Propos de bibliophile
lien de plus sûr, pour tuer l’homme le mieux portant, que de lui répéter sans cesse qu’il est mourant.
Ainsi de la lithographie: au risque de l’achever pour toujours, c’est un lieu commun à présent de dire qu’elle est morte.
Mort, le procédé dont se servent aujourd’hui avec virtuosité d’habiles lithographes ? le procédé qu’emploient même quelques artistes, non des moins intéressants, pour des créations originales ? Non. La lithographie est encore vivante.
Mais, pour dire toute la vérité, elle vit sans le grand éclat qu’elle eut naguère. Elle subit une double crise : le public l’a oubliée, les peintres l’ont abandonnée.
Il est donc urgent de la remettre sous les yeux du public. Il est urgent surtout de rappeler aux peintres, au moment où décroît leur universel engouement d’il y a vingt ans pour l’eau-forte , qu’ils ont sous la main, tout prêt , un procédé merveilleux de souplesse, de richesse et de facilité, qui pendant un tiers de siècle fut adopté par les plus célèbres de nos peintres pour le plus grand honneur de l’Estampe Française, et qu’il dépend d’eux aujourd’hui de rétablir ce procédé dans sa splendeur première.
Il était une fois — l’histoire de la lithographie commence comme un conte et elle a une légende il était une fois un auteur dramatique bavarois qui, ne parvenant pas a faire éditer ses pièces, voulait les publier en les gravant lui-même en relief sur cuivre. I n jour, vers 17%, ayant a écrire une note, une vulgaire note de blanchisseuse, et ne trouvant pas de papier sous la main, il se servit
précipitamment d’une pierre de Solenhofen polie et de son encre grasse de graveur : il eut ensuite l’idée de jeter de l’acide sur la pierre, qui, naturellement, fut entamée. La lithographie était créée, dit la légende.
La lithographie n’était pas créée. Mais les recherches de Senefelder dévièrent, se portant d’une gravure sur cuivre à une gravure en relief sur pierre. Il ne trouva pas ce qu’il cherchait, c’est-à-dire une gravure entamant la pierre 'par morsure ; mais, par une seconde déviation dans les recherches, il trouva ce qu’il n’avait pas cherché d’abord : un procédé d’impression permettant la multiplication de l’écriture ou du dessin au moyen d’une simple modification chimique de la surface de la pierre (modification plus complexe que ne le croit généralement le public, habitué à l’éternelle comparaison avec la buée sur une vitre où l’on a passé le doigt. Il y a, d’un côté, réactions entre les acides gras de l’encre ou du crayon et le calcaire, de l’autre, réactions entre le même calcaire et l’eau acidulée gommée, et naissance de composés, là attractifs, ici non attractifs de l’encre grasse. La spécialité de ces réactions explique
pourquoi mi calcaire particulier est seul apte à la lithographie).
Senefelder poussa à fond ses recherches pendant plusieurs années, depuis 1796 : alors il arriva à créer la lithographie méthodiquement et complètement, y compris le lavis sur pierre et la chromolithographie.
Une singulière destinée attendait le nouveau procédé. Né et bientôt pratiqué industriellement en Allemagne, il lui était réservé d’étre naturalisé français et de recevoir de la main de nos peintres toute sa valeur d’art.
Car la lithographie a été un art français.
Cette transplantation en France cependant eut toutes les peines du monde à se produire : elle demanda vingt ans !
Pendant ces vingt ans, voici ce que l’on trouve comme tentatives d acclimatation.
En 1800, Ant. André, français habitant Offenbachsur-le-Meiu où il avait connu Senefelder, vient à Paris et crée rue du Pont-aux-Choux un établissement lithographique qui ne fait pas ses affaires et est vendu en l’an XII à Mme Révillon. — J.e 1er fri-
maire an XII, le peintre Bergeret dessine sur pierre une tête de Mercure pour le prospectus de l’imprimerie lithographique, rue Saint-Sébastien, 24- Il y avait donc une « imprimerie lithographique » fonctionnant à Paris en 1804- — En 1805, au retour d’Austerlitz, le général Lejeune, futur directeur de l’École des Arts de Toulouse, dessine un croquis à Munich, dans l’imprimerie de Senefelder. — En 1805-1806, le duc de Montpensier, fixé en Angleterre, dessine par le nouveau procédé des vues, le profil de son frère Louis-Philippe et le sien, et un curieux portrait in-4 de Madame Adélaïde dont on doit dire qu’il est déjà mieux qu’un essai : c’est vraiment une lithographie. — En 1806, un négociant français en toiles peintes établi à Offenbach, François Johannot (le père d’Alfred et Tony Johannot), vient en France et essaie inutilement d’y propager l’usage de la lithographie. — En 1807, le colonel Lomet, se trouvant en Allemagne, lithographie une étude de tête d’homme. — En 1809, encore à Munich chez Senefelder, Denon trace sur pierre un croquis.
Ce sont là les incunables de la lithographie : fort curieux pour l’histoire du procédé, rudimentaires
comme art : simples jalons, épreuves rarissimes, que possède d’ailleurs le Cabinet des Estampes.
En 1812 et 1814, le comte de Lastevrie, pressentant l’avenir de la lithographie, se rend à Munich, étudie le procédé, achète les secrets, imprime de sa main. Engelmann en fait autant, et dès 1815, il fonde une imprimerie lithographique à Strasbourg. Lasteyrie, de retour à Paris, y crée la véritable première imprimerie lithographique, fonctionnant régulièrement en 1816. (Senefelder vint à Paris en 1820 pour y établir une imprimerie lithographique. Mais il y trouva des imprimeurs lithographes au moins aussi habiles que lui, et au bout de peu de temps retourna en Allemagne.)
Cette année-là nos peintresadoptent la lithographie. Horace Vernet dessine son Lancier , Girodet le portrait de Covpin ; Gros, Hersent, Penon, l’architecte Àlavoine essaient le procédé; Guérin, Roucher Desnoyers, Régnault, chargés par l’Institut de faire un rapport sur la nouvelle impression, lithographient pour se rendre compte. Vingt autres suivent par goàt.
Enfin, au salon de 1817 est exposée, sous le nom de Lasteyrie, une collection de « produits lithographiques ». Ces « produits » sont des militaires de Carie Yernet, des paysages de Thiénon, des plans, des cartes. Au Salon de 1819, Engelmann arrive aussi avec ses lithographies de Bourgeois, Bouton, Baltard, Yernet, Bâcler d’Albe, Blondel, Isabey.
Alors c’est une floraison subite. Tous les peintres, séduits par la facilité du procédé, se mettent à lithographier. Mamelucksde Gros, chevaux, cosaques et chasses de Carie Vernet, militaires de son fils Horace, ouvrentce premier âged’or de la lithographie. Charlet dans sa première manière exalte les soldats de l’Empire ; Géricault aussi les pousse à l’épique, en attendant qu’il change de genre pour dessiner sur pierre à Londres ses merveilleux chevaux. Prud’hon, avant de mourir, a le temps de laisser quelques lithographies de premier ordre.
Entouré d’une légion de dessinateurs — Isabey père, Cicéri père, Courtin, Enfantin, les Fragonard, etc., au premier rang desquels brille l’exquis Bonington — le baron Taylor, poussant à son
apogée l’activité lithographique, entreprend celte colossale publication des Voyages dans l’ancienne France : publication mère, comme l’appelle M. le marquis de Chennevières, à l’imitation de laquelle devaient naître pendant cinquante ans tant de recueils de « vues pittoresques». On y trouve des culs-de-lampe signés Ingres ou Delacroix !
C’est une fureur. Tout comme il va quelques années nous avons vu la fureur de l’eau-forte, « l’aquafortisme », il y eut alors pour la lithographie une universelle passion, une invasion du lithographisme. Alaux, Baltard, Baptiste, Bergeret, Bertin, Bouillon, Bourgeois, L. Cogniet, Couder, Delorme, Desenne, les Gudin, Gué, Lancrenon, Leprince, Lethière, Michallon, Muret, Picot, Pingret, Robert Fleury, les Swebach, Saint-Ëvre, Mme Haudebourt, etc., etc., lithographient. Ingres lithographie. Les peintres du diorama, Bouton, Daguerre, lithographient (et aussi, dit-on, Niepce). Les peintres attachés à la manufacture de Sèvres, Béranger, Robert, lithographient. Les amateurs de tout rang lithographient : le baron Denon, M,,,c Tallien, devenue princesse de Chimay, le général Lejeune.
le général Bâcler d’Albe, le général baron Atthalin, Basset de Jolimont, le comte de Forbin, le baron Coupin de la Couperie, le baron Crépy Le Prince. Aux Tuileries, la duchesse de Berry, le duc de Bordeaux enfant, lithographient. Au Palais-Royal, le duc de Chartres, le prince de Joinville, les princesses Marie et Clémentine, lithographient. A Rome, la princesse Charlotte Bonaparte lithographie.
Pendant ce temps, des amuseurs, Boillv, Pigal, Marlet, etc., avec leur gaieté trop souvent triviale, font rire le public à l’étalage des marchands d’estampes. La caricature lithographiée tue l’ancienne caricature gravée.
La mode des albums lithographiques se développe.
Devéria, Charlet, Raffet, Bellangé, les font au crayon.
Grandville, Henry Monnier, Eugène Lami, d’autres encore, ont un autre procédé plus propre à attirer l’œil : un trait de plume pour le contour, que vient ensuite remplir un lin coloriage. Colorier devient un art, et vers 1830, Meilhac publie un « Traité du coloriage des lithographies ».
On voit se multiplier les « macédoines » , genre cher à Victor Adam.
La lithographie se met partout, sur les titres de musique, sur les affiches : ne dites pas que ces pièces-là sont indignes de l’attention : il en est signées des plus grands noms, Delacroix, Decamps, Raffet.
A côté des dessinateurs originaux naissent les lithographes de profession : ceux-ci renoncent au travail libre pour se créer l’obligation d’un travail classique, le grain , le grené fondu , qui est à la lithographie ce que losange est à la gravure. Sudre, le traducteur d’Ingres, Aubry Le Comte, le traducteur de Girodet, et Grévedon le portraitiste, sont les maîtres du genre.
Les lithographes de la Restauration crayonnent sur la pierre comme sur le papier, sans trop se préoccuper de l’éclat et de la couleur. Leur crayonnage est d’un gris timide, et caractéristique. Géricault, cependant, va très avant dans le développement des ressources du procédé.
En 1825, un réfugié espagnol résidant à Bordeaux
— Goya, pour l’appeler par son nom — Goya octogénaire , prend le crayon lithographique et dessine quatre courses de taureaux avec une vivacité juvénile et une couleur que nous appellerions aujourd’hui « moderne » et même « moderniste ».
Delacroix voit ces lithographies et en est émerveillé. Lui-même prend le crayon gras, dans lequel il découvre une matière riche, plastique, et travaillant dans ce crayon comme les peintres dans la pâte, il exécute les lithographies du Faust , cri de guerre du romantisme.
Alors a lieu la seconde floraison de la lithographie ; la floraison des romantiques, des lithographes coloristes, des peintres de 1830 : Decamps, tout vibrant de lumière dans ses fonds ; Jean Gigoux, argentin dans ses blancs; Louis Boulanger et Célestin Nanteuil, étranges dans leurs imaginations romantiques ; Eugène Isabey, aussi exquis que Bonington ; Paul Huet, Jules Dupré, Boqueplan, renouvelant le paysage ; Achille Devéria, fixant dans des portraits d’un admirable jet la physionomie de l’homme et de la femme de 1830.
A côté d’eux, tous ceux qu’on pourrait appeler la
légion du journal V Artiste: Charlet dans sa seconde manière et Gavarni dans sa première, Barye, Jeanron, Laviron, Lepoitevin, Dauzats, les Johannot, E. Giraud, Lessore, Mozin, Jules David, Alophe, Canon, Challamel, André Durand, Julien, le portraitiste Léon Noël, etc.
A côté d’eux aussi, dans le redoutable journal de Philipon, la caricature politique, élevée un moment à la hauteur de l’art par la vigueur du dessin de Daumier, d’Auguste Bouquet, de Traviès. Mais la violence de cette caricature la fait supprimer ; alors la lithographie se rabat sur le dessin de mœurs auquel elle donne pendant vingt ans un éclat extraordinaire.
En 18 j(), le moment de la grande prospérité de la lithographie est déjà passé.
Les lithographes de métier, les greneurs, les Marin-Lavigne, les Midy, les Llanta, les Maurin, se sont il est vrai multipliés. Mais les lithographies de peintre se font plus rares. Cependant, en dehors des lithographies célèbres d’Aimé de Leniud, cette période est glorieuse encore ; elle est comme le point milieu des œuvres de Daumier, de Gavarni, de RalTet,
œuvres immenses qui, à eux trois, comprennent sept mille pièces originales !
Voilà ce que la lithographie permet, et ce que ne permet pas l’eau-forte. Certes, une comparaison entre l’eau-forte et la lithographie n’est pas possible, et il n’y a pas à essayer de louer l’une aux dépens de l’autre. Mais il est certain que, la pointe à la main, le peintre est moins à l’aise qu’avec le crayon gras. En dehors du dessin, une double question le gêne : celle des tailles, c’est-à-dire de la gravure , et celle, très délicate, delà morsure, qui le désespère. Généralement il en est réduit à faire mordre par quelque graveur de ses amis. Ainsi embarrassés et limités d’ailleurs par un certain format que l’eau-forte ne saurait dépasser impunément, les peintres, quand ils font de l’eauforte, s’abstiennent des sujets d’envergure qui seraient plus aptes à intéresser (la figure humaine, le portrait, l’histoire, les mœurs) et se rejettent sur des croquis, des études ou des sujets ramenés au simple. Voulezvous un exemple? Prenez Delacroix. La pointe à la main, il risquera quelques petits croquis d’animaux, quelques études, mais il ne se donne pas carrière. Prend-il le crayon? Alors c’est Faust ! c’est Hamlet !
Daumier ? Que s’attarderait-il aux essais d’eau- « forte? C’est la pierre qui lui faut pour être, sans contrainte, le prodigieux saisisseur de gestes et de mouvements, l’admirable coloriste du noir et blanc ; pour être le grand satirique, en portant le développement de son œuvre au chiffre de trois mille pièces. Et Gavarni, oii va-t-il, dans ses quelques essais de pointe? Guère loin. 11 n’y est point à l’aise. Il le déclaré lui-même : la chimie de l’eau-forte lui répugne. Et avec le crayon, que fait-il ? La Comédie Humaine , rien que cela ! trois mille pièces encore : œuvre inouïe dans l’histoire de l’Estampe: œuvre d’un homme de génie.
Et Raffet, le grand Raffet? Certes, il a gravé quelques petites eaux-fortes très précieuses. Mais c’est le crayon lithographique qui lui permet d’être un maître prodigieux, dont on peut dire que toute la peinture militaire est contenue en lui ; qui permet à son génie — le mot n’est pas trop fort, — de ressusciter le soldat républicain, le bleu du fort Mulgrave, de W attignies et de Lodi, oublié jusqu’à lui ; — qui lui permet de montrer l’épopée, et Bonaparte a Toulon, et Bonaparte en Egypte, et Napoléon en 1804., passant la revue de ses guides, et le Napoléon
triomphant de 1807, et le Napoléon de 1813 acclamé par les mourants de Lutzen, et le Napoléon de 1814, pensif, à la tête de ses mornes débris d’armée, et le Napoléon de 1815 au milieu de son dernier carré, — qui lui permet de symboliser dans ses « rêves » dans ses « revues nocturnes » et dans ses « réveils » toutes les rages de la défaite, tous les espoirs de la réparation triomphante et de la rentrée dans la gloire, — qui lui permet de laisser sur le soldat contemporain, sur le soldat de sept ans de service, sur le soldat d’Anvers, de Constantine et de Rome, et bientôt de Sébastopol et de Solférino, des pages immortelles, — qui lui permet enfin, dans son voyage en Crimée, d’être l’admirable précurseur de la peinture ethnographique et orientaliste.
Et c’est parce qu’il permet de telles œuvres qu’il ne faut pas délaisser le crayon lithographique ! Dans chaque atelier, à côté de chaque chevalet, devraient être des pierres prêtes à recevoir toutes vives les impressions des artistes. Le rapporteur du jury de gravure de l’Exposition Universelle de 1889 avait dit sur ce point un joli mot : la lithographie devrait être le carnet de poche des peintres. Procédé si fécond en ressources, si prompt en résultats : tant desimpli-
cité dans la technique, rien qui vienne retarder la soudaineté du dessin !
En 1850, la lithographie originale compte encore Bonhomme et Laemlein, qui ont laissé des pièces admirables (bien qu’à peu près inconnues jusqu’ici), Chassériau, Diaz, Andrieux, Edouard de Beaumont, Chain, Rambert, Doré. On peut même dire que la lithographie brille encore un moment avec Français, Jules Laurens, Leroux, Henri Baron, Anastasi, J. Didier, Célestin Nanteuil, etc.; avec l’œuvre remarquable de Mouilleron. Mais les publications de Bertauts sont la dernière des grandes manifestations lithographiques collectives.
Voici écoulées les trente-cinq premières années de la lithographie ; les trente-cinq dernières seront, en comparaison, peu fécondes. Vers 1800, la situation de la lithographie est très compromise :
Elle perd le dessin de mœurs, remplacée dans les journaux illustrés par les procédés photographiques, gillotage, etc.
Elle est obligée de céder la place, dans les nombreuses publications d’architecture et d’archéologie,
à la gravure en taille-douce. On exige désormais des planches scientifiques et géomélrales, et non plus des vues «pittoresques », comme dans le temps des Taylor et des Du Sommerard.
Enfin les peintres la quittent pour l’eau-forte.
Les années passent : la lithographie, sans être prospère, se soutient. Elle possède les habiles crayons de Gilbert, de Vernier, de Soulange-Tessier, de Sirouy, de Chauvel, de Lunois. De jeunes talents s’annoncent. La lithographie originale, elle aussi, est encore pratiquée. Ce n’est plus toutefois la production en masse comme en 1820, en 1830, en 1840, ; c’est la production en ordre dispersé, en tirailleurs: un jour Glaize, un jour Bracquemond, ou Courbet, ou Jean-Paul Laurens, ou Rops, ou Hervier; un autre jour Manet, ou John-Lewis Brown, ou Degas, ou Raffaëlli. Fantin-Latour adopte la lithographie pour donner un corps à ses poétiques visions. Voici que Jules Chéret porte à plus de mille pièces son œuvre si personnel. Di lion, Rohida, se mettaient hier à la lithographie, — Willette s’y met aujourd’hui, — Détaille, Jean Béraud, Lepère, d’autres s’y mettront demain.
Car la renaissance de la lithographie semble être dans l’air. L’intérêt qu’elle inspire va du moins, on no saurait le nier, en croissant.
Depuis 1860, plus les peintres l’abandonnent, plus les amateurs d’art, les collectionneurs et les critiques s’y attachent.
Le colonel de Lacombe publie son travail sur Charlet; Burty rédige le catalogue Larguez dont il aimait à dire lui-même qu’il fut le « Nonnes , réveillez-vous » de la lithographie ; Giacomelli donne le catalogue enthousiaste et exact de RafTet, et le vicomte Henri Delaborde en prend texte pour écrire en 1863, dans la Revue des Deux Mondes , l’histoire de la lithographie. Depuis, les Concourt, Mahérault et Emmanuel Bocher ont analysé et décrit l’œuvre de Gavarni ; Charles Clément a catalogué Géricault ; Alfred Robaut, Delacroix ; Adolphe Moreau, Decamps ; Bouvenne, Bonington et Lcmud ; Jules Adeline, Bellangé; Arsène Alexandre, Daumier. Les portraits d’Achille Dévéria ont aussi été décrits, et les œuvres de Gigoux, Paul Huet, du capitaine Leblanc, de Bouquet, Iïervier, Bonhommé, Laemlein, Chéret. — Champfleury, Roger Marx, Armand Dayot, Grand-Carteret se sont
occupés de la lithographie dans ses rapports avec la caricature et la peinture des mœurs. De Lostalot a écrit une nouvelle histoire de la lithographie : hier encore, Henry de Chennevières, à l’occasion de l’exposition de 1889, payait un juste tribut d’admiration aux merveilles lithographiques.
Et à chacun venait la même idée : montrer, par une exposition générale, l’histoire de la Lithographie.
Celte exposition générale, la voici réalisée. Et la Lithographie n’a eu qu’à se nommer pour trouver tous les patronages, toutes les adhésions, tous les concours : tant est vif le désir de la voir reprendre son rôle.
On ne pouvait cependant songer à montrer quiconque a lithographié, au risque de noyer le bon dans le médiocre ou dans le pire : — n’oublions pas que si le nom de lithographe s’applique à des Prud’hon et à des Delacroix, il est aussi porté par de simples dessinateurs de modes. — D’un autre côté, ne montrer que quelques morceaux célèbres, hors ligne (et dans lesquels on est trop porté à résumer tout l’honneur de la lithographie) comme le Gros Horloge , le Cheval dévoré par un tigre et le
Combat d’Oued-Alleg, c’est refaire toujours la meme exposition : c’est recommencer l’exposition des
Estampes du Siècle de la salle Georges Petit en 1887 et l’exposition centennale de 1889.
Porter le chiffre des œuvres exposées à mille pièces, insister sur les œuvres des maîtres et les montrer par des épreuves exceptionnelles, afin qu’on puisse juger de la diversité des manières, de la souplesse et de la richesse du procédé, telle est la donnée de l’exposition actuelle. Les amoureux de « la Belle Epreuve » auront ici une occasion unique de réjouir leur œil, par la contemplation d’épreuves fleur de pierre, quelquefois même tirées avec remarques marginales. Ils ne reverront pas souvent des Delacroix ou des Décamps comme ceux de M. Beurdeley, des Raffet, des Géricault comme ceux de M. Alexis Hou art.
11 est bien entendu que les pièces ont été groupées et placées en suivant du plus près possible l’ordre chronologique.
Et, cet ordre chronologique, on a même tenté de l’introduire dans le Catalogue. L’ordre alphabétique par noms d’artistes donne, en effet, un mélange hétérogène et sans signification (on peut le constater
en se reportant à la table placée à la lin du catalogue). L’ordre chronologique rigoureux est, il est vrai, impossible à cause du chevauchement des œuvres. Mais il reste un troisième plan, une chronologie approximative, sinon absolument exacte dans le détail, du moins donnant dans l’ensemble la physionomie et le mouvement vrais de l’art lithographique, en plaçant distinctement sous les yeux ses quatre grandes périodes :
Les débuts du procédé: la lithographie de la Restauration, celle des Vernet, de Bonington et de Géricault ;
La lithographie de 1830. des romantiques et des coloristes, la lithographie de Delacroix, de Gigoux et d’Eugène Isabey ;
La lithographie de 1840 à 1855, avec l'épanouissement des œuvres de Daumier, Gavarni, Raffet, avec les noms de Mouilleron, de Nanteuil, et de Français ;
Enfin la lithographie des trente-cinq dernières années.
Si elle remet les lithographies dans la mémoire du
public ; si clic peut remettre le crayon lithographique dans la main des peintres, pour qui il est le moyen d’expression le plus pratique, celte exposition (quoique venant après tant d'expositions et de sousexpositions dont on commence à être saturé), cette exposition delà Lithographie aura été, elle, vraiment utile.