens ! m’écriai-je, madame Barenne.

— Oui.

— Comment! madame Barenne est ici ? Je cemprends son enthousiasme pour Auxerre; mais je. doute qu’elle quitte la place Vendôme pour la rue de Paris.

— Madame Barenne est Auxerroise, et elle vient voir la fête d'Auxerre chez sa mère.

— Ah! m'écriai-je, vous avez raison, cher ami, et voilà ma fenêtre toute trouvée. |

Je m’élançai dans la maison, où je trouvai mère, fille et fils ayant les bras tout grands ouverts pour me recevoir.

— Alors, vous restez ici? me dit Çharpillon.

— Ma foi, oui, répondis-je je ne suis pas fâché d’avoir, pour mes entr'actes, un bon visage et un charmant esprit; restez avec nous, vous en aurez votre part. |

Charpillon resta.

En ce moment, il se faisait une grande rumeur dans la rue, quelque chose qui ressemblait à une plainte d’orage, à un soupir de tempête.

C'était un hélas / poussé par la population tout entière. |

Je demandai la cause de cet hélas!

Hélas! la plus élégante, sinon la plus belle pièce de lillumination venait de brûler.

Le palanquin de l’impératrice de la Chine n'était plus qu’un peu de cendres.

Par bonheur, l’impératrice de la Chine et ses enfants étaient sauvés.

Beaucoup d'amateurs forcénés me parurent dés-

espérés que ce ne fussent point l’impératrice et ses

16 PROPOS D'ART ET DE CUISINE enfants qui eussent été brûlés et le palanquin qui fût resté sain et sauf, | ft

Je ne croyais pas l'amour de l’art poussé si loin en province.

En ce moment, on entendit les roulements du tambour qui dominaient le murmure douloureux de la multitude.

C’étaient les premières notes si connues de la retraite.

La procession entrait dans la ville par la porte de Paris.

À Er

Alors commença d’apparaître à mes yeux quelque chose d’étrange, d’inouï, de magique.

D'abord, une douzaine de tambours chinois avec leurs bonnets pointus, leurs caisses et leurs robes iluminées.

— Îlluminées ! Comment cela? demanderez-vous, chers lecteurs.

Ah ! je ne me charge pas de vous expliquer cela ; je vous ai dit que la chose ne pouvait pas se raconter. |

Je fais ce que je puis pour vaincre la difficulté.

Je vous dis ce que j'ai vu. Des bonnets transpacents, des tambours transparents, des robes transparentes !

Tout cela se mouvant, marchant, battant de la caisse au milieu de la plus profonde obscurité et des cris de joie et des bravos de cinquante mille personnes. .

Puis venaient quatre clairons de nations et d’époques différentes, les cuirasses illuminées, les boucliers suspendus à l’arçon de la selle illuminés.

Chaque cuirasse et chaque bouclier d’un dessin différent.

Puis une vingtaine de chevaliers, toujours du même temps, illuminés comme les trompettes, et portant, de plus, des bannières à leurs armes, et illuminées.

Pourquoi ces chevaliers du temps de Charles VI?

Probablement un souvenir historique de la ville : le bon et malheureux roi passa à Auxerre, en allant à Bourges, quelque temps avant la fameuse paix intitulée la paix d'Auxerre.

On m'a dit, depuis, que le roi Charles VI était au

18 PROPOS D’ART ET DE CUISINE milieu de ses chevaliers. C’est possible; mais, pour moi, il chevauchait incognito. Je ne l’ai pas vu.

Il est vrai que j'avais l’œil singulièrement tiré par |

quelque chose de féerique. |

Immédiatementaprès les chevaliers de Charles:VI, venait, enjambant du xv° au xix* siècle, la reine des Crinolines, belle et majestueuse créature de huït pieds de haut et de dix-huit pieds de tour.

Sa Majesté était vêtue d’un chapeau de satin rose illuminé, d’un mantelet de dentelles noires, illuminé par devant et par derrière, enfin d’une robe de soie blanche à pois roses, illuminée de tous les côtés.

Remarquez que, dans tout cela, on ne voit pas une bougie, pas un lampion, pas une veilleuse.

Non, — tout le mécanisme est invisible ; il donne des transparences, voilà tout. |

Ces transparences ont des tons, tantôt d’une finesse, tantôt d’une vigueur merveilleuses.

La reine des Crinolines avait pour cavalier servant un merveilleux du temps du Directoire, dont le chapeau et le jabot étaient illuminés.

Il faut le dire, la reine des Crinolines fut accueillie

avec des hourras d'enthousiasme. Jamais la reine d'Angleterre visitant la France, jamais le roi de Sardaigne se rendant à l'Opéra, jamais le grand-duc Gonstantin se rendant au Palais-Royal, n’excitérent de semblables hourras, ne soulevèrent de pareils bravos.

Et cependant, je regarde la reine des Crinolines non pas comme une ennemie de la France, mais comme une terrible ennemie des Français.

J'étais absorbé dans la contemplation de Sa Majesté, quand tout à coup je vis s'élever une flamme au-dessus de sa tête, et j’entendis crier :

— Au feu!

Comme le palanquin de l’impératrice de la Chine, a reine des Crinolines brülait.

Par bonheur, le directeur de la fête, devinant que le danger était grave, l’avait fait suivre par quatre pompiers et par une pompe. |

Un cinquième pompier, un pointeur, tenait la lance, tout prêt à faire eau.

Au premier cri : « Au feu f » à la première vue de la flamme, il dirigea la lance contre l'incendie.

, En une seconde tout fut éteint,

Et cela avec tant d'adresse, que le reste du corps continua d’être illuminé; la tête de Sa Majesté rentra seule dans l’obscurité, |

Sa Majesté recouvrit sa tête d’un chapeau ordinaire, et continua son chemin avec un enthousiasme qui s’augmentait encore, s’il est possible, du danger : qu’elle avait couru.

On put alors donner toute attention aux deux mandarins qui la suivaient, précédant le char de l’empereur de la Chine.

Ces deux mandarins, de l’honorable famille dés poussas, étaient deux chefs-d’œuvre.

Jamais chez Houssaye, — le seul et véritable ambassadeur de la Chine à Paris, — jamais vous n’avez vu étoffe pareille à celle de leurs robes.

Il va sans dire que les robes étaient transparentes . du cou aux pieds.

Au-dessus de leur tête, deux serviteurs chinois portaient des parasols illuminés.

Les serviteurs, comme les maîtres, n'étaient qu'une flamme. |

À la suite des deux mandarins, venait la pièce principale du cortége : le char de l’empereur de la

Chine. Rendons justice à ce digne mari, à ce bon père, il avait, en se gênant un peu, donné l’hospitalité à sa femme et à ses enfants.

Il est vrai que son char était construit sur une grande échelle,

Figurez-vous une véritable pagode roulante, au plafond illuminé, aux colonnes illuminées, aux roues illuminées. Certes, le grand Tao-Kwang, le fils du Ciel, le père du Soleil, le cousin de la Lune, a fait faire ce char impérial par d’autres mains que des mains humaines. J’ai toujours eu l’idée, et j'ai soutenu mon opinion contre tous les géographes, Malte-Brun en tête, que la Chine était une planète, et les Chinois des hommes d’un autre monde, envoyés comme échantillons sur celui-ci.

Voilà donc que j'ai une preuve à l’appui de mon opinion; viennent les géographes, je les envoie à Auxerre, et, si l’on trouve, même à Auxerre, les artistes qui ont fait le char de l’empereur de la Chine, j'ai tort : la Çhine est un empire et Les Chinois sont des hommes comme les autres hommes, un peu plus laids, voilà tout.

Derrière le char de l’empereur de la Chine venait ?

22 PROPOS D'ART ET DE CUISINE comme contraste, le roi d’Yvetot, monté sur son âne et accompagné de Jeanneton, maintenant sur sa tête le plus majestueux bonnet de coton que la Normandie, le véritable pays des bonnets de cokon ait jamais vu. |

Son jabot, comme son bonnet de PATES était

d’une transparence merveilleuse.

Le bonnet de coton surtout avait l’air d’un spectre

solaire.

Autour du roi d’Yvetot étaient les gross dignitaires de l'État.

La mort récente de Béranger donnait à cette spirituelle exhibition (ma foi, vive la langue anglaise! elle m’a donné le mot que je cherchais inutilement dans la nôtre) un air de circonstance qui valut à Sa Majesté Normande un succès presque égal à celui de la reine Crinoline,

Certains diplomates aventureux, appartenant à. l’une et à l’autre cour, hasardèrent même quelques :

mots de mariage.

Je ne saurais dire où en sont aujourd’hui les né-

gocrations.

Derrière le roi d'Yvetot venait la Comète.

| Figurez-vous une étoile avec une queue de vingtcinq pieds de long portée par la grande et par la petite Ourse, suivies par la Lyre, le bâton de Jacob et la chevelure de Bérénice, ces aristocratiques constellations aidées dans le service qu’elles faisaient autour de la reine du ciel par une foule de nébuleuses qui semblaient sortir des coulisses de l'Opéra, avec leurs ailes frissonnantes et leur Esprit sur le front.

M. Leverrier, l'illustre parrain des comètes pas- sées, présentes et futures, suivait la comète de 1857,

un télescope à la main, avec une robe et un bonnet semés de caractères cabalistiques.

11 promettait aux Auxerrois une récolte pareille | à celle de 1811, et les Auxerroiïs criaient à tue- | tête :

| — Vive M. Leverrier!

Je fus un instant tenté d'emprunter à l’illustre sa- | vant son télescope pour voir le char du roi et de la | reine de Lilliput, qui venait immédiatement après | la Comète. Ce char nain, voiturant le roi et la reine | des nains, semblait le fameux char de la reine Mab | creusé par Shakspeare dans une noisette et conduit

24 PROPOS D’ART ET DE CUISINE par un grillon dont le fouet est une patte de fau-

cheux. Je n’ai rien vu de plus microscopique et de plus fini en même temps que le char fabriqué par les bénédictins de la découpure, comme les appelle le spirituel rédacteur du Journal de l'Yonne. |

Une garde de vingt coquecigrues entourait Leurs Majestés avec un costume de fantaisie qu’on eût cru | dessiné par le pauvre Granville ; chaque cavalier maintenant à grand’peine entre ses jambes un fougueux et gigantesque canard de Barbarie.

Et, comme ce sont de grands artistes, que ces artistes inconnus qui, pareils aux poëtes du cycle de

Charlemagne, font des chefs-d’œuvre sans les signer,

comme ils savent que le procédé par opposition est

le plus certain, sur les pas de la dernière coque- « cigrue marchait un éléphant gigantesque, portant | dans une tour un de ces rois de l’Inde qui sont en ce moment occupés à donner du fil à retordre à 4 l’Angleterre. | | À mon avis, c'était là le chef-d'œuvre de la fête. M Pas le roi, bien entendu, mais l’éléphant. na Ah! chers lecteurs, quel éléphant! C'était bien autre chose que celui du Jardin des Plantes; bien

autre chose que ceux que Levaillant tuait autrefois

sur les bords de la rivière Orange; bien autre chose:

que ceux que lue en ce moment mon ami Vayssière sur le Nil blanc.

Si Le roi de Siam savait qu’il existe en France un pareil éléphant, il donnerait bien certainement, pour l'avoir, la moitié de son royaume.

Heureusement qu’il ne le sait pas.

Une seule chose pouvait venir après l’éléphant auxerrois, c'était le char du roi Kadidan.

— Qu'est-ce que c'est que le roi Æadidan? me demanderez-vous, chers lecteurs.

Je me suis informé.

IL paraît que c’est un roi arabe, habitant un royaume situé entre le Katay et l'El Dorado; royaume découvert par un voyageur auxerrois, lequel en a rapporté le plant de la vigne qui donne le fameux vin de Migraine, vigne non moins fantastique que le royaume d’où elle est tirée. |

Quel vin! quel char! |

Par malheur, vous ne pouvez plus voir le char, chers lecteurs; mais, par bonheur, vous pouvez encore boire le vin, %

es 9

Là

26 PROPOS D’ART ET DE CUISINE Maintenant, je vous l’ai dit, ce que j'ai entrepris de raconter est irracontable,

Haroun-al-Raschid à Bagdad, et Boabdil à Gre-

nade, n’ont jamais rien inventé de pareïl à ce flot de lumières qui a passé sous les yeux des habitants d'Auxerre, dans la soirée du samedi 25 juilletdernier, jour de la fête de Saïnt-Germain-Saint-Étienne!

Maintenant, quelle est l’origine de cette fête ? à:

quelle tradition se rattache-t-elle ?

Comme le système du monde, comme PERS comme l'électricité, c’est la fille du hasard.

Le jour où le hasard est de bonne humeur, il fait un de ces cadeaux-là à l'humanité.

Un soir, — je crois que c'était vers le commen- <ement de la campagne de 1844, quand la France tout entière était devenue une immense place d’armes, se gardant elle-même contre l'étranger qui frappait à ses frontières, — un soir que les tambours de la ville battaient la retraite, un de ces facétieux instrumentistes prit une chandelle à l’éta-

lage d’une fruitière, et se la mit au chapeau.

Le lendemain, l'exemple fut imité par un camarade, puis par deux, puis par tous.

Seulement, un soir il fit du vent, et toutes les chandelles furent soufflées.

On cria contre les tambours, on leur demanda

ce qu'ils avaient fait de leurs chandelles.

L'homme est un grand enfant à qui l’on ne saurait montrer un joujou sans qu'il le veuille à l'in- stant même. Auxerre, qui, depuis sa fondation, depuis qu’elle formait un district indépendant du territoire des Senones, Auxerre, qui, depuis qu’elle s’appelait AZéisiodurum, n’avait pas eu l'idée de metire des chandelles aux schakos de ses tambours, Auxerre exigea que ses tambours missent des chandelles à leurs schakos.

Qu'’inventèrent alors ceux-ci ?

Il s'agissait de lutter contre le vent.

Ils eurent l’idée de se confectionner des schakos de papier huilé et d’introduire une chandelle au! centre, comme on fait au centre d’une lanterne. |

Voilà le commencement, le point de départ, la source.

Depuis cette époque, chaque année a amené un

28 PROPOS D'ART ET DE CUISINE progrès nouveau, et, pour que ce progrès füt plus sensible, à la promenade quotidienne on a substitué une procession annuelle. “

Cette procession est aujourd’hui à son apogée.

Seulement, par reconnaissance et en souvenir de son origine, on lui a conservé le nom de retraite illuminée.

Je vois avec plaisir que ma réputation culinaire

se répand, et promet d'effacer bientôt ma réputation

littéraire. Dieu soit loué ! je pourrai donc me vouer

| à un état honorable et léguer à mes enfants, au lieu | | de livres dont ils n’hériteraient que pour quinze ou | L | vingt ans, des casseroles ou des marmites dont ils À | hériteront pour l'éternité, et qu'ils pourront léguer !

| à leurs descendants, comme je les leur aurai lé- | guées, à eux. | | Or, comme il est probable qu’un jour ou l’autre / je quitterai la plume pour la cuiller à pot, je ne suis point fàché de jeter d'avance les fondations du vrai monument de ma renommée. — Qui nous dit que Carême ne vivra pas plus longtemps qu'Horace,

et Vatel, qui se coupa la gorge, que Lucain, qui s’ouvrit les veines? | Je vous annonce donc qu'aussitôt débarrassé — et ce ne sera pas long — de certains droits qu'ont | encore certains éditeurs sur mes publications, je mettrai sous vos yeux un livre de cuisine pratique, * à l’aide duquel, je le déclare, l'individu le plus | ignorant en gastronomie pourra faire, tout auss } bien que mon honorable ami Vuillemot, une espagnole où une mirepoiz. | Je reçois déjà des lettres de toutes les partis de la France, des lettres où l’on me consulte, qui sur | la polenta, qui sur le caviar, qui sur les nids d'hirondelle. ÿ | | Maintenant, vous me demandez, chers lecteurs, . d’où vient mon goût pour la cuisine, et sous qe maître j'ai étudié la cuisine. | | Mon goût pour la cuisine, comme celui de Lai poésie, me vient du ciel. L'un était destiné à me ruiner, — le goût de la poésie, bien entendu, — l’autre à m'’enrichir; car je ne renonce pas « êt e riche un jour. ï 1 Quant au maître sous lequel j'ai étudié, commen

voulez-vous que je vous dise cela, moi, éelectique par excellence? J’ai étudié sous tous les maîtres, et particulièrement sous ce grand maître que l’on appelle la nécessité.

Demandez à mes compagnons de voyage en Espagne comment, pendant trois mois, je suis arrivé à leur faire manger de la salade sans huile et sans vinaigre; si bien qu’à leur retour en France, ils étaient dégoûtés de l’huile et du vinaigre. Ils vous ie diront.

En outre, j'ai connu de grands praticiens : Grimod de la Reynière, oncle de mon bon ami Dorset ; Brillat-Savarin, qui survit, non pas comme magistrat, mais comme inventeur des omelettes aux laitances de carpe; Courchamp, qui a laissé le meilleur Dictionnaire de cuisine qui existe, et qui n’a qu'un malheur, c’est d'être trop spirituel, — je parle du Dictionnaire de cuisine, bien entendu.

La réputation de {a Cuisinière bourgeoise est fondée sur cette admirable bêtise : Pour faire un civet de lièvre, prenez un lièvre.

Je vous ai dit que j'allais partir pour la Grèce et l'Égypte, afin de visiter les lieux chantés par Ho-

32 PROPOS D’ART ET DE CUISINE mère et par Virgile, et le fleuve illustré par Sésostris et par Cambyse.

Il n’en est rien : je vais faire des recherches sur le brouet noir de Léonidas et sur les sangliers farcis de Cléopâtre.

J'ai beaucoup voyagé. Partout, dans mes voyages, je me suis fait présenter aux cuisiniers habiles et

aux gourmets reconnus, et, si j’ai appris un peu de

chimie, ce n’était point, comme on l’a cru, pour

faire des recettes de poisons à l'usage de madame de Villefort, mais pour préparer scientifiquement certaines recettes nécessaires à la confection de certains plats.

Dès mon enfance, j'ai été chasseur et libre échangiste. Vous allez voir comment ces deux conditions ont fait de moi un cuisinier.

À partir de 1845, ma mère avait obtenu un bureau de tabac, et licence de vendre de la poudre et du plomb de chasse.

J'avais douze ans : de douze à quinze ans, je fus braconnier ; à partir de l’âge de quinze ans, je devins chasseur.

J'emplissais chez ma mère ma poudrière et mes

CAUSERIE CULINAIRE 33 sacs à plomb, 'êt je partais, mon port d'armes en poche et mon fusil sur l’épaule. fe

J'étais quelquefois trois ou quatre jours sans revenir,

Comment vivais-je ?

En troquant mes lièvres, mes lapins, mes perdrix et mes caïlles contre du beurre, des ue du pain, du vin et des poulets.

Je n’avais pas, comme vous comprenez bien, un cuisinier à ma suite. J’entrais dans une maison de paysan; je donnais au maître ou à la maîtresse de | la maison une pièce de gibier quelconque, et il me | laissait faire ma cuisine.

Cuisine des plus primitives ! Ma mère était pauvre | et faisait sa cuisine elle-même; mais elle était fille | du maître d'hôtel du duc d'Orléans, le père de Philippe-Égalité, celui qui épousa madame de Mon- | tesson.

Le due était un grand gourmand. Mon grand | père avait donc colligé quelques bonnes recettes | dont avait hérité ma mère. Mais ce ne fut que plus tard, et quand je réfléchis sur la cuisine, que ces

- recettes-là se présentèrent à mon esprit.

C’est pendant cette période, où je me livrai à la |

cuisine primitive, que je pus apprécier la supériorité du poulet rôti à la ficelle sur le poulet rôti à la broche. | |

Puis, en science culinaire, comme en toute

Science, on doit beaucoup au hasard.

J'ai une facon de préparer le lapin qui n’appar- |

tient qu’à moi, et dont j’ai fait part en 4840 à Courchamp, en échange d’un autre secret gastronomique, et qui est due entièrement au hasard.

Je veux parler du lapin cuit dans sa peau,

Écoutez bien ceci, chers lecteurs:

En 1835 ou 1836, je voyageais sur la côte d’A-

frique, Il s'agissait de traverser un bout de désert | pour aller visiter l’amphithéâtre romain de Djemdjem. Nous fimes, avec nos guides, une halie à u

moitié chemin.

J'avais acheté un mouton six francs, et j’en avais «

fait cadeau à mes Arabes pour leur souper.

J’allais souper, moi, avec des œufs, un pilau et « des figues d’Inde, quand, en tournant les yeux vers «

les Arabes, je les vis préparer leur agneau d’une

manière qui m'intéressa.

GAUSERIE CULINAIRE 35

. Ils l'avaient, avant tout, saigné au nom de Ma- | homet; après quoi, sans le dépouiller, ils lui avaient . ouvert le ventre, en avaient tiré les intestins, et, en y laissant le foie et les rognons, avaient introduit, dans l'ouverture, de la graisse, du sel, des aroma- | tes, du poivre, des figues et des raisins secs. Après quoi, ils lui avaient proprement recousu le | ventre.

| Pendantce temps, d’autres avaient creusé un trou en terre, l’avaient garni de pierres plates, l'avaient | bourré de branches sèches, et avaient mis le feu | aux branches. |

Les branches avaient formé un lit de braise.

| Surce lit de braise, mes Arabes couchèrent leur | mouton et le recouvrirent de branches sèches aux- | quelles ils mirent le feu.

Ces branches sèches, au bout d’un instant, furent | réduites en braise à leur tour.

Le mouton se trouva donc entre deux lits de | braise, cuisant comme une châtaigne.

| Cette cuisson produisit d’abord une odeur de laine | grillée assez désagréable, mais qui s’évapora bientôt vour faire olace à un parfum de viande rôtie telle-

36 PROPOS D'ART ET DE CUISINE ment succulent, que nous vimes poindre à l’horizon huit ou dix chacals et deux ou trois hyènes, attirés par cette délicieuse émanation. F Au bout d’une heure, mes Arabes jugèrent leur mouton arrivé à son degré de cuisson, et le tirèrent de son four. Loge hs) On le plaça sur une longue feuille de bananier, et on le gratta comme un charcutier gratte le cochon qu’il vient de flamber. re | A la place de cette première couche noircie et calcinée, apparut une seconde couche rissolée et rousse à ravir.

Au bout d’un instant, une sueur onctueuse et

parfumée couvrait cette peau.

Mes Arabes me firent signe de m’asseoir avec eux ; ils m’invitaient à diner.

J’acceptai. Leur mouton braisé me paraissait bien

autrement succulent que mes œufs à la coqueet M

ma poule au riz.

Chacun allongea les doigts, et, comme fait un

oiseau piochant avec son bec, pinça et tira à lui son morceau de chair.

Les Arabes de 1835 ne connaissaient encore ni

le couteau ni la fourchette. Je dois dire que jamais je n’ai mangé agneau pareil. La farce du ventre surtout était une chose merveilleuse.

Les chacals et les hyènes poussaient des cris dé-

sespérés de voir une pareille pitance leur passer

devant le museau.

La gourmandise l’emporta sur leur lâcheté naturelle. Ils s’approchèrent peu à peu et si bien, qu’ils se trouvèrent à la portée de ma carabine.

Deux chacals et une hyène y laissèrent leur peau.

Mais ceci n’est que le fait brutal.

A la suite du fait vint la réflexion.

Je me dis que ce mode de cuisson appliqué au lapin devait faire une chose excellente.

Dès 1836, j'en fis l’expérience.

Le duc d'Orléans m'avait invité à aller passer un mois au camp de Compiègne.

J'avais accepté, à la condition de loger partout ailleurs qu’au château, afin de garder mon indépendance absolue et d’aller et venir comme je voudrais.

J'étais descendu, à Compiègne, à l’Aôtel de la Cloche et de la Bouteille.

de AN RO CT

Puis, de là, J'avais fait prix avec la veuve d’un garde habitant Saint-Corneille, et je m'étais établi au milieu de la forêt.

Mais si vite que j'eusse traversé Compiègne, si

peu de temps que je fusse resté à l’hdrel de la Cloche

et de la Bouteille, j'y étais resté assez longtemps pour remarquer deux choses :

L'élégant emménagement de la cour intérieure de l’hôtel et l’excellence de la cuisine. |

Je résolus de faire part au chef de mes souvenirs à l’endroit du mouton arabe, et de faire avec lui un essai de ce mode de cuisson sur le lapin.

Eh bien, voilà ce que je puis vous offrir, chers lecteurs, comme résultat définitif de nos opérations. |

Je ne vous dirai pas, comme dit du lièvre ma devancière la Cuisinière bourgeoise : « Pour faire un lapin rôti dans sa peau, prenez un lapin. »

Non. Je vous dirai :

Pour faire un lapin rôti dans sa peau, prénez un furet.

Prenez un furet, muselez-le, tendez votre bourse

ou vos bourses devant le terrier ou les terriers, et,

AT

quand votre lapin est boursé, rapportez-le tout vi-

vant à la maison.

Entrez avec lui dans la cuisine, quelque répugnance qu’il manifeste pour la localité. Tirez-le de sa bourse par les pattes de derrière et donnez lui le coup du lapin. (Voir Arnal dans la Dame dé chœurs.) |

Votre lapin assommé, ouvrez-lui immédiatement le ventre; tirez-en le plus de sang que vous pourrez ; enlevez-lui le foie; et, avec ce foie, ce sang, une aile de poulet, deux ailes de perdreau, une

. truffe, un peu de chair à saucisses, de l’oignon, du

persil, de lail et des épices, faites un hachis dans lequel vous introduirez un morceau de beurre salé et poivré.

Remettez le tout dans le ventre de votre lapin, de manière à ce qu’il simule, quel que soit son sexe, une femelle près de mettre bas.

Pendez votre lapin au plafond par les pattes de

derrière dans an endroit frais, sans être humide.

Laissez-le trente-six ou quarante-huit heures pendu, afin qu’il ait le temps de se parfumer. Puis, dans sa peau, liez-le contre la broche et

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40 PROPOS D'ART ET DE CUISINE tournez-le comme vous feriez d’un lapin ordinaire; seulement, sans l’arroser. M s’arrose de l’intérieur à l’extérieur et naturellement, de lui-même.

Quand vous reconnaîtrez que le lapin est cuit, aux petites fusées de fumée qu'il lancera, tirez-le, ou plutôt détachez-le de la broche; prenez-le de la main gauche par les pattes de derrière, et, de la droite, tirez un coup sec par la queue.

Il se dépouillera tout seul.

Servez sur un morceau de beurre frais manié de fines herbes.

Attendez les lapereaux, et faites-en l'essai.

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Un autre jour, je vous parlerai de l’omelette à la sauce tomates et des œufs brouillés au court bouillon d’écrevisses. |

Aujourd’hui, je vous dis: Allez manger de la langouste à l'américaine chez mon collaborateur Vuillemot.

Je vais vous faciliter la chose.

Prenez d’abord un ami. Seul, on dine mal; en outre, on paye son diner double. C’est en matière de restaurant surtout qu'est applicable cette

maxime : Quand il y a pour un, il y a pour deux.

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Je vais vous faire une carte de douze francs. Six francs pour chacun, c’est raisonnable; le moka pur et le cognac fine champagne à part. Sur ces douze francs, il y aura vingt-cinq centimes pour le garçon, dont vous n’aurez pas besoin de vous préoccuper.

Allez-vous-en au restaurant de France, place de la Madeleine; montrez la carte suivante, et dites

que vous venez de ma part :

Pain de Leroi et Masson.

Une bouteille de saint-émilion.

Potage Vuillemot.

Hors-d’œuvre : Crevettes, beurre, radis.

Entrée. . . .« .. Poulet frit à la provençale.

Rôti. . . . . . Caneton de Rouen, sauce à la diable. Entremets. . . Langouste à l’américaine.

Id. Riz à la créole.

Dessert . . . . Fraise et gervais.

La présente n’étant à autre fin, chers lecteurs, je prie Dieu qu'il vous tienne en bon appétit, vous conserve en bon estomac, et vous garde de faire de

la littérature.

1l y a quelques jours, un de mes amis m’écrivit pour me demander la recette du vrai macaroni na-

politain.

Or, moi qui me flatte, comme vous venez de le

voir, d’être assez fort en cuisine, j'allais être dans

l'obligation d’avouer que je ne connaissais pas le premier mot de cette recette. | Que voulez-vous! je n’aime pas le macaroni, c’est un sens qui me manque.

J e suis resté cinq ans en Italie; je n’ai jamais pu mordre à la seconde bouchée.

“Il en résulte que, n’aimant pas le macaroni, je ne me suis pas inquiété de la façon dont il se fait. Pour me tirer d’embarras, j’écrivis à Rossini. Rossini était, m’avait-on dit, l’homme qui mangeait le meilleur macaroni de Naples.

Rossini me répondit une charmante lettre, par la-

quelle il m'’invitait à aller manger du macaroni chez

lui, et s’engageait, quand j’en aurais mangé, à me donner la recette.

J’aïlai dîner chez Rossini.

Mais Rossini, ayant vu que je ne mangeaiïs pas de macaroni, me jugea indigne d’en faire manger aux autres.

J’eus beau insister, je ne pus rien obtenir; de sorte que je vous dirai franchement que je crois

une chose : c’est que Rossini se contenie de manger du macaroni, mais que c’est son cuisinier qui le fait.

Que Rossini, à partir d’aujourd’hui, se contente donc d'être le premier des compositeurs passés, présents et futurs, et qu'il renonce à sa réputation de macaroniste. .

J’allais écrire à Carafa, ou prier mon ami Home

l d'évoquer l'esprit de mon pauvre Lablache, lorsque

tout à coup ma porte s’ouvrit, et l’on m’annonca le

marquis del Grillo.

|? Je n’ai pas besoin de vous dire, n'est-ce pas ? que … le marquis del Grillo est le mari de madame Ris-

tori.

Le marquis entra; je devinai un sauveur, et je lui tendis les bras.

— Savez-vous faire Le macaroni? lui demandai-je.

— Non, me répondit-il: mais madame Ristori a su votre embarras, cher ami; venez dîner lundi avec elle, quoiqu’elle joue pour un bénéfice. Nous dînerons de bonne heure, et je vous ferai faire, la queue de la casserole à la main, connaissance avec un virtuose d’une bien autre force que Rossini,

— Bravo! dis-je. Je serai à trois heures chez vous.

En effet, le jour dit, àtrois heures, j'arrivai chez le marquis del Grillo.

Je trouvai l'artiste à l’œuvre; il venait de mettre son macaroni dans la marmite; je n'ai donc pas

perdu le moindre détail de la préparation.

Écoutez et retenez bien. Voici la vraie, la seule, “

l’unique recette du macaroni napolitain :

Achetez votre macaroni chez Bonsollazzi, rue d’Anjou-Saint-Honoré, 76. Il vend le meilleur macaroni de Paris.

Il y a deux sortes de macaroni: le gros macaroni, qu'on appelle à Naples le strozza-preli, c’est-à-dire l’étouffe-prêtres ; et le petit macaroni, qu’on appelle

macaroncello,

Le macaroncello est plus délicat. Je vous recom- M

manderai donc le macaroncello, quoique je ne vous empêche pas de choisir, si vous l’aimez mieux, l'étoujfe-prètres. |

Voici comment il faut procéder pour un dîner de douze personnes :

Si vous voulez diner à six heures du soir, il faut, à onze heures du matin, prendre :

Quatre livres de gite à la noix;

Une livre de jambon fumé cru;

Quatre livres de tomates ;

Quatre gros oignons blancs, thym, laurier, persil, gousse d’ail,

Faire cuire en: tournant pendant trois heures.

Au bout de trois heures, mouiller avec de l’eau ordinaire, jusqu’à ce que la partie la plus élevée du

bœuf ne fasse qu’une petite île de la largeur d’un

. écu de six francs. |

Faites cuire et réduire pendant quatre heures.

Puis faites bouillir votre macaroncello à grande eau. Il faut que l’eau soit salée.

Goûtez de temps en temps. Cassez-le entre vos doigts; le macaroni trop cuit ne vaut rien. Il faut, selon l’expression napolitaine, que cresca in corpo, c’est-à-dire qu’il renfle dans le corps.

Le degré de cuisson est une affaire de sentiment ; quand vous l’aurez manqué deux fois, vous le réussirez une troisième. |

Dès que vous tiendrez le macaroni pour cuit, vous le tirerez du feu, et verserez dans l’eau bouillante

une carafe d’eau froide, afin qu'il ne cuise pas d’un

46 PROPOS D'ART ET DE CUISINE . degré de plus. Puis vous le verserez dans une passoire, afin d’en extraire toute l'eau.

Vous avez votre soupière vide.

Autour de votre soupière vide, votre jus de viande, votre parmesan râpé et votre-macaroni fumant,

Il faut du parmesan de première qualité; adressez-yous à M. Bonsollazzi, il vous dira où il faut l’acheter.

Vous prenez une poignée de parmesan, vous en faites un fond pour votre soupière. |

Sur le lit de fromage, vous mettez un lit de macaroni. |

Sur le lit de macaroni, ua lit de jus de viande.

Sur le lit de jus de viande, un lit de macaroni.

Sur le lit de macaroni, un lit de fromage,

Et ainsi de suite, en alternant fromage, macaroni, jus de viande, macaroni, fromage.

Puis, quand la soupière est pleine, vous bouchez hermétiquement, et vous servez au bout de dix minutes. |

| J'espère que cela est clair, et que tout le monde | maintenant pourra faire du macaroni. |

Cependant, probablement, un de ces jours, vous | proposerai-je une variante dans un but d’améliora- | tion.

| En attendant, mangez celui-là.

Bon appétit, chers lecteurs!

ä u 0 0 © ORNE ONE 0 ENS. CESR

Je me suis quelque peu égayé, dans mes Mémoires, sur le Pizarre de M. Fulchiron, cette tragédie qui dort, depuis plus d’un demi-siècle, dans les cartons de la Comédie-Française.

Vous m'en voyez bien honteux, bien humble et bien repentant.

Il paraît que j'étais dans l’erreur, non pas sur la date de la réception du Pizarre de M. Fulchiron, non pas sur le tour de faveur qui devait amener la représentation de cette pièce en 1805, non pas enfin sur l’obscurité des espèces de limbes où elle se balance, les yeux à moitié fermés, entre la mort et la vie, mais sur la cause qui l’a empêchée d’être jouée en 4805.

D'abord, je commence par vous dire que personne n’a réclamé pour M. Fulchiron, pas même lui. S'il eût réclamé, d'est que ma plaisanterie lui eût fait de la peine, et alors, je vous l’avoue, j’eusse été aussi triste, et même plus triste que lui, d’avoir donné lieu à réclamation de la part d'un homme si honorable, et surtout d’un auteur si peu exigeant.

Mais voici ce qui est arrivé.

Il faut vous dire qu’hier, il m’a pris fantaisie d’aller voir, au Théâire-Français, la répétition d’une toute petite pièce en un acte et à cinq personnages que je vais faire jouer sous le titre de Romulus.

Rassurez-vous, chers lecteurs, ce n’est point une tragédie, C’est une simple comédie en prose, et je vais vous dire, en deux mots, comment elle est venue au monde. |

Un jour, il y a trois ans de cela; — vous voyez qu’en comparant notre époque de vapeur au temps de calme et d’immobilité dans lequel vivaient les auteurs au commencement de ce siècle, j’ai presque autant attendu pour mon Æomulus que M. Fulchiron pour son Pizarre; — un jour, disais-je, il y a trois ans de cela, après une chasse aux environs de Melun

ROMULUS ET PIZARRE 1 avec quelques bons amis, il m'’arriva de manquer le chemin de fer.

Le chemin de fer manqué, — il était neuf heures et demie du soir, — que devenir ?

Visiter la maison de correction de Melun, ce n'’é-

taït point assez gai; aller au spectacle, c’était trop

triste; manger des anguilles, je sortais d’en prendre, et c'était même en mangeant des anguilles que je m'étais oublié. | Je demandai du papier, une plume et de l’encre. Que voulez-vous ! c’est ma grande ressource contre l'ennui. |

Je pris ma plume dans ma main droite, j'appuyai

ma tête sur ma main gauche, et je suspendis le bec

de fer au-dessus de l’encrier, prêt à l’y plonger à la première idée qui me passerait par la tête.

. La première idée qui me passa par la tête fut un souvenir.

Un de mes bons jeunes amis, un de ceux que j'appelle mes enfants, Paul Bocage, le neveu du grand artiste qui a illustré ce nom, était venu un jour, avec Octave Feuillet, me demander une idée de pièce.

Je leur avais donné à lire le premier volume

VO Por nt C7 Res

52 PROPOS D’ART ET DE CUISINE d’un roman d’Auguste Lafontaine, en cinq volumes, que Régnier, de la Comédie-Française, m'avait lui-

même donné à lire, et dans lequel, à son avis, il y

avait un drame en cinq actes extrêmement lugubre.

Je n’avais lu que le premier volume, et je m'étais

arrêté là, y trouvant une comédie extrêmement gaie.

Vous voyez qu'il en est des pièces comme du paysage, tout dépend de la manière de s’asseoir,

Or, j'avais dit à Octave Feuillet et à Paul Bocage :

— Lisez ce volume, et tirez-en la comédie que

- voici.

Et, tant bien que mal, je leur avais mis la pièce

sur ses pieds.

Paul Bocage et Octave Feuillet s'étaient attelés au

premier volume, et, comme le renard que l’on cloue

par la queue à un arbre, et que, pour ne pas gâter la fourrure, on force de sortir de sa peau à force de le battre, ils avaient fait sortir une comédie de ce

premier volume.

Malheureusement, le jour où ils se présentèrent à … ;

la porte du Théâtre-Historique, ils trouvèrent cette porte fermée : elle ne devait se rouvrir que pour le Théâtre-Lyrique ; Paul Bocage et Octave Feuillet

remportèrent leur nouveau-né, condamné à l'esprit de-vin.

C'était le souvenir de ce lugubre événement qui venait de traverser mon esprit et qui me faisait instinctivement plonger le bec de ma plume dans l’encrier.

Je venais de prendre la résolution de faire la pièce dans ma nuit.

Le lendemain, je montais en chemin de fer à sept heures du matin, avec la pièce dans ma poche.

Trois jours après, Régnier la lisait au comité du Théâtre-Français, où ne manquait que Beauvallet, qui, en entendant prononcer ce titre de Romulus, avait pris son chapeau et s'était enfui.

Beauvallet avait peur d'assister à la fondation de Rome, au meurtre de Rémus, à la disparition du petit-fils de Numitor au milieu d’une tempête, et, en homme d'esprit qu'il est, il aimait autant que tous ces grands événements-là s’accomplissent hors de sa présence. .

Vous me demanderez peut-être comment il se faisait que Beauvallet, sachant que la pièce était de moi, son ami depuis plus de vingt ans, n’avait pas

ÿ$ PROPOS D'ART ET DE CUISINE le courage de l’amitié à ce point de risquer la Ro-

mulade.

Beauvallet ne savait pas que la pièce toi 2 m0t D È

personne ne savait que la pièce füt de moi. Régnier,

son parrain, s'était chargé de la lire, et l'œuvre ano-

nyme apparaissait sur le tapis vert du comité, comme le début d’un jeune homme qui n’avait encore rien fait. | |

— À quoi bon cette tromperie?

Vous avez raison, cher lecteur, et je vous dois compte de tout.

D'abord, on venait de nommer au Théâtre-Fran-

ais un nouveau comité mi-parti de comédiens et

d'hommes de lettres. Tout comité a ses désobligeances; mais je ne connais pas de comité plus désobligeant qu’un comité de confrères,

Eh bien, je ne voulais pas, sous mon nom, lire, devant un comité de gens de lettres, une bluette en

un acte, faite un soir de chasse, dans une chambre

d’auberge.

Et puis aussi, il faut vous dire la vérité vraie, La pièce est gaie.

— Eh bien, mais quel mal y a-t-1l à cela? deman-

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