‹ Propos d'un peintreChapitre 2 sur 3 · GO · texte numérisé non relu

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goût du jour. On était écœuré à la fin de la brasserie Louis XIII, des tapisseries surannées et de leur poussiéreuse harmonie. D'abord, vous disaient-ils, en levant la tête et laissant tomber ces paroles convaincantes, il y aura des plafonds de X et de Z, et puis — ils gardaient ça pour la fin — des compositions modernes de Y : c'était un succès d'avance. Et on a découvert les mosaïques, et on a laissé voiries plafonds, et le public enfiévré d'impatience qui attendait le style, comme un nouveau Messie, a vu quoi? D'assez grossières faïences hurlant de tout leur éclat vernissé. Des mosaïques dorées, évocation byzantine, sur lesquelles s'étalent de massives figures en relief, grossièrement modelées. C'est la modernité de la

rue qui monte à l'assaut de la décoration : le marchand de journaux et la porteuse de pain s'y étalent comme si l'on y avait jeté deux lourdes flaques de boue. Puis ce sont des faïences persanes très bleues qui se suivent sans cohésion de raccord, sans opposition d'effet, sans unité de motif. Après, ce sont des fermes, échantillons de l'industrie du fer qu'on n'a même pas cherché à dissimuler sur ces arcades, ressouvenir intempestif de la tour Eiffel. On peut toucher les boulons et les écrous qui, étant dorés, ont tous les droits acquis, à ce qu'il paraît, pour figurer dans les ornementations futures. Enfin, il semblerait que vingt industriels ont loué ce local pour faire une exhibition de leur procédé de fabrication, sans se soucier le moins

du monde des expositions voisines.

Ne pouvait-on pas cependant concevoir pour une brasserie moderne un ensemble harmonieux à l'œil et réjouissant pour la pensée ? Voyons, comme point de départ, trois choses s'y débitent : la bière, le café et l'absinthe. Or, ne pouvait-on pas consacrer à chaque salle une ornementation picturale particulière ? Celle consacrée à la bière aurait été décorée de la plante si joliment grimpante dont les fleurs mâles sont disposées en petites grappes, et dont les femelles se trouvent dans ces cônes verts qui, en mûrissant, deviennent d'un jaune-roux si doux. Quel plus joli jet de plante que celui de ces sarments si abondamment pourvus de feuilles et dont les cônes florifères peuvent four-

nir, ingénieusement combinés, le semé caractéristique? Le café lui-même, ce précieux arbuste à la forme pyramidale dont les feuilles oblongues valent certes celles du laurier et dont les blanches fleurs, à l'odeur suave, rappellent si bien celles du jasmin d'Espagne, ne mérite-t-il donc pas, lui aussi, l'honneur d'entrer dans la flore décorative ?

Quant à l'absinthe, cette herbacée vivace, dont les feuilles soyeuses audessous d'un blanc-argenté sont si délicatement découpées, tout artiste, épris de la flore, ayant le culte de la forme, y trouverait aisément la ligne inspiratrice. Les petites fleurs jaunâtres globulées en agrémenteraient fort heureusement l'ensemble, et cette plante encore, dont la décotion a si souvent

ravagé le cerveau de nos con t emporains, y monterait enfin cette fois, mais entière , armée de toutes ses fleurs, vêtue de toutes ses feuilles, pour y inspirer noblement le décorateur et s'y réhabiliter glorieusement avec sa grâce et sa délicatesse. Dans ces peintures, rien ne devrait en aucune façon s'affranchir du point de départ imposé. Et, dans le mobilier, table, verre, soucoupe, etc., chaque chose, en un mot, jusqu'au moindre élément de décor, auraient le dessin et la coloration appropriés à l'harmonie de l'ensemble. Les plafonds enfin, aussi symboliques que Ton voudrait, ne seraient que le complément couronnant l'ensemble de tout son allégorisme

synthétique

Quant à la brasserie réalisée qu'ils nous

ont offerte, elle est moderne, si c'est de la modernité la décadence du goût, très neuve, en effet si c'est de la nouveauté l'anarchisme esthétique ; mais pour les raffinés, pour les érudits qui ont suivi attentivement les tentatives contemporaines de décoration en Angleterre entre autres, quelle dérision amère ? Pendant que les William Morris, les de Morgan et les Walter Grane cherchent à caresser l'œil de leurs compatriotes avec la délicate harmonie de leurs teintes, en s'efforçant de résoudre l'éternel problème de l'association de l'utile et du beau ; alors qu'ils payent chaque jour de leur science et de leur foi et justifient le glorieux crédit qu'on leur a fait là-bas ; bien que nous ayons des chercheurs équivalents dans certaines

branches d'industrie comme les Gallé de Nancy parexemple, recommandables à tous égards, nos esthètes boulevardiers viennent de faire ici, avec toute leur réclame, la plus regrettable banqueroute à l'idéal rêvé .

Juillet 1894.

Il faut être seul pour ressentir vraiment la beauté d'un décor ou le caractère d'un peuple : la société vous empêche d'en éprouver toute l'impression désirable. Que ce soit l'amitié qui vous en distrait trop par la parole, ou que ce soit l'amour qui vous empêche par le baiser de vous y adonner, — baiser qui fait que dans l'étreinte la petite tête

adorée peut recouvrir tout un coucher de soleil, — comment s'abandonneraientils corps et âme à la nature, les amoureux, puisque ni l'un ni l'autre ne leur appartiennent plus à ces bienheureuses victimes ?

Le vrai dilettante doit écarter absolument toute distraction étrangère, de façon à être éteint par le poignant des choses et à en sentir l'entière intensité.

C'est dans la solitude seulement que l'homme peut apprécier sa valeur dans la nature et son importance. La confrontation est parfois troublante, et c'est pour cela que beaucoup l'appréhendent et s'y dérobent. Heureux celui qui réagit contre cette lâcheté assez répandue par le monde ! C'est une épreuve qui ne sera pas perdue pour lui, s'il a le

goût de collectionner ses sensations dans la vie, et s'il a senti, sous un frisson de légitime orgueil, son cœur vibrer dans l'universelle harmonie des choses.

Les impressionnistes, prismatiques, luministes, pleinairistes, pointillistes, confettistes, etc., font leur peinture d'après les théories scientifiques. Bleu cobalt et violet sont couleurs d'atmosphère. La masse d'air existant entre l'œil du spectateur et le fond de la toile autorise, exige même cette tonalité, disent-ils. Tout cela est accordé d'autant plus volontiers que ce n'est pas nouveau. Seulement, pourquoi les fi-

gures de premier plan, coupées même par le cadre, bustes incomplets, silhouettes volontairement entamées, sontelles de la même coloration, puisque la masse d'air n'est plus guère appréciable à cette distance ?

Une ou deux voix — littéraires — ont usé et abusé du mot « suggestif ». Peu à peu des échos l'ont répété à satiété pour quelques originalités contemporaines. De jeunes littérateurs ont paraphrasé longuement sur leurs productions et la quantité d'idées exprimées était en raison directe de l'insuffisance graphique de l'œuvre. J'en ai vu, et non des moins éloquents, qui s'exta-

siaient sur des puérilités sans nom.

Renversements d'encre, torchage d'estompe, enchevêtrements paraphiques, divagations enfin sous toutes les formes.

Ces choses qui peuvent être amusantes pour l'œil, qui provoquent souvent la vision et excitent l'imagination, pourquoi vouloir s'obstiner à les faire passer pour des œuvres d'art ? Halte-là ! Tout le monde peut distinguer dans les taches d'un vieux mur les plus étranges, les expressions les plus imprévues. Les nuages dans leur amoncellement grandiose donnent souvent les plus majestueuses visions de montagnes neigeuses et de rocs escarpés. Cela veut-il donc dire que le nuage ou le vieux mur soit une œuvre d'art ?

Les impressionnistes se consolent vite de ne pas être encore appréciés suivant leur mérite par leurs contemporains, en se disant les peintres de l'avenir.

Malheureusement le temps qui doit consacrer leurs théories modifiera du même coup fatalement leurs tableaux. La coloration radieuse s'obscurcira. Les irisations charmeresses s'alourdiront peu à peu. Après vingt ans les articles louangeurs des critiques d'avant-garde subsisteront seuls dans les confrontations de contrôle. La main justicière du temps rabaissera l'orgueil en voilant les témérités et en rendant

injustifié le titre présomptueux de peintres de l'avenir.

Et d'autres viendront qui se diront encore plus modernes, encore plus impressionnistes, qui dédaigneront leurs devanciers et auront comme eux la risible ambition de jeter les bases d'un art Iutur.

Chez Renoir

A l'aquafortiste Félix Buhot.

J'ai vu aujourd'hui tout un ensemble de l'œuvre du peintre Renoir. 11 y avait épars, dans les galeries Durand-Ruel, de tendres paysages, des femmes et des fleurs, ces deux délicieuses choses qui ne se conservent guère. Et j'ai eu là toute l'évocation d'une période de ma vie passée. La reproduction dans le décor intime du jardin de la rue Cortot à Montmartre, où l'artiste travailla si joliment en collaboration avec le soleil.

Il y venait une série de fillettes toutes gaies, folâtrant en robes claires, jaunes, bleues, roses, se répandant dans les allées comme de souples fleurs en rupture de tiges. Dans les après-midi du dimanche, elles allaient au moulin de la Galette qui est voisin, et dans ce temps-là, le jardin n'avait pas été sacrifié à la salle. Il était assez grand pour permettre aux danseurs de s'y ébattre. Et sous les globes de gaz aux tons d'opale, parmi les tables illuminées de verres de menthe verte et de grenadine, ces consommations joyeuses qui étincelaient au soleil comme des émeraudes et des rubis liquides, les quadrilles les plus fous s'exécutaient, se détachant en notes claires sur l'immense panorama de Paris vaporeux.

Vers Pâques, elles inauguraient leur robe printanière, celle à la nuance de laquelle elles avaient longtemps rêvé, qu'elles avaient faite à leurs heures perdues et qui incarnait toute leur coquetterie de l'année. Oui, je les revois toutes dans les toiles de Renoir : la jolie Lucile avec sa petite tête fine de souris ; Marguerite aux yeux noirs de velours ; une autre très brune, au petit corps souple de clownesse, etc., etc. Combien manqueraient à l'appel aujourd'hui ! Puis voilà Bougival où la Seine a emporté tant de si jolis mirages, où Renoir a su mettre encore avec tant de bonheur cette petite gaucherie si infiniment gracieuse de la jeune fille dans la période des premiers troubles de la puberté, où il a su si exquisement repro-

duire les attitudes simplement juvéniles de la fillette qui ne s'offre pas encore tout à fait, mais qui va se laisser prendre, et tout cela dans la coloration de pleine lumière, de la jeunesse sous le soleil aveuglant des vingt ans ; les ombres viendront plus tard.

Pendant que ce retour au passé régalait mon âme, je sentais du fond de moi-même monter un très cordial merci pour le cher artiste délicat et sincère.

Ne nous plaignons pas de nos divergences d'opinions : elles laissent à chacun la satisfaction de croire que c'est lui qui a raison.

Que ce soit paysage ombreux ou femme découverte, l'un avec ses variations de lumière, l'autre avec ses changements de physionomie infinis dans leurs métamorphoses , je me sens pris du désir fou et immédiat d'en fixer l image d'une facture brève. Cette prise de possession risque fort parfois de ne pas répondre au goût public ; qu'importe ? Entre toutes choses mon régal intime est l'étude de la femme dans toutes ses attitudes : avec ses grâces alanguies, ses éternelles simagrées, son sourire surtout quand sa lèvre arquée est rouge comme une lame de sabre en-

sanglantée. La faire de dessus, de dessous dans son ensemble, par fragments, accumulant les détails, refaisant le tout avec une inégalité de résultats qui n'exclura jamais ma ferveur constante pour la très chère énigme.

J'ai un carton spécial qui est comme une sorte de petit abattoir érotique où chacun pourrait faire son choix d'une ronde cuisse d'agnelle ou d'une rangée de côtelettes roses bien étalée sous le satin d'un corset dégrafé. Au delà, il n'y a plus que Jack l'Eventreur ! î !

Aujourd'hui, j'ai vu D*** dans son atelier. Il était assis, travaillant, la chevelure grise extraordinairement ébou-

rifïée. Sa tête chenue émerge comme un énorme chardon qui séchevèlerait au vent. La fumée de sa pipe éternellement encastrée dans le créneau de ses fortes mâchoires se répand en lourdes volutes qui parodient dans leurs contorsions les boucles de sa surabondante toison. Son fils devant lui refait à la sanguine de curieux dessins primitifs d'après une pâle jeune fille coiffée en bandeaux plats.

Lui, dans l'intimité de l'atmosphère enfumée, dont l'âme couve sous la cendre d'une vie grise ; lui chez lequel nulle couleur ne chante, où la palette se renfrogne épousant la hautaine rancœur du maître ; lui qui ne croit pas que le boniment des tons, qui peut appeler les curieux et amasser la foule, soit

indispensable à toute œuvre d'art ; lui l'honnête et discret peintre d'intérieur, Chardin de la figure, refait encore son œuvre étonnante, le caractéristique portrait de l'homme à la pipe, cette tête où la bouche rend la fumée tandis que Fœil garde le feu, cette tête qu'il jette toute embroussaillée de cheveux et fraîchement coupée, pleine de rancune pour faire peur à l'imbécillité et à l'aberration courantes.

Et il continue encore, le vieil artiste, travaillant toujours, toujours.

Pour juger sincèrement Puvis de Chavannes, il faut croire un moment

qu'on est en face d'une découverte récemment faite et qui date de cinq siècles. Alors on procède pieusement à l'exhumation etl'on aspire longuement le léger parfum qui s'en exhale. Peu à peu une sorte d'initiation se fait, on se pénètre de l'œuvre, l'harmonie tranquille des lignes vous captive, et les tons pâles et apaisés vous font rêver avec une douloureuse volupté aux temps antérieurs.

J'ai vu chez lui un des illustrateurs les plus originaux de ce temps-ci, Urrabieta (Daniel Vierge). Un affreux malheur l'avait frappé, une attaque d'hémiplégie. Voir un côté de son corps paralysé, c'est être à moitié mort

et forcé de vivre avec son cadavre. Eh bien ! telle est l'énergie humaine, que le vigoureux artiste, forte stature et superbe tête, a voulu vivre et, lutte incessante et atroce, regagner sur le mal tout ce qui lui avait été pris. Et j'ai été émerveillé des résultats obtenus en lui voyant faire une esquisse où l'encre de Chine, la gouache et le crayon mêlés concouraient à la réalisation d'une page sauvage, tourmentée, pittoresque en diable, avec des chevaux, des toreros et des majas dans un décor inondé de soleil, et l'artiste contraignait sa main gauche à refaire cela admirablement bien, comme au beau temps de Don Pablo de Ségovie, ce chef-d'œuvre d'illustration que j'adore entre tous.

Cette étude approfondie de la projec-

tion des ombres, qui faisait de ses effets de lune et de soleil des choses marquées si fortement d'un cachet de vérité, je la retrouvais dans le tumulte des teintes et des traits véhéments, dans les coulées de lavis, hardiesses de plume ou de pinceau. Dans les intervalles de travail, il complétait par l'extraordinaire vivacité de l'œil les phrases imparfaitement formulées. Puis, abandonnant le pinceau, il saisissait un haltère de faible poids qui se trouvait sur sa table, mêlé à ses instruments de travail ; et, roidissant son poignet, il parvenait à le soulever devant moi, avec une satisfaction d'enfant ; on voyait alors tout l'orgueil triomphant de la difficulté vaincue. Et j'admirais doublement le vaillant artiste espagnol, au talent si nourri, au dessin

de race, à la conception âprement saisissante, à la facture nationale enfin, qui, odieusement malmené dans la lutte de la vie, frappait de son crayon d'estoc et de taille, répandant partout l'encre autour de lui, comme il aurait versé son sang, pareil à un vieux paladin dlbérie, qui, après une blessure à la dextre, brandirait du bras gauche l'arme qui après lui avoir sauvé la vie reste encore triomphante.

Comme je me trouvais un soir au café de la Nouvelle- Athènes, avec Degas, Duranty,Desboutins, etc., Manet, me dit à la suite d'une discussion : « Entreprendre un tableau d'histoire d'après les

chroniques du temps , c'est vouloir faire le portrait d'un individu sur le signalement de son passeport ! »

Et, de Paris, il fit la mort de Maximilien à Queretaro. . .

Ingres disait à ses élèves : « Il faut éclairer la nature du flambeau de l'antique ! »

Et Degas, le maître impressionniste, au talent si amer qui donne, comme premier conseil à un jeune peintre, de brûler sa table à modèle, est un admirateur convaincu des œuvres d'Ingres, et en achète même, à ce qu'on dit...

La maison

des Batignoles

A mon ami Harry A lis, tué en duel, le 1er mnrs 1895.

C'était une maison sise dans une paisible rue au fond des Batignolles. Quand on y avait été admis une fois, cela suffisait pour toujours : l'hospitalité y était très large. Au rez-de-chaussée, plusieurs pièces, dont l'une qui avait sa porte toujours entrouverte , laissait voir un grand lit carré comme la table de Pythagore — un meuble de multiplica-

tion aussi. — Le couvre-pied de soie au ton passé était toujours défait, les édredons et les oreillers gardaient moulées de suggestives empreintes, et, au milieu des parfums lourds un peu rancis qui somnolaient perpétuellement dans ce réduit, le lit ouvert comme un billard pasaissait s'offrir delui-même pour toutes les visites possibles.

Au premier étage se trouvait la salle à manger. Elle était petite, mais l'appétit y était grand ; car, outre la table ronde où se trouvait la maîtresse de maison avec les commensaux ordinaires, une autre plus vaste était dressée pour les hôtes inattendus. Certains jours il fallait deux tables supplémentaires.

Un soir , j'ai vu des convives jusque sur les marches de l'escalier, et ceux-ci

n'étaient pas les moins favorisés, car ils se trouvaient sur le chemin de la cuisine, et s'amusaient à intercepter l'arrivée des plats, lutinantla cuisinière^ borgne, — sans doute à force de servir à l'œil.

Vers huit heures une douzaine de visiteurs environ se trouvaient réunis. A neuf heures, cinq ou six nouveaux arrivaient de telle façon qu'on finissait par être vingt à vingt-cinq au souper de minuit. Le menu était ordinairement simple, mais combien étaient complexes les discussions qui s'élevaient alors ! Les propos les plus invraisemblables s'entrecroisaient comme un fouillis inextricable de lames d'épées aux fur tifs éclairs. Des mots idiots, sublimes, imprévus, cocasses, partaient de tous côtés comme des projectiles, pendant que la maîtresse

de maison, imposante par sa masse, douce par son regard, dans une longue robe chair et sang, gardait son calme et bienveillant sourire. Tout à coup, on distinguait une musique bizarre. C'était le défilé de trois chats noirs réveillés par le fracas des paroles et le fumet des plats, et qui, après avoir tournoyé autour des meubles, se suivaient lentement à la file indienne sur le clavier du piano entrouvert. Ils déchiffraient ainsi à première vue une symphonie féline, non pas à quatre mains, mais à douze pattes, et ils arrivaient posément sur la table surchargée de vaisselle et de plats, s'assouplissant invraisemblablement en contournant tout et saisissant d'un coup de griffes le morceau délaissé par l'interlocuteur véhément.

Il y avait un poète dont l'habitude était de toujours prendre son assiette de la main gauche et de la lever - vide ou non, — pour en frapper le revers du poing droit, et de confirmer son dire par une série de coups rapidement donnés. Ce tambourin improvisé était d'ordinaire crevé à la troisième sommation. Un autre convive lui répondait en brandissant sa fourchette comme un trident neptunien ; un chat la guettait de l'œil et l'atteignait de la patte quand elle était mouchetée d'une bouchée de viande.

A la petite table ça n'allait pas mal non plus: là où beaucoup buvaient souvent pour ne pas ressembler à des fruits secs, le diapason des voix y couvrait quelquefois celui de la grande, tandis que la maîtresse de maison avec ses yeux très

doux, la bouche un peu débordante de bonté, sortant de son apathie habituelle, s'informait alors de la question qui s'agitait en ce moment.

Tout se confondait, propos de grande et de petite table : c'était le libre échange du paradoxe, la plus bruyante pétaudière intellectuelle qui se puisse imaginer.

Dire les noms des célébrités littéraires, artistiques et politiques qui ont traversé ce pittoresque logis, serait trop long, mais parfois une obscure personnalité se révélait sous le coup d'une circonstance fortuite et avait les honneurs de la soirée. Un jour, entre autres, un individu qui se trouvait être tombé à une des tables comme un aérolithe, venant on ne sait d'où et sur l'identité duquel tous s'interrogeaient à voix basse, avait

bu et mangé avec une extraordinaire voracité. Tout à coup, une voix lança par hasard le nom de Lebiez. Le beau mangeur leva la tête. « Qui est-ce qui a parlé de Lebiez ? Lebiez, je l'ai très bien connu ! C'était mon ami intime. » Et tous les yeux s'étant tournés subitement vers lui, comme vingt aiguilles aimantées sur le pôle nord. « Ah oui ! je l'ai bien connu, » fit-il, et il raconta tant de choses, il donna sur l'assassin tant de détails pris sur le vif, sans souci d'art dans le récit, et cela parut avoir une telle saveur que poésie, art, science, philosophie, tout céda la place ; il y eut relâche de l'esprit humain, ce soir-là, et l'inconnu tout surpris d'un pareil succès tint tout le monde sous le singulier attrait de sa causerie sur le célèbre guillotiné.

L'idéal que certains hommes cherchaient anciennement hors de la nature, nous le trouvons en elle aujourd'hui.

S'il y est véritablement, c'est une preuve de sagacité de notre part. S'il ne s'y trouve pas, nous y mettons le nôtre, et cela revient exactement au même, car nous ne différons des anciens que par une autre sorte d'orientation psychologique.

On a travaillé si bien, qu'on est arrivé à faire en sorte que tout est possible et acceptable en art aujourd'hui , en le légitimant avec une théorie.

Par horreur de gris, n'est-ce pas de la barbarie de retrancher la fraîche fleur qui recouvre le fruit et la brume virginale des matinées d'automne ?

Pour faire parade de connaissances scientifiques, ils arrachent la si délicate et subtile gaze dont s'enveloppe la nature par une exquise coquetterie et veulent décomposer la lumière dans ses couleurs primitives. Que diraient ils si un sculpteur, plus homme de science qu'artiste, arrachait l'épiderme, puis la peau qui laisse transparaître délicatement les colorations des dessous pour faire valoir la tonalité de chaque muscle et de chaque nerf? Ils ne font que l'écorché de la nature. Gaudron vaut-il Praxitèle ?

Si plus tard la série des études faites et des œuvres produites n'a pas de valeur sur le marché ; si le tableau-réclame qui doit capter les suffrages du jury n'est pas sorti de votre atelier ; si devant vos toiles le public, les connaissances, les camarades, les amis, les parents n'éprouvent rien ; si aucun mot d'ordre d'admiration n'a été transmis ; si aucune velléité de courtisanerie ne se fait sentir; si les prix par hasard offerts ne sont pas de ceux que Ton se répète et qui méritent d'être augmentés de bouche en bouche par leur importance initiale ; si enfin vous n'avez produit que des œuvres d'art où vous vous êtes efforcé simplement, tout simplement, de ne rendre

que la chose rêvée ou sentie, sans souci de vente, sans préoccupation de chercher ce qui peut chatouiller le plus la bedaine du public ou faire écarquiller ses yeux bovins par un raccrochage stupéfiant, sachez qu'être célèbre n'est absolument qu'être connu de ceux qu'on ne connaît point et que la décoration fait plaisir pendant trois semaines au plus.

Ayez donc de l'aménité pour les chanceux, restez tout de même bien avec les arrivés ; ayez des qualificatifs pour chacun d'eux, que les expressions de gentil, très joli, charmant, splendide, sublime, s'exhalent en boufïées bienfaisantes .

Depuis intéressant, qui est la manière la plus modeste et la moins compromettante de caractériser une œuvre, jusqu'à foudroyant, vocable dont s'accommode

assez volontiers l'amour propre du producteur glorifié, que tous soient judicieusement choisis et habilement employés. Dans le cas où tous ne se vanteraient pas d'être bien avec vous, vous pourrez insinuer timidement que vous êtes bien avec eux et qu'ils vous reçoivent toujours avec plaisir.

La fortune peut servir à développer l'étendue de la sensation, mais elle diminue l'acuité de la pensée.

L'artiste libre

L'artiste ne doit être constamment tenté que de rendre la chose vue, conçue ou éprouvée, il ne doit compte qu'à luimême de l'effet ressenti et de l'impression produite.

En communion intime avec la nature à quoi lui sert l'intervention d'un étranger ? Si Fadmiration feinte ou sincère de celui-ci peut dans certaines circonstances l'éperonner, combien en tout cas son blâme est à dédaigner dans son inoppor-

tunité ! Qu'est-ce que l'opinion de la foule sur l'œuvre de l'artiste auprès de la satisfaction qu'il voudrait en avoir lui-même ?

S'il est nécessaire toutefois — il faut bien tenir compte des exigences de la vie — que le travail soit rémunéré et fournisse ainsi des ressources pour la production des œuvres futures, en vérité un amateur suffît pour chacune d'elles.

La conception est réalisée et incorrecte quelquefois, imparfaite toujours ; elle est néanmoins telle qu'elle se manifeste, sortie du cerveau de l'artisteet,que ce soit à Londres, à Saint-Pétersbourg ou à New- York, son exportation sous n'importe quelle latitude est une extension de sa personnalité. Vue par des gens d'une autre race, d'une éducation difïé-

rente, comprise ou non, elle existe et peut émouvoir : qu'importe le reste ?

Quant aux coteries, que sont-elles ?

Des amis qui vous poussent tous ensemble et tentent à vous faire tomber ensuite, chacun dans la mesure de ses forces.

Si maintenant l'artiste a dans sa tête la vision nébuleuse des créations nouvelles non encore souillées par les admirations banales, et s'il entrevoit la possibilité d'en fixer victorieusement l'impression, si ivre d'enthousiasme dans la conception et dans l'ardeur fébrile de l'enfantement, il a la suprême récompense de l'orgueil ravi qui lui gonfle le cœur ..... comment peut- il s'apercevoir que la croix lui manque ?

Bizarre chose, mais régal suprême.

Reconstituer après le voyage la vision première que Ton avait d'un pays avant de l'avoir exploré, et malgré l'imprévu des excursions, les révélations inattendues, les aventures fortuites, se dire tout bas : « Tiens, il n'y avait pas ceci, ni cela, telles choses ne me sont pas arrivées ! » J'aime mieux le rêve!

Il faut se livrer à un certain travail intellectuel, clore les paupières, faire abstraction du décor matériel delà chose vue pour retrouver derrière, tout là-bas, au fond du cerveau recouvert d'une gaze légère, l image rêvée et non dévirginisée par l'admiration des autres. Toute à vous seul.

Un aquarelliste fort à la mode, et qui vend beaucoup — ceci en est la preuve — en présence d'une fin de journée d'automne magnifique, ne put s'empêcher de s'écrier dans son enthousiasme : « Oh ! mes amis, il fait un coucher de soleil de 5oo francs ! »

Mettre en vente le soleil lui-même !

Il y a encore une mode d'instantanés photographiques qui aura eu son écho dans la peinture contemporaine.

Nous lui devons un certain nombre de promeneurs tombant sur le nez, de chevaux quittant le sol des quatre pieds et

très bizarrement recroquevillés. Des postures nouvelle*, oui,certes;des silhouettes étranges, tant qu'on en voudra ; mais donnent-elles vraiment l'impression du mouvement? Non. L'instantané fige au contraire.

Notre œil ne peut percevoir la décomposition des états gradués du mouvement, et l'instantanéité de toutes ses parties. Il n'en peut voir que la synthèse, l'ensemble de la détente, et c'est cela seulement qui le frappe.

L'artiste japonais est celui qui a été le plus loin dans l'observation scrupuleuse de l'action dans la nature. Sa perception minutieuse de l'infiniment petit lui a permis de surprendre et de faire tout spécialement ces constatations singulières ; et, comme il les a faites di-

rectement sans le secours de la chose mécanique, il a pu seul faire bénéficier heureusemen t Far t national de sa merveilleuse faculté de vision. Que ce soit le vol de l'oiseau ou l'éclaboussement de la vague déferlante, jamais la reproduction du mouvement n'a été chez lui choquante . Elle est dans la logique de son art, parce qu'elle est la conséquence d'un don physiologique qui est de race au Nippon.

Lamento de l'artiste

.A Ch. Toppfer, statuaire.

Par un concours de circonstances inexplicables, on est doué d'un tempérament d'une impressionnabilité bizarrement irrégulière. L'initiation à la beauté se fait peu à peu dans l'esprit par les œuvres des maîtres, et après l'entraînement de l'exemple des forts, malgré tous les enivrements passagers, on mesurait avec trop de rigorisme la

distance qui sépare le but du rêve des bribes de réalité laborieusement obtenues.

Et, cependant, on sent une dévorante activité sourdre toujours en vous, qui veut que chaque jour donne irrésistiblement sa tâche accomplie.

Il y en a partout des œuvres d'art, et comme un écho qui répercute à l'infini, gouailleur et mal embouché, la voix sereine ; la reproduction industriellemen t grimaçante surgit de toutes parts, caricature peu à peu la vision première de l'artiste et la promiscuité incessante des médiocrités insolentes monte et menace d'enliser dans sa pullulante germination la pauvre fleur du rêve.

Et cependant une curiosité malsaine s'infiltre en vous et veut qu'on expéri-

mente aussi comme les autres. — Confrontation troublante. — Combien le bourgeois cossu peut-il aligner de pièces d'or sur une œuvre rêvée toujours, séduisante quelquefois, réussie jamais ?

Quand la main sera enfin devenue habile et que la pleine possession de la technique aura rempli d'aise la vanité désormais satisfaite et repue, quand le naïf sera devenu le virtuose accompli, est-ce que l'appréhension de la vieillesse prochaine ne viendra pas opprimer le cœur dans une étreinte douloureuse?

Et cependant un stérile orgueil veut qu'il pense à laisser après sa mort quand même une œuvre capitale, ou un joli souvenir, presque rien enfin.

Dans l'assaut présomptueux et nécessaire livré contre les anciens arrivés des Instituts et Académies et de la fortune, je ne plains pas ceux-là, car ils ont été comme les jeunes d'à-présent, et ces derniers ne m'intéressent pas outre mesure parce qu'ils seront comme leurs devanciers.

Aujourd'hui ce n'est pas par le talent qu'il faut se distinguer : trop en ont. Il faut avoir autre chose, ou à défaut de cette autre chose, faire comme certains qui s'en trouvent bien, n'avoir pas de talent du tout, et puis surtout. . . continuer à n'en pas avoir.

En musique, la symphonie édifie un ensemble de décors, les développe insensiblement, tout devient grandiose, on en subit la magnificence et on en demeure ébloui ; mais on est toujours au centre et le phénomène se produit toujours autour de vous, tandis que la mélodie vous pénètre et vous captive en s'insinuant peu à peu au plus profond de vous-même.

La poésie est en toute chose comme le feu dans tous les corps; ce qu'il faut, c'est avoir le talent et la force de l'en faire jaillir.

Se battre avec la forme pour triompher incomplètement avec l'idée, voilà l'art. Voir la jouissance vorace dévorer perpétuellement l'illusion et effeuiller soi-même sans trêve la fleur du rêve, telle est la vie.

Tandis que les femmes des autres pays vous charment par le modelé, la Parisienne est jolie par sa silhouette. On la découperait avec amour ; car le jeu de ses lignes est une caresse pour les yeux. C'est une poupée, une œuvre d'art, une création tout à fait artificielle. Plus elle est habillée, plus elle est jolie, car

son charme est dans la coupe de ses costumes et dans le goût de leur garniture. Cet être délicieux, dont les pieds sont si petits qu'on les couvre tous deux d'un seul baiser, et dont l'oreille est si mignonne que les gros mots n'y devraient jamais entrer, perd comme certaines fées toute sa puissance en quittant ses vêtements. Dans sa robe est son enchantement.

Cependant, il estdeç demi-déshabillés pleins de promesses et des trois-quarts de déshabillement qui en tiennent quelques-unes . Quoique j 'aie pu lui faire — en curieux — des infidélités fréquentes, j'en reviens toujours avec enthousiasme à la Parisienne armée de pied en cap, lorsque, entre le long gant qui monte très haut et la manche de la robe se perçoit un petit

intervalle de peau. Celle-ci semble acquérir par sa rareté une valeur extraordinaire. Combien de fois on a embrassé voluptueusement ce cercle éclatant de blancheur comme un bracelet fait de la matière la plus précieuse qui [soit, la chair de la femme.

mm

Au Giardino Giusti

A Mademoiselle II. B.

A noter dans la vie une après-midi jusqu'à la nuit passée, seul, au milieu de ce décor des temps lointains splendidement édifié avec des statues qui ont les nez mutilés, mais lesnénés entiers, grâce à Dieu, paraissant un peu lourdes peut-être, maintenant que les femmes sont légères, dans des allures théâtrales^ mais curieuses, pour montrer jusqu'où

peut aller le despotisme d'un style, une allée de marmousets, non ceux de Versailles, des amours, mais d'autres qu'on s'est donné la peine d'habiller et grotesques avec des têtes volontairement trop grosses et des costumes encore plus grands, vous regardant avec des rires dont les années et les intempéries se sont plu à accentuer les rides. On y monte encore, toujours, dans ce jardin grandiose, qui, sans escalader complètement le ciel, suit de tout près l'envolée de la fantaisie et m'a paru contenir ce jour-là tout le désir. La solitude est troublée seule par des apparences de vivants, mais qui vous rassurent immédiatement par leur nudité non permise aux mortels.

Ah ! quel bon endroit pour aimer et je suis seul. La sensation qui partait

d'un bien-être absolu arrive à l'état poignant,et je continue à me promener dans ces solitudes sans fin où des êtres pétrifiés dans d'éternelles postures me regardent sans prunelles.

Au détour d'une allée très sombre \e distingue à terre un carré blanc sur lequel la lune par un rayon voulut attirer mes regards. Je me baisse et ramasse : une chromolithographie. Elle était quelconque, cette feuille soumise de la prostitution de l'art,mais en la tournant avec dédain j'y lus une pensée de Byron en italien. « L'amicizia e l'amore senzali ! » C'était une écriture féminine. Celui qui l'aura perdue la regrette peutêtre ; mais qu'importe? Cela amusera ma mélancolie, car- je verrai tout ce qu'il me plaira d'y voir, tout ce que ma fan-

taisie peut m'inspirer dans les comédies contemporaines, puisque je suis venu trop tard pour les représentations des drames fastueux du temps passé.

Vérone.

Strada Capello. — J'entre pour prendre un croquis de la maison de Juliette. Intérieur sale où des loueurs de voitures ont installé des écuries, où les mouches bourdonnent en me taquinant pendant que je suis hanté du souvenir shakespearien comme si elles voulaient me cantharider le corps. Une jeune fille, tenant dans ses bras un enfant tout phosphorescent de blondeur, vient vers moi, et après avoir considéré quelque temps mon dessin me dit tranquillement en me montrant du doigt un étage :

« C'était là la chambre à coucher de Julietta », je me retourne et je vois une figure très doucement belle, et la plus calme qu'il soit possible d'imaginer.

Vérone 1891.

a D. Urrabieta. (Daniel Vierge).

La femme espagnole, de tempérameat bilieux, irritable à l'excès, doit être sensible plus qu'aucune autre dans la haine ou dans l'amour, dans l'amour comme dans la douleur. L'exagération est telle que sous le coup d'une excitation quelconque le spectacle devient terrifiant.

J'ai encore dans l'esprit la vision nocturne d'une scène aux environs de Grenade. Un train était formé en gare ; les abords encombrés de groupes infor-

mes donnaient des masses compactes.

Les talus de la voie bordés d'aloës menaçants, dans la pénombre indécise, étaient surchargés de silhouettes qui se mouvaient dans de bizarres attitudes, se découpant très vaguement sur le ciel encore sombre. Tout à coup un coup de sifflet retentit. Une secousse ébranle les wagons et une clameur formidable dans laquelle on percevait des hurlements lamentables se fît entendre. Il y avait là condensés tous les sanglots des mères, des sœurs et des amantes. Les aïeules, hébétées, ouvraient les yeux démesurément, bégayant des oraisons sans fin, tandis que les mères, affolées de douleur, battaient désespérément l'air de leurs bras désemparés, et s'effondraient dans des agenouillements suppliants,

lançant dans leur écrasement le cri strident qui vous va jusqu'aux moelles et qu'arrache seul le tortionnaire.

Les novias, les cheveux dénoués, dans la tension du buste, envoyaient tout leur cœur dans un dernier baiser. C'était le comble de la désolation, les angoisses suprêmes du désespoir irrémédiable.

Tout cela pour le départ d'une classe de conscrits

Grenade 1890.

Le dimanche

des Rameaux à Burgos

A la senorita Emilia P***, à Caracas.

La grande place de la ville. Des marchands installés en plein air vendent des légumes provenant de toute la vieille Castille. Oignons , tomates et piments sont séchés, rattachés en guirlandes, suspendues au-dessus des étalages et les décorent pittoresquement. Des tas énormes de sapins et de pins verdoyants, dont les branches coupées ou arrachées

gisent à terre, répandant leur acre arôme, et perdant leur sève , agonisent . Le mercantilisme et la religion ont fait grand ravage dans la sierra, car c'est pour le dimanche des Rameaux qu'on a massacré à plusieurs lieues à la ronde. Plus loin d'immenses palmes vertes de cinq à six mètres de long, jetées à terre, coupent transversalement les avalanches de denrées comestibles exposées, tandis que le soleil, artificier triomphant, met le feu à un tas de poteries indigènes qui éclatent de toute la force de leurs couleurs vernissées . Les j aunes maïs , le bleu indigo et les rouges vous jaillissent aux yeux, et les quartiers de chevreaux et d'agneaux assassinés, accrochés, pendant au-dessus d'eux, semblaient pleurer avec des gouttelettes de sang leur mort précoce.

Des paysans viennent de loin, maraîchers à la peau bronzée, cuite par les étés torrides ; un éleveur de bestiaux arrive portant sur ses épaules deux chevreaux rattachés par les pattes de derrière, et dont les deux têtes résignées battent devant et en arrière dans la marche caholante. Un autre tient un chapelet de volailles fraîchement tuées qu'une vieille ménagère poursuit et pétrit de ses doigts osseux pour s'assurer de leur embonpoint. Plus loin, tout un étalage de crécelles de toutes dimensions faites en bois blanc, depuis d'infiniment petites, pouvant servir d'épingles de cravate, jusqu'à une énorme où la combinaison des roues crénelées produit sous le tournoiement que je donne à la manivelle le plus effroyable fracas. D'au-

très fonctionnaient, tournoyant sous vingt mains brunes, achalandant du bruit et du geste ; mais la crécelle géante domina le tout, tellement qu'un rassemblement se fit immédiatement autour de moi. Toutes ces peaux basanées, ces yeux roulants très noirs, ces foulards aux couleurs si violentes dans le resserrement irrésistible de la foule, finissaient par me donner la plus étrange sensation.

Soudain, un mouvement se produisit dans le groupe ; j'en profitai pour me dégager et j'arrivais à l'angle d'une rue donnant sur la place, quand deux, quatre, huit. . . dix. . . vingt individus dévalèrent vers moi.

C'étaient des mendiants, mais accoutrés de si singulière façon, avec des lambeaux de draps ou de toile rapiécés en

maints endroits, avec des accrocs nombreux et flottants qui s'ouvraient et se fermaient dans la marche comme des bouches affamées. Et ces mendiants, aveugles pour la plupart, descendaient au coup de neuf heures, comme si une digue se fût rompue brusquement.

Presque tous étaient guidés par un muchacho qui les tirait de droite et de gauche, suivant les chances d'aumône. Et ils étaient tous ainsi à la merci des garnements d'assez mauvaise mine qui les forçaient brutalement à avancer, reculer, tourner, courir au gré de leur caprice. Je fus tellement surpris de voir accourir de partout un tel contingent de loqueteux qui s'arrêtaient brusquement autour de moi, que je partis d'un immense éclat de rire. (J'avais économisé

beaucoup de gaieté dans la montagne).

Tous interloqués d'abord crurent devoir rire également, pensant bien faire, et tous ces masques hâves, décharnés, hirsutes, pustuleux, couverts de bandeaux, de compresses, de bonnets trop larges, ouvrirent tous démesurément des bouches généralement dégarnies de dents. Quelques-unes disparaissaient dans l'embroussaillement de barbes incultes dont les poils me semblaient se mouvoir hétéroclitement. Ce rire universel prit fin, et je pivotais sur moimême pour les voir tous autour de moi, observant en chacun d'eux le type,l'àge, l'infirmité caractéristique, et quand j'eus considéré tour à tour et à plusieurs reprises ces regards glauques, clignotants, louches, malicieux, pleurards,

j'en eus assez de ce ramassis de misère humaine.

En Espagne, tout commerçant, voulant garder l'argent, vous rend toujours d'énormes quantités de monnaie de billon. Les pauvres, qui voient la chose du dehors, vous attendent à la porte, et comme dans la marche sous le plein soleil, il est bon de ne pas être trop chargé, l'aumône vous paraît être une douce chose. Je plongeai donc mes mains dans mes poches aussi pleines que des sacs de lentilles, et je fis de copieuses distributions de menue monnaie,, et toutes ces mains velues et crochues tremblèrent d'aise, les yeux s'écarquillèrent, les chapeaux et les bonnets se présentèrent retournés, des gobelets s'offrirent, les accrocs, pantelants eux-mêmes, me pa-

rurent s'entr'ouvrir davantage et

comme mes poches étaient épuisées, ils partirent tous, comme des gens très affairés, attendus ailleurs, et qui n'ont certes pas le temps de flâner, et les gamins les tirèrent de nouveau par le bras ou le manteau, les entraînant brutalement vers d'autres étrangers qu'ils découvraient déjà au loin, et tous en partant me remercièrent d'un rire nouveau qu'ils lancèrent très fort et ce rire se répercuta sur tous les tons dans Téloignement où il s'éteignit peu à peu.

Burgos, avril 1890

Après la course

A Madame Vera de Hovex.

A ma droite se trouvait le torero Hermosillo, gaillard aux yeux caves, enfouis sous d'épais sourcils, qui semblaient pousser d'autant plus fournis que tout le visage était scrupuleusement rasé; ils devaient par conséquent tenir lieu de moustaches en même temps. Les cheveux étaient nattés et roulés comme c'est d'usage chez les professionnels du cirque.

Le devant de sa chemise ainsi que les manchettes étaient illuminés de pierres grosses comme des strass, brillantes comme des diamants. Ses deux bras se croisaient sur la barrière, et sa tête à l'épaisse encolure,, dont les oreilles portaient des anneaux d'or, s'appuyait dessus fortement.

Il ne perdait pas de vue un seul des coups de corne ou de pique, aucun détail ne lui échappait. Je le voyais de profil à mon côté, et l'expression de ses traits indiquait une contention d'esprit extraordinaire. Le premier coup de corne avait porté en plein dans le corps du cheval, et celui-ci continua sa marche, vacillant sur ses maigres jambes, et laissant pendre une loque rose qui brillait au soleil. Ce poumon à l'air semblait

être le mouchoir orné dont l'élégant laisse sortir coquettement un coin de sa poche. Par la suite cela devint de plus en plus répugnant, car les intestins se déroulèrent en même temps que les différents épisodes de la course. Malgré tout ce qu'on a pu en dire, la richesse du costume des toreros, le sang-froid de Yespada, l'enthousiasme fou du peuple, les triomphantes fanfares, Félectrisation de la foule enfin, rien pour moi ne put prévaloir sur l'impression de dégoût que me causaient les triperies exhibées, quelque ensoleillées qu'elles fussent. Une invincible monotonie résultait pour moi du spectacle de cette bête d'abord aveuglée de clarté à la sortie du toril, puis piquée, jouée, surmenée, qui, seule contre tous, suit sa

destinée, c'est-à-dire exécute fatalement le programme tracé d'avance, dans lequel elle se démène inconsciemment et dont l'issue est toujours la même. Ce n'est qu'après une série d'exercices faits pour l'exténuer que le héros de la course — ténor d'abattoir — se trouve en tête à tête avec elle et la tue.

Comme j'avais causé à plusieurs reprises avec mon voisin le toréador, il voulut avec une courtoisie dont je crus devoir paraître très flatté me faire offrir deux banderilleros f tout fraîchement retirées des flancs de la victime. Elles étaient garnies de papier jaune à moitié ensanglanté. Je lui expliquai que je les acceptais parce qu'elles me représentaient le drapeau de son pays, jaune et rouge. Soleil et sang n'est-ce pas toute

l'Espagne. Le jaune est la couleur des citrons et des oranges, dont l'or contagieux bronze les chairs mates des filles d'Andalousie et dont on a plein les yeux : c'est la couleur des vieux vins de Xérès ambrés et capiteux qui vous embrasent la tête. Toute la gamme des rouges est faite d'oeillets, de lèvres de femme, de jus de grenade et de sang de taureau.

Après la course, j'eus la curiosité d'aller à l'endroit où l'on dépèce et débite les bêtes immolées. Je traversai donc la foule avec peine, et, franchissant une porte, j'arrivai dans une grande cour, où se voyaient plusieurs hommes, bronzés comme des gitanos, dépoitraillés, les manches retroussées, ayant du sang sur les bras jusqu'aux coudes et fouillant du couteau le corps des bêtes

éventrées. Etant données les conditions dans lesquelles meurent ces animaux, leur chair se corrompt très vite, surtout par les fortes chaleurs ; la viande est donc inférieure et à bas prix. Si l'éclair féroce ou passionné brille dans l'œil du faubourien de Triana plus que l'or dans sa poche, il lui est ainsi permis pour peu d'argent de dévorer encore des dents le soir ce qu'il dévorait déjà des yeux toute l'après-midi.

Il faut alors débiter très promptement les bêtes abattues au fur et à mesure qu elles arrivent de Farêne. Les peaux formaient un tas spécial, les cornes étaient accouplées et rangées, et l'amas des viandes de basse catégorie se formait dans un coin à part. Dans ces blocs de viande rouge et violacée, les os se

dénudaient par endroits sous la main exercée des équarisseurs, les tendons et les nerfs donnaient leurs tons irisés sous l'arrachement de la peau et des vapeurs qui s'exhalaient du sang répandu et des chairs pantelantes,, un essaim de grosses mouches volaient lourdement, dérangées par l'activité du travail et bourdonnant de colère, chaque fois qu'elles étaient obligées d'abandonner leur proie.

Tout à coup un bruit de grelots et de sonnaille arrive à mes oreilles et au milieu d'une violente poussée, avec un fracas de sabots, de claquements de fouets et de rauques jurons, surgissent brusquement quatre mules richement enharnachées d'ornements, de toute espèce, dans lesquels dominaient des

pompons rouges secoués comme d'énormes gouttes de sang figé. Les crinières et les queues flamboyaient au soleil, et, les yeux démesurément ouverts, les naseaux frémissants, elles faisaient irruption comme l'attelage d'un quadrige fantastique, piétinant les déchets sanglants qui encombraient la cour, renversant tout, et traînant derrière elles le corps encore fumant du dernier taureau de la dernière course.

Séville 1890.

A Venise

Au peintre G. Clairin, en souvenir des soirées sur la Piazza.

A Venise, où les passants ne vous renseignent sur les rues si follement tortueuses à prendre qu'en vous répondant sempiternellement « tutto driito,Signor!»

A Venise, où Ton n'entend parler sur les grands points que l'anglais ou l'allemand, l'allemand surtout^ tous les nouveaux mariés y viennent cuver leur lune de miel. Et l'un peu pâle épousée, le lendemain de la noce, à peine remise de la traversée du pont des Soupirs de la

veille, vient avec son mari, vêtus tous deux de toilettes claires, donner à manger aux colombes nuptiales de la Piazza.

Venise est l'alcôve de l'Europe.

Le célibataire n'a que faire ici. Aussi, comme j'étais ordinairement seul, je commençais à me faire remarquer, et le conseil des Dix n'existant plus, celui que je me suis donné à moi-même a été de faire cesser cette conduite scandaleuse.

Très belle soirée sur le décor profond de la Piazzetta.

La lune comme si elle avait trop bu, sortant de son bain d'Adriatique où elle s'était rafraîchie, dansait en état d'ébriété sur les vagues ondulées et semblait répan dre en l'éparpillant toute la monnaie blanche de sa pièce, payant de

multiples reflets scintillants, après avoir quitté la mer.

Il faut remonter jusqu'aux peintures de Morales et de Zurbaranpour retrouver une tête semblable à celle du sacristain de San Giorgio Maggiore. Et encore faudrait-il la faire retoucher par Callot ou Goya, car il est le prototype du vieux sacristain décharné, chauve, exsangue, malpropre. Déjeté, à l'allure cahotante et glissante à la fois, cahotante dans la marche habituelle et glissante devant les autels, avec un brisement soudain desjambes qui paraissent se replier trois ou quatre fois sur ellesmêmes, ratatinant le corps qui se dérobe sous la robe crasseuse du capucin

et tombe à terre comme une vieille loque d'où sortent deux cubitus croisés en posture de catacombes. Il a tout ce qu'il faut pour faire peur. Dans les orbites décharnés les prunelles sont décolorées, la grimace du sourire laisse voir deux ou trois dents dartreuses qui subsistent ; le reste est un trou noir d'où sortent les émanations pestilentielles d'un corps qui se dessèche au dehors et se putréfie déjà au dedans, de son vivant, étant en avance sur la mort, personnification affreuse du dogme chrétien, du mépris du corps pour l'exaltation de lame.

Retour de Venise . . . Les trois gondoliers qui me conduisaient se silhouet-

taient dégingandés, se courbant sur leurs longs avirons. Dans les passages difficiles, ils étaient obligés de s'adonner à une manœuvre assez pénible. Tantôt plongeant la perche de toute sa longueur, tantôt rasant l'eau et s'écartant encore pour garantir la gondole des embarcations voisines. A ce moment, barbotant dans l'eau noire, le gondolier romantique tant chanté pour sa beauté plastique ne m'a plus paru qu'un vulgaire ouvrier bitumineur remuant l'asphalte en fusion. L'eau sans transparence devenait cloaque, une odeur de phénol même s'infiltrait peu à peu, affectant désagréablement mes narines, et les garnitures de fer de la gondole, qui, dans les premiers jours, me semblaient être d'une si jolie crânerie dans leur décou-

pure pittoresque et devant lesquelles je m'extasiais jusqu'à ce que j'eusse fait un croquis fidèle, ne me paraissaient plus être maintenant que de simples peignes de métal bons tout au plus à démêler les gondoles lorsqu'elles étaient embarrassées inextricablement les unes dans les autres.

Juillet 1891.

Elles sont très élégantes, certes, les pointes sèches de Monsieur***. Ce que certains appellent de la veulerie n'estce pas de la grâce ? Une grâce souple et d'une distinction absolue de dessin. Certaines évoquent le souvenir des merveilleux croquis de Watteau — cet immortel

féministe ! — Dans ces pointes sèches il y a de subtiles hachures qui sont comme de frôleuses caresses données dans l'allongement des doigts : caresses si délicates qu'elles le sont presque trop pour un homme que le désir de la possession devrait étreindre malgré lui ; caresses si voluptueusement douces qu'elles sont purement épidermiques.

L'homme exige davantage. Le doigté de la femme dans sa délicatesse infinie pourrait aussi bien la donner. J'imagine une compagne de Sapho hantée du désir de la reproduction de sa semblable.

C'est la facture idéale que la langoureuse volupté lui inspirerait certainement, préférant l'effleurement doux, mais stérile, à la touche mâle et fécondante des maîtres.

Dans ces gravures les chairs seront toujours d'un clair satin, les cheveux de blonde soie. Lebrun ne serait plus l'aristocratique rêverie, ce serait un peu d'action dans l'accentuation qui peut faire tache, et l'artiste l'appréhende presque. Le beau noir velouté, triomphante note de la pointe, sèche, ne le tente guère, et très mollement, dans une cadence doucement rythmée, il va et vient longuement, amoureux avant tout de langueur patricienne et de blondeur britannique.

Et, attention infiniment délicate entre toutes, dans ses études de femmes enjôlées, c'est d'un diamant qu'il se sert pour les séduire, les attirer à lui et les coucher victorieusement sur le cuivre rougissant.

Par ces temps de courses à Fétrange et au bizarre, honte à celui qui à une bonne santé invétérée joint un état de cerveau tel que pas une tare, pas un polype, pas une affection morbide quelconque ne s'y manifeste I Malheur à celui qui n'a pas la bonne fortune, comme plusieurs contemporains, de pouvoir favoriser une déformation de lobes cérébraux, semblables à ces monstruosités qu'on exhibe dans les foires ! Ceux-là savent tirer parti d'un vice mental au grand ébaudissement de la foule.

Une seule chance lui reste ; mais s'il a le souci de sa santé de corps et d'esprit jusqu'à ne pas daigner avoir au moins

recours à l'absinthe incitatrice — celte faiseuse de génie moderne — alors mieux vaudrait pour lui cent fois ne pas être venu au monde ; il n'aurait pas eu à subir le dédain si hautain des si bas décadents.

J'ai voulu il y a quelques années relire les contes de Perrault qui avaient charmé mon enfance. Hélas ! j'ai été désillusionné, non pas sur le texte, mais de la courte durée du plaisir éprouvé. J'avais lu cela, étant tout enfant dans une période où les dimensions de tout sont plus grandes et comme j'épelais pour ainsi dire Barbe-Bleue, une ligne me révélait toute une action saisissante.

Chaque page achevée contenait une infinité de sensations dans la série de décors successifs qu'elle révélait à mes yeux intérieurement émerveillés.

Depuis ces temps où les années allaient alors à petits pas — comme moi-même — j'ai relu vite, bien trop vite, parcouru, à dire vrai, avec un blasement d'intellect, avec les mêmes yeux que le banal journal, et tout le charme était éventé.

Jamais, jamais plusje ne retrouverai les délicieuses sensations de jadis. J'ai lu trop de choses depuis, et la candeur des idées s'est évanouie irrémédiablement.

Adieu, Belle au Bois dormant! Adieu Riquet à la Houppe ! vous étiez tout le charme de la jeunesse ; depuis, raison, doute, recherche, travail., tout a fatigué, aigri, ulcéré, terni la vision d'or et d'azur.

La vie a passé. Elle a contaminé mes rêves d'enfant, comme la cheminée de l'usine en travail dépose le long du firmament éthéré la laide et inutile fumée.

L'action a flétri la fleur du rêve.

Dans l'adolescence, il y a un certain nombre de choses qui paraissent à vos yeux revêtues d'un mystérieux prestige : une oeuvre quelconque imprimée, un regard de femme, une parole d'espoir d'un homme. Et dans l'ordre purement matériel, un insigne, un galon, entre autres le ruban de la Légion d'honneur.

Ah! ce ruban si convoité, depuis un, deux, trois, quatre, cinq et plus de mes camarades, ont été revêtus de cette dis-

tinction honorifique, et quel qu'ait pu être le mérite de quelques-uns d'entre eux, qu'est-ce en comparaison de la valeur donnée à Tordre que j'avais entendu proclamer si haut? Plus je le trouve répandu autour de moi sur les poitrines d'amis d'enfance, de camarades d'école et de quiconque, plus sa déchéance s'accentue.

Je l'avais toujours rêvée si difficilement accessible.

Qu'on est heureux d'avoir une opinion pour se consoler de celle des autres ! ★

C'est l'exquis artiste W**% joyeux collégien frondeur, toute sa vie envacan-

ces, qui crayonne dans les journaux comme il dessinerait sur un mur, et dont les inépuisables gamineries sont paraphées d'un trait où toujours rôde la poésie du cœur — ce qui l'a garanti de la trivialité. — W***, qui, laissant le bec de gaz et le banc de boulevard, a reproduit parfois de la butte Montmartre,, entresol du ciel, des séraphins évoqués dans une minute de candeur fervente, vision autrement viable que telle ou telle figuration ascétique des mystiques brevetés. C'est ce cher camarade des bons jours de jeunesse enfin, qui m'a dit hier : « Oui, ce qu'il y a de plus beau dans la vie, mon cher, c'est une belle vieillesse, avec l'apaisement despassions, sans aucune infirmité. Jouir de la comédie humaine, des petites intrigues, être

revenu de tout, n'est-ce pas le plaisir suprême ? La sérénité absolue, quelle belle récompense la nature donne à l'homme pour une belle vie bien remplie, et que c'est bien trouvé avant la mort !

Il y a quelque chose de plus triste que la fin d'un amour, c'est la perte de son souvenir, car cela vous fait pressentir la fin de vous-même.

Combien il faudrait de pénétration et de patience pour juger certaines manifestations d'art de débutants, bouscu-

leurs de principes, saccageurs de formules, afin de démêler ce qu'ils désirent, de ce qu'ils ont vu et de ce qu'ils ont fait. La facture choquante, le défaut d'aujourd'hui répété souvent avec la volonté tenace du voyant, va devenir peut-être la qualité de demain ; car, c'est la personnalitéqui se manifestait confusément, d'abord balbutiante, qui s'affirme enfin en conquérante absolue.

L'artiste dessinateur belge *** que j'ai connu dans une maison qui m'est chère entre toutes, me disait, hier soir, que malgré ses occupations quotidiennes, il travaillait régulièrement deux ou trois jours par semaine d'après la nature et

que quand il sentait sa main droite s'enorgueillir à tort de sa dextérité dans la production il l'abandonnait comme un mauvais serviteur dont il appréhendait les traîtrises. Et puisqu'il ne voulait que la vérité, mais la vérité tout entière, il prenait la main gauche non révoltée comme l'autre et vaniteuse de son savoir celle-là, mais très humble, naïve, non viciée par toutes les choses faites dans les labeurs antérieurs, vierge timide encore^ amenée toute confuse et rougissante à l'insigne honneur de la reproduction d'art pour la glorification de la nature.

le considère le mysticisme et l'occultisme comme la levure, qui ne vaut

peut-être pas grand'chose par elle-même, mais qui est nécessaire comme ferment pour faire lever la pâte de la matérialité humaine.

Vieille histoire

d'aujourd'hui

A M. le prince A. Ouroussof.

Un certain jour du xve siècle Til Ulespiegce, ce prototype moyen-âgeux des mystificateurs contemporains, se présenta devant le landgrave de Hesse et lui demanda de vouloir bien lui faire la grâce de se laisser portraiturer par lui, alléguant son talent qui surpassait de beaucoup celui des autres, et sa certitude de produire une œuvre digne en tous

points du très illustre et glorieux modèle. La seule condition que le peintre mit dans l'affaire , c'est que jusqu'au moment jugé par lui opportun, personne ne le dérangerait dans son travail, qu'aucune indiscrétion ne se produirait pendant la confection du tableau, attendu qu'un long recueillement lui était indispensable. Tout lui fut accordé.

Et quand le landgrave impatient depuis longtemps de voir la besogne faite, insista absolument, Ulespiegel désigna officiellement un jour et une heure où tous les grands personnages de la cour seraient admis successivement à contempler le chef-d'œuvre, visible seulement pour ceux qui étaient nés régugulièrement dans le mariage, annonçat-il par avance.

Le grand jour arrivé, Ulespiegel, découvrit majestueusement devant l'illustre visiteur une grande toile éblouissamment blanche. Le prince alors se frotta les yeux et fît d'amères réflexions sur la tache de sa naissance qui se révélait si inopinément à lui ; mais, pour ne pas se trahir devant la cour, il crut devoir formuler vite son jugement. C'est admirable, dit-il, extraordinaire ! merveilleux !!.. D'autres personnages de sa suite lui succédèrent, défilèrent devant la toile mystérieuse, et tous se croyant également bâtards de naissance, dissimulèrent également leur dépit, suivirent son exemple et tous louangèrent fort l'artiste radieux de son succès.

Cette scène a été rejouée, depuis peu, un certain nombre de fois sous nos yeux;

seulement, messieurs les impressionnistes n'ont pas eu la crânerie d'aller jusqu'au blanc absolu d'Ulespiegel qui est cependant la couleur de la lumière, leur idéal absolu. Ils l'ont décomposée prismatiquement, mais combien leur facétieux ancêtre leur était supérieur par sa triomphante synthèse. Le premier homme qu'ils appelèrent comme juge, il y a déjà des années, fut influencé par la menaçante restriction du peintre, qui rappelle l'interdiction de vue des bâtards. « Ceux qui sont naturels n'y verront rien ! » Et le premier critique convoqué se dit en maugréant qu'il ne pouvait absolument pas passer pour tel et il voulut voir.

Et il confessa avoir vu, et il compensa, par la quantité des qualificatifs employés ,

la nullité de son impression. Puis d'autres, troublés par les jugements antérieurs qui leur faisaient douter d'euxmêmes, ne voulurent pas rester en arrière et surenchérirent, dupant les autres, et furent dupés eux-mêmes par un effet réflexe. Et il y avait là-dedans des inte^igents qui avaient peur d'avoir l'air bête, des simples qui subirent la contagion des premiers , des joyeux auxquels l'aventure plaisait fort, et des malins qui surent en tirer parti pour leurs machinations particulières , mais dans tous,, on en aurait trouvé difficilement un de bonne foi.

Le récit d'Ulespiegel finit par l'arrivée d'une folle qui s'avisa d'en venir rompre le charme : elle osa dire, impatientée des descriptions fallacieuses et interminables

du peintre, qu'elle ne voyait rien du tout de tout cela ; que la toile était absolument blanche et qu'elle jurait devant Dieu qu'elle n'avait oncques représenté quoi que ce fût.

Aujourd'hui, c'est encore une folie en efïet d'avoir le bon sens de vouloir remonter le courant de la déchéance et de limbécillité ambiantes. Les bonimenteurs finissent par ébranler les cervelles délicates et d'autres suivent par panurgisme.

Notes brèves

A mon oncle Eugène Gothi.

A Paris, avec l'art des falsifications qui progresse de jour en jour, de tous les produits d'aujourd'hui il n'y a plus guère que les enfants qui soient naturels.

Honneur à l'esprit hautain qui sait toiser la vie. Qui n'ignore pas que chaque

femme a sa tare au fond, comme tout breuvage a sa lie, et qu'il ne faut jamais boire plus de trois gorgées d'elle.

Les Génevoises marchent automatiquement, l'ombrelle uniformément maintenue verlicalement de la main droite.

Aucune de celles que j'ai vues n'a été pour moi la promesse du bonheur. N'étant pas bonnes pour le plaisir, elles ont bien fait de se mettre à la Réforme.

La Génevoise, c'est l'Anglaise, moins la distinction.

Dans l'amour de la femme, il y a de tels moments d'esclavage pesant, d'in-

soutenable habitude, d'annihilation tyrannique, qu'il faut à tout prix que l'homme se relaye.

Le jeu dans le monde se continue.

Certains ont de fort belles cartes, roi de talent, dame de fortune. Bienheureux sont ceux qui ont l'as delà chance. Les autres qui ont perdu nient la régularité du coup, disent qu'il y a maldonne et veulent recommencer la partie en brouillant tout. Voilà la question sociale.

La civilité recommande de ne pas parler la bouche pleine. Que ne recom-

mande-t-elle également de ne pas parler la tête vide ?

La femme n'a jamais rien inventé.

Ce qu'elle dira ne sera jamais nouveau, car elle l'aura déjà entendu dire par un homme. Elle ne fait que subir les impressions dont elle garde la mémoire et qu'elle peut rendre assez fidèlement sous le coup d'une provocation quelconque.

Au fond la femme n'est qu'un charmant phonographe.

J'aime les tabacs rares et les femmes délicates, ces deux choses exquises qui

vous olïrent leurs capricieuses volutes et rondeurs en brûlant.

A tout prendre, il vaut encore mieux être rattaché à la vie par le perpétuel désir qu'en être désabusé par la satiété.

Dans les premiers temps de l'amour, on regrette amèrement les quelques jours qui séparent les rendez-vous avec l'être aimé : l'idée obsédante n'est pas seulement la séparation, c'est la pensée que l'on a que la vie se passe et qu'à la première entrevue la femme sera imperceptiblement plus âgée; que chaque

fois la maturité s'avance lentement, et non moins sûrement la vieillesse et la décrépitude de l'objet aimé. Quelle odieuse chose,. . . Heureusement, nous sommes trop ambitieux d'escompter si follement l'avenir. Avant que l'éclat des yeux se ternisse, avant que les cheveux grisonnent, avant seulement que la première ride s'accuse, la passion s'est éteinte, car l'habitude du bonheur a amené la satiété, et la satiété a tout anéanti.

Dans la vie il faut acquérir de l'expérience ... aux dépens des autres.

Les causes perdues sont faites souvent de toute l'abnégation et de tout l'héroïsme humains. Les causes gagnées au contraire, c'est la curée plus ou moins dissimulée après le triomphe et le déchaînement de tous les vices et de tous les appétits. Dans les premières, les qualités de l'homme se révèlent ; dans le second cas, ce sont toutes les mauvaises passions qui se manifestent.

Tout êlre embrassé devrait appartenir corpsetâmeàlabouche sincère. Nul autre que le privilégié ne devrait désormais mettre au jour les secrets de son cœur.

Les baisers devraient être les scellés de l'amour.

Ne désespérez pas, regardez autour de vous, et ayez confiance, novateurs de toutes sortes. Il y aura toujours des esprits délicats et des yeux perspicaces. La postérité, dont ils sont les annonciateurs, existe déjà de votre vivant.

Qui pourra dire la mélancolie qui s'attache au souvenir des lieux lointains et quittés où se sont écoulés quelques-uns des bons instant de la vie ? Il semble que des parcelles du cœur restent accrochés aux objets qui servaient alors de

décor dans l'ensemble des choses remémorées.

Dans tous les pays on se sert, pour le commerce, de monnaie ayant une valeur intrinsèque. Dans le monde pour les échanges moraux, il n'y a que la fausse monnaie qui ait cours.

Aujourd'hui que la croyance à un autre monde estdétruite,que les Paradis, Champs-Elysées et Walhallas ont été expropriés pour cause de raison publique, plus que jamais la pensée des contrées lointaines devient le sujet de rêveries profondes et la distance devient

un élément puissant de poésie. Ce qui remplace le Paradis perdu, c'est l'exotisme.

Gardons-nous de trop vanter les qualités des morts : c'est critiquer les défauts des vivants.

Pourquoi tant s'acharner après les courtisanes ?

Si tant de femmes honnêtes ont beaucoup de peine à rester fidèles à un seul homme, les autres savent toujours rester fidèles à tout le monde.

On n'est pas aujourd'hui toujours déshonoré pour avoir commis une mauvaise action, car cela dépend de la manière dont on l'a faite. Le ridicule seul est vraiment le déshonneur moderne.

La femme était naguère l'instrument sur lequel on se contentait de jouer de simples mélodies d'amour. Aujourd'hui on a tendu toutes les cordes des nerfs et Ton cherche à y exécuter des morceaux à difficultés.

Pourquoi se marier ? Pour posséder une femme et la voir se vieillir entre vos

mains. Pour avoir des enfants et les voir peu à peu perdre leurs grâces.

Perte de grâces et de beauté, regrets des années lointaines, on en a l'obsession. Mieux vaut cent fois passer soimême que de voir s'évanouir les autres êtres chers rencontrés en passant dans la vie et emportés dans le tourbillon du temps.

Et, cependant, peut-être le lourd boulet du mariage paraît-il ralentir quelque peu la course folle des années ?

Si l'or brille comme le soleil ; il fait mûrir comme lui. Les jouissances qu'il procure sont semblables à ses rayons .

Elles développent rapidement les facultés

et les goûls de la créature, mais aussi elles amènent prématurément sa caducité et précipitent sa fin.

Il est quelquefois bon d'être un dégoûté d'esprit et de ne pas aimer se servir toujours des idées qui ont déjà perdu leur nom en passant dans la cervelle des autres.

L'âge d'or pour l'homme, c'était l'âge où il se moquait de l'argent.

On vous en veut de parler en mal des absents, et pourtant n'est-ce pas le

seul moyen de dire la vérité sans blesser personne.

On a dénigré beaucoup les amis ; on a eu tort ; moi je trouve qu'on n'en a

jamais trop Car il en faut beaucoup

pour en trouver un bon.

Le métal de la monnaie contient un alliage qui le fait résister au frottement delà circulation. Les natures complètement vierges ne sont pas de force à subir la fréquentation des hommes et s'usent rapidement dans leur commerce.

Il y a deux moyens de faire la cour à une femme.

Dire du bien d'elle, ou dire du mal.

des autres.

Il semble parfois en voyant une femme rire — sans ironie — entrouvrant ses lèvres rouges sur des dents éclatantes, qu'elle se découvre tout à coup et s'abandonne Son rire est alors comme le déshabillement de son âme. Il n'y a plus que le corps à prendre. ... une formalité.

Les femmes mariées, acharnées contre les hétaïres, me font l'effet des vendeurs

de denrées d'un prix élevé, qui, craignant la concurrence des maisons vendant à bon marché, déprécient euxmêmes leurs produits.

On est très fier des invenlions et des découvertes modernes. Ne s'en exagèret-on pas l'importance ? Ainsi les anciens avaient le gaz. Seulement ils ne l'allumaient pas.

J'ai remarqué souvent que les femmes, rencontrées dans les réunions de sociétés savantes, étaient généralement peu avantagées de la nature sous le rapport physique. C'est peut-être le rebut

du monde qui vient là. Quand le plaisir mondain en a écrémé et prélevé la première fleur pour les bals, concerts et soirées, le reliquat s'en va, résigné ou non, se repaître des discours et rapports scientifiques.

Grâce aux progrès de l'entendement humain, on arrive à douter tellement de tout, que je proposerais d'assembler périodiquement un congrès pour revérifier, tous les cent ans, si deux et deux font bien quatre.

Il vaut encore mieux dire du bien de soi que du mal des autres.

Il y a dans la vie de lout homme un point suprême. Quand il l'a atteint, alors, sous l'évocation du passé, le poids des souvenirs entraîne celui des désirs encore possibles. C'est un signe que l'équilibre est désormais rompu. Le plateau de la balance chargé des naguère et des jadis l'emporte. On ne vit plus que par habi tude.

Après les premières gorgées mousseuses des pétillantes amours, il y a toujours au fond du breuvage comme une lie qui s'amasse peu à peu, faite de mauvaise humeur et de mauvaise foi.

On la constate immanquablement au

temps de la rupture. Celte lie contient tout l'homme et toute la femme.

Faire sa cour, séduire, affaiblir la résistance et vaincre enfin est aussi peu aisé à faire parfaitement, que dissimuler la lassitude, prétexter les absences et graduer l'oubli final. Ce qu'il y a de difficile en amour, ce sont les transitions. *

Quelle serait la valeur de l'humanité vraiment, s'il n'y avait pas celle que chacun de nous croit avoir ?

Ce n'est qu'avec une autre femme que l'homme peut lutter contre l'influence

d'une femme ou l'obsession de son souvenir. On ne peut user le diamant qu'avec sa propre poudre.

Pourquoi faire des enfants ? S'ils vous ressemblent,, c'est malheureux pour eux; s'ils ne vous ressemblent pas, c'est ridicule pour vous.

Mon cœur est comme un balancier qui, à chaque pulsation, va perpétuellement de la rancune pour l'injustice sociale à l'indulgent mépris de la bêtise humaine.

Dans la vie il est aussi pénible de sentir avec le temps nos illusions diminuer, que de voir les femmes de nos amis grossir.

Rien n'est bon comme d'arracher dans la jeunesse tous les fruits des arbres en plein vent et de les croquer avidement ; mais, quand vient l'automne de la vie, on est encore heureux de trouver des conserves, et la fille demeurée honnête dans le foyer domestique s'apprécie comme ces fruits en caisse qu'un soin jaloux et mercantile a su entretenir pour la dégustation lente des arrièresaisons.

On ne saurait être misanthrope de trop bonne heure. De cette façon on est préparé à tout pour le jour où le monde se sera rendu coupable vis à vis de vous de Tinjustice inéluctable.

« Geoffroi le Velu, au sortir d'une bataille, revint sanglant devant Charles II, roi de France ; celui-ci trempa ses quatre doigts dans son sang et les porta sur son écu d'or. Alors il les tira de haut en bas, et il forma les quatre pals de gueules. » Croisés pour la décevante aventure, nous partons tous aussi avec le flamboyant gonfanon d'orgueil, le front che-

vronné de rides soucieuses et le pal au cœur. Ce que fit Charles le Chauve, l'occasion, qui ne Test guère moins que lui, s'est plu à le répéter à l'infini pour chacun de nous, et j'ai vu les plus nobles écus bigarrés ainsi d'étrange façon.

Bienheureux est celui dont le fier blason, sous les longues traînées de larmes arrosant le sinople, a vu transparaître opiniâtrement le champ d'espérance.

L'après-midi d'un fou

A mon ami Louis Morin.

Après avoir expliqué à sa vieille tante pendant le déjeuner que le Japon était très loin, il sortit.

Il fut tenté d'abord de regarder sa montre pour savoir l'heure qu'il était, mais il réfléchit de suite que c'était inutile, puisque l'heure change à chaque instant.

Il se dirigea vers un jardin public pour être seul en tête à tête avec ses

pensées favorites. La veille il avait passé une nuit agitée ; il avait été réveillé par le bruit de plus en plus fort de ses pulsations qui lui semblaient battre la marche vers le tombeau.

Il avait été désespéré de sentir que, dans le dernier entretien, son cœur trop tendre s'usait contre celui de son artificieuse maîtresse. Elle l'avait traité d'original parce qu'il avait chez lui deux tortues dressées, qui venaient se placer d'elles-mêmes sous les pieds des visiteuses, servant ainsi de tabourets ambulants, et puis aussi parce que dans sa chambre à coucher il avait étalé, en guise de descente de lit, un grand poisson plat desséché et salé comme une gigantesque merluche ; et il se remémorait toutes ses moqueries.

Il pensait qu'il n'avait pas été heureux dans ce monde. D'abord à vingt ans, quand il passa devant le conseil de révision,, il essaya de faire valoir son cas d'exemption ^ en alléguant qu'il était myope. « Ça ne fait rien, lui fut-il répondu,comme nous avons besoin d'hommes et qu'on va avoir la guerre au printemps, on vous placera, au premier engagement, au premier rang, tout près de l'ennemi ! » Et il ne crut pas dans son intérêt devoir insister.

Plus tard, songeant à se marier, il chercha une femme honnête. Ses amis lui dirent qu'il n'en manquait pas, et qu'il en rencontrerait une, sûrement , avant peu ; car la femme honnête est celle que tous ses amants appellent ainsi.

Alors son unique distraction était d'er-

rer par les rues, mais là encore il apercevait souvent dans son quartier la large silhouette du médecin de sa mairie qui était venu déjà deux fois chez lui constater le décès de son père et de sa mère, et qui fixait toujours sur lui un regard insupportable.

Et il était là aujourd'hui, solitaire, assis au coin d'un banc, remarquant que tous les soldats, le dimanche, ont les mains dans les poches, et il en conclut encore que c'était le seul moyen pour ces pauvres diables de ne pas les avoir vides

A ce moment il reçut un ballon sur la tête, son chapeau fut sous le choc enfoncé sur ses yeux. Il pensa alors que, bien qu'on fût en automne, ce n'était pas une raison pour que la nuit vint

ainsi tout d'un coup, et relevant sa coiffure il vit un bambin, auteur du méfait. Très courroucé, il se précipita sur le coupable ; mais, comme il n'aimait pas battre les enfants, il se maîtrisa et se contenta de prendre les deux petits bras du mioche qu'il cassa net successivement sur son genou. C'était assez pour l'empêcher de recommencer. Le petit pleura, naturellement, et s'en alla avec ses deux coudes à chaque bras pour le dire à sa mère.

Un autre enfant fut tellement effrayé de ce qu'il venait de voir qu'il se sauva et tomba malencontreusement dans un bassin profond qui se trouvait derrière lui. Heureusement qu'il fut miraculeusement maintenu au-dessus de l'eau par une longue tartine qu'il tenait à la main,

et sa gourmandise le sauva, car il se garda bien de la lâcher.

Notre homme sortit du jardin. Ce contre-temps fâcheux l'avait distrait. Il continua ses observations.

Un grand magasin de modes était devant lui, étalant toutes ses séductions, et d'élégantes dames se pressaient à la porte pour faire les achats. Et il réfléchit que les hommes, pères, maris ou amants, étaient en ce moment à travailler de toute la force de leur tête et de leurs bras pour satisfaire l'insatiable coquetterie de la femme. Et comme il avait l'habitude de condenser en peu de mots les vérités qu'il voulait formuler, il se dit à lui-même très bas, pour que personne ne le répète : « Oui, l'homme pense et la femme dépense. »

Et erra encore, se disant que tout est ici-bas entaché d'un souci quelconque, troublé d'un désir non satisfait, qu'on vagabondait ainsi au milieu des plus beaux décors avec la tare au cœur, et pressant le pas il frôla un mendiant qui se découvrit devant lui ; machinalement notre promeneur souleva son chapeau et lui rendit son salut.

La tristesse l'envahissait maintenant ; il sentit bien profondément ce jour-là que la vie amère était vraiment l'apéritif de la mort, et cette constatation lui rappela que l'heure de l'absinthe arrivait.

Il entra dans un café et en commanda une à l'orgeat. Comme le garçon venait de placer la consommation devant lui,

l'affliction à laquelle il était en proie, et qui lui venait de toutes choses, lui fit venir peu à peu les larmes aux yeux, et très lentement, une à une, elles tombèrent de haut dans son verre, et lui préparèrent le plus délectable breuvage qu'il eût bu depuis longtemps.

Gomme ses pensées devenaient * de plus en plus accablantes, il voulut faire une courte visite dans un cimetière.

« C'est le seul endroit où les survivants demandent pour les morts de larges concessions, tandis qu'ils ne leur en ont jamais fait la plus petite de leur vivant», se disait-il.

Et il remarqua que Ton y plantait des saules pour pleurer — à la place de la famille.

Mais, malgré tout son découragement, il sortit de la nécropole, sentant venir l'heure du repas, et ne voulut pas encore mourir ce jour-là..... parce que ça changerait ses habitudes.

Mer d'oubli

A toutes mes jolies contemporaines.

Jusque par delà l'horizon sans limite s'étend l'immense océan rose.

De loin, c'est une ondulation très lente, mystérieusement rythmée sous des irisations charmeresses. Mais à mesure que l'œil »fixe plus attentivement, les flots semblent être des croupes de femmes tumultueusement remuées : des bras s'étirent convulsivement implorant on ne sait qui. Et tandis que les flexions

des jambes prennent des allures de vagues, que des têtes à l'inoubliable sourire traînant de longues chevelures d'algues vertes surgissent de partout, des seins saillant des poitrines haletantes et gonflées émergent comme des bouées d'amour annonçant les ténébreux remous des gouffres voisins, abîmes que cette mer perfide recèle comme autant d'attirants et insondables maëlstroms.

La grue

A Kuroda Takuma, à Tokiô, très fidèle ami.

C'est dans le salon des restaurateurs en renom qu'elle apparaît. Ses cheveux blonds ébouriffés se mêlent à la fumée des mets épicés, et dans le tête à tête son rire aigu retentit discordant comme le cri d'assouvissement de la bête qui a saisi sa proie.

Elle a en même temps l'éternel appétit des créatures qui dépensent beaucoup de forces et l'écœurante satiété de celles

dont tous les désirs sont satisfaits. Elle devient maigre et pulmonique par l'usure ou bouffie par la fainéantise.

Elle est pâle ainsi que tout ce qui ne pousse que dans l'obscurité, et comme elle ne sort que le soir elle appartient à la lune qui l'a marquée de son reflet.

C'est à l'abri du fauve éclat des becs de gaz qu'elle disparaît. Autant elle recherchait la lumière étant jeune, autant elle la craint maintenant.

L'abjection l'a tatouée mieux qu'un naturel de la Polynésie : chaque ride correspond à un honteux caprice satisfait, chaque strie à un détraquement de cerveau.

Qu'il pleuve, qu'il vente, qu'il neige, été comme hiver elle est obligée de promener les bribes de beauté qui ont

survécu. Elle a eu si chaud à vingt ans, qu'elle peut bien braver la gelée à quarante, et si elle manque de charmes certains, elle est obligée de promettre encore certains charmes.

Pauvre fille ! Elle se vend pendant les quatre saisons, et personne ne se souvient d'avoir jamais eu sa primeur.

Evadé d'amour

A Mademoiselle M.-L. S. ***

Son visage à elle était le plus perfide piège à loup qui se pût voir. Ses sourcils très tendus et les lèvres de sa bouche un peu grande formaient les deux demicercles.

Au milieu se trouvait comme appât le plus adorable petit nez blanc et rose. Et c'est, hypnotisé par celui-ci, qu'il tomba captif. Lèvres et sourcils se refermèrent

bientôt d'un seul coup, et ce fut la servitude.

Lèvres empourprées dans le rire et sourcils durs dans la colère. Noir des cheveux et rouge de bouche, ce fut à tirer entre ces deux couleurs si la chance lui serait favorable.

Enserré dans le cercle despotiquement clos, il fut forcé d'être heureux tous les jours, toutes les nuits, et la régularité des bons traitements le lassa à la longue.

Les mois et les années se passèrent et il chercha par où et comment il pourrait s'évader du bonheur.

Et il trouva un jour qu'elle avait définitivement un très mauvais caractère., et il vit poindre enfin à travers les murs de son cachot la lumière de la liberté.

Subjugué jusqu'alors par ses ap-

parentes perfections et ébloui par elles, il voyait maintenant le point vulnérable de la déité.

Quand il eut bien et dûment constaté la tare du beau fruit, toutes ses illusions tombèrent, la rupture de maille du filet dans lequel il se trouvait pris s'agrandit chaque jour davantage.

Et lorsqu'il vit que le trou dans l'idéal lui permettait la fuite ardemment désirée, il partit un jour à la suite d'une scène qui lui laissa un irrémédiable écœurement.

Délivré de tous les liens de sa maîtresse, cheveux trop longs, regards trop fauves, lèvres trop rouges, il se reprit à sourire dans les rues. Evadé de ce corps longtemps aimé, il renaissait à la vie collective.

Perdant une femme,, il pouvait alors les gagner toutes, et la tête haute, l'œil hardi, il fixait toutes les grâces nouvelles révélées à lui, avec le regard hautain du conquistator abordant une terre inconnue. Et comme son amie était brune, il voulut s'en reposer et s'en venger à la fois en désirant ardemment la beauté blonde.

0 Spartacus d'un jour ! Pauvre briseur de chaînes de fer pour lequel se forge encore un prochain carcan d'or.

Physiologie de l'Odorat

A l'incessant charmeur Pierre Loti.

Nous vivons au milieu de phénomènes .

Bien peu nous sont vraiment connus, et, pour tous les autres, c'est à peine si nous constatons leurs effets en les subissant. Couleurs, sons, arômes, tout cela n'est que phénomènes. Nous ressentons l'influence mystérieuse de ces choses sans même en définir les impressions ; cependant on a apprécié les couleurs,

cela a attiré l'attention d'hommes sérieux : la chromatique est une science.

Si l'art de la peinture a été une cause d'études et de recherches sur les couleurs, la musique a, dans une bien petite mesure, il est vrai, déterminé la science des sons, science qui est certainement encore aujourd'hui plus restreinte que la première. Mais la gamme des arômes, la science de l'odorat sont à vrai dire complètement inconnues. Combien de découvertes à faire dans ce nouveau monde î

La nature nous a doués de différents organes, et nous avons, il me semble,, le devoir de les utiliser pour en tirer la plus grande satisfaction possible. La vue et l'ouïe ont à se repaître non seulement des choses naturelles, comme la couleur

des fleurs et le chant des oiseaux, mais encore de nombreux motifs de sensations, que la peinture, la sculpture et la musique ont créées dans le domaine de Fart. Pour l'odorat qu'a-t-on fait ? Rien.

Croit-on que, dans l'arôme, l'âme des choses ne s'exhale pas aussi ostensiblement que dans les couleurs ouïes sons?

Pour moi, l'odeur du thé est douce et discrète comme le regard et le maintien de la Chinoise. Le gingembre, la cannelle, le girofle, ces épices fortes et noires sont bien sœurs de lait, dans les forêts malaises, des plantes qui crachent leur poison par d'étranges fleurs et des reptiles venimeux. Quant aux parfums orientaux, tels que l'essence de rose, le benjoin, la myrrhe, le ylang-ylang, etc., ils vous enlacent voluptueusement dans

leurs lourdes volutes comme les bras de houris du Prophète. Une émanation passagère m'a quelquefois représenté la faune d'une contrée tout entière. J'ai tenu un hémisphère dans un sachet.

Chaque arôme est ainsi la résultante du milieu duquel il émane et il nous frappe souvent aussi puissamment le cerveau par l'effet qu'il détermine que tout autre élément de la même origine.

Si la musique parfois nous fait, à un moment donné, ressentir certaines émotions en évoquant des souvenirs endormis, Fémanation d'un parfum bien subtil a souvent déterminé tout à coup chez moi la sensation d'une situation ou d'un plaisir éprouvé naguère dans un milieu spécial, et cela avec une puissance tellement grande que je conservais pendant

un certain temps la mémoire de son impression. J'ai plusieurs fois été pénétré, dans certains coins de cimetières et dans quelques modestes jardins de presbytères, d'une odeur amère comme le souvenir d'heureux moments dans des jours de tristesse. Cette odeur qui s'exhalait des bordures de buis me semble depuis inséparable de l'idée de la mort et de la décomposition des êtres. C'est celle aussi de l'ascétisme religieux.

Pourquoi ne constituerait-on pas une gamme de parfums comme la gamme musicale, donnant chacun une note particulière et permettant ainsi dans un milieu quelconque, au moyen d'un appareil ad hoc, de faire passer tout le monde dans une série d'impressions savamment nuancées. Ceci deviendrait

alors une science et un art à la fois. En attendant, barbares que nous sommes, nous nous enivrons de la senteur unique d'un flacon quelconque comme les animaux ne se repaissent que d'un plat, comme les enfants avec leurs jouets bruyants ne se contentent que d'un son.

Et pourtant quelles symphonies à faire !

Par exemple, voulons-nous connaître une de celles-là ? On la traduirait à la hâte, comme on va lire, et elle s'appellerait Une Rencontre

C'est un délicat olfactif. Pour lui les moindres particules subtiles ont leur valeur. Il s'occupe et se complaît à déterminer la sensation exquise du printemps par les odeurs habilement combinées des végétations fraîchement écloses,pas-

sant dans l'air : une bouffée des senteurs de violette et de serpolet.

Tout à coup une boufïée de musc arrive à travers les feuillages, une bouffée d'opoponax ou de Chypre, selon l'élégance de la créature qui apparaît. Le musc régnait en maître dans la solitude, quand se répand peu à peu du côté opposé la fumée d'un Havane. — Rencontre : la fusion des deux arômes.

A la longue les bouffées de tabac étant de plus en plus fréquentes, le musc a le dessous...

Enfin le cigare s'éteint, et le musc se relève en reprenant une nouvelle force ; puis il s'éloigne emmenant avec lui l'odeur du tabac. Promenade des deux.

Peu à peu l'odeur de la verdure disparaît pour faire place à d'autres moins

agréables : on approche de la ville. Si Ton perçoit des exhalaisons ordurières, on peut, à coup sûr, deviner Paris : fumées des usines, fabriques de caoutchouc, tanneries et suifïeries même. Enfin, les faubourgs se traversent et on arrive au boulevard. Perception intense de l'absinthe. Peu à peu toute une gamme de sensations olfactives se manifeste : Emanations de vins capiteux, de fromages, exhalaisons de rôtis, de fruits, etc., etc.

Puis tout ceci s'éteint pour faire place à l'arôme du café. Sortie par le boulevard et enfin ascension des incarnations parfumées dans un lieu où une tiédeur voluptueuse, contenant veloutine, peau d'Espagne;héliotrope, effluves de chairs, eau d'Houbigant, enveloppe les deux senteurs primitives.

Comme il est probable que la femme sera purement vénale, on terminera par l'émanation finale du cuir de Russie. . .

Non seulement il serait possible de composer une gamme des parfums absolument distincts, ayant chacun une tonalité différente, mais chaque école pourrait faire un choix spécial.

Les classiques auraient, par exemple, la rose el la fleur d'oranger ; les romantiques, le musa, la menthe, la cannelle; les exotiques, le cinnamome,le benjoin, le spika-nard oriental , Thovenia du Japon, le santal et l'hédiosmia ; et les naturalistes l'absinthe, l'algue marine, l'arôme des chairs et de la veloutine.

Mais tout ceci paraîtra peut-être longtemps encore un simple divertissement de fantaisiste. En attendant que cette

science se londe, que nous ayons la Physiologie de l'odorat, comme nous avons la Physiologie du goût, raffinons nos organes, et enivrons-nous de balsamiques pour nous composer un paradis artificiel, le seul possible1.

1 Publié dans la Revue Moderne de septembre 1880.

L'absinthe.

A mon ami Léon Fontaine.

Il y en avait un qui était architecte. Il était de moyenne taille, affreusement maigre et fort négligé dans sa tenue. Il avait montré une certaine capacité dans des travaux qui lui avaient été confiés il y a quelques années, mais des malheurs répétés l'avaient frappé dans ses affections : femme et enfants, tout était mort autour de lui. Non loin, deux autres

consommateurs. L'un, cabotin, petit, remuant, le visage glabre ; son chapeau de soie lustré par l'usure se dressait sur le côté de sa tête et les basques de sa longue redingote flottaient perpétuellement pendant ses interminables déclamations. L'autre était ébéniste , ne portait guère en toutes saisons qu'un petit chapeau de paille. Il aimait toujours à chanter et mettait constamment à contribution le répertoire de l'opéracomique.

Il y en avait encore beaucoup, parmi lesquels un ancien publiciste, grand, grisonnant , dur d'oreille , bon enfant, qui faisait en moyenne ses trois calembours dans la soirée.

Un autre, mystérieux, sans profession avouable, qui portait des costumes hété-

roclites et qui changeait toujours des valeurs importantes. Encore un autre, qui était quincaillier, ou frotteur, ou repasseur de couteaux. Et puis un autre, petit, vieux, septuagénaire, qui arrivait le jour de sortie de Bicêtre, etc. Tous venaient là au comptoir et s'abreuvaient de la tisane verte qui stagnait glauque dans les verres. Et la bonne liqueur à laquelle nous devons le génie moderne, et qui contient dans sa couleur verte le ton bronzé de la mouche charbonneuse, le gris verdâtre de l'oxyde de cuivre et le ton vaseux des cadavres avancés, faisait merveille dans le cerveau de ces gens respectables. Au troisième verre, la moustache inculte de l'architecte, où l'absinthe perlait, se hérissait dans une apostrophe véhémente. Dans son orbite

cave l'œil s'illuminait d'une lueur étrange, et l'halluciné s'engageait devant tout le monde à faire avant peu un monument ; la forteresse indienne de Gwalior ne serait qu'une simple vespasienne à côté. Et le cabotin racontait à son auditoire attentif, avec des gestes convaincants, qu'il avait fait modifier dans le temps, à Augier, plusieurs passages de ses meilleures pièces

que Perrin, directeur des « Français », lui avait fait des offres, etc., etc. L'ébéniste, après avoir réclamé le silence, tendait le bras, et la jambe en avant, le torse ployé, l'œil en extase, chantait : « J'ignorais son nom, sa naissance ...» Le publiciste, la pipe aux lèvres, sortait alors de son mutisme et faisait un nouveau vieux jeu de mots. Celui qui avait

l'air d'être quincaillier, ou frotteur, ou repasseur de couteaux, s'écria tout à coup, en heurtant fortement la poitrine de son interlocuteur : « Mais non ! Cassagnac n'est pas si fort que ça; tenez, savez-vous le coup que je lui ferais?

Voilà, je tiens mon épée comme ça, n'est-ce pas? Je fais ceci et puis ça, et v'ian, ça y est. » Et comme l'autre ne paraissait pas très convaincu : « Seulement, c'coup-là, personne ne F connaît. »

Quant au petit vieillard de Bicêtre, il racontait à un autre client, pour la vingtième fois, qu'il était un des plus anciens habitués delà maison,, qu'il avait vu se succéder cinq patrons, que dans le temps on servait bien mieux, qu'on en donnait bien plus, etc., etc., ce qui ne l'empêcha pas de s'approcher douce-

ment de la demoiselle de comptoir et de lui remettre en cachette, comme toutes les fois, encore un nouveau madrigal.

Et les visages s'animaient d'une vie étrange, artificielle , les pipes rendaient une fumée de plus en plus épaisse.

Tous les buveurs se sentaient très bien : ils étaient dans leur état normal. Soudain, hélas ! un bruit de clôture se fait dans l'établissement. Le garçon court et commence à poser les volets du dehors : on va fermer. La patronne compte des yeux les consommateurs retardataires et elle les avertit d'un ton où la fermeté l'emporte de beaucoup sur la bonhomie. Mais l'architecte parle encore de Vignole, le cabotin reproduit le geste favori de ïalma, et l'ébéniste dit que Beethoven et Hervé sont les deux musi-

ciens qu'il préfère. Aussi la demoiselle de comptoir est obligée de répéter encore uae dizaine de fois, sur difïérents tons, que l'on ferme. Déjà deux silhouettes d'agents passent devant la porte et veillent à L exécution du règlement. Tous les types défilent alors un à un. Certains tirent amèrement, l'œil hagard, une dernière bouffée de leur pipe agonisante, tandis que les autres retournent encore la tête, d'un air de regret, vers le comptoir où s'alignent tant de flacons multicolores, cristallisations scintillantes des rêves enchanteurs, fictions en bouteille qui ne demandent qu'à s'ébattre follement dans le cerveau des malheureux. Illuminations des têtes , féerie somptueuse, où le plus humble est roi et de laquelle il emporte un lambeau

d'or, un pan d'azur pour tapisser son

morne taudis Et les groupes se

désagrègent lentement pour former des ombres bizarres, indescriptibles, que la lune accroché de ci, de là, d'un rayon blafard, et qui disparaissent peu à peu dans leurs obscurités respectives.

Un coin de nature

A la mémoire de Paul Crampel, massacré à El-Kouti, en mai 1891.

J'ai découvert un coin étrangement horrible de la nature.

Un petit amas d'eau stagnante noire comme l'encre, perfide et sinistre comme la Seine, la nuit, au pont de r Hôtel-Dieu. Des roseaux très toufïus en sortaient,, crevant ses irisations sombres, raides comme des pilotis et recouverts au pied par des viscosités vertes. Un vieil arbre,

probablement foudroyé, gisait, renversé sur le flanc, et formait comme un pont au-dessus de la mare minuscule. Comme je regardais l'arbre vermoulu et passais la main dessus pour m'y asseoir, je m'aperçus qu'un mouvement imperceptible s'opérait sur l'écorce. Je m'approche et je distingue deux, huit, trente cloportes gris collés au tronc ; ils s'arrondissaient là, dans la paresse et la quiétude. Peu à peu je les vis en bataillons tellement serrés que leur couleur était devenue celle de l'arbre même. Au-dessous de celui-ci, dans une ombre traîtresse, cinq à six toiles tissées avec un art extrême

— d'après les dessins maudits du mal

— soutenaient, accrochées au centre, des araignées velues et crochues, crabes aériens d'une grosseur extraordinaire.

L obscurité seyait bien à toute cette engeance. Sur les tiges des roseaux auxquels se rattachaient les tissus arachnéens, deux ou trois sangsues rebondies étaient collées, comme empêtrées au milieu des fils rendus gluants. Auprès gisait le corps d'une taupe entrée en putréfaction; une nuée d'insectes voletaient au-dessus, légère comme une poussière ailée.

Tout attendait sa proie dans le buisson morne. L'eau qui recélait sous sa couche moirée et impénétrable des choses hideuses se prêtait à tout et essayait même par endroits de refléter des fragments d'azur pour mieux tromper les victimes attendues. Le vieux chêne, géant des bois, était la proie irrémédiable de la vermine grouillante. L'arai-

— mi —

gnée guettait le moucheron ivre d'éther et de soleil qui vole des danses aériennes, et l'eau attendait au-dessous tout ce qui échapperait aux autres : les reliefs des festins pour l'infinité d'affamés qu'elle renfermait dan son sein.

Alors arrive, se détachant sur le ciel bleu, une grosse mouche d'or bien replète, gorgée de putréfaction et de virus; elle bourdonnait encore, titubant des ailes, une chanson de table. Elle eut, en quittant sa charogne, la fatale idée de traverser le fourré sinistre. Après la bonne chère et les libations, le mauvais lieu ; peut être croyait- elle faire là quelque rencontre interlope. Elle tomba lourdement dans l'une des toiles tendues ; le choc fut si fort que tous les menus câbles fixés aux roseaux en tressautèrent; l'arai-

gnée, tapie en arrêt, tint bon et courut aussitôt sur la victime. Celle-ci, affolée à la vue de l'horrible monstre, donna une vigoureuse secousse qui l'éloigna un moment, mais ce ne fut qu'un éclair.

L'araignée reprit le dessus et commença à l'entortiller de fil avec ses pattes, et cela avec une rapidité si surprenante qu'en moins de trois secondes la mouche se trouva complètement garrottée ; et puis la hideuse bête avait si faim, elle attendait depuis si longtemps, et la proie était si grasse qu'elle se jeta d'un coup sur la prisonnière qu'elle suça à longs traits derrière la tête. A. deux reprises, elle s'interrompit pour la mieux enchâsser entre ses pattes de façon à avoir toutes ses aises, et continua sa succion en dépit des efforts désespérés de la mouche

qui s'arcboutait, raidissant ses pattes pour résister à son ennemie. C'était si révoltant cet assouvissement féroce que j'en éprouvai un secret frisson et fus tenté plusieurs fois d'anéantir d'un seul coup piège, victime et bourreau. Mais peu à peu un sentiment profond de tristesse succéda au premier moment de courroux, et je songeai douloureusement à l'étrange œuvre de la nature, qui protégeait si maternellement la laideur et la cruauté, qui ombrageait si amoureusement les charniers et qui prenait tant de soin à envelopper de silence des digestions odieuses.

Rouen, 1880.

Andalouse

( Étude de femme J.

A mon plus ancien et meilleur ami Victor Breton.

Mark, arrivé à Sé ville depuis la veille, était entré ce soir-là dans un flamenco1 de la calle de la Sierpe. Voulant l'honorer comme étranger, on lui avait offert une de ces loges qui donnent sur la scène, et de là il plongeait son regard

1 Estaminet où Ton écoute les danses populaires.

dans la troupe des ballerines aux longs panaelos de Manilla1. Certes il y en avait peu d'absolument jolies; mais toutes avaient cet assaisonnement de physionomie qui constitue un type, et comme les yeux étaient aussi noirs que les dents étaient blanches, il en résultait dans la coloration dorée du visage une violence d'expression qui le subjuguait.

La senorita Conchita venait de danser une madrileha} et un fandango. Le manzanille pétillait dans les canas3 et l'atmosphère commençait à s'échauffer, quand une petite brune, se détachant de ses compagnes, après une présentation au public, lança son sombrero de côté,

1 Châles de Manille.

2 Danse de Madrid.

3 Verres étroits, spéciaux pour le manzanille.

enleva prestement le long châle qui l'enveloppait et se découvrit brusquement. Tous avaient les yeux fixés sur elle : c'était un début.

Elle prit ses castagnettes et dansa une malagueha1 , cette danse vive et légère dans laquelle la femme peut dérouler devant nos yeux les ressources infinies de ses poses captivantes. Elle le ravit par la joliesse de ses mouvements ; mais ce fut surtout dans le vito qui suivit qu'il fut vraiment pris corps et âme. Il chérissait déjà cette danse :

Gon el vito, vito, vito, Gon el vito, vito va.

Mais la façon dont Lola la mima avec

Danse de Malaga.

des tournoiements brusques sur ellemême, ses sauts de côté si rapides, son jeu si caractéristique du chapeau : elle le faisait si espièglement passer de la main droite dans la main gauche avec une gambade, qu'il en restait émerveillé. Et quand, le posant à terre, les deux bras allongés, elJe tendit le col en découvrant son pied nerveux suivant le rythme lent de la musique ; lorsqu'elle se mit à broder de si jolies fantaisies, volte-faces vertigineuses, tournoiements infinis, que, livrée tout entière à son caprice, tendant les mains, les doigts gracieusement écartés, simulant le sempiternel désir et la promesse du plaisir avec l'irritante impossibilité de la possession, Marck, affolé dans l'ensorcellement du geste, entendit à peine l'explosion des bravos et

des « oie » qui retentit à ses oreilles : il était médusé par la conquérante saltatrice.

Il avait déjà ressenti depuis son entrée en Espagne, à la fin de l'été, comme deux commotions électriques de la femme indigène. A Vittoria d'abord, il avait vu du wagon se promener sur le quai deux très jolies senoritas, vêtues de noir dont le balancement rythmé des hanches concordait harmonieusement avec le battement lent de deux grands éventails. Il avait subi tout à coup le charme voluptueux du meneo1 qui fait dire d une femme : « Tiene mucha miel en las caderas2 ! »

1 Ondulation du corps particulière aux Andalouses dans la marche.

2 Elle a beaucoup de miel dans les hanches !

Une seconde fois à Pefiaflor, une jeune veuve,insolemment belle, s'étant aperçue de l'admiration qu'il avait pour elle, lui avait fait remettre par sa petite fille un énorme œillet poivré d arôme et rouge comme un caillot de sang. Depuis qu'il était sur le sol de cette chaude Ibérie, une surexcitation mystérieuse lui venait de partout. I/air vif des Sierras, l'odeur d'huile chaude, acre relent des villes à Fheure des repas, la vision de toutes choses, chevaux éventrés dans les corridas1, grenades mûres entrouvertes, rires des femmes, rouges blessures aussi avec l'éblouissement des dents blanches, fleurs répandues à foison, roses incarnadines saillant des

1 Courses.

balcons, embaumant les patios1, se pâmant dans l'altière coiffure en casque des brunes cigarières, tomates et piments enguirlandant les marchés et décorant les fruiteries comme de gigantesques parures de corail, citrons dorés luttant d'intensité avec le soleil aveuglant: toutes ces colorations opulentes hurlant de toute la force de leur éclat l'hymne triomphal à l'astre suprême enflammant la région, tout lui chauffait les reins et lui embrasait la tête. Cette incandescente ballerine apparaissait maintenant, et d'un éclair de sa noire prunelle elle avait achevé ce travail de combustion.

Il y revint au flamenco le lendemain

1 Cours intérieures.

et le surlendemain, et le mauzanille coula de nouveau dans les verres, et ceux-ci descendirent de la loge sur la scène de main en main, en amusante cascatelle,et tous se tarissaient d'un trait , remontant vides par un autre chemin.

Des mains brunes chargées de bagues faisaient la chaîne, et les bouches mouillées s'égayaient très fort, découvrant des dents quasi-féroces, tandis que des interjections rauques se croisaient, lancées violemment comme des projectiles.

Mais lui ne voyait tout cela qu'à travers une indicible griserie. Les yeux de Lola seuls le captivaient. Les torsions de son buste exaspéraient ses sens, et il résolut de tout tenter pour la conquérir.

Déjà il avait échangé quelques phrases

avec elle, et tirant ingénieusement parti du peu d'espagnol qu'il parlait, il parvint à tout lui dire. Elle le scruta des yeux avec une longue insistance comme si elle avait cherché à lire tout au fond de lui-même, et un rendez-vous fut arrêté.

Elle demeurait calle d'Albareda. Il n'obtint ce jour-là que la promesse de se revoir le lendemain, et ce ne fut qu'au bout de quelques jours que, le voyant si affamé d'elle, elle voulut bien s'abandonner à lui.

Ce fut alors un attachement absolu et réciproque, et comme son retour à Paris devait être prochain, il s'amusa à l'idée de l'emmener avec lui. Pourquoi pas ?

Certains faisaient l'acquisition d'épées à Tolède et de faïences à ïriana. Il rap-

porterait une ballerine andalouse. Et il se réjouissait en songeant à l'étonnement des amis, voyant l'étrange et séduisante créature qui l'escorterait à l'arrivée.

Comme elle était orpheline et que la vision du Paris rêvé dont la Macarôna lui avait parlé à son retour de l'Exposition de 89 faisait agrandir ses yeux encore davantage, elle se prépara vite au départ, et le lendemain, seuls en wagon, par une nuit de saphir, la lune toute grande les vit agrafés l'un à l'autre en traversant le défilé de Despenaperros .

Trois jours après ils étaient à Paris, et l'installation faite, leur cœur ne s'aperçut point du changement de décor dans lequel sa prolongeait leur ivresse amoureuse . . .

Ah ! ce n'était pas avec elle qu'il fallait songer à mettre l'esprit dans l'amour ; elle n'admettait guère ces subtilités qui agrémentent si précieusement les débuts de l'éternel sentiment, ces gradations infinies depuis le trouble du premier désir hésitant jusqu'à la conquête définitive. Rien de cet envahissement lent avec le flux et le reflux de la montée des caresses qui gagne insensiblement sur le corps adoré, où chaque câlinerie des doigts correspond à une hardiesse de cœur, où la bouche n'arrive enfin à découdre les lèvres que dans un transport frénétique de l'âme.

Donc, chez elle, aucune de ces coquetteries délectables, de ces dénégations de l'ivresse de la veille qui avivent perpétuellement le désir en faisant douter de

la réalité de la possession. C'était l'amour tout simple, mais comme il gagnait en force tout ce qui lui manquait en délicatesse! Dans son despotique empire il rassemblait en lai toutes les variétés infinies de la passion, ainsi que le blanc, couleur de la pleine lumière, contient toutes les couleurs du prisme.

Il la trouva aussi superstitieuse à l'excès, craignant le bris des glaces, se coupant les cheveux pour les égaliser aux époques d'indisposition afin de se la rendre favorable et croyant surtout aux songes. Elle les lui racontait fébrilement le lendemain, lui gardant un peu rancune de s'y être trouvé mêlé et l'inculpant impitoyablement dans des faits qui malheureusement se confondaient souvent avec la réalité. Dans des scènes

de passion ou d'intrigues amoureuses, sa menaçante jalousie trouvait à alimenter alors son ardeur dévorante. Une telle maîtresse était un pur-sang, il avait passé légèrement ses doigts sur la croupe et elle avait frémi irrémédiablement. Il avait jeté l'étincelle de la gaieté, le brasier s'était allumé et il couchait dans la fournaise. Oui, pur-sang, ombrageuse et jalouse comme pas une, avec l'appréhension farouche de l'infidélité toujours possible, avec les dents toujours serrées et le cœur tout grand ouvert.

Et en même temps si espiègle. Un soir qu'il était venu chez elle un peu plus tard que d'ordinaire, elle voulut le punir, et se cachant dans son appartement, fit dire par la domestique qu'elle était sortie. Il n'en crut pas un mot : c'était si peu

dans ses habitudes et chercha partout.

A la fin un éclat de rire mal contenu partit du dessous du lit : « Venez, venez vite, Marie, me tirer de là ! » Et la fille se baissant prit un des pieds de sa maîtresse qu'elle tira à elle ; Marck arriva pour saisir le second et il revit ses deux jolies jambes aux formes accusées, vraies jambes de danseuse d'un dessin tout particulier. Les mollets tendus saillaient sous les bas de soie — elle était couchée sur lô ventre — et il frémissait en pensant que pendant une demi-heure elle était restée la gorge morte, dépoitraillée et étouffant sur le plancher de la chambre, compromettant la délicatesse de sa poitrine pour une espièglerie enfantine.

Une autre fois, ayant épuisé toutes les cachettes que pouvait fournir fapparte-

ment, elle eut la pensée de se faire accrocher à l'extérieur de la fenêtre de sa cuisine et de se suspendre à la barre d'appui par une corde au risque de tomber de la hauteur de trois étages dans un jardin. La peur atroce que cette idée causa à la domestique, qui ne voulut en aucune façon s'y prêter trop, empêcha seule la réalisation de cette audacieuse fantaisie.

Un autre jour, elle avait été frappée de voir chez son ami une très ancienne statuette représentant un bouddha assis sur le padma1 dans une pose hiératique, et, le soir, au coucher, elle appela Marck dans un mouvement de folle humeur. Après lui avoir donné

1 Nénuphar sacré.

Extraite des Peintres-Lithographes

un de ces nouveaux surnoms que sa tendresse tirait du trésor inépuisable des diminutifs amoureux, qui sont de plus en plus petits à mesure que la passion augmente, et que son caprice créait suivant les circonstances comme hrujito,ftaquecito^monitito* ,loquito\e[c. , elles écria tout à coup : « Tiens, ton bon Dieu ! » en accompagnant un subit abaissement des paupières d'une petite moue tout à fait caractéristique. Et elle lui en reproduisit l'attitude et l'expression de visage avec si surprenante vérité que dans l'étonnement, après s'en être amusé, il demeura songeur.

1 Petit sorcier.

2 Petit maigrelet.

3 Gentil comme un petit singe.

4 Petit fou.

Une autre fois, il avait été invité à une. soirée, et c'était toujours un arrachement que de la quitter pour quelques heures ; l'ayant longuement embrassée dans des baisers où entre ses lèvres très chaudes, il sentit tout à coup la fraîcheur inattendue des dents, il éprouva la double sensation paradisiaque que devrait donner la dégustation d'un plat, bizarre chef-d'œuvre attribué plaisamment à la gastronomie chinoise — la glace frite.

Il partit enfin, et il se sentit ce soir-là retenu par des fils infiniment fins et longs... comme ses cheveux à elle. Sa volonté voulait rompre ces mystérieuses amarres, mais le charme subsistait malgré tout ; et comme un pauvre cerfvolant qui veut aller au gré de sa fan-

taisie ou du vent, il se sentit captif, et la longueur du fil déroulé ne pouvait le tromper sur sa servitude. Avant de partir, il voulait oublier le lieu où il allait, pour lui en sacrifier la souriante perspective ; loin d'elle, il voulut chasser son souvenir et ne pouvait y arriver.

Comme il se trouvait enfin dans le grand salon mondain où femmes et peintures, robes et poufs se confondaient dans un dévergondage de couleurs et de formes,, il remarqua une jeune femme dont la pose particulièrement réussie ravissait son œil artiste. Sa robe était d'un ton saumoné dont les plis produisaient en se brisant des nuances d'une douceur délicieuse. Et il était là, se régalant de couleurs, quand, soudain, un œil noir, puis deux, trois, quatre, cinq,

se plaquèrent violemment sur la robe avec des expressions de reproche infini, et toutes les paupières se fermaient lentement, mais n'empêchaient pas le regard de se fixer toujours,... Et tandis que son cœur avait eu un petit sursaut de pitié pour l'amie délaissée, sa vue d'artiste fut charmée du phénomène :

car il produisit le plus joli dessin du monde.

Il avait fait un rapprochement entre Lola et sa chatte à lui. Elle non plus n'entendait pas être délaissée, fût-ce momentanément, pour un objet quelconque ; elle avait la même rancune contre tout papier écrit, grimoire, livre, journal, etc. : tout ce qui distrait l'œil de son maître lui dérobe un moment de caresse et l'empêche d'être dans l'incessante inti-

mité. Quand parfois à table, face à lace pendant les repas, le visage de Marck trahissait une préoccupation quelconque, les noires prunelles de Lola, devenues interrogatives se posaient lourdement sur lui. Il en ressentait un malaise qui dégénérait alors en irritation. Il sentait bien qu'elle le voulait corps et âme, nuit et jour, qu'elle guettait anxieusement la moindre pensée étrangère à leur amour, et qu'elle la pourchasserait jusqu'au fond de son infidèle cervelle.

Calcul d'ingénieur, vision d'un peintre, rêve de poète, sous toutes les formes, la jalouse aurait traqué l'ennemie mystérieuse,qui, tapie derrière le front de son bien-aimé, lui faisait froncer si doulousementles sourcils. Et ignorante en toutes choses, Lola lui vouait à elle la crain-

tive haine qu'ont les âmes primitives pour tous les esprits malfaisants.

Comme il devait venir le lendemain déjeuner avec elle, il l'entendit au moment d'entrer chanter un air de petenera d'une tristesse particulièrement poignante.

Nadie se acérque îi mi cama1 Que estoy tisico de pena, El que muere de mis maies Nenito de mi querer, El que muere de mis maies Hasta las ropas le queman.

Que personne ne s'approche de mon lit :

Je suis phtisique de chagrin,

Celui qui meurt de mon mal,

Chéri de mon cœur,

Celui qui meurt de mon mal,

Jusqu'à ses effets on les brûle.

Un autre couplet suivit :

Dos besos, tengo en el aima1 Que no sé apartan de mi El ûltimo de mi madré, Y el primero que te dî

— Qu'as-tu donc aujourd'hui, Morenitita ?

— Je suis triste, Marckito.

Allons ! cela va se passer pendant le repas. Et comme il lui plaisait parfois de manger à l'espagnole, elle faisait exécuter des plats andalous comme le

1 Deux baisers j'ai dans l'âme Qui ne me quitteront pas ; Le dernier de ma mère Et le premier que tu m'as donné .

gaspacho* dont il raffolait, et le puchero1.

— « Vois, Nena, s'il reste une bouteille de pajarete, nous l'entamerons au dessert. » Et quand cette transfusion du sang brûlant des vignes d'Andalousie se fut opérée, le visage de son aimée reprit l'éclat habituel et les éclairs del'œil reparurent. Parfois, quand Marck avait des moments de mélancolie, il lui disait d'esquisser tel ou tel pas de danse, et depuis le vulgaire tango jusqu'au jaleo de Xérès et au polo del contrabandista, elle lui avait tout donné,

4 Salade composée d'oignons, de tomates, de concombres, de piments et de mie de pain.

2 Plat composé de viandes variées et de légumes, de toutes espèces, le tout très assaisonné d'épices. Ce mets contient les éléments de tout le repas.

dansant pour son querido de tout son cœur et de toutes ses jambes, et comme lui, la cigarette aux lèvres, se noyait dans l'épaisse fumée du varinas ; la vision de la bailarina perdait peu à peu de sa réalité derrière ce rideau nuageux, et revêtait le charme d'une chose rêvée. Hypnotisé par elle, il la suivait perpétuellement du regard dans la variété infinie des poses, et quand elle lançait allègrement la jambe en avant, elle chassait du pied la légion des mauvaises pensées comme les fées anéantissaient d'un geste les gnomes et farfadets de la légende.

Ce jour-là elle ne dansa pas. Elle se borna à prendre ses castagnettes et s'exerça les doigts dans un martellement sans fin. Elle en avait de toutes sortes ;

mais celles qu'elle trouvait du meilleur son étaient en bois de grenadier. Entre deux reprises, elle lui expliqua comment dans une psire de castahuelas il y avait le mâle que tenait la main droite et qui donnait la cadence, tandis que la femelle ne servait qu'à l'accompagnement. Enfin, comme leur fracas l'avait excitée peu à peu et que le pajarete avait commencé sa griserie, elle roula unpapelito, et, le coude sur la table, chanta :

Tas ojos para soles1 Son muy pequenos ; Para estrella son grandes ; Seran luceros .

1 Tes yeux sont trop petits pour des soleils, Four des étoiles ils sont trop grands, Ce seront des astres (Vénus).

Es la chipé que son las Sevillanas1

Lo que hay que ver Lo que hay que ver son Sevillanas.

Mi corazon volando2 Se entré en tu pecho, Le cortaste las alas ; Se quedô dentro.

Es la chipé que son las Sevillanas.

Lo que hay que ver Lo que hay que ver son Sevillanas.

1 Voilà vraiment ce que sont les Sévillanes ; Ce qu'il faut voir, Ce qu'il faut voir, ce sont les Sévillane.

2 Mon cœur en volant

Est entré dans ta poitrine ;

Tu lui as coupé les ailes,

Et il est resté dedans.

Voilà vraiment ce que sont les Sévillanes ;

Ce qu'il faut voir, Ce qu'il faut voir, ce sont les Sévillanes.

C'est le matin qu'on peut vraiment juger le physique de la femme. Tout le jour elle a été occupée à peigner, lustrer, friser, natter, crêper la chevelure ; elle est l'éternelle Pénélope qui quotidiennement avec des soins infinis refait cette œuvre d'art : une coiffure réussie. L'eau froide en pluie artificielle a fouetté la peau aux tons multiples et le sang est accouru de toutes parts donnant partout l'éclat et la vie. Puis les laits et les crèmes ont passé et imprégné l'épiderme assoupli et parfumé. Chez certaines, le maquillage discret a assaisonné la physionomie d'un condiment nouveau, et elle plaira ainsi toute la journée. Jusqu'au soir, elle sera à son goût, enjouée, folâtre, rêveuse, mélancolique, pleine de grâce ou de perversité, suivant

les cas. Le dernier livre dévoré ou le dernier journal parcouru aura pimenté son esprit comme le khol aura avivé son regard et elle régnera de par la toilette, cette apothéose de l'artifice, cette mise en œuvre de toutes les tromperies de l'arsenal féminin.

Mais le soir arrive, et fard, crème, pommade et cosmétique, ont obéi à la loi fatale de décomposition lente. La nature a repris, la nuit, sa toute-puissance et a détruit impitoyablement le travail délicat des doigts agiles, de ces dix petits serviteurs perpétuellement empressés à remplir de mignons offices, surmenés dans l'accomplissement de la gamme prestigieuse des soins assidus, rodant tout autour de leur reine magnifiquement parée.

Que dire alors de la très chère, aux premières lueurs de l'aube, abandonnée au travail rectificateur de la nature, quand toute sophistication se trahit impitoyablement, et quelle rayonne de toute la saine matité de sa peau dorée, quand réchevèlement désordonné de ses tresses n'en dévoile que la somptueuse surabondance , quand enfin elle est le matin, plus que jamais, ce qu'elle est toujours?

Et, c'est ainsi qu'il la voit quotidiennement à son côté et qu'il souhaite la voir encore peut-être longtemps, dans la sérénité de sa santé, ne laissant jamais à son œil la moindre cause au soupçon lancinant du déclin des choses, bien que son esprit l'ait eu toujours irrémédiablement en lui. Ce matin encore il l avait

contemplée loulàloisir dans rébattement inconscient de ses membres. La nuit l'avait rajeunie, s'il se peut dire, comme les fleurs dont elle referme soigneusement les corolles le soir pour en économiser les charmes puisqu'ils ne servent plus — les humains étant couchés.

Mais telle était la pénétration de son regaidà lui, que, dans le sommeil même, elle en avait senti l'atteinte, et que la chasteté lui fit rectifier sa pose pour la rendre banalement pudique, aussi malheureusement bien que le pourrait faire un vénérable membre de Finstitut actuel sur un croquis véhément de vieux maître au crayon tout vibrant de sensualité.

Puis le jour venant de plus en plus, le soleil lui darda un rayon en plein visage, ses paupières s'entrouvrirent, les longs

cils battirent un peu. Elle se retourna cambrant son corps confusément mêlé aux draps qui le dérobaient à la vue par endroits. En s'étirant elle lui offrit inconsciemment la tension de son torse.

C'était la chair, qui, après la digestion de plaisir heureuse de la nuit, s'offrait d'ellemême avec toute l'énergie de ses vingt ans. Les reins se creusèrent à se briser, les seins pointèrent. Ce fut la vision courte d'une superbe sirène semblable à celles qui ennoblissaient la proue des antiques trirèmes. Il croyait savoir tout le corps de sa maîtresse par cœur ; mais ce fut toute une révélation de contours inconnus jusqu'alors ; cela dura l'espace d'un éclair ; et, tout frissonnant, pâle d'émoi, il baisa goulûment la place où la beauté de la ligne avait resplendi

un moment devant ses yeux extasiés et

ravis

Parfois dans le tête à tête, les yeux rivés l'un à l'autre, ils avaient mêlé leur regard dans des instants suprêmes, pleins de désirs d'infini. Un jour elle découvrit, avec une exclamation qui contenait de l'angoisse, qu'il avait un poil blanc dans

la barbe deux peut-être. ... et sa

figure se couvrit d'une teinte de tristesse. Il lui appuya immédiatement les doigls sur le front où la contraction fréquente des sourcils imprimait deux rides en lui recommandant doucement d'éviter ce plissement. Et tous deux, gentiment, pleins d'une affligeante appréhension, se prévenaient du travail sournois des ans, cherchant à préserver leurs corps en mêlant leurs âmes.

Un soir, comme il était aller assister à une représentation, il arriva assez tard dans la nuit. A la clarté atténuée d'une lampe byzantine, Lolita, quoique couchée, veillait. Son visage disparaissait sous la chevelure, qui, maintenue dans la journée, semblait chaque nuit croître encore davantage, et sa petite main brune sur laquelle brillait une bague bénie d'Atocha tenait un livre entr'ouvert. Et comme il s'approchait avec des précautions infinies pour la surprendre, il vit que le livre contenait des prières et que le remuement discret de ses lèvres indiquait l'oraison proférée. — Que lis-tu ainsi, Lolitita? — Tu vois, queridito, je prie pour mes parents, pour toi, et pour les malheureux.

Et lui, le compatriote intellectuel de

Voltaire et de Heine, l'ancien lecteur enthousiaste de Buchner et de Hœckel, il sentit une émotion tout au fond de luimême. Il savait bien que dans certains édifices on formulait, moyennant certaines rétributions, des prières pour les trépassés, pour les vivants même, qu'on y allumait des cierges de différentes longueurs devant certains autels ; mais cet acte de foi naïf et simple qui le touchait de si près et qui se rattachait même à lui le fît réfléchir. Et se baissant doucement après avoir embrassé son amie, il lut des yeux aussi.... « Digndos senor, bendecird todos mi parientes, bienhechoras, amigos y enemigos ; proteged à mis superiores, tanto espirituales como temporales ; socorred à los pobres, à los ericarcelados, los afligidos, los peregrinos,

los enjermos y los agonizantes : convertid à los herejes é iluminad à los infie-

les » Et quand ils furent arrivés tous

deux à la fin, ils se regardèrent en silence, et dans le baiser qu'ils échangèrent ensuite s'infiltra ce soir-là un sentiment nouveau d'une douceur infinie, qu'ils sentirent sourdre du meilleur d'eux-mêmes.

Le lendemain, chez elle, il avait apporté un album attribué à Kiyonaga qu'un de ses amis venait de lui envoyer du Japon. Deux pages notamment retenaient son attention. Elles contenaient tout un arsenal érotique. Bibelots bizarrement sculptés dans lesquels on ne sait au juste si c'est par caprice d'art ou raffinement voluptueux qu'ils sont ainsi singulièrement ouvragés. Luxurieux

appendices, auxiliaires d'amour étaient là représentés, scrupuleusement dessinés et délicatement nuancés. Vers le milieu du recueil plusieurs feuilles avaient été par le fait d'une tache accidentelle fortement décolorées et y avaient gagné une teinte chaude et transparente. Peut-être quelque bol de thé dans une scène d'Yoshiwara s'était-il renversé sur le livre entrouvert. Pendant ce temps, son amie, récapitulant ses exercices de danse, était à la barre, qu'elle avait fait coquettement fixer à un des murs de sa chambre à coucher. Elle forçait la tension de sa jambe et parfois il percevait le craquement attendu de l'articulation, qui témoigne de l'effort voulu dans le travail opiniâtre.

Après vinrent les pointes, les entre-

chats, les baltus, etc. L'un de ces mouvements attira son attention, il venait de refermer l'album. Lola, l'œil allumé par l'excitation de l'étude, la gorge découverte, les flancs maintenus par une culotte courte de satin blanc et dont la peau aux tons d'écorce de grenade commençait à briller par endroits devenait un peu haletante, et comme il se tournait vers elle apitoyé sur sa fatigue, il la vit sautant gentiment sur ces mots rythmés que ses pas scandaient par intervalles réguliers. C'étaient peut-être bien, car elle les murmurait plutôt qu'elle ne les disait : « Ballonné !... pas de Basque... Ballonné!., pas de Basque... to» Et cela l'amusa de la voir sauter si gentiment de côté et d'autre et cela dura encore longtemps jusqu'à ce que, essouflée, elle l'eût

prié pour la soulager de dire la phrase à sa place: « Ballonné! . . . pas de Basque . , Ballonné!., pas de Basque... » A la fin, exténuée, elle tomba sur une chaise.

Dans la matinée ils étaient sortis ensemble et elle lui avait dit en souriant, fortement appuyée sur son bras : « C'est drôle, je t'aime moins dans la journée, surtout au soleil ! — Pourquoi P lui demanda-t-il tout interloqué de cet aveu. — Oui, parce que tu parais plus blond, surtout les moustaches ! — Qu'importe ! répondit-il en souriant également : si tu m'aimes mieux à la lune, nous nous rattraperons ce soir !... » Et il avait l'intention de se rattraper toute la nuit, ce soir-là

Lors elle se baissa très lentement vers lui, ses cheveux surabondants noirs et crépus portaient une telle ombre sur sur son visage que l'expression en demeurait invisible. Sa tête s'inclinait de plus en plus. Ses yeux sombres seuls luisaient dans leur enfouissement ; ses lourdes tresses caressaient sa joue ; elle les écarta doucement de ses deux mains bronzées, et tendant ses lèvres chaudes, à l'abri de sa toison aux parfums lourds qu'elle étirait démesurément pour recouvrir leurs deux têtes, elle l'étreignit passionnément.

La chevelure de Lolita lui fit éprouver à ce moment la sensation d'un feuillage très touffu des régions tropicales dont l'âcre odeur évoque la terreur de l'absorption vénéneuse qui mène aux morts

prochaines. Elle en forma un épais rideau sous lequel elle voulut abriter la caresse fervente, exigeant la disparition totale des choses voisines, pour qu'ils ne soient jamais distraits par rien d'étranger, et c'étaient aussi ses surabondantes tresses tendues horizontalement, les deux grandes ailes de la roussette de Java qui battent très lentement comme un panka indien pour engourdir la sensibilité de la victime dont la vie est soutirée par l'assouvissement de l'insatiable amour.

Alors une idée folle,, ridicule, lui vint à ce moment, il ne sut pourquoi. Tandis qu'ils étaient arrivés à ces instants où l'on ne doit penser à rien d'autre, le ressouvenir lui vint tout à coup de l'exercice de la soirée, de son pas de

danse qui l'avait amusé. Méphistophélès lui insuffla dans la tête et sa bouche ironiquement en chuchota les mots :

« Ballonné !... pas de Basque... Ballonné !... pas de Basque... Bail... » A ce moment on entendit un cri rauque.

Les couvertures et les draps furent violemment arrachés. Les jurons sourds, les imprécations mystérieuses et prolongées roulèrent de l'arrière-gorge dans la poitrine haletante comme le torrent dans la Sierra, et sa compagne se rejeta hors de sa portée.

Il comprit alors toute l'irrévérence de son acte, toute l'étendue de son crime. Il avait osé risquer la plaisanterie dans l'acte suprême entre tous, et en dévote espagnole fanatique d'amour, offensée dans le plus profond de son être, elle le

méprisait pour avoir été le sacrilège maudit qui rit dans le saint lieu et plaisante sur l'autel.

Charmer et prendre une Espagnole, c'est la plus belle conquête au point de vue physiologique. Pour obtenir son amour, il ne faudra ni la sentimentalité qui convient à l'Allemande, ni l'excentricité qui peut frapper l'Anglaise, ni l'esprit qui flatte la vanité de la Française, ni le détraquement cérébral qui peut éveiller la curiosité de la Russe. Vous ne la gagnerez ni avec le temps, ni avec l'argent, ni avec l'intrigue. Son amour est bien moins compliqué que tout cela et bien plus fort. Il suffira simplement d'être le mâle avec tout ce que ce titre comporte et exige. C'est le vrai critérium.

Elle est volontaire, capricieuse, ombrageuse à l'excès. Son corps semble roussi par le soleil et son cœur est pimenté d'orgueil. D'orgueil , l'Espagnole en est pétrie, elle le projette électriquement par les prunelles , elle le sue par tous les pores. L'Italienne peut être aussi ardente, mais moins fière, du moins dans la généralité du peuple tout entier.

Marck avait vu cet éclair indigné de l'œil pour l'étranger chez des filles de campagne du Guipuzcoa et de la Biscaye, cette Armorique monarchiste et dévote de l'Ibérie. Il l'avait vu glissant à travers les cils de la riche Gaditane pâmée, les soirs d'été, sous les bosquets grisants de Chiclana. Il luisait dans les yeux des cigarières effrontées de la manufacture de Séville, et il l'avait surpris encore

sous les paupières mi-closes des pénitentes accroupies, ensevelies sous leurs mantilles noires dans les coins ténébreux des cathédrales où les feux sombres des yeux couvaient comme des braseros toujours avides, jamais éteints. Et c'est pour cette fierté de race qui rend les femmes espagnoles si insolemment belles, qui se lit en caractères nobles sur leur front contracté, les soirs d'orage — comme un de ces énormes écussons plaqués au faîte des murs hautains des vieilles cités mortes de leur patrie, qu'il y a pour le chercheur une joie glorieuse à coucher un corps dont la tête ne se courbe jamais.

L'imagination ardente de Lola ne lui donnait pas même de répit la nuit.

Plusieurs fois il fut réveillé par une

phrase entrecoupée, un mot, un cri, qui lui faisait soupçonner tout un rêve.

Parfois un bruyant éclat de rire partait tout d'un coup ; mais c'était le plus souvent tragique. Tout dernièrement encore, il fut surpris par une forte près sion du bras accompagné d'un : « Ah ! tu es là, quérido ! » qui exprimait une longue inquiétude enfin apaisée, mais sous l'embroussaillement des cheveux, noirs et luisants, le visage était encore violemment contracté et la fulgurante impression du rêve tout récent zigzaguait encore dans son regard farouche.

Un soir, il vit encore le soupçon bête, le soupçon inavouable, ravager son visage et le rendre méconnaissable. Armide devenant Gorgone. Le soupçon était entré dans cette tête, à tout jamais, hélas!

Aucune puissance au monde n'aurait pu l'extirper et il était là faisant lentement,sûrement, son travail, dans un recoin de la cervelle comme un chancre dévorant. Elle s'était couchée farouche, rabattant brusquement les draps sur ses flancs comme une porte que Ton referme avec violence. Elle s'était tournée vers le mur ; la lampe projetait une ombre large dans laquelle sa tête, vue de la nuque, noyait ses cheveux noirs répandus sur l'oreiller, comme des coulées de bitume. Il préparait très calme une cigarette, révolté de l'injustice du soupçon et de l'obstination du doute. Tout à coup la tête de Lola secouée par les sanglots mal contenus se redressa furieuse, l'œil incandescent : elle venait de distinguer sur le mur l'ombre projetée de la silhouette de

son ami avec ses doigts en mouvement.

Avoir le sang-froid de faire une cigarette dans un pareil moment ! . . .

Elle se leva d'un bond hors du lit, et fondant en sanglots, elle entra les doigts des mains dans sa crinière désordonnée où elles disparurent complètement, tirant alors de toute leur force les cheveux crépelés, voulant arracher le tout et cherchant dans l'excès de sa douleur même un assouvissement à sa rage.

Marck ému, malgré lui, de cet état d'étrange enfièvrement, vint à elle et suivit du regard la contraction de ses noirs sourcils semblables à deux nuages menaçants qui se choquent, tandis que le roulement retentissant des jurons espagnols se continuaient inépuisablement. Les larmes — ce sang de l'âme —

arrivèrent abondantes comme une pluie qui arrosa les plis ravinés du masque bouleversé. Prises entre sa peau brune et chaude et les baisers ardents de son amant, qui s'y collèrent tendrement, ses larmes salées remontèrent en légères vapeurs dans les régions sereines des amours et des douleurs sublimées. Une éclaircie se refit dans le visage meurtri, et seule, une gouttelette encore retenue aux pointes des cils se diamanta de l'éclat de l'œil qui se reprit à sourire.

Cependant ces intermittences continuelles de tendresse folle et de rage aveugle finissaient par lasser, malgré tout, l'amour résistant de Marck. Il n'avait plus la sécurité du jour, ni de l'heure, la scène déplorable pouvait venir de n'importe quoi, à propos de tout. Le

caractère de Lola, malgré ses retours de passion effrénée, le révoltait par ses odieuses manifestations. Une fatigue d'esprit dans laquelle s'infiltrait par moment un écœurement invincible l'étreignit absolument.

Peut-être la fin de leur liaison étaitelle proche. Hélas ! il y avait près d'un an que cela durait. Il aura possédé l'ensorcelante fille pendant les quatre saisons. Il avait eu la sensation de sa chair frileusement cachée, toute frissonnante l'hiver, et qu'il avait mission de réchauffer sans la voir. Peu à peu elle s'était ranimée, et le printemps aidant, il avait commencé à en entrevoir quelques parties au temps des primevères ; mais ce n'est que vers juin que son corps s'était révélé à lui entièrement. Il en

avait encore la \ision bien nette. Le soleil qui fait craquer le cocon de la chrysalide avait en même temps provoqué l'enlèvement de la chemise soyeuse de sa maîtresse, et il avait eu là vraiment le ravissement de son corps doré. Il sentait encore en ce moment dans son cœur le goût de larmes qui voudraient bien en sortir. Etait-ce bien elle toute seule qu'il allait regretter ou une année de sa virilité qu'elle détenait et dont il sentirait l'arrachement définitif le jour de son départ. Il y avait certainement des deux.

Lola désirait voir encore deux choses à Paris : le cimetière du Père Lachaise et Notre-Dame. Marck réfléchit qu'une promenade dans la nécropole serait bien en harmonie avec l'agonie de leur amour, et en homme avide de sensations, il la

lui proposa. Elle voulut bien et ils partirent ne se disant rien ou fort peu de choses, tout à la préoccupation de leur séparation prochaine ! Après avoir franchi la grande porte, ils suivirent la montée en haut de laquelle on domine la grande ville. Le temps était orageux, l'atmosphère très lourde la suffoquait, et ils s'assirent. Le front de la jeune femme se plissait par moments sous les pensées obsédantes comme les nuages s'amassaient au ciel très lourds et menaçants. Il lui fit le dénombrement des monuments que l'on apercevait : c'était une récapitulation de toutes les choses vues dans la capitale, et elle restait muette entendant tout cela, mais voyant moins extérieurement qu'elle ne sentait en elle-même de mystérieux émoi. Ils

passèrent ainsi devant les tombes de Baudry, de Musset, de Thiers, où il l'arrêtait d'un geste, disant brièvement la biographie de chaque célébrité. Il la conduisit aussi devant le monument gothique d'Héloïse et d'Àbailard. Ils firent ainsi ce pèlerinage rendu un peu banal par la quantité de visiteurs étrangers que la curiosité y amène, et il lui raconta longuement les célèbres infortunes du couple que leur malheur a immortalisé. Et tout se taisait autour d'eux, aucun gazouillement d'oiseau, pas une feuille ne bougeait aux arbres : tout dans la nature était oppressé. Soudain il se fit comme un accroc dans le ciel assombri et une projection blafarde s'abattit sur les sculptures qui rayonnèrent d'une blancheur spectrale. Ils

allaient toujours, néanmoins, lui devant, déchiffrant à mi-voix les inscriptions, elle l'entendant plus qu'elle ne l'écoutait, et tous deux, sans s'inquiéter de l'inévitable orage, marchaient encore, remorquant leur mélancolie qui devenait de plus en plus lourde et faisait fléchir leur tête.

Enfin d'énormes gouttes d'eau tombèrent lentement d'abord et peu à peu se succédèrent plus rapidement. Il leur fallut chercher un abri entre les tombes resserrées, mais la pluie redoublant de violence, ils furent en peu de temps complètement inondés. L'eau rebondissait des pierres, s'écoulait en bruyantes cascades sur les pentes, et ce déluge dura près d'un quart d'heure. Quelques mouvements d'impatience, une brusquerie dans les gestes trahissaient seuls leur

état d'esprit, et quand une éclaircie se produisit, automatiquement, ils quittèrent l'endroit où ils s'étaient immobilises, et ils continuèrent dans l'eau ruisselante leur promenade de la même allure lente, dans laquelle les jambes se mouvaient par habitude, mais où la volonté n'était pour rien. Ils suivirent un très long chemin sur la droite où les monuments s'étagent pittoresquement les uns sur les autres. A trois cents pas de là il l'arrêta devant le mur des Fédérés ; en ce lieu il lui fit l'historique du mouvement insurrectionnel de 71 et de l'impitoyable répression qui suivit, dont il fut le témoin. 11 lui raconta le jour de lutte suprême dans le cimetière, les combats corps à corps sur les tombes ; et la surexcitation affolée des passions politiques

et sociales faisait irruption dans le domaine du silence . Il lui montrait de la main les couronnes d'immortelles rouges accrochées au mur sous la pluie qui les avaient revernies, elles rutilaient toutes d'un éclat extraordinaire, comme si on les avait pétries du sang solidifié des victimes. A côté de certaines dont les tons un peu passés avaient des aspects de rouille, d'autres plus récemment apportées sans doute brillaient du plus vif écarlate. Quelques-unes en jais superposées aux autres donnaient le grenat intense. Envoyées par les délégations de province, groupes de banlieue, sociétés de Paris, toutes ces couronnes, triangles égalitaires aux dessins symboliques étrangement découpés, témoignaient de pitié parfois, mais aussi

d'un désir de vengeance, d'une farouche rancune latente, de revendications surtout. Ces sentiments populaires, elles les exprimaient sous plusieurs formes avec toute la gamme des rouges. Sur les tons roussâtres du mur aux pierres meulières on voyait le ton pourpre d'immortelles fanées que le temps a fait passer, et dont la nuance adoucie pourrait signifier l'oubli, sinon le pardon, et le rouge aveuglant de la blessure qui saigne encore après vingt ans et appelle toujours, assoiffée de vengeance, le sang des autres.

En Espagnole que les violences attirent, entendant le récit de l'exécution finale des insurgés, elle s'approcha lentement du mur, et son œil noir brilla quand un doigt de sa fine main gantée

s'enfonça dans un trou produit par une balle dans la pierre. A ce moment le disque du soleil sortit des nuages très bas au couchant, rouge lui aussi, semblant être la couronne suprême^qui, faisant face aux autres, les dorait toutes d'un rayon, comme si c'étaient ses sœurs, et semblant indiquer par sa présence qu'il était l'éternel témoignage des incessants regrets que l'humanité dépose chaque soir sur l'horizon, tandis que son éclat ensanglanté symbolisait l'inexorable fatalité des carnages terrestres.

Gomme les scènes de jalousie devenaient de plus en plus fréquentes et qu'elles étaient sans raison, elles devinrent enfin insupportables pour Marck.

Un soir que les récréminations mal-

fondées de Lola s'étaient manifestées plus violemment encore que d'ordinaire, après s'être contenu un certain temps, il bondit sur elle et dans sa colère fut sur le point de l'étrangler. Mais, tandis qu'elle se débattait, Fœil hagard, le maudissant de la parole et du geste, il lui maintint, éperdu, les poignets ainsi que dans un étau, et comme ses deux mains étaient prises, et que leurs visages se touchaient, convulsés, il lui donna

furieux un coup de lèvres qui fut

porté violemment comme un coup de poing. Elle y répondit par une morsure ; mais leur haine momentanée revêtit à ce moment, malgré eux, le mode de leur amour, et ce fut dans la logique fatale de leur passion encore une manifestation violente. Que les esprits doux, que les

agneaux accouplés prennent pitié d'eux; car c'est ainsi qu'ils s'aimaient encore quelques mois après le retour d'Espagne. Mais le coup avait été rude pour Lola. Elle, le pur-sang ombrageux, elle qui avait le cœur pimenté de l'orgueil invétéré de l'Espagnole, elle ne pardonna pas à Marck d'avoir usé de violence avec elle, et Fœil injecté de sang, la crinière dressée comme celle d'une bête fauve, elle saisit un stylet dans son armoire et le défia, le buste cambré, de renouveler sa tentative. Mais sa colère à lui était passée, et quand elle l'informa de sa décision de prendre de suite un engagement pour la Russie, il n'y prêta pas grande attention.

Elle tint parole cependant, et le lendemain le contrat était signé, contre-

signé, visé à l'ambassade. Quand Marck vint la revoir, la danseuse vindicative et sa domestique étaient occupées à remplir trois malles béantes, et boléros et basquines jaune d'or, rouge carmin, vert émeraude, les satins, les velours et les dentelles, toutes les gaietés delà gamme des couleurs, toutes les coquetteries fabriquées rendirent plus grande, par le contraste même, la tristesse de la séparation prochaine. Marck était affaissé sur une chaise. Lola, les lèvres serrées, ravalant ses sanglots mal contenus, ne disait pas un mot. Seule la servante demandait des ordres avec un ton d'insupportable banalité.

Pendant la nuit, comme l'émoi de sa maîtresse avait fini par le gagner, il prit sa tête brune toute empêtrée dans les

boucles et la ramena sur sa poitrine d'un mouvement irrésistible et doux. Et comme il entamait tout bas l'antienne des cajoleries de naguère, elle fut prise d'un sursaut douloureux, un hoquet de 1 âme se produisit, et, au milieu d'un torrent de larmes, elle avoua avec un sentiment mêlé de honte du cœur et d'intarissable affliction, qu'elle ne pouvait plus l'aimer. ..

Il la mit dans le train de Saint-Pétersbourg. Il brusqua vivement le départ parce qu'il savait que le mouvement chasse la pensée, et que par moment il était plus triste de ses soupirs et de son chagrin, que du sien propre. La séparation fut très douloureuse.

Aujourd hui il est seul, et tel est son

goût de l'indépendance que cela lui suffit pour lui faire envisager favorablement cette séparation brutale.

Il ne lui déplait pas de voir partir à six cents lieues un être qu'il aime : cela lui donne comme une sensation de prolongement de tendresse.

ïl éprouve du charme à penser que tout là-bas, très loin, dans le pays de neige et de glace, elle souffre de tout son corps et de toute son àme de la nostalgie de son ciel d'Andalousie. Elle se grandit ainsi à ses yeux par celte expiation douloureuse, au milieu d'un autre peuple, malgré les distractions de de toutes sortes ; elle pense sans doute à lui, comme il pense à elle.

Dans l'absence de l'être aimé on oublie ses défauts, les impatiences du

moment et les petites rancunes d'un jour, pour ne se souvenir que des qualités méconnues parfois et révélées depuis par les investigations du regret. Pouvoir enchanteur des départs, charme mystérieux de l'éloignement, vous épurez la très chère de toutes ses imperfections matérielles, et par la distance dont vous nous séparez d'elle vous la rendez la compagne des êtres rêvés, des créatures désirées dans les songes et qui ne sont faites que du meilleur de vousmême — créées du plus pur de notre âme.

mm

Postface

J'ai donc tourné le dernier feuillet de ce livre de vie. Le mérite de celui-ci sera J'espère, l'indépendance absolue de son auteur. Tout en ayant des relations dans tous les groupes, après avoir pénétré dans les cénacles, il a observé et

écrit sans transmission de mot d'ordre d'aucune sorte, ne se préoccupant nulement des conséquences des notes prises, s'efïorçant seulement de dire tout clairement — à là française : L'admiration qu'il a encore pour certaines figures de la génération antérieure semblera pour quelques-uns vouloir mitiger l'enthousiasme déréglé qu'ils ont pour les producteurs de la dernière heure, puisqu'ils leur ouvrent un crédit illimité; mais il n'en résulte pour l'écrivain que l'exercice permanent de la faculté d'admiration envers toutes choses imprégnées vraiment d'art, sans souci d'apparente contradiction ; car il estime qu'il n'y a pas qu'en architecture que les cathédrales sont supérieures aux petites chapelles. Je demande pardon à tous de

n'avoir pas été un spécialiste dans un camp. Que les peintres m'excusent des incorrections possibles de mes dessins, que les écrivains m'absolvent de mes fautes probables de syntaxe. J'ai vibré à tous les chocs, j'ai frissonné devant toute belle chose. Au milieu de la nature j'aurai passé enthousiasmé d'une inflexion de ligne, grisé d'une parole bien dite, palpitant d'une mélodie lointaine et dompté par un parfum. Sous le coup d'une extase ou d'un délire, j'ai dessiné et j'ai écrit faisant du mieux dans la fièvre du moment. S'il en est trop loin de l'impression rendue à la perfection rêvée, c'est la faute de la vie qui passe J'ai obéi à une loi de nature, me servant des facultés qui me venaient d'elle, je lui aurai rendu des fleurs selon ses

graines, et si l'espèce en est maigre Je tort en est à la terre ; car, avec le labour incessant des perpétuelles recherchas, j'y aurai répandu largement tout l'engrais des passions mortes.

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