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Plume et pinceau.
+... Dimanche”; :.
Ce matin, l'artiste m'accueille en me montrant un petit travail fait par un de ses amis parisiens. Cela représente un sous-bois, Et vraiment, la chose à du mérite, L'auteur est capable de sensations très personnelles, il goûte la nature, L'infiltration du soleil à travers le feuillage vert, ses reflets sur le sol attiédi, ses teintes dorées qui courent sur l'écorce sombre des troncs, sont bien rendus. C’est dans un joli sentiment de couleur. Les rayons sont discrets, et, tout en éclairant ce coin de forêt, lui laissent cependant le charme du mystère, Il x a là un très neureux mélange de ténèbres et de leurs.
Cette toile offre un intérêt tout particulier, Et, si l'artiste me la montre aujourd'hui, c'est surtout pour me faire remarquer la manière tout à fait originale avec laquelle la peinture a été appliquée. Et d’abord, on voit qu'elle n'a pas été ménagée. Il y en à une épaisseur considérable, Le canevas en est tout : ourdi. Et puis, les couleurs ont été, tantôt comme violemment jetées, tantôt posées au
couteau, étendues, aplaties par la lame. Quel étrange empatement cela fait. C’est presque de la sculpture, tant il VA de solidité et de relief. L'auteur s'est évertué à chercher des procédés nouveaux de peinture, il a joué avec les teintes grises, vertes, Jaunes, noires, avec les ocres de toutes nuances, et a tâché d'en tirer les plus ingénieux effets. Et son œuvre révèle je ne sais quoi d'enfantin ou de maladif, un caprice d’ennuyé. Elle ne manque, certes, ni de force ni de saveur. Les grands arbres se pronlent majestueusement dans l'atmosphère réjouie. De la terre réchanffée monte une vapeur ténue, subtile. Tout ce feuillage exhale une pure et saine essence, qui parfume ce sous-bois. La lumière est si délicieusement tamisée y 1r les branches! Mais, —on le sent, — le but de l’artiste n'était pas tant, peut-être, d'exprimer un Joli paysage que de se servir de ce motif pour abandonner son pinceau aux plus extravagantes fantaisies. Le pinceau seul n'a pas suffi. D’autres instruments, moins souples, plus énergiques, ont été utilisés. Et nous avons là, paraïîtil, ce qui s'appelle, en terme d'atelier, un ‘“ragoût.”
Or, à Paris, il y a toute une école de peinture qui a pour spécialité la préparation de pareils plats. Ce qui sort de ses officines trouve à s’écouler assez facilement sur le marché d'Amérique.— L'on sait que ce dernier n'est pas des plus sévères
pour les produits étrangers. —$Ses disciples se préoccupent peu de mettre de l'idée dans leurs conipositions, de faire des tableaux où l'élément intellectuel entre pour une bonne part. Pour eux, tout consiste dans la facture, et la facture entendue, — non pas à la façon classique. à le dessin, le coloris, sont au service de l'esprit, destinés à représenter une grande pensée o4 un noble sentiment,—mais dans un sens tout à fait nouveau. Le motif, le sujet, n'est plus qu'un prétexte. Ce n'est plus une fin, mais un moyen. L'art, l'art total et essentiel, ils viennent de l’inventer, d'en trouver la formule. Il réside presque uniquement dans des combinaisons de couleurs savantes et compliquées, en des tours de force exéeutés à l'aide du pinceau ou du ciseau. Inutile de dire qu'avec de tels principes, l'on aboutit à des résultats renversants. Et il faudrais beaucoup de temps, et une patience que nous n'avons pas, pour rendre compte des œuvres les plus originales produites en ce genre.
Lorsqu'il m'arrive de voir de ces tableaux, je ne puis m'empêcher de regretter tant d'heures perdues, tant de talent gaspillé pour la réalisation de choses qui peuvent amuser l'œil un instant par leur étrangeté, mais dont l'avenir ne parlera que conne preuves d’une décadence dans le sentiment artistique, à notre époque. Car ces enfantillages ont pour effet de matérialiser l'art, de le réduire à des
procédés de métier, des habiletés techniques, auxquels les vrais maitres ne se sont jamais attardés, et qui ne seront toujours que bien secondaires,
Nous n'irons pas ji -qu'à préférer, avec Ingres, le dessin à tout, dans un tableau, et jusqu'à mépriser le coloris.—Ce grand artiste était évidemment beaucoup trop exclusif dans ses goûts, et son horreur de Rubens et de son école tenait du ridicule.—C'est, je crois, rester dans la note juste de dire que si le dessin seul ne constitue pas tout l’art du peintre, la couleur non plus, et d'affirmer surtout que cet art se dégr. le quand il se confine à des alliances plus où moins heureuses de teintes, à des nouveautés d'empatements, souvent au détriment du reste, ou, en tout Cas, sans que ces bizarreries ajoutent jamais au mérite intrinsèque d’un tableau.
Voyez la belle harmonie qui règne dans les «œuvres des anciens, des vieux maîtres italiens et flamands. S'amusaient-ils à faire €: ces mélanges de tons, à accumuler sur une toile des masses énormes de peinture, pour les modeler ensuite, comme le seulpteur fait l'argile? Oh! non, les formes, les couleurs, n'étaient que l'enveloppe de l’idée, les signes nécessaires dont ils se servaient pour exprimer leurs intellectuelles conceptions. Et si quelques uns avaient de particulières aptitudes pour le coloris, par exemple, semblaient se
PROPOS D'ART Si
complaire à baigner leurs figures d'une ebaude atmosphère, à leur mettre un exquis et lurnineux velouté, cependant, le plaisir ou'ils woltaient dans le mélange, la fusion des teistes, ne se changeait pas en manie, Et quand ils avaient donné aux chairs une tonalité suave, mis de la gaité, du soleil dans leurs paysages, leur pinceau s'arrétait. ils avaient bien raison de soumettre leurs naturelles svmpathies à des règles sûres et inflexibles, et de croire que Part avec lequel ils entendaient le coloris ne leur donnait pas le droit d'en abuser.
Les exagérations, auxquelles se livrent certains peintres .nodernes, trahissent un réel déséquilibre mental. Des détraqués, des névrosés, peuvent seuls commettre de pareilles excentricités,
Fort heureusement, nos meilleurs artistes ont échappé à ces dangereuses tendances. Et, si trop de ‘’jeunes” estiment que le moven le plus pratique de se ‘istisguer, est d'euiter, où de surpasser méme ces bizarreries techniques, nous avons encore beaucoup de maitres, qui ont respecté les traditions consacrées pai les siècles, où qui n'ont brisé les vieux moules que pour inventer des genres où se reflète le génie, Et leurs œuvres, créées peutêtre en dehors de tous les styles reconnus, ont une originalité saine et de bon aloiï,
N'v a-t-il pas d'étroites relations entre les
arts, comme entre les vertus {Et ne remarque-t-on
pas, par exemple, dans la littérature d'aujourd'hui, des caractéristiques, analogues à celles que lon relève en peinture { Je crois que tout se touche, tout se tient, dans le domaine des arts, comme dans le domaine moral. Et les influences qui déterminent tel courant, en lune des sphères de l'idéal, ont leur contre-coup dans toutes les autres, Les étrangetés d'exécution, dont nous parlions tout à l'heure, sont révélatrices d'un état d'üme actuel, dans notre société vieillie. Les civilisations raffinées ont toujours produit de ces œuvres chimériques, [lne faut pas s'étonner, dès lors, de voir plusieurs de nos écrivains, réaliser, avee leur plume, ce que nos artistes tentent de faire avec leurs pinceaux: c'est-à-dire de pures chinoiseries,
Oh! que ces nouveaux venus sont loin méme des romantiques les plus échevelés, Au moins, lon comprenait les romantiques. La fureur avec laquelle ils avaient rompu les cadres séculaires, dans lesquels les elassiques emprisonnaient le talent, n'était pas allée jusqu'à massacr la langue. Sans doute, ils en avaient “ni avec la fameuse règle des trois unités. Sans doute, ils s'étaient permis bien des audaces de versification, avaient pris de grandes sibertés avec la prose, Mais, leur révolution, qui à fait tant de tapage, et que Victor Iugo célébrait dans ce vers: “Je
mis le bonnet rouge au vieux dictionnaire,” fut
FRHoPos D ART
chose anodine, au prix au spectacle que nous of une certaine école récente. Ce nest plus un révolution, c'est une véritable anarehie, Mr, de Vogiié disait déjà, 1 va quelques amies:
“Lorsque j'ouvre les ouvrages de plusieurs de mes jeunes confrères, à une première lecture. je ne les comprends pas, ut à une seconde, je l Hiprenies encore moins Et depuis, combien ont paru, qui étaient encore plus inintelligibles!
Pour ces auteurs, les te 4 ont une valeur in trinsèque et indépendante, Tous les philosophes, uncions et modernes, avaient vu, dans les mots, des sivnes, correspondants à des réalités, destinés, soit à désigner des choses, soit à manifester des idées, Mais voiei qu'ils ne se bornent plus à remplir un role conventionnel et indicateur, Ce sont maintenant des êtres, des substances, qui ont une beauté, une harmonie propre, Et é'est ainsi que des écrivains se contentent d'enfiler une longue suite de mots, choisis parmi les plus sonores, sans sonei de Fidée, Cela chatouille agréablement oreille, Mais qu'en reste-tl4 N'est-ce pas peine perdue d'écrire ainsi pour ne rien dire, simplement pour amuser l'ouïe {Nous ne sommes pas insensibles au charme des belles phrases, ni à la musique des mots. Encore faut] qu'il v ait quelque chose 1 dessous, un aliment pour l'esprit. Car nul ne
saurait écouter longtemps, sans fatigue, des péri-
odes ampoulées, mais vides de sens, un vain bruit de syllabes sans àme.
Et même, nos dictionnaires ne suftisent plus. L'on va jusqu'à forger des néologismes. Comme si notre langue n'était pas déjà assez riche! Nos écrivains s'en donnent ici à cœur-joie. Leur esprit inventif est d’une inépuisable fécondité. Chacun a son glossaire, et prétend avoir, non pas seulement son style à lui, mais son langage à lui. La poésie ou la prose n’en devient pas plus claire pour tout cela, naturellement. Auparavant, si le style était incompréhensible, l'on reconnaissait, du moins, les mots. : Aujourd'hui, les mots même nous sont étrangers, inintelligibles. Ce sont des intrus, qui n'obtiendront jamais, chez nous, droit de cité. Quelle puérilité, hélas! ou plutôt quelle anarchie !
Ne pourrait-on pas également reprocher à nos écrivains toutes ces étrangetés qui meurtrissent et détigurent notre langue et qui finiront peut-être par la blesser irrémédiablement ? . Ce n’est, certes, pas nous qui recommanderions d'en revenir à la forme purement classique. Car, même sil nous appartenait de susciter et d'entretenir un mouvement pour la conservation du langage, nous ne précherions Jamais le retour au style solennel et majestueux du grand siècle. Le temps en est passé. La lecture, l’étude des auteurs qui ont
fleuri alors est absolument nécessaire pour acquérir la connaissance de notre langue et pour se former solidement l'esprit. Mais tout en se les assimilant, il faut savoir les rajeunir. La société a évolué vers des conditions nouvelles de vie. Et les intelligences aussi ont changé. Elles veulent qu'on leur parle différemment et qu'on leur présente les mêmes éternelles pensées sous une forme plus souple, plus légère, plus moderne,
Avons done un genre de style, conforme à l'esprit et aux aspirations de notre temps, mais que ce style soit vraiment français. Et l’on nous permettra, sans doute, d'exprimer l'espoir que tous nos artistes, —peintres et écrivains, —artisans de la plume et du pinceau, —renonceront bientot à leurs subtiles et ingénieuses extravagances. Ils crécraient bien vite, alors, des œuvres de réelle
beauté . ..
À travers les croquis.
ses DURE. :
. Je vais consacrer tout le jour à l'examen plus attentif de ces petites œuvres dont j'ai remarqué déjà la vérité, la parfaite sincérité. Le peintre sera mon guide, guide sûr, car il est juge très impartial de ce qu'il produit. Et les plus sévères critiques ne sauraient guère porter, sur ses tableaux, des jugements plus durs que ceux qu’il émet lui-même. Combien souvent n’a-t-il pas refroidi mes naïfs enthousiasmes, en me signalant tel ou tel défaut capital? Pourtant, d'ordinaire, s’il avait raison, je n'avais pas tout à fait tort. Nous n'étions pas au même point de vue. Ce que je considérais, moi, et ce qui me ravissait, c'était, par exemple, comme il avait su saisir et rendre le sentiment, la ferveur que respirait telle scène de genre. Mais lui parlait de la technique, ne voyait que la facture, le métier . .
la poésie de tel paysage,
Aïnsi pour son ‘“Labours d'automne.” C’est plus qu'un croquis, cela, c'est une toile presque
achevée, Et je me prends à admirer cette merveilleuse nature automnale, grise, froide, teintée de mélancolie. Le ciel est bas. Les feuilles rares qui restent aux branches sont rouges et bleues, semblent transies. La terre remnée n’exhale plus sa bonne odeur de vie, comme au printemps. La gelée et les pluies l'ont déjà rendue plus lourde, plus compacte. Le vieil “habitant” a mis ses plus chaudes étoffes. La petite ferme s’abrite frileusement dans un pli de terrain, prête à affronter les rigueurs de l'hiver qui approche. Car ses fenêtres sont fermées, calfeutrées. Les grands bœufs ont hâte de finir leur tâche, et de regagner l’étable chaude. Au loin, une épaisse buée nous cache les montagnes . . .
Or, tandis que je contemple ce poème de la terre, l'artiste me tire de ma rêverie en m'indiquant une erreur d'exécution. Cette erreur est dans la ligne. Le large fleuve, qui coule au bas du champ labouré, et la côte qui le borde, au delà, se prolongent presque parallèlement, ce qui produit un effet de symétrie, d'uniformité, inconciliable avec les lois de l’art. La nature donne cet effet, qu'il aurait fallu corriger. Car le peintre doit imiter, mais aussi «jouter, transformer. Et ici, pour avoir suivi de trop près son modèle, il a commis une faute, qui lui paraît si grave, qu'il recommence son tableau, dans une note un peu différente, et
en ayant surtout soin de réparer l'erreur primitive.
Et donc, une œuvre peut être très belle, très juste, comme sentiment, et cependant contenir quelque erreur de facture, De même, il y en a, dont la technique est irréprochable, mais qui sont ternes, nulles, comime poésie, À choisir, les premières, je crois, sont préférables, Pour ma part, je n'hésierais pas. L'idéal, c'est d'allier l'un et l'autre, et de créer une forme qui soit à la hauteur de l'inspiration, en harmonie avec la pensée, [l ne suffit pas d'avoir de jolies idées, pour être écrivain, Il faut pouvoir les exprimer dans une langue riche et souple. L'on n’est pas, non plus, artiste complet, par le seul fait que l’on a de poétiques conceptions. Encore faut-il les réaliser suivant des lois rigoureuses, établies, non pour entraver le talent, ‘ais pour le guider, pour l'empêcher de se dépenser en d'inutiles écarts . .
“En rentrant de l'école” fera un superbe tableau. Ce croquis est très avancé, Quand le visage de la mère, et celui de l'enfant, auront subi quelques retouches, se seront précisés davantage, et que r'artiste aura plus complètement fondu les tons des divers objets avoisinants, ce sera fini. Les deux personnages sont si naturels! A l'avidité avec laquelle le petit bonhomine mange sa soupe, — à peine s'il a pris le temps d'enlever sa casquette,
son sac de livres est encore sur son dos, — l’on devine qu'il préfère cet exercice pratique à tous ceux de la classe, Avec quelle joie sa mère le regarde faire, tout en lui tranchant un bon morceau de pain noir. Le chat gris semble tout heureux, lui aussi, de revoir le “petit,” après une absence de quelques heures. et vient, en signe de contentement, frôler les pieds de la chaise où il est assis —Cela me semble parfait, comme composition. Il v a peut-être, cependant, trop d'habits pendus au mur. L'on se demande à qui ils appartiennent. (Cela charge inutilement cet intérieur de cuisine, déjà suffisamment rempli par la table, la chaise, le poële, l'armoire. Il serait si facile de supprimer, d'un coup de pinceau, une ou deux de ces loques que l’on voit accrochées. Cela allègerait considérablement la toile . .
Malgré tout son mérite, je n'aime pas beaucoup ce grand sujet, intitulé “Le Laurier.” C'est du convenu, c’est imaginé, inventé. Ce n’est pas une de ces scènes purement “nature,” telles qu'en offre la vie quotidienne, dans les campagnes. La composition a quelque prétention dramatique.
Cela sent un peu le théâtre. Cela manque de bonhomie, de simplicité. Et si les figures sont vraiment villagroises, et bien touchées, leur groupement est trop ingénieux. L'artiste paraît avoir visé à l'effet . . .
Au contraire, quelle adorable naïveté dans ce paysage montagneux, au centre duquel un ‘habitant,” assis, fume tranquillement sa pipe, près d’un énorme chaudron qui bout. Toute la poésie, toute la sauvagerie de la nature saguenaisienne, se reflète dans cette toile, où, en particulier, la ligne a été scrupuleusement observée, “Pavsanne au métier” est sobre de détails. Mais chaque trait porte. C’est dans une manière ferme et large. Il ne faudrait qu’un peu plus de douceur dans la tonalité. ‘Les deux Jièvres,” tout frais tués, accrochés à une bûche de bouleau, constituent une “nature morte” dont la perfection est absolue. Il y a, au musée de New York, des choses du même genre, signées du grand peintre flamand Jan Fvt, et qui ne valent sûrement pas mieux que ceci.
.. . Je ne puis pourtani décrire chacune de ces nombreuses esquisse que le peintre déroule sons mes veux. Comme jugement d'ensemble, je dirai qu'il s’entend admirablement à choisir les sujets et les types les plus pittoresques, et à les rendre dans toute leur réalité. Le dessin est toujours très bon, la composition étudiée. Les motifs dont il s'inspire subissent des transformations, des modifications importantes, avant d’être définitivement fixés. Il les plie aux règles du métier. Si j'avais .uelque restriction à faire, ce serait à propos de la couleur qui est, trop souvent, crue.
mere
Voilà, pour moi, le grand défaut que je relève dans son œuvre, Il n’a pas, au même degré que ces vieux peintres flamands dont la nature de ses travaux nous fait souvenir, ce sens exquis des tonalités, l’art de fondre les teintes et de les harmoniser suavement, d'étendre partout comme un velouté par la magie des clairs et des sombres. Du moins, il ne veut pas se donner la peine de l'avoir. Car il peut y atteindre par l'effort. Hier soir, en effet, je voyais, chez un ami, un petit tableau de lui, représentant un ‘coucher de soleil à Loiette,’—tableau merveilleux comme coloris. Il peut doi trouver les jolies nuances. Pourquoi néglige-t-il peut-être ce point si important en peinture? Et aussi, pourquoi ne se hâte-t-il pas de finir tous ces croquis? Son atelier surabonde de choses inachevées. Oh! le manque de temps l’excuse sans doute dans une certaine mesure, mais, la raison principale, c'est qu'ici il n’y a rien pour l'aiguillonner ni l’entrainer. Et il se dit: “A quoi bon ne donner tant de mal pour des œuvres qui ne s'écouleront pas?” C’est malheureux. Car, lorsqu'il reprendra ces croquis, l'impression première sous laquelle ils ont été réalisés d'abord ne se serat-elle pas pour toujours évanouie { .
Œuvre de maitre. BTE 0
... En quittant l'atelier, hier, je me dirigeai vers les remparts. Une pluie fine tombait, pas assez abondante pour incommoder, Assis sous un des kiosques à dôme vert, je regardais toujours, intérieurement, l’un ou l’autre des tableaux qui m'avaient lo plus frappé, quand un phénomène naturel vint transporter ma pensée aans une autre sphère de beauté. La pluie forma comme un rideau que le léger vent d’est se mit à promener lentement au-dessus du fleuve et de la pointe extrême de l'île d'Orléans. C'était merveille de voir onduler ce voile de gaze, cette dentelle cristalline. Ses plis humides touchaient l'onde, caressaient la terre, allaient et venaient selon que soufflait la brise. Tont à coup, un rayon percça la nue, et le tissu vaporeux s'irisa. Les gouttelettes brillaient comme des joyaux, s’allumèrent de tous les feux des pierreries. L'air fut rempli de leurs riches chatoiements . . . Ah! La nature sera toujours l’inimitable, l’incomparable artiste, que
les essais de notre main ne peuvent faire oublier. D'ailleurs, ces essais ne valent qu'autant qu'ils la “appellent, et qu'ils la représentent, mais revêtue d'idéalisme , ..
... Un célèbre académicien remarquait spirituellement, dans un discours de réception, que lon était porté, de notre temps, à abuser du mot de “génie.” Et il ajoutait: “L'on a d'autant moins “raison de prodiguer ce terme que les vrais génies “sont plus rares, à notre époque.”"—Assurément, personne ne fera à l'orateur le reproche d’optimisme,—Je crois que le mot de “chef-d'œuvre revient aussi trop souvent dans le langage et les écrits de nos contemporains. On le prononce à tout propos, on l'applique à des choses qui vraiment n’en sont pas dignes. Et, à force d'être empioyé sans assez de discernement, il a fini par perdre de sa valeur. Pourtant, c’est un bien giand mot, un mot sublime. Les anciens, qui en comprenaient, mieux que nous, la portée, ne s’en servaient que rarement, qu'à bon escient, et pour désiner les productions les plus hautes et les plus parfaites. Il fallait qu'une œuvre réunit des qualités extraordinaires de conception et d’exécution, pour tre ainsi appelée. Et c'éta juste, c'était prendre ce terme dans sa signification entière. Il suppose tant, en effet, il est si ample et si majestueux !
Or, ce mot de “chef-d'œuvre dont nous avons le respeet, Je culte, dont nous voudrions eomprendre tout le sens, oserons-nous l'inserire au bas de ee tableau du *“Sanetus” que le peintre vient de terminer {Des eritiques d'art n'ont pas hésité à le désigner ainsi, déj Et pourtant, ils n'avaient pu en juger encore que d'après les esquisses, Car l'auteur a mis du temps, de longues années avant de réaliser sa pensée, Cette toile, qui est là, toute neuve et toute fraiche, a été précédée d'un nombre considérable d'études d'ensemble et de détails, toutes faites d'après nature, L'idée en a été silencieusement méditée, Et c'est après tous ces travaux préparatoires que l'œuvre dernière a ji. Mais certains admirateurs n'avaient pas attendu son apparition pour la saluer avec enthousiasie, La seule vue des premiers essais les avait ravis. Telle en était la suavité de sentiment, la surnaturelle poésie, qu'ils avaient immédiatement comparé ce sujet aux plus belles choses et l'avaient décoré du nom de chef-d'œuvre, Encore une fois, c'est un très grand mot que celui-ci. Et vraiment, nous n'osous pas en porter la responsabilité. Non pas que l'œuvre ne puisse soutenir peut-être l'éclat de ce nom. Mais, parcequ'il ne nous appartient pas, erovons-nous, de le prononcer, Il nous semble que c'est l’affaire de la postérité. Aux créations humaines, il faut l'épreuve du temps.
DEEE
Leur vraie valeur n’apparaît bien que lorsqu'on les voit à une certaine distance, et complètement dégagées de la personnalité de leurs auteurs, et de bien d’autres circonstances accidentelles. Trop près de nous, elles peuvent choquer par tel détail, qui, de loin, serait fondu dans l'harmonie de l’ensemble. La passion a d’ailleurs tant de chances de nous abuser! C’est à bon droit que l'avenir reprend les jugements du présent, le plus souvent pour les casser, et pour en formuler d’autres, non plus, cette fois, entachés de partialité et d’ignorance, mais sûrs et irrévocables. Mr. de Cormenin a dit des grands hommes: “Ils sont comme les montagnes. Leur image nous paraît d'autant plus grande qu’elle s'éloigne davantage de notre vue, et qu'elle s'élève toute seule sur les confins de l’horizon.” Il en est de même pour les œuvres. L'unité de leur composition, leurs proportions exactes, se révèlent à distance. Le recul dans le temps et dans l’espace leur est nécessaire pour se faire pleinement apprécier. Et ce n'est que lorsqu'elles sont entrées dans la sérénité de l'histoire que peut leur être conférée la consécration de la renommée. Tant que la postérité n'a pas dit son mot, leur gloire est susceptible de déclin.
Nous nous abstiendrons done de mettre au bas de ce tableau du “Sanctus” la somptueuse et ma-
gnifique étiquette que d’aucuns voulaient y apposer à l’avance, sur les seules promesses données par les premières esquisses. L'heure n’en est pas venue. Qui sait même si nous l’entendrons sonner, nous, et si nous verrons la place qu'il devra définitivement occuper dans l'art? Ce que nous voulons, tout simplement, essayer de faire, c'est une analyse, sincère et désintéressée, de cette peinture, de beaucoup la plus achevée et la plus étudiée qu'il y ait en cet atelier; nous voulons en dire notre impression, laissant ensuite à la postérité, lente à venir, mais, d'ordinaire, infaillible en ses Jngements, le soin de la classer à son rang et de lui attribuer un nom. . .
Et d’abord, comment déterminer la valeur d'une œuvre d'art D'après quels principes, quelle méthode faut-il la critiquer/ Quelle règle doit nous guider dans la recherche de son mérite {
Il nous semble que la première chose à considérer, dans une produetion esthétique, à quelque branche de l'art qu’elle appartienne, c'est la pensée, l'âme, l'inspiration d’où elle est sortie. "En art, tout est dans l'exéeution,” me disait, un Jour, quelqu'un qui prétend s'y connaitre, Or, ceci à besoin d'être expliqué. Cette parole, comme toutes les affirmations trop absolues, n'est vraie que si on y apporte des atténuations, des distinctions. Car, prise au pied de la lettre, elle pourrait signi-
fier, bien à tort, que le sujet n'importe aucunement. A coup sûr, l’idée la plus haute, la plus géniale conception, inhabilement exécutée, pauvrement rendue, ne dit plus rien. Tandis que, d'autre part, le thème le plus ordinaire, exprimé avec finesse, peut nous ravir. Mais, toutes choses égales d’ailleurs, et si, par exemple, nous prenons deux peintres qui sont d'égale force, qui entendent, également bien, la composition, le coloris, et toute la technique du métier, lequel produira les plus admirables œuvres ! Ne serace pas celui dont l'iinagination se sera nourrie de rêves plus sublimes, dont la pensée aura puisé à des sources plus élevées les germes de ses créations / Pourquoi la poésie de la Bible est-elle plus suave mille fois et plus adorable que celle d'Homère? Il n'y a pourtant, dans la Bible, ni une richesse plus grande d'images, ni une plus grande variété d'expressions. Les chants du barde hellénique ont la couleur et l'harmonie, tout autant que ceux des poètes orientaux. Leur forme n'a jamais été surpassée en perfection et en grâce exquise. Cependant, la poésie de la Bible est encore supérieure à celle d'Homère, parceque, tandis que celle-ci ne célèbre que les demidieux ou les dieux du paganisme, leurs vices et leurs amours rossières, l’autre chante la gloire
du Dieu vivant. le loue dans ses œuvres et ses
sperme
PROPOS D'ART IOI
incommunicables perfections, est tout entière consacrée à la Vérité, à la Sainteté, à la Beauté absolues. Comme l’a si bien dit Donoso Cortès: “Homère chante Achille, Moïse chante Jéhova.” Et cette différence de sujet met une distance infinie entre des poèmes dont la forme est également mélodieuse et pure. — En voilà assez, j'espère, pour prouver que la pensée, l'inspiration, est pour quelque chose, et même pour beaucoup dans une œuvre, Les plus belles productions sont donc celles, qui, à la noblesse de conception, joignent l'élégan” d'exécution.
Maintenant, quelle est l’idée de ce tableau du “Sanctus,” quelle en est l’âme? Où le peintre a-t-il puisé son inspiration ?
La messe est l'acte religieux par excellence, dans notre culte divin, C’est le renouvellement, d’une facon non-sanglante, du Sacrifice de la Croix. Jésus s’immole de nouveau sur l’autel, en hostie d’expiation. Il y est Prêtre et Victime. Ce Sacrifice, accompli chaque matin dans nos églises, a toute la grandeur et toute l’infinité de celui du Calvaire. Or, dans les campagnes catholiques de France et du Canada, pendant le service solennel du dimanche, la eloche tinte au moment du “Sanctus” et de la “Consécration,” au momern sublime où Dieu, notre Seigneur et Maître Jésus-Christ, se fait présent sur l’autel, à la voix du prôtre, ct
s’immole de nouveau pour les péchés du monde, Et alors, les rares personnes restées à la maison s’agenouillent, prient, adorent, s’unissent de cœur aux fidèles assemblés dans un même sentiment de foi et d'amour. Or, c’est une pareille scène que l'artiste a voulu représenter ici,—scène d’exquise beauté religieuse. Une jeune paysanne, qui “garde” la maison, tandis que les autres sont à la messe, et prépare le dîner de la famille, s’est agenouillée au son du “Sanctus,” et la voici, adorant, dans la simplicité de son âme croyante, le Dieu trois fois saint . . . Cette scène n’a pas été imaginée, inventée, par le peintre. Il ne l’a pas conçue à force de longues réflexions et d’ingénieuses inéditations. Non, c’esi la réalité qui la lui a offerte, la lui a suggérée. Il ne s’est pas dit: “Tiens, si je tirais parti, pour mon art, de nos “mœurs, encore si chrétiennes, et si j’essayais de “reproduire tel de nos naïfs et sublimes actes de foil”’— Mais, se trouvant à la campagne, un dimanche matin, il vit un de ces actes s’accomplir sous ses yeux, et il fut tellement frappé par tout ce qu’il contenait de beauté simple et de mysticisme poétique, que l’idée lui vint immédiatement d’en faire un sujet de tableau. Alors, prenant ses couleurs et ses pinceaux, il fixa l'attitude de la personne, tâcha d’indiquer, de quelques traits, l'expression, profondément recueillie, de son visage,