Propos d'un peintre
Ces quelques lignes ne sont ni une préface, ni une introduction, ni un avantpropos, cest une présentation rapide entre deux shake hands comme il s'en fait tant les jours de vernissage, par le temps qui court de grands et de petits salons.
« Henry Detouche », tout le monde le connait ce nom-là ; on Va vu à ces mêmes expositions, partout où Von parle, où Von voit, partout où l'on glose, partout
où Von écoute, partout ou Von cèrèbralise ! Quand vous aurez lu son livre, vous serez son ami, toute présentation deviendra inutile. Je ne suis donc à l'heure présente quune interposition momentanée, dont vous me remercierez plus tard, après besogne faite.
Les peintres, je parle de ceux qui ne veulent pas admettre que, lorsqu'on veut faire œuvre de bon peintre, un navet bien peint vaut mieux qu'une jolie idée, ont toujours désiré montrer que leur boîte crânienne valait celles de la plupart des littérateurs courants, et pouvait servira autre chose qu'à mettre les vieux tubes de couleurs, et les pinceaux hors d'usage ; — ce qui était, peut-être, d'une vanité audacieuse. Beaucoup se sont donc rués sur les lettres, et les institutaires
leur ont été doux, et protecteurs ainsi qu'il convenait.
Le siècle commençait à peine, et sans provocation, sans être en état de légitime défense, un académicien pervers, Girodet, dit Trioson, publiait un poème en six chants : Le Peintre, en même temps quil exposait son Déluge, un tableau dans lequel il unissait, disaient les critiques, (pardon, je voulais écrire : « les Aristarques ») de l'époque, « la Fierté de Michel-Ange, à la Pureté de Raphaël ».
— Heureusement, ce monsieur digne, peignait mal. Une fit pas d'élèves, et cela arrêta dans leurs premiers vagissements un tas de Chactas et d Atala et quelques autres poèmes en six chants pour lesquels ce grand coupable accordait son luth.
Je n ai guère autorité pour vous pré-
— in —
senter mon ami Detouche, à ce propos je serai jorcé de vous parler de moi. Le moi est haïssable, surtout « le moin d'autrui, mais cela sera bref, rassurez-vous.
Je l'ai connu à cette curieuse époque, vers 1876 et 1877 où Manet sortait de Vélasquez et de Goya et massait autour de lui tout « un mouvement » qui se réunissait au cajé Guerbois dans V avenue de Clichy à côté du vieux cabaret du Père Lathuile. Là se trouvaient chaque soir, autour du bock traditionnel, un gros de militants, dont certains, les « Certains » d'Huysmans étaient déjà chevronnés : le spirituel et admirable artiste qui s'appelle Degas, — Forain qui cherchait déjà ce qu'il a trouvé, Duranty, r écrivain exquis, à qui Von devait déjà : Le malheur d'Henriette Gérard, un suc-
ces y Desboutin, retour de Florence, et tant d'autres ! Un beau soir je vis à côté de moi s* asseoir un jeune homme assez étrange, dans V aspect duquel il y avait du Don Pablo de Ségovie, du chasseur d'Afrique, et du Gringoire bien tenu. C'était Henry Detouche. D'emblée nous causâmes presqu intimement o de omni rescibili, et quibusdam aliis ». L'aurore de juillet dorait les coteaux de Fonlenay-aux-Roses et de la Tour de Croiiy où j'habitais , et notre conversation durait toujours. Elle na pas cessé depuis. C'est à vous, ami lecteur, à prendre ma place. Je vous la cède à regret. Vous me saurez bientôt gré de ma complaisance.
Mai 1895 Félicien Rops.
La BemULune, par Moulin Galant.
(Seine-et-Oise).
Un Style ?
Au maître ès-arts Félicien LIops.
Mais làchez-la donc, la feuille caduque qui jadis enrichit le chapiteau corinthien, cette trop vieille maîtresse qui fut lancée, il y a plus de deux mille ans par le vénérable architecte hellène : même avec le maquillage de la polychromie néo-grecque, elle fait peine à voir.
Assez du rinceau Louis XVI de G?uvet, ce résurrectionniste del'antique.
Le demi-naturalisme ingénieux de Salembier lui-même ne devrait pas éter-
niser ce style. Tout le charme capricieux du rocaille, tout l'imprévu de l'ornementation si délicieusement fantaisiste, si singulièrement tordue, contournée, tarabiscotée du LouisXV, a rendu l'expression d'uneépoque caractérisée par la légèreté de l'esprit et le laisseraller des mœurs Apprécions Cuvitliès et saluons Babel, mais passons ! Malgré tout l'attrait que je leur trouve il y a autre chose encore : que les yeux regardent et que les têtes travaillent. Dans la décoration, la faculté créatrice s'est, depuis la Révolution, déplorablement affaiblie. Autrefois le souverain prenait l'initiative de tout commander aux artistes en renom, sans s'inquiéter des sommes à dépenser pourvu que cela fut beau. Une aristocratie immédiate-
ment recevait ainsi le mot cTordre esthétique et, soit par goût, soit par courtisanerie, réglait ses volontés sur celles du maître : un style naissait. Depuis, l'amour du bibelot ancien , de la conservation des choses caduques, a figé le goût dans des productions surannées ; il faut reconstituer un meuble, compléter un ensemble de décoration et bâtir même l'habitation en l'harmonisant avec le mobilier intérieur. On est bien trop occupé du passé écrasant pour songera Favenir. Mais si la débilité de la faculté créatrice se trahit ainsi obstinément, Thomme comme Antée doit reprendre force en touchant terre . Or , elle est toujours là, la bonne vieille, qui distille les sucs, fait germer les graines, et cisèle délicatement les plus humbles fleurettes
Celles-là ne te disent donc rien à "toi dont la cervelle est obstruée par les formules éculées ! Tu ne vois donc pas que les pampres se tordent voluptueusement devant toi, comme enivrés de leurs propres grappes, que les glycines te font deux sommations par an d'avoir à utiliser leurs fleurs ? Infatué de ta bipédie, courbe un peu la tête... quedis-je? Ne crains pas de faire un peu la bête et de marcher à quatre pattes, tu seras plus intelligent ; car tu apprécieras peut-être alors les enchevêtrements multiples si pittoresques des tiges volubiles du potiron, et l'éclatante fleur promettant le si majestueux fruit qui semble être, dans sa quiétude orientale, le sultan du potager. Continue à cheminer et tu entendras sans doute les campanules et les muguets agiter
mystérieusement leurs sonnettes et leurs grelots pour attirer ton attention. D'autres arbustes te font des signes en tordant leurs branches et t'appellent du doigt avec leurs bourgeons recourbés.
Très impatients et hardis en diable, certains d'entre eux tendent leurs rameaux pour te caresser le nez, pendant que tu rêves à je ne sais quoi, et les ronces, rageuses à la fin, acèrent leurs griffes pour t'arrêter un instant ; mais toi, tu vas toujours je ne sais où.
Tu ne vois donc pas qu'elles veulent toutes être reproduites, les très chères ; non reproduites comme elles sont en elles-mêmes, mais avec l'amour qu'on doit avoir pour des sœurs cadettes dans la création, ou pour de virginales fiancées. Elles désirent avec ferveur que
tu ne les méprises pas, sachant certainement que leur grande sœur aînée, l'acanthe était arrivée, et qu'elle avait été entretenue somptueusement depuis longtemps, par des rois, même dans leurs palais. Le laurier aussi avait su se faire une position ; et, comme un domestique à tout faire, il s'était prêté à tout ; après avoir symbolisé la gloire triomphante, il avait su se contenter d'être la très humble et vulgaire moulure.
Pour les autres ne feras-tu donc plus rien ? Elles demandent que tu les élèves à la dignité suprême : la décoration ; ne la méritent-elles pas aussi bien que d'autres ? Elles rendront toutes des services exceptionnels. Mêle- toi à elles, elles t'apporteront leur grâce naïve ; donne-leur ton désir et ton goût. Sois
le mâle qui donne à l'épousée l'attitude consacrante, et que de cet hymen du Génie et de la Nature, l'art renaisse encore une fois comme un rejeton radieux.
En la période superbement efflorescente du gothique, l'homme s'était déjà rebaigné dans la nature et avait déjà mis à l'honneur l'humble flore rustique. Il était revenu des champs et des bois et en avait rapporté plein la tête, sinon plein les mains, vigne, figuier, chêne et platane. Le trèfle vulgaire, le plat pissenlit furent glorifiés dans leur humilité ; celui-ci monta dans les colonnettes en compagnia de l'escargot et fut installé par le maître sculpteur dans le vivant chapiteau ; et l'autre, dont la forme trilobée fut divinisée, gagna la décou-
pure du rayonnant vitrail, ce paradis des yeux.
Mais si cette végétation ne t'excite pas, ù mon contemporain ; si, blasé sur les plantes de notre zone qui ne te portent plus ni à la peau, ni à la tête, tu restes impuissant et anémié , sache que làbas, très loin, à Madagascar, à Bornéo, des explorateurs vont, bêche et sécateur en main, au plus profond des torêts vierges, prendre des fleurs étranges entre toutes, grimaçant de tous leurs pétales, louchant de leur panachure, tirant la langue de leur pistil, évoquant des visions troublantes de sexualités et dégageant dans leur transpiration les plus capiteux arômes.
Toute la sensualité morbide, toute la recherche de perversité dont tu te vantes,
ne trouves-tu donc pas à l'alimenter dans la vision de la flore monstrueuse ides régions exotiques ? — Pas encore. Revêts le scaphandre alors, descends au plus bas des profondeurs mystérieuses des mers, mais rapportes-en triomphalement la fleur, ou la feuille, ou le coquillage, ou le madrépore glorieux qui doit devenir le prototype des ornementations futures, et que l'homme, tout gonflé de désirs accumulés, en féconde le germe dans le tête-à-tête pour en dégager enfin cette prière esthétique, la plus douce et la plus altière à la fois qui est le résultat de la communion de l'homme avec la nature — le style*
La peinture anglaise
^joc- —
A Maurice Barres.
Une des caractéristiques de la peinture anglaise moderne, c'est que non seulement elle ne reproduit pas de trivialités, mais que dans son ensemble elle est d'essence aristocratique. Elle se tient au-dessus de la compréhension des foules. Holman Hunt, E. Millais, Rossetti, Burne Jones, ces patriciens du pinceau n'ont jamais reproduit que les échos infinis du prototype de la Beauté.
Un calme souverain règne dans leurs
conceptions et jamais une ligne, jamais la moindre nuance ne s'insurgerait contre l'idéalité souveraine qui se répand discrètement sur l'œuvre entière.
Nulle fanfare de couleur pour attirer le public ; aucun paroxysme de dessin pour étonner le spectateur ; rien que l'idée toute simple, d'essence supérieure, formulée dans l'apaisement des sens, toujours merveilleusement rectifiée en vue du but suprême : la réalisation de l'image du bonheur.
La statuaire grecque nous avait déjà fait ressentir le frisson de cette captieuse promesse d'une chose intangible, mais qui rôdait phosphorescente dans la santé radieuse de l'Apollon du Belvédère, de la Vénus de Syracuse, de la Victoire de Samothrace. Tranquillement
candide et balbutiante, alors elle s'est manifestée de nouveau sous le soleil d'Italie au XVe siècle ; et c'est par un effort de volonté opiniâtre que l'Ecole anglaise, depuis une quarantaine d'années, a voulu renouveler dans l'absolu recueillement la communion féconde de l'homme avec la beauté.
Comment donc une galerie composée de pareilles œuvres pourrait-elle recevoir des réalistes,, des naturalistes, des impressionnistes français? Comme pour des gens qui ne leur ont pas été présentés, les figures très graves dans leur cadre resteront bouche close et, ne daignant pas se lever, resteront assises ou couchées dans les attitudes que l'artiste a voulu éternelles ; esclaves dans les innombrables plis sous lesquels le peintre les a pétrifiées.
Les peintures gaies, hardies, tapageuses, vives, gouailleuses, trop débordantes de vie pour ne pas être mortelles, n'auront pas aisément l'accès de la galerie fermée, où une quarantaine de plusieurs années, pour sauvegarder la pureté esthétique du lieu, leur sera imposée.
Alors les tons assagis par le temps feront leur soumission, l'aigreur des blancs et des violets s'adoucira, l'empâtement des touches lui-même, org ueil présomptueux du peintre, s'encrassera d'une patine discrète, revêtant alors la lu nique d'ambre doré qui est démise aux artistiques Walhallas ; au lieu de hurler un boniment à la foule amassée, comme dans leur jeunesse, ces tons feront, avec des notes de teintes et des
sourdines de glacis, docilement leur partie dans les louanges d'harmonie à la très altière beauté.
Peuples maudits
A Madame Frédéric Louée, en souvenir d'une audition des Zigeunerlieder de Brahms.
Passez, tribus errantes qui venez des pays du soleil, apparaissez au milieu des civilisations, comme le prototype de l'éternel affranchissement. Défilez au milieu de nous, auréolées de mystère, troublant de votre indépendance irréductible nos organisations sociales.
Combien en avez-vous vu de ces fallacieuses conquêtes, de ces empires tout
puissants, gloires d'un jour? Tandis qu'en masse les bourgeoisies révolutionnaires et les prolétariats insurgés faisaient retentir les échos fatigués de leurs incessantes revendications et de leurs cris, seules, vous avez su garder l'indépendance individuelle qui est le suprême bonheur. En communication quotidienne avec la nature, vous n'avez jamais perdu pied et l'esclavage industriel na pu porter sur vous sa griffe d'acier : vous avez fui dans l'insondable forêt, vous vous êtes dérobées dans l'immensité de la steppe sans fin.
Sémites dociles à la voix du vieux rabbin savant, avant que vous ne vous parquiez dans les cités pour leur mise en exploitation future ; alors que le mercantilisme ne vous avait pas encore
marqués, d'une indélébile empreinte, vous étiez en ce temps-là intéressants au lieu d'être intéressés et vous aviez déjà l'esprit subtil ; bohémiens non moins adroits de corps, vous pouviez lever la tête, car vous aviez toujours avec vous dans vos marches errantes le plus puissant baume pour les jours de persécution et de deuil : le glorieux viatique de la Beauté. Beauté juive ou beauté tzigane, quel trésor des pauvres ! Au plus profond des souterrains, fils de Judée fugitif, tu avais les deux yeux fulgurants de Rachel pour étoiles et toi, Zingaro, lassé de la longueur des routes infinies, tu as encore le robuste sein d'or de Mirka pour oreiller. Vos femmes ont inspiré nos poètes et nos musiciens ; Èsmeralda d'Hugo, Pré-
ciosa de Weber, Vielka de Meyerbeer, etc., et si Israël a pu se mêler assez à nous pour faire triompher sous trois formes l'àme judaïque eu Occident : Mendelhson, Rachel et Heine, le bohémien plus sauvage a gardé son génie pour lui-même et Ta laissé couver mystérieusement pour l'intimité des voluptés pénétrantes pendant les nuits d'extase.
Tziganes, que les peuples ont rejetés hors de l'humanité, vous vous êtes replongés dans la nature — comme on ne vous a rien donné, vous avez tout pris — et vous êtes entrés en communion avec elle. Et, mère touchée par votre infortune, elle vous a révélé tous les mystères, elle vous a livré tous ses secrets. Vous savez déchiffrer les carac-
tèies énigmatiques tracés obscurément aux troncs des vieux arbres, et depuis les volutes des cumulus, qui ont des significations pour vous seuls, jusqu'aux moindres manifestations de la faune terrestre ; que ce soit le minéral enfoui ou le cryptogame sombre et renfrogné, toute la terre, qui est votre domaine, vous a initiés à son œuvre éternelle.
Alors, au plus profond des bois, avec l'humble violon que vous avez appuyé sur votre sein gauche, comme pour y faire couler le sang de votre cœur ardent, tandis que vos noirs cheveux aux mèches ophidiennes se tordaient convulsés et qu'une voluptueuse mollesse suintait des yeux de jais de vos compagnes, vous avez rendu à la nature , dans Ténergie furieuse de votre musique, les
délirantes harmonies qui prouvaient que vous l'aviez bien comprise. Vous lui avez rendu en rythmes et en trilles ce qu'elle vous avait donné en bruits et en arômes; et c'est pourquoi l'artiste d'élite, à l'âme cristalline, en ressent la vibration, et perçoit seul les significations possibles de votre prière sauvage.
Celle-ci fait si bien chatoyer l'infini à ses yeux qu'il en demeure troublé jusqu'au plus profond de lui-même, et c'est pourquoi, vieux peuple enfant conspué chez les autres, tu peux couvrir de ton seul dédain toute leur haine et tout leur mépris.
Quel engrais pour l'éclosion des idées neuves, filles de 1 action par la
force, sœurs du rêve par la beauté, que l'atmosphère tiède qui résulte d'un bon dîner d'amis encore plus vieux que les vins, où le fumet de chaque plat a déposé son arôme, où chaque mot a laissé sa vibration ; où tous ont apporté des brassées de jeunesse dans les souvenirs évoqués, et où germent spontanément les envolées de désirs, projets d'avenir si idéalement purs dans leur désintéressement fou, qu'ils portent inconsciemment en eux lesuprêmedédain de ne seréaliser jamais.
Quoi qu'on dise de l'avantage du groupement, je n'ai jamais eu le désir d'une conquête quelconque par la col-
leclivilé, jamais je n'ai rien tenté dans ce sens, étant absolument réfractaire à l'embrigadement, quelque honorable qu 'il soit. Une seule chose est supérieure aux ambitions, aux désirs de renversement, aux audaces et aux étrangetés cherchées, résultant d'un défaut, d'une imperfection ou d'une ignorance exaltée au plus haut point: c'est, pour l'artiste, la liberté absolue de lui-même.
Pour le retour à la mode d'un maitre oublié, certaines circonstances sont indispensables ; voici les plus décisives :
i° Un homme qui s érige en président de la société qui aura pour but d'élever un monument à la mémoire de l'homme
célèbre, qui trouve là matière à beau discours, lors de l'inauguration, et qui a le vague espoir de la décoration par la suite. 20 Un autre zélé, brûlant d'envie de recevoir des fonds et de les manipuler sans contrôle, sous le titre de trésorier. 3° Quelques marchands d'estampes, ou amateurs qui sentent que le moment serait peut-être propice pour lancer avantageusement leurs collections, et qui veulent profiter de l'occasion. Et tous ces intérêts personnels réunis, combinés, font une réhabilitation artistique ou une exhumation littéraire.
Il faut pour un peintre, aujourd'hui, songer à satisfaire l'amour-propre de
certains écrivains. Dans ce but, qu'il se garde bien de formuler trop afin de leur permettre, en dégoisant devant l'œuvre, une collaboration intellectuelle qui les ravira d'autant plus qu'elle sera individuelle.
Mon unique souci aura été de chercher à fixer les caractères et les charmes infinis de la femme, qu'elle soit aristocratisée par la beauté, blasonnée d'amours altières, mais non blasée de plaisirs, assaisonnée parfois même de perversité, grande ouverte par le rire enfin. Et, Parisiennes curieuses prises dan s l'atelier-souricière, femmes de ci, de là, chercheuses qu'on recherche, rencon-
trées à l'étranger dans des décors lointains vite disparus... toutes y seront.
Que m'importerait si les nêo -primitifs trouvaient mes œuvres dénuées de style et si les canaillisles, épris de brutalités, les jugeaient sans force. Dédaigneux, j'ai toujours eu l'habitude de me soucier bien moins du plaisir d'autrui que du mien propre. Leur suffrage me semblerait, un moment, de quelque importance, que la jouissance de la beauté de la femme me consolerait bien vite de l'indifférence des hommes.
Prestiges des objets vieux et des choses lointaines. Sont-ce le temps et l'espace, ces deux éternels principes qui ont pour
moi un myslère particulièrement charmeur? Je le crois, car je raffole d'antiquité et d'exotisme.
L'homme âgé, dans son contact avec les jeunes gens, expie sur son déclin la présomption et la forfanterie qu'il montrait quand il avait leur âge.
L'art du XVIII0 siècle, qui est si essentiellement français, nous offre ce qu'il y a en définitive de plus agréable pour nous faire supporter la vie : l'esprit de l'homme et le corps de la femme.
Oh ! le nom.
On achètera toujours, plutôt une chose médiocre signée d'une célébrité, qu'une bonne œuvre d'un inconnu.
Le goût du jour, c'est cet éternel enfant gâté qui saute sur le baroque, exige la nouveauté à quelque prix qu'elle soit obtenue, piétine sur son jouet de la veille et devant lequel des hommes quelquefois supérieurs, dans la pleine maturité du talent, ont eu la lâcheté de s'agenouiller, implorant un regard ou un sourire de ce baby volontaire, insupportable et inconstant.
Une affiche
A. G. Sahrazin.
En remerciement d'une dédicace do Shelly.
Elle m'est apparue un soir. Gigantesque figure de femme, reposant sa tête dans la main, resplendissante de santé dans le calme de la force. Elle rayonnait à la clarté de la lune sur un mur très élevé, et, sous la surabondante toison blonde qui obombrait son front, j'eus la vision immédiate d'un doux regard, infiniment bon ; de si haut il tombait très doux jusqu'à moi. Dans son attitude souveraine de belle animalité , cette
créature venant brusquement de l'autre monde — ou du nouveau, simplement — semblait incarner la promesse du bonheur. Qui que tu sois, vision blonde, actrice américaine , ou professionnal beauly, plus que celles de Maude Branscombe et de Mary Anderson, ta toutepuissante beaulé anonyme m'a obsédé par son éternelle tranquillité. Pour le vulgaire tu n'étais qu'une simple affiche raccrocheuse, la réclame de S. Allen pour la teinture de cheveux et dont neuf morceaux édifiaient le buste colossal; mais moi, tu m'as conquis corps et âme.
Combien tu me faisais paraître mièvres les poupées ambulantes aux éternelles simagrées, qui passaient au-dessous de toi ! Qu'était-ce que les coquetteries du
sempiternel répertoire à côté de ton galbe olympien ? Que valaient les œillades, les relroussis dejupes et les cambrures de reins auprès de l'éternelle fixité de ta prunelle claire ?
Ta tête léonine était plus majestueuse encore que celle du roi rugissant de l'Atlas ; car celui-ci a le ridicule, au-delà de la mort, de la descente de lit, tandis que toi, tu faisais penser à la montée, inspirant la convoitise des belles chairs inconnues. J'ai été obsédé de toi longtemps et ta grandeur démesurée a évoqué un ressouvenir de colossale féminité, Sphinx de Gizeh moderne, tu as violemment chassé de ma cervelle gynécéenne les Laura Dianti, les Cornaro, les Hélène Fourment et les Mona Lisa ; car tu as été la fauve impératrice dans
Lutèce, la bonne géante des carrefours, et ta tête, accolée au mur élevé de mon quartier, aura resplendi comme le prodigieux fruit d'un espalier d'amour.
Quel attrait devaient offrir les bouches du XVIII* siècle pour l'observateur ? Rasant soigneusement barbe et moustaches comme une végétation parasite, les hommes de ce temps-là avaient la coquetterie de leurs lèvres. Celles-ci fines, malicieuses, dessinant d'abord la phrase dans une subtile ondulation avant de formuler l'aphorisme, tendaient Tare avant de lancer le trait. Dans un dîner somptueux où les convives payaient les
mets délicats, orgueil de la matière avec l'esprit, cette monnaie d'or qu'on frappe soi-même, de quel attrait devaient être toutes ces bouches sensuelles, moqueuses, courtoises ou hautaines dont le dessin variait perpétuellement au gré de la conversation. Bouche sympathique de Diderot, rictus sardonique de Voltaire, bouches spirituelles de Galiani et de Chamfort , on vous découvrait comme une beauté ; la personnalité physiologique s'affirmait alors par vous, mais depuis, sous forme de toison conquérante, l'animalité des premiers âges a reparu et a envahi de nouveau le masque humain entrevu dans l'apothéose du dernier siècle.
La mode
Il y a quelque temps^ la Parisienne allait par les rues, la robe très tendue devant. Le vent paraissait la lécher amoureusement^ dessinant perfidement le contour de son corps et ne laissant qu'à regret derrière elle l'étoffe frissonnante. Alors le pouf était d'usage et dissimulait la réalité avec l'exagération de l'artifice. Aujourd'hui la femme veut redécouvrir ce dont nous avons été privés ; l'œil de l'homme pourra se re-
paître tout à loisir des reins de la femme ; car, en appuyant du poing fermé la jupe relevée sur la hanche, elle en accentue triomphalement la tension dans sa démarche titillante et rythmée.
Pour connaître la mondaine, corporellement, attendez le jour et l'heure propices et, pièce à pièce, vous la verrez nue. . . à peu de chose près, un peu au bal, un peu au bain de mer : le haut pendant l'hiver et tout le bas pendant l'été.
Au souvenir évoqué des endroits parcourus dans les excursions, se mêle je
ne sais quel vague regret bizarre de connaître les lieux qui avaient jusqu'à présent tout le charme de l'inexploré.
Ils sont déchus de tout leur mystère et j'ai restreint un peu dans mes explorations la part du rêve.
Faut-il donc tant voyager ?
Une belle œuvre d'art est autant audessus de l'esthétique scolastique , qu'une bonne action est au-dessus de la civilité puérile et honnête.
Philosophie
de l'ameublement
L'ameublement Louis XV dans le brisement des lignes correspond bien au laisser-aller des mœurs du temps.
Torsions d'ornements ou de bustes, c'est tout un. Comment le corps de la femme courtisée peut-il résister à l'incitation des courbes délirantes d'un fauteuil rocaille ?
Le mobilier Empire, résolument rigide dans le despotisme césarien de ses
lignes, est essentiellement militaire ; aussi, comme c'est un style d'action, rien dans le mobilier ne vous retient.
Ou s'assied sur le canapé, tout botté, entre deux batailles ; les sempiternels lauriers qui l'ornementent vous invitent à aller les conquérir. L'aigle éplové a remplacé la colombe roucoulante d'autrefois, et même sur la chaise longue les moments de plaisir sont courts.
Quel plus étonnant exemple de vitalité artistique que celui de Félicien RopsP Dans un temps où tout passe vite, où les idées se sont succédé avec des courants multiples, il est resté l'éternel travailleur, calme d'idées, véhément
de forme, défiant les caprices de la mode, se riant des écoles et des coteries.
Toutes peuvent trouver dans son œuvre considérable un écho de leur désir, un rayon de leur soleil. Pour les romantiques, il fit jadis telle ou telle lithographie très échevelée. Il eut d'impitoyables eaux-fortes pour les naturalistes, et les symbolistes trouvent encore en lui, aujourd'hui, l'érudit illustrateur qui sait toujours, dans la pénombre mystérieuse du vernis mou, évoquer le plus triomphant « ex libris ».
Sa caractérisque, c'est qu'il aura eu le rare bonheur de passer sa vie à ne pas vieillir. Et comment le pourrait-il vraiment? Il a infiltré dans son œuvre ce qui ne change pas : la passion naturelle dans toutes les manifestations ; la force
originelle, qui prime tout, se répand partout et inspire tout ; l'aimant fatal, non en fer à cheval, mais en ogive, auquel rien ne résiste; Féternellepuissance dans l'impérissable beauté avec toutes les innombrables ramifications aux fleurs si étranges, que l'esthétique orgueil frappe de stérilité, gardant et épuisant tout pour l'éclat du calice.
Félicien Rops a su rendre sa supériorité sympathique et douce aux jeunes; et tout en ayant plus que tout autre ce magnifique don, la force de pouvoir à volonté remonter le courant contemporain, — ce qu'il aura prouvé péremptoisement dans maintes planches panchroniques — il a comme pas un l'esprit constamment en éveil pour les choses récentes. S'il a conservé un fond d'ad-
miration féconde pour le vieux Durer , il guette attentivement la modernité et consent à tourner avec la terre. Mais, tandis que d'autres s'illusionnent avec Yactualisme, que dis-je ? avec Yinstantanéisme, il aura, lui, l'immortel. Son œuvre, si l'on en excepte quelques planches trahissant une époque, est de tous les temps. Avant de les faire mordre dans l'acide, en maître sorcier, l'artiste a dû couper celui-ci d'eau de Jouvence.
L'influence occulte qu'il aura eue sur ses contemporains est irréfragable : tantôt donnant la hardiesse éperdue à tel maître justement admiré qui devint plus audacieux en feuilleta it ses productions ; tantôt infiltrant le goût hautain de la flagellante satire à plus d'un qui, dans la fréquentation de ses œuvres,
a bu le vin des forts ; provoquant sans cesse enfin l'évolution de l'idée dans le domaine littéraire où il se montra toujours ce prestigieux allégoriste qui ne répond aux cris de la critique consacrante et à Tinutile adulation que par un énigmatique sourire.
Le but de la musique étant de vous faire rêver, il ne faut pas s'étonner si parfois elle commence d'abord par vous endormir.
Les polémiques littéraires sont-elles préférables aux discussions politiques ?
Dans les premières, on ne se traite que d'imbéciles ,
Dans les secondes, on se qualifie de canailles.
Plus on va dans le monde, plus on voit qu'on peut y dire n'importe quoi, et moins on a envie d'y parler.
Quoi de plus charmant et de plus vraiment féminin que la façon dont les artistes du XYlll' siècle, Watteau, Boucher, Fragonard, Vanloo, etc., reproduisaient la femme dans le trois quarts inclinée, dans le profil perdu ? C'est tout le charme de la femme, hélas ! Trois
quarts de sentiment, mais pas la réalisation complète du bonheur ; profil perdu avec l'attrait fugitif, les jeux de physionomie infinis, mais avec jamais plus rien de retrouvé.
Aujourd hui j'ai rencontré R un
des plus forts statuaires modernes et nous avons causé ensemble.
Il m'a confessé avec une sorte de timidité qu'il se croyait à la fin arrivé à quelque chose par le contrôle répété des louanges reçues, mais qu'il était pris d'amertume au pressentiment d'un déclin peut-être prochain, l'autre côté de la descente. Comme je lui faisais enlen dre que cette sensation était celle du ver-
tige, qu'elle tenait à sa haute situation artistique et que beaucoup voudraient la ressentir, il m'a répondu que ce qu'il éprouvait était comparable à l'état de la femme belle et adulée qui a l'appréhension de la première ride, cette égratignure de la mort. Il affirmait qu'il avait malheureusement perdu une vingtaine d'années à faire, pour vivre, des travaux d'un ordre inférieur et qu'aujourd'hui il tremblait de voir le temps matériel lui manquer pour l'accomplissement des choses conçues. La nature est éternellement jeune, me disait-il ; et l'adolescent, dans la période de la vie qu'il traverse avec sa fièvre et ses enthousiasmes, est en communion complète avec le grand Tout. Leurs pulsations se confondent ; plus tard, l'homme
insensiblement est écarté à cause de son âge en dehors de l'orbite régulier et rejeté complètement à la fin comme un élément usé qui serait déjà remplacé. Il n'y a qu'une chose triste dans ce monde, concluait-il, c'est de n'avoir pas toujours vingt ans.
Les deux plus grands artistes que je connaisse sont le désir et le souvenir. Ils embellissent si somptueusement de rêves la plate réalité.
Les modèles-femmes — italiennes — qui posent l'ensemble sont habituées de bonne heure au déshabillé ; elles en-
lèvent donc la chemise par en haut, ce qui indique un émoussement de pudeur et un blasement d'épiderme. La totalité de leur corps d'un seul coup, cela ne les émeut guère...
Les Françaises, avec une persistance de coquetterie invétérée, quand elles arrivent à l'arrachement du vêtement intime^ baissant la tête pour l'entr'ouvrir, le laissent tomber, et la chemise glisse sur les seins ; la hanche, qu'un petit mouvement de côté fait saillir, en retarde bien un peu la chute, mais elle finit par tomber à terre et forme un piédestal improvisé. Ce qui, avec les quelques garnitures de dentelles repliées , évoque la vision de l'écume blanche des Ilots d'où sortit jadis la divine patronne des modèles, la blonde Cythérée.
Caricaturistes
A mon ami le docteur fùm.E Go-UBER'fi
C'est en pleine vogue que je veux caractériser l'œuvre de ***. Au point de vue du dessin, il est arrivé à ne donner que l'essentiel du caractère de ses personnages. Les coups de plume affectent une extrême simplicité de formule et donnent une étonnante brièveté de facture. Les rides sont tracées cruellement, d'un coup incisif, comme une blessure. Que ce soit le gros boursier ou le sportman repu, l'exsangue fille
de, concierge, rat d'opéra, malingre fleur de vice, ou sa mère tantôt duègne, tantôt proxénète suivant le cas ; quand on feuillette l'œuvre de ***, ce sont certainement toujours ces trois personnages à qui il attribue tous les mots faits ou... entendus. 11 faut dire, qu'à ces types qu'il fait continuellement passer sous vos yeux.il fait rendre tout ce qu'il peut- Son procédé graphique est donc différent du dessin de Gré vin, son prédécesseur en célébrité. Celui-ci, gracieux paraphiste, avec des élégances de trait, était arrivé en quelque sorte à écrire des petites femmes. Certes il a été critiqué déjà de son vivant et je me rappelle avoir vu Manet le défendre bravement devant une majorité de détracteurs Grévin a représenté un moment la mo-
dernilé comme*** représente la sienne.
Grévin avec une indulgente bonhomie s'est joué finement des ridicules de son temps, mais allègrement, sans fiel et sans rancune.
*** répète la phrase cruelle, le mot cynique entendu, sans fioriture. Son trait est à fart ce que le langage télégraphique est à la littérature, et c'est en quoi ils sont bien modernes tous les deux. Dessiner vite, écrire vite; pour faire beaucoup ou pour obéir inconsciemment à un courant d'époque?
Peut-être pour les deux.
Faire ce que l'on voit, comme on le sent, c'est obéir à l'inévitable loi que tous les artistes successivement ont consacrée ; mais, que la presse achalandeuse dise et que la foule répète. « Ah !
comme celui-ci est plus fort que n'était celui-là ! A la bonne heure, c'est du dessin ceci ; est-ce que c'était de l'art ça ! » Que l'humanité refasse prétentieusement avec le flux et le reflux de l'opinion ce que l'Océan fait dans son éternelle convulsion, et qu'elle se plaise à user les hommes les uns par les autres comme fait la mer avec les galets du rivage ; c'est ce qui révolte parfois le penseur et lui fait venir l'amertume à la bouche.
Pour sacrifier à la mode du jour après avoir immolé le fantaisiste Gré vin, ce qui ne suffisait pas, on a voulu commencer à entamer Gavarni avec *** Gavarni, qui était si complet. Observateur sagace et créateur, il a sorti de son cerveau tout le bal de l'Opéra, comme
Watteau avait tiré du sien toute la comédie italienne, se servant de décors de carton et de déguisements de pacotille pour faire jouer toutes les passions humaines ; comme le maître de Valenciennes, sous le satin et la soie de ses costumes somptueux, au milieu des edens rêvés, pleins de promesses de bonheur, a fait sourdre la mélancolie pénétrante du cœur des éternels amants.
La génération actuelle l'ignore -t-elle ? Peut-être n'en a-t-elle plus la clef. Mais les hommes de son temps^ l'auraient-ils donc oublié ? Mettez toutes les légendes des dessins de *** à côté de celle-ci seulement : Un vieux et une vieille descendent le boulevard Saint-Michel en se donnant le bras et toute une bande d'étudiants et de grisettes en folle gaieté
se les montre du doigt et les bafoue au passage. Et le vieux dit à sa compagne, u Tiens, vois tu, Françoise! ils se moquent de nous parce que nous nous sommes tenu ce qu'ils se promettent ! ... » Qu'est-ce qui a le plus de valeur philosophique ') Qu'est-ce qui a le plus d'humanité ? Ceci sera compréhensible partout, en province, à l'étranger, puisque partout le cœur de l'homme se ressent du travail des années. Mais les légendes de *** non seulement ne sont guère compréhensibles pour un étranger, mais à dix lieues de Paris même, elles échappent déjà parfois. Elles émanent du boulevard comme des fleurs de bitume. C'est un argot spécial du cœur humain. Toutes ses créatures sont en proie au vaccin du vice. Ses femmes sont
caricaturées, grenouiliardes dans la nudité comme les représenterait le frère Archangias de la Faute de Vabbè Mouret, puisque aucune n'évoque la tentation.
C'est même cette impitoyable bassesse delà forme qui est parfois, et à l'insu du dessinateur, la tare d'une idée préconçue et qui pèse sur l'œuvre entière. Je ne crois certes pas à la femme-ange ; mais la femme de *** est plus localisée qu'il ne le croit, surtout avec le signalement si précis qu'il nous en donne et qu'il réédite à satiété. C'est une créature spéciale, bien notée, très viable, que tout le monde a vue certainement ; mais il y en a une infinité d'autres avec des variétés infinies de caractères, aussi multiples de types que de ruses et de scélératesses, avec des avatars savants de candeur
feinte, do dignité souveraine et d'absarbe emballement. Une lacune importante dans sa conception de la femme, c'est qu'il a omis, volontairement ou non les causes de séduclion qui la rendent si redoutable : charme, grâce, beauté.
Il n'en a rendu que l'animalité et il l'aura rendue avec une impitoyable insistance ; mais il n'aura donné qu'une note intense là ou Gavarni a donné toute la gamme. Celui-ci, avec toute son observation, toute sa connaissance du cœur humain, a ressenti la vérité ; mais, chez toute nature délicate et élevée, cette vérité n'est pas une chose fixe et froidement absolue : elle donne une vibration puissante qui lui permet d aller de l'observation simple à la fantaisie géniale. Cela n'est-il pas supérieur
à l'opinion de celui qui trouverait que partout ça sent mauvais parce qu'il aurait marché dans l'ordure et qui ne butinerait que les pensées du vice, fleurs de canaillerie, comme le crabe, cette bête non suspecte denvolement qui se nourrit parfois, paraît-il, d'excréments humains ?
On ne voit plus guère chez les contemporaines le col long, infiniment gracieux, avec le buste aux lignes tombantes, qui caractérisait l'ancienne aristocratie d'avant la Révolution, et dont la vue seule devait faire dresser la guillotine. Peut-être est-ce la peur que la bourgoisie a eue de celle-ci, qui lui a fait depuis rentrer le cou dans les épaules?
Les caricatureurs
Parmi les jeunes extravagants d'aujourd'hui, nous avons les néo-mystiques qui se sont mis à étirer indéfiniment leurs figures, remontant aux sources des quattro-centistes et de leurs prédécesseurs. Leurs femmes s'allongent entraînées par leur propre prière, désirant ardemment le ciel de tout leur corps et ne quittant cependant pas la terre du pied. Quelle infraction aux lois anatomiques pour franchir cette distance !
Leur prunelle d'un bleu vague, chercheuse d'infini, se hausse encore davantage, et ces créatures sont diaphanes et filandreuses comme des plantes qui auraient germé dans une cave et qui se dirigeraient insensiblement vers la lucarne d'où vient le jour unique.
Alors, comme cette légion de pâles candeurs, fleurs de chlorose et blondes sœurs du rêve, devenait infiniment triste, elle a instantanément déterminé Téclosion d'une végétation bizarre. Des petits nouveaux venus, trapus comme des champignons, gonflés comme des mortadelles, capsules d'apoplexie, tous très bedonnants. Et ces poussahs suant la graisse pourraient signifier la bourgeoisie repue, s'ils étaient uniformément revêtus du chapeau de soie, ou la force
brutale, l'animalité bête, ou la robustesse plébéienne , s'ils portaient la blouse ou la casquette ; mais, comme tous , à quelque classe qu'ils appartiennent, sont du même acabit, ça n'est donc rien de plus qu'un procédé graphique. Ils sont uniformément gros, gras et courts, et ça été une surenchère de la laideur à la monstruosité contemporaine. Et tous ces caricatureurs, ceux ci et ceux là, tous travaillant pour un musée Dupuytren de l'Art, dont chaque œuvre ne devrait être encadrée que d'un bocal, croient créer. Ils arrivent à ne nous donner tout simplement que la réflexion des miroirs convexes et concaves qui égayent les endroils retirés de certains établissements publics et devant lesquels l'humanité défile toute
joyeuse d'apprendre et de constater, dans sa vanité satisfaite, que, loute laide qu'elle est, le pire est encoie possible.
G*** et B*** sont deux enivrés de couleur. Mais C*** veut faire de l'affiche une œuvre d'art, tandis que B*** s'efforce de faire de l'œuvre d'art une affiche.
Le dessinateur S. . . qui vient de faire une exposition de ses œuvres n'est pas encore quelqu'un, mais il est déjà quelques autres.
Brasserie moderne
A Georg-Bœxtigher, à Leipzig
Que dire de l'inqualifiable tentative dont l'avortement s'étale si insolemment sur les boulevards, en plein cœur de Paris? Dans une bonne intention, sans doute, de très bons garçons de ma connaissance en ont dit d'avance tout le bien imaginable. C'était hardi: on allait avoir un établissement public décoré enfin d'une façon moderne et dans le