‹ Propos d'art [microforme]Chapitre 4 sur 4 · LE SANCTUS A LA MAISON · texte numérisé non relu

LE SANCTUS A LA MAISON

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esquissa ses vêtements, et la pénombre.—saturée de chaleur, égavée par un bel effet de soleil, dans laquelle flottait cet intérieur rustique . ., Le premier croquis était fait, En vérité, je ne connais pas d'œuvres où il v ait moins de convenn, d'apprêté, dont l'idée ait été fournie par un spectacle plus “nature. C'était la première fois, crovons-nous, qu'un artiste songeait à utiliser pareil motif, Les peintures, inspirées par l'Angélus, ne se comptent plus. Et, si le tableau de Millet semble relégner au second rang les autres essais sur ce thème, cependant, les artistes ne l'avaient pas attendu pour comprendre tout ce qu'il offrait de ressources, et pour les exploiter de leur mieux. Combien d’autres toiles, portant le même nom, sont nées depuis! Certes, ce n'est pas nous qui nierons la sublimité de ce sujet. Quand, aux heures les plus poétiques du jour, la eloche vient nous rappeler la visite de l'Ange à Marie, et le mystère auguste de l'Incarnation, oh! alors, toute notre àme vibre à ses accents, notre cœur monte vers le ciel, avee les ondulations sonores, Et je comprends que tant de peintres aient voulu exprimer ce qu'ils avaient eux-mêmes ressenti, à pareille heure, dire la piété avec laquelle la nature et les hommes recueillent les notes qui s'épandent des campaniles ajourés. N'y at-il

pas tout autant de sentiment et de poésie dans

les tintements discrets et velontés, qui, du haut de nos petites tours, gothiques on romanes, annoncent la présence de Dieu sur le lin immaculé de l’autel/ Ah! quand le soleil luit, et que c'est l'été, quelles délices d'entendre venir, à travers nos ‘ampagnes, sur les prés et sur les moissons, comme un écho du ciel! L'’atmosphère est encore pleine de fraîcheur, la brise pleine d'arômes. Tout s'est éveillé à la vie. Le jour est brillant. Les bois retentissent de chants d'oiseaux. Les insectes bourdonnent. Nulle figure humaine n'apparaît dans ce cadre joyeux, ensoleillé. Tout à coup, la cloche, là-bas, s’emplit de murmures, graves et doux, qui descendent sur les plaines, vont s'éteindre sur les collines. C’est le moment solennel. On dirait que les choses sont touchées par cette harmonie. Dans les pauvres demeures, les âmes chrétiennes comprennent et adorent. Car “Voici l’'Agneau de Dieu” . ..

C’est donc là l'idée de ce tableau du “Sancetus,” idée noble et poétique, idée neuve aussi. de le répète, personne n’en avait encore tiré parti pour l'art.

Or, comment le peintre l'a-t-il traitée? C'est la dernière de nos considérations, et non la moins importante, comme l'on sait.

Un tableau, pour être bon, doit d’abord avoir une note, une note unique, à laquelle tout se rap-

porte, que tout concourt à mettre en relief.

Comme dans un poème où un discours, il n'y faut qu'une idée, bien nette, bien lumineuse, avec ses développements, ses enjolivements, ses arcessoires, Le principal, c'est done l'idée, mise au premier plan et dans un bon jour. Tout le reste doit s'y subordonner, la faire ressortir. Une œuvre d'art n'est pas une énigme. C'est l'erreur de nos “impressionnistes” de poser d'insolubles problèmes avec leurs pinceaux. Une œavre d'art doit parler aux veux, s'expliquer elle-même, révéler, sans détours, son âme.—EÆa composition et la ligne ont pour rôle de disposer harmonieusement les objets, de les avancer ou le les reculer, d'éviter, soit de trop charger une toile, soit d'y créer des vies, en un mot de procéder à la façon des orateurs. Ceuxci, dans l’arrangement de leurs discours, ont soin de présenter leurs arguments selon leur ordre de valeur, d'observer une gradation dans l’enchainement des preuves et de faire que toutes les parties s'aident et s'unissent pour donner un puissant relief à la pensée, la pensée unique. Un travail, où la composition est défectueuse, n'est qu'à demi une chose intellectuelle, Car, pour le reste, une certaine habileté de main peut v suftire. Tandis que, pour la composition, il faut l'effort de l'esprit. — Enfin, dans une peinture, 11 v a encore à voir le dessin, —qui donne aux objets leurs proportions,

qui les reconstitue dans leur exacte ressemblance, avec leur physionomie propre,—et le coloris.

Appliquons done ces règles techniques au tableau que nous essayons d'analyser,

Du premier coup d'œil, l'on remarque que cette figure de jeune tille en occupe bien le centre, que c'est elle qui en fait tout l'intérét, que tout le reste, loin de distraire notre attention, fait ressortir le personnage, l'indique, le rappelle, se groupe autour de lui en un parfait accord. La perspective est tellement bien observée que l'effet de distance entre le premier et l'arrière-plan est comme sensible, réel. La toile a un aspect de profondeu: qui favorise heureusement l'illusion, en rapprochant de nous le principal objet. Comme cette forme se détache nettement sur ce fond, qu'elle emplit d'une sorte de ravonnement! On dirsit qu'elle jaillit de son cadre. Elle est conime poussée dehors. D'elle, à toutes les choses mises là, il v a une progression décroissante, Si habilement ménagée! Elle prie, la jeune paysanne, Mais, l'heure du jour, le fait qu'elle se trouve seule à la maison, les occupations qu'elle vient de laisser, et qu'elle reprendra tantôt, et aussi l'expression de particulière piété que respire son visage, tout cela nous avertit assez que ce n'est pas pour la simple prière de l’angélus qu'elle s'est mise à genoux. On devine qu’elle célèbre un

mystère plus grand, qu'elle adore une réalité plus haute, plus voisine d'elle, A voir ces voitures, rangées à la tile, là bas, autour 'e la petite église blanchie, lon comprend que c'est le temps de la messe, et qu'elle prend part, de loin, à Fauguste célébration. Oh! ce qu'il Va, dans <a physionoie, de sentiment religieux! Toute son me est attirée vers ce petit point de l'espace où se déroule l'Intini et l'Eternel Nacritice, Sa foi est intense quelle illumine de je ne suis quel éelat son front comme absorbé dans l'extase, Toutes les choses qui ornent cet intfrieur semblent, comme eile, pénétrées de reeueillement, Leur sérénité est parfaite. L'on dirait que les vibrations de Ja cloche parlent à ces êtres sans mes et leur disent d'adorer aussi,

Ce tableau a vraiment unité de note et révèle une merveilleuse entente de la composition. Font est ordonné à l'idée, veut la faire saisir, et il JS a pas un détail, pas un ‘développement qui ne sv rapporte, qui ne soit destiné à la mettre dans une plus belle clarté,

Quand à la ligne, je me demande ce qu'il x aurait à ajouter ou à retoucher pour la rendre plus douce et plus harmonieuse à l'œil Car chaque objet me paraît bien à sa place. Et leur ensemble est disposé de façon à former comme un cerele

qui enserre la figure centrale. In a pas de

coins inoceupés ; inv a pas non plus de surcharge uulle part. Rien ne manque et il n’y a rien de trop. C’est la sobriété classique. Le dessin a été particulièrement soigné, Et l'artiste y excelle, l'on sait, Pour lui, le dessin est la partie essenti- Ile dans une œuvre, Et c'est au dessin qu’il s'applique surtout, C'est surtout dans le dessin qu'éelate sa supériorité, Ici, il est irréprochable, d'un fini absolu. Combien d'études ont été faites, méme pour les plus petits détails! Aucun n'a été exéeuté ‘de chic. J'ai vu les preuves du consciencieux labeur auquel il s'est condamné, atin de donner à chaque être sa vraie physionomie, de reproduire la nature telle qu'elle est réellement. Tout a été rigoureusement analysé, Ce que son cravon à produit d'esquisses ! La personne est vivante, C'est là un portrait, quelque peu idéalisé, Le modelé de la figure est superbe, la ligne du dos, gracieuse, l'attitude, naturelle, L'on aime à regarder ‘cette fleur des champs,” dont la beauté vigoureuse et saine repose de nos mignardises et de nos afféteries. Un miniaturiste, comme était Meissonnier, par exemple, trouverait peut-être à reprendre ici, Il remarquerait, en s'approchant de très près, que les venx auraient pu être travaillés davantage, que les veines de la main ne sont pas indiquées, que tout ce protil n'a pas été achevé avee une assez minutieuse finesse, Mais,

d'abord, outre que la peinture n'est pas “pour le nez," le genre de Meissonnier, pour admirable qu'il soit, peut n'être pas du goût de tout le monde. En tout ens, il AE d'autres venres de perfection que le sieu, et des œuvres, exéeutées dans une manière plus large, n'exigent pas moins d'urt, et sont peut-être d'un effet plus puissant, Ainsi, si J'avais à choisir entre Meissonnier et Manet, je crois bien que je me prononcerais pour 6e dernier,

A part un ou deux tons légérement discordants, le coloris est en général très bon. Les fautes que je relève sont des choses de détail I faut les signaler quand méme, Ce feuillage, au-dessus de la porte, et, sur le plancher, près du bane, ces épluchures de choux, sont dans une note trop erne, Mais le reste est dans une excellente tonalité, L'atmosphère de la chambre est comme embrasée, L'ardent soleil v pénètre par la fenétre, et Ja sature de sa chaleur, Les reflets sur la manche de lhabit sont si joliment rendus! L'étotte cha toie, prend un velouté, On dirait un tissu précieux. C'est tout ce qu'il v a de plus commun, pourtant, Mais les ravons sont magiques, et font paraître riche et soveuse une vulgaire toile, Le parquet est d'un beau jaune d'or. Et ee “rappel” de lumière, que l'on voit à gauche, vient équilibrer fort heureusement la toile, Æañme beaucoup

aussi la tache de clarté que fait ce linge qui sèche près du poële sombre.

Faut-il prolonger la description {Je pourrais dire tant de choses, encore, de ce séduisant tableau, si élevé comme pensée, presque parfait commie exécution. Qu'il suff<e. Un mot résumerait toutes nes impressions: l'artiste peut attenare en paix, dans la gloire de cette création, le verdict

de l'avenir.

En pleine nature.

Etudes.

MéTCreU

Le soir tombe, Nous partons pour une courte excursion dans la région des Laurentides. L'artiste emporte sa boîte de couleurs, ses pinceaux, ses canevas. Je le verrai done travailler d'après nature, fixer sur des cartons tel ou tel paysage, Que la campagne est belle par ce crépuseule! Le soleil s'est éteint, là-bas, derrière les monts. Il reste, par ei par là, de traînantes lueurs. La vallée s'emplit de tons gris. Comment n'être pas atteint par la 7 lie qui s'épand sur les choses ? De la terr grève voisine, des ruisseaux, montent des : 7 .4s, tantôt sourds, tantôt criards, de ces bruits que l’on n'entend qu'à la fin du jour, à l'approche de l’universel sommeil. A mesure que nous marehons, les ténèbres s’épaississent. La côte de Beaupré prend des aspects fantastiques. Dans les lointains, les Laurentides apparaissent, mystérieuses et endormies. Le fleuve a des teintes d'acier, qui tranchent sur la

verdure sombre des bords. Il fait nuit lorsque nous arrivons au domaine de .... Le vieux château dresse sa masse sombre au milieu d’un large enclos d'arbres. La lune, qui monte, illumine cette clairière, argente la cîme des chênes. Et les “sous-bois” n’en sont que plus noirs, plus étranges. . .

Au petit jour, nous nous mettons, sans perdre de temps, à la recherche de motifs. Le ciel est assez triste. Va-til pleuvoir 2 Quel malheur sl allait pleuvoir! Nous sommes venus pour voir, de près, la nature, pour nous inspirer de ses beautés. Quel ennui si nous devions nous con finer dans la demeure antique, pittoresque, il est vrai, chargée d'histoire, mais dont les souvenirs ne sauraient avoir pour nous les charmes qu'offre la belle, la grande, la sauvage nature!

L'artiste s'arrête devant une vicille ferme, blottie au pied d'un cap. Le faite et les pentes du cap sont garnis de gais feuillages. Cela fait un fond charmant sur lequel se détache le rustique abri. Après un long examen, il décide d'en ex6cuter un croquis. Et moi, en le vorant s'installer et commencer résolument son travail, J'éprouve un indéfinissable contentement. Entin, j'assisterai à l'éclosion d'une œuvre d'art! Je verrai comment elle naît et se développe et s'achève . . . . Les

grandes lignes sont tracées d'abord, puis les con-

tours se précisent, puis la physionomie S'accentue, Bientôt, la chose réelle est là, reproduite, C'est elle, et ee n'est pas elle. Ce n'est pas elle, et c'est elle, L'art est si mystérieux! Pouvonsnous comprendre ses procédés, analvser ses effets! Je me pose tout un monde de questions, Entrautres, pourquoi ceci, où l'image de l'objet est bien moins tidèle que dans une photographie, plaital cependant davantage aux veux et à line!

Le temps, peu rassurant tout à l'heure, éclair cit, Le ciel est déjà plus haut. Nous aurons un beau jour. L'on nous indique, là-bas, un majestueux rocher, qui tombe à pie dans Ta mer. A sa base s'est percée, sous l'effort lent et continu des vagues, une porte gothique. Cela devrait fournir un joli sujet. Et nous voiei en route vers cette merveille, Nous traversons un ravissant bois d'érables, Je me dis: “Superbe motif pour un Diaz!” Oh! Quel charmant effet d'ombre et de lumière, sous cette fort. Le pineean de Diaz préférait cependant, je crois, les essences ténébreuses,—pins, vieux chênes, inextricables fourrés, —livrant tout à coup passage à des flots de pures et chaudes elartés. Or, ce bois d'érables est dans une riante et uniforme tonalité

Nous vovons ce rocher, C'est vrahnent un phénomène, Sa ligne à mille pieds de hauteur. Il v a quelque chose de désespéré dans la façon

dont il se précipise dans le fleuve. Seule, une petite pousse ve fe en orne le sommet, Sa structure est sombre et dénudée. Au bas s'est en effet creusée une ouverture, dont les parois ont été eurieuseraent travaillées, . . . Pinceaux et couleurs sont prêts. La ligne immense commence à jeter ses reflets sur la toile. La voici dans son aspect sévère, dans tout son caractère d’äpre grandeur. A droite, et pour reposer la vue, le ciel et l'eau sont pleins de teintes Joyeuses. Des iles bleues flottent dans une vapeur d’or. Des nuages, imbibés de soleil, ouatent l’azur. Quels jolis flocons de laine, tout saturés de rayons! C'est majestueux et c'est charmant, ce Croquis, + +

Au tour, maintenant, de la vieille maisor de pierre, à la forme archaïque. Le peintre l'avait remarquée tantôt et s'était dit qu'il y reviendrait. Elle est tout à fait typique. L'on n'en voit plus de semblables maintenant. ‘Cela date du temps des Français,” nous dit un paysan. Et il nous apprend qu'on va bientôt la démolir. Comme si les reliques de notre domination n'étaient pas déjà trop rares en ce pays! Ah! pourquoi ne comprend-on pas mieux la poésie des vieux souvenirs, n’en respecte-t-on pas le caractère sacré { Tout en déplorant ee qu'il appelle une profanation, l'artiste se prépare à tirer parti de ce sujet. Sa mai. est plus souple, a retrouvé toute sa dex-

térité, Car il v avait plusieurs mois qu'il n'avait fait d'études en plein air. {était done un peu “roulé. Une pratioue de quelques heures a suth pour le remettre au courant de cette technique spéciale, Je remarque que le pinceau court plus vite sur la toile. En peu de temps, le motif est “enlevé.” J'en ai attentivement suivi lexéention, Maintenant qu'elle S'achève, Je voudrais la voir indéfiniment durer. A force de contempler, peut-être parviendrai-je à découvrir ce que c'est vraiment que l'art {

Le LP lour. JA N Li Hd,

. Jeudi

Il faut quitter cette région enchanteresse, Et, pour moi, le moment approche de dire adieu à l'artiste, à l'atelier, à toutes ces fines cuivres qui ont fait mes délices, pendant quinze jours. Mais

jen emporterai avec moi, partout, a mémoire, le parfum exquis. Et ma vie à venir en sera embanmée, J'ai puisé, dans l'intimité avec les choses d'art, de neuves énerotes, Ïl nie semble que mon Cœur à plus d'élun. Je me sens Fame rafraichie, rajeunie. O Art! O Beauté! Que je vous dois d'heures ravissantes

s Nous revenons par Bt méme route qu'hier, C'est le plein jour, et nous erovons voir un tout autre pays. Le soleil est Chlouissant. Les campagnes voutent sa chaleur, <e réjouissent de Péclat qu'il leur verse, Sous nos veux défilent les plus suaves tableaux. Entr'antres, un sentier qui serpente à travers l'herbe verte d'une colline. Et par delà se voit un sommet bleu, Ce sentier de terre battue, tracé à travers cette pelouse, c'est

comme une coulée d’or sur un tapis d'émeraudes,

Tant d'autres spectacles viennent nous ravir et tenter le pinceau du peintre. Alt pourquoi faut: il si tot partir {

L'artiste m'accompagne an batean. Le jour décline. L'horizon S'emplit de teintes mélan coliques. La nature svimpathise à nos adieux.

Je m'éloigne. Les monts et la ville disparaissent dans la brume du soir.

Ces jours idéals ont passé comme un rêve,

Fin.

CHAPITRI

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