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LES LITHOGRAPHES

Exposition générale de la Lithographie

[suite).

L’estampe française du xixc Siècle a vu se poursuivre en sa faveur, depuis trente ans, la plus persistante et la plus victorieuse des campagnes de critique.

La Gazette des B eaux- Arts ,

dès son apparition, va pris une part active par la parole et par le fait, c’est-à-dire en publiant nombre de notices et de descriptions d’œuvres et en faisant exécuter des planches dont plus d’une est l'honneur de la gravure contemporaine. Puis sont venus les études, les travaux spéciaux d’ensemble ou de détail ; il n’est plus

aujourd’hui uu artiste de quelque mérite dont l’œuvre en estampes n’ait été analysé à fond, et même dont le catalogue ne soit tenu à jour à mesure de la production des pièces. Aujourd’hui aussi, après les livres publiés par les Goncourt, Burty, Paul Mantz, Giacomelli, de Lacombe, Mahérault et Boclier, Champfleun , Louis Gonse, Frédéric Henriet, Clément, Moreau, Prost, Bouvenne et vingt autres, les esprits les plus récalcitrants, les plus fermés à l’idée qu’il puisse y avoir un art en dehors des siècles passés, sont forcés d’admettre comme une époque de grande vitalité et de brillante floraison pour l’art de l'Estampe le siècle qui lui a donné Henriquel-Dupont, Ferdinand Gaillard, Bajon, Waltner, — Charles Jacquc, Daubigny. Méryon, Jacquemart, Bracquemond, Millet, Meissonnier, — les Vernet, Géricault, Bonington, Delacroix, Decamps, Célestin Xanteuil, Isabey, Paul Huet, Jules Dupré, Devéria, Charlet, Raff’et, Daumier, Gaxarni, etc. : graveurs, peintresgraveurs et lithographes.

Aussi, dans ces derniers temps, l’estampe moderne a-t-elle reçu de tous côtés les preuves d’une considération croissante. Désormais classée comme objet d’art et de curiosité, elle est poussée par les

collectionneurs à des prix qui jusqu’ici avaient été réservés aux chefs-d’œuvre célèbres du passé : nous en avons eu cette année même la preuve par les ventes des collections Burty et Moignon. On a fait, il V a quatre ans, à « l’Estampe du Siècle », l’honneur d’une grande exposition spéciale dans la salle de la rue de Sèze, et le très vif succès de cette exposition a eu pour conséquence défaire attribuer à l’estampe, dans l’Exposition Universelle de 1889, une place exceptionnellement développée et favorable, au lieu de la faire dissimuler dans quelque endroit écarté ainsi qu’on en avait jusqu’alors la déplorable habitude. Par une autre conséquence, voici que cette année, au Salon, l’estampe cesse de subir la peine de la relégation dans un cul-de-sac où nul n’était tenté de pénétrer pour la voir. Les peintres, avec générosité et plus encore avec justice, ont admis qu’un art qui comprend quatre cents exposants, parmi lesquels il en est de grand talent, avait droit à sa part d’espace et de public ; ils ont donc donné à leurs confrères de la gravure et de la lithographie une place en pleine circulation, et, loin de nuire à la peinture cette salle d’estampes intercale dans l’examen des tableaux comme un temps de repos —

en musique, on dirait : un soupir — après lequel le visiteur replonge dans la couleur avec un courage renouvelé. Il \ a là pour l’estampe une position désormais acquise, qu’on aurait bien mauvaise grâce a lui contester : elle serait d’ailleurs impardonnable de se la laisser retirer.

Les graveurs dits « au burin » ont aussi voulu avoir une exposition particulière, au Cercle de la Librairie. Ce qui amènera infailliblement, à bref délai, une contre-exposition des graveurs dits « a l’eau-forte ».

Cependant un groupe d’artistes, ceux qui produisent l’estampe originale, qui est moins une grav ure qu’un « dessin à plusieurs exemplaires », se plaignaient encore d’ètre confondus dans les expositions avec leurs antagonistes les graveurs de reproduction, et ce qui est plus grave, d’ètre soumis a leur juridiction. Les peintres-graveurs, maintenant réunis (Mi société, ont leur exposition spéciale et peinent montrer librement chaque année leurs œuvres chez Durand-Ruel, sans passer sous le joug du jury de gravure.

Il restait a rappeler l'attention du public sur un mode de production de l’estampe propre au xix1’ siècle,

et à peu près spécial à la France : la lithographie, qui, pour ne dater que de soixante-quinze ans, n’en a pas moins une histoire très touffue et glorieuse. Songez que, défalcation faitede l’immense production purement commerciale, c’est de vingt mille pièces que le trésor commun de l’estampe a été augmenté par elle.

Une exposition générale de la lithographie était particulièrement désirable, parce qu’elle devait avoir un double but beaucoup plus intéressant et élevé (pie de permettre à quelques collectionneurs la gloriole d’étaler les morceaux précieux de leurs portefeuilles: prouver que la lithographie, contrairement à une idée courante, est encore très habilement pratiquée aujourd’hui; — convertir, ramener à cet art les peintres, qui en furent détournés il y a trente ans par Feau-fortc. Sans quoi, nos peintres s’amusant beaucoup moins maintenant à égratigner le cuivre que du temps de Cadart, la production de l’estampe originale subirait un ralentissement sensible, et cette estampe est cependant une manifestation d’art à ne pas laisser péricliter.

A l’appel de Jean Gigoux et de Français, deux vétérans glorieux de la lithographie, la « belle

épreuve » est accourue de toutes parts, couvrant les murs de l’École des Beaux-Arts, montrant au premier étage l’histoire rétrospective complète de la lithographie, et au rez-de-chaussée la situation actuelle de cet art.

Il est tellement passé aujourd’hui en chose jugée que la lithographie est morte, que la surprise a été grande de trouver, eu entrant dans l'École des Beaux-Arts, une exposition considérable de très belles œuvres contemporaines dues à nos lithographes de profession : on peut même dire hardiment que, au temps des Aubry-Lecomte, desSudre, des Mouilleron, la lithographie de traduction n’a jamais présenté un plus remarquable ensemble. On n’a pas lithographié mieux que Sirouv dans ses pièces d’après Prud’hon, Vénus et Adonis, J/lk> Mayer, Mme Anthony et ses enfants , et dans ses importants morceaux d’après Delacroix : Apollon vainqueur du serpent Python , lio iss y i P An glas ; son Combat d’un loup arec des chiens d’après Decamps, est aussi d'une facture originale. Decamps, d’ailleurs, porte généralement bonheur a ses interprètes. Soulange-Teissier montre ici, d’après ce peintre, des Chevaux de halaye et le Singe à son

chevalet qui atteignent la limite de la fidélité dans l’interprétation ; l’envoi de Soulange-Tcissicr comprend encore des pièces importantes comme Paris et Hélène de Prud’hon, la Prise de Malabo ff d’Yvon. Achille Gilbert attire l’attention par un bel ensemble d’œuvres où se remarquent la Tentation de Saint Antoine de Tassaert et la Femme couchée de Lefebvre. Jacott est très habile dans sa grande série des Sept péchés capitaux de VEnfer du Dante, d’après Yvon, et dans sa reproduction de l’ Orgie romaine de Couture. Chauve! est d’une virtuosité unique dans le Pont de Grez de Corot, la Chaumière en Normandie d’Isabey, Y Orage de Diaz et le Vaisseau Fantôme de Mérvon ; ce sont là des merveilles de rendu; Chauvet travaille « en pleine pâte » avec son crayon gras de lithographe, il rend non seulement le sujet des tableaux qu’il reproduit, mais encore leur couleur et même chaque touche de pinceau, il faut encore citer Corpet avec ses sujets de Heurs, Bahuet avec le Maréchal Prim d’après II. Régnault et le Fou d’après Hais; puis A. Bénard, Colas, Fraipont, Richard, Millot, et au premier rang parmi les jeunes, Lunois, qui dès son début s’est placé au nombre des meilleurs lithographes avec des pièces comme la

Réunion 'publique à la Salle Graffard d’après Jean Béraud, le Vin d’après Lhermitte, ou les laveuses d’après Daumier.

Voilà (jui est bien, dira-t-on; voilà la lithographie des lithographes en meilleure situation que nous ne pensions. Mais la lithographie des peintres, la lithographie originale, où la prenez-vous aujourd’hui? — Elle a, il faut l’avouer, de moins nombreux champions que jadis, mais enfin elle en a, et qui comptent. Fantin-Latour, dans ses compositions allégoriques sur la musique, la Gœtterdœmmenmg, Tristan , Roméo et Juliette, les Baigneuses, arrive, par un travail de hachures parallèles, à un effet qui joint la morbidesse à la force : de ces remarquables estampes se dégage un charme poétique. John-Lewis Brown pratiquait hier encore la lithographie à deux teintes avec une personnalité très marquée : ses cavaliers et ses amazones de nos jours, ses scènes de sport auront certainement pour le public de 1950 autant d’intérêt qu’en ont pour nous a présent les cavaliers de Carie et Horace Yernct. Lunois, déjà nommé, réparait ici comme lithographe original, avec sa Hollandaise de Volendarn , sa Relie Tulipe , sa

Fileuse arabe et sa Convalescence , toutes pièces exécutées au lavis avec une rare habileté. Le baron de La âge dessine de grandes études d’animaux carnassiers, en employant quelquefois la lithographie en couleurs. Robida, avec ses Vues de Bretagne , cherche à ressusciter un genre qui donna, du temps du baron Taylor, des pièces bien précieuses : l’archéologie pittoresque. Jules Chérct, ayant fait récemment une exposition de ses affiches, a jugé qu’il n’v avait pas lieu de les montrer à nouveau; il a donc organisé un envoi de fin lithographe exclusivement avec des pièces destinées à l’illustration : on trouve toute sa verve, sa fantaisie et son élégance dans La Joie, Ta’ Bal, La Folie, Le Plaisir, dans les titres (VEspana, de la Valse des Brunes et des Blondes, de Courte et Bonne, de La Gomme, de Graine $ horizontales, de la Tombola Paris- Anvers , etc. À signaler aux curieux une petite pièce très amusante comme estampe de mœurs : Une redoute chez Arsène Houssage; ceci date de 1863.

Voici encore d’autres artistes qui ont, sinon l’habitude, du moins la curiosité du crayon lithographique : Degas, avec son Programme pour une fête des élèves du lycée de Nantes: Raffaëlli, avec une Tête de

charretier grande comme nature; Odilon Redon, avec sa belle pièce, les Yeux clos ; Grenier, avec son Atelier de sculptenr\ La Pinelais, qui en sa qualité d’officier de marine dessine des bâtiments de guerre et des marins; Miss Mary Cassatt, avec une élégante Spectatrice qui lorgne ; Patrice Dillon, qui nous montre un échantillon du Public du cirque. Enfin Willette, qui s’est mis hier à lithographier, et dans sa belle affiche de V Enfant prodigue, dans les illustrations de .son journal Le Pierrot , enfin dans le frontispice du catalogue de la présente exposition de lithographie, se révèle lithographe-né, plein d’originale fantaisie et ayant obtenu d’emblée, sans tâtonnements, la qualité la plus difficile : de jolis blancs.

La lithographie originale est donc loin d’être un art perdu. Ce qu’il lui faudrait pour prospérer, c’est d’être appréciée et adoptée par un plus grand nombre de peintres. C’est surtout à l’intention des peintres qu’a été organisée la partie historique et rétrospective de l’exposition. C’est, pour employer un mot à la mode, une véritable « leçon de choses » qu’on a voulu leur donner. «Voyez et jugez. — leur dit-on, — la souplesse, la facilité, la variété du procédé dont vos devanciers ont fait le succès. Voici des lithogra-

phies de toutes sortes, des pâles et des colorées, des calmes et des fougueuses ; les unes sommaires, les autres poussées à l’extrême fini; les unes d’une touche veloutée, exquise, d’un crayon caressant la pierre, les autres d’une couleur puissante, enlevées avec emportement à coups de grattoir sur un fond de lavis ou obtenues par l’écrasement furieux du crayon. Choisissez dans ces modèles ceux qui conviennent le mieux à votre nature et donnez-nous de nouvelles lithographies originales. »

L’exposition rétrospective ne comprenait pas moins de neuf cents pièces, toutes de choix, représentant par spécimens tous les noms notables de l’art lithographique, et montrant avec développement l’œuvre des maîtres célèbres. Elle présentait ces qualités nécessaires : point de lacunes, proportion du nombre des œuvres avec le mérite des artistes, nul envahissement de la part des noms secondaires ; les pièces, bien entendu, disposées matériellement de manière à conserver leur chronologie.

A l’entrée, les portraits lithographiés des principaux lithographes, à commencer par celui de Senefelder. L’histoire de cet inventeur de la lithogra-

phie a été si souvent racontée, la légende du compte de blanchisseuse écrit par hasard sur une pierre calcaire de Solenhofen a été tant de lois répétée, que s’il y a quelque intérêt à y revenir encore c’est précisément pour détruire cette légende. Senefelder n’est point l’inventeur de hasard, c’est au contraire le chercheur acharné. Gomme Daguerre, une circonstance fortuite a pu l’aider, mais il a poursuivi un but pendant de longues années. Ce but, c’était de trouver un succédané économique à la typographie pour l’impression de l’écriture et de la musique. Certes, le bavarois Senefelder, qui commença par lithographier des duos et des quatuors, ne prévoyait pas que la gloire du procédé viendrait de son application au dessin par les peintres français. — Mais, avant l’idée de découvrir une nouvelle méthode d’impression, il la creusa jusqu’à découverte complète et créa de toutes pièces le manuel opératoire de la lithographie, y compris le lavis et l’impression en couleurs.

La lithographie n’a donc point été inventée en cinq minutes. De plus, il fallut vingt ans — 179(>- 1810 — avant qu’elle entrât dans la pratique courante des dessinateurs. Passons sur les essais,

intéressants plutôt au point de vue historique, et dont quelques spécimens curieux ont été montrés au quai Malaquais, par MM. Engelmann, Bapst et Rossi gneux.

Nous voici en 1816, au moment où Lasteyrie et Engelmann viennent enfin d’acclimater le procédé en France. Nous n’avons maintenant qu’à examiner les différents panneaux de l’exposition.

D’abord la lithographie grise, timide, des premiers lithographes, Guérin, Girodet, Gros, Denon, Mauzaisse, Demarne, Carie Vernet, Horace Yernet, Hersent, Constant Bourgeois, Robert Fleury, les Swebach, J. -B. Isabey, Montfort, Ingres, etc., tous préoccupés de la délicatesse, de la susceptibilité de la pierre, retenant pour ainsi dire leur respiration de peur d’accident, et convaincus de l’impossibilité des repentirs . Gabriel Peignot, dans son Essai sur la Lithographie , paru en 1819, donne comme l’écueil du procédé l’absence de vigueur.

Au panneau suivant , Charlet et Géricault nous apparaissent déjà plus audacieux, dans un choix de pièces fameuses. De Charlet, le Voltigeur et le Carabinier , Le Drapeau défendu, Le Français après la victoire, Les Deux Grenadiers , pièces qui émurent le

patriotisme de la génération d’alors, et Le Frète d'armes, bien capable de nous émouvoir aussi : c’est un officier de cuirassiers agenouillé près de son camarade mort à côté d’un affût brisé : cuirassier de Waterloo, et si l’on veut, cuirassier de Reischoffen, tant la pièce est moderne de facture!

Vingt autres morceaux montrent encore ici le plus caractéristique de Charlet, dans sa première et dans sa seconde manière. Géricault figure également par ses maîtresses œuvres, les grandes lithographies dites « de Hullmandel » exposées par M. Alexis Rouart, et où se remarque la célèbre étude de chevaux de trait Y Entrée de l'Entrepôt d'Adelphi; et une pièce infiniment rare et précieuse, d’une énergie superbe, Chevaux se battant dans une écurie ; on n’en connaît que quatre ou cinq épreuves.

Quelques pièces de choix vont nous présenter le groupe des lithographes qui ont illustré le grand ouvrage du baron Taylor : Voyages pittoresques et romantiques dans l'ancienne France : Court in, Cicéri père, Enfantin (le frère du « Père Enfantin »), le baron Atthalin, Dauzats, Viollet-le-Üuc, etc. Au milieu d'eux se détache l’œuvre développé de l’incomparable Ronington : Le Gros Horloge à Rouen,

Saint- Sauveur à Caen , la Cathédrale de Rouen avant V incendie , des morceaux d’architectures pittoresques, des vues d’Écosse, etc.

Tout à côté de ces œuvres moelleuses, une curiosité : les quatre pièces dites les Taureaux de Bordeaux , de Goya, qui datent de 1825. Avec ces vigoureuses œuvres, dues cependant à un peintre octogénaire, nous entrons dans la lithographie des coloristes et des romantiques.

Eugène Delacroix occupe tout un panneau : quarante pièces, scènes tirées de Faust, d'Hamlet, de Gœtz, et des études d’animaux, le Lion , le Tigre royal, le Cheval dévoré par un Tigre , montrent le puissant coloriste par des épreuves de remarque qui proviennent de la collection Pli. Burty et appartiennent aujourd’hui à M. Beurdelev.

Puis les paysagistes de 1830: Paul Huet, Jules Dupré, Decamps, Isabev, Roqueplan, Le Poitevin, Dauzats. Citons deux très curieux panoramas, de plusieurs mètres de long, représentant la flotte réunie à Toulon pour l’expédition d’Alger, et cette même Hotte devant Alger : les vues ont été prises d’après nature par Eugène Isabev et lithographiées par Isabev père, les vaisseaux par Beaupoil Saint-Aulaire.

Les portraitistes : Gigoux, avec le portrait de sa mère, qui est un chef-d’œuvre, et ceux des Frères Johannot , de Delacroix , de David d'Angers, d’ Antonin Moine , du libraire Renduel , de Caroline Murat , etc. — Achille Devéria, ressuscitant pour un moment à nos yeux, avec quarante portraits, le monde littéraire et artiste de 1830. On ne peut tout citer, lirais comment passer sous silence les portraits des Sœurs Grisi, d’ Alexandre Dumas assis, de Mm* Huerta avec ses enfants; enfin une petite Étude de femme tenant une ombrelle (portrait de Mllc de Xisdal), œuvre tout simplement exquise. — Grévedon , Léon Noël, Julien, etc.

Les plumistes : Eugène La mi , Henri Monnier, Grandville, avec leurs spirituelles lithographies au trait coloriées.

Les collaborateurs de l’Artiste : Victor Adam , Alophe, André Durand, Godefroy, llirson, Lefranc, Challamel, Gaftermole, etc. Un peu plus tard arrive Aimé de Lemud, représenté ici par le Retour en France des cendres de Napoléon , son chef-d’œuvre, et par d’autres pièces qui ont joui d’une si grande \ ogue : Maître Wolfram, Hélène Adelsfreidt, X Enfance de Cal lot.

Les lithographes de traduction : — Sudre avec La Chapelle Sixtine , Y Angélique et le portrait de Afne Sudre , d’après Ingres ; — Aubry-Lecomte avec Psyché et V Amour de Gérard, et ses tines reproductions de Prudhon, — quelques spécimens de Maurin, Marin-Lavigne, Llanta.

Ici, on pourra poser une question : pourquoi les grandes lithographies de traduction, qui dominent dans l’exposition contemporaine , sont-elles rares dans la partie rétrospective, formée surtout de pièces originales et d’un format petit ou moyen? Réponse : parce que ce sont les collectionneurs qui font les expositions rétrospectives et que les collectionneurs ne possèdent guère que des pièces originales — lesquelles sont généralement d’une dimension non excessive, ce qui ne les rend que plus susceptibles d’entrer dans leurs portefeuilles et de s’v conserver, La lithographie, d’ailleurs, semblait faite pour rester originale, c’est par extension qu’elle a servi à imiter la gravure ; l’imprimeur lithographe Motte l’écrivait déjà en 1830 : « C’est par la reproduction intacte, inaltérée, de la pensée et de l’esprit d’un peintre que la lithographie jouira toujours de la

considération qu’on attache à un dessin original : voilà en quoi consiste sa supériorité. Si elle s’en écarte, elle prend une fausse route et s’égare; en suivant les traces de la gravure, elle rampe après elle au lieu de l’atteindre.... Mais il a fallu que la lithographie se pliât aux exigences d’un grand nombre de personnes qui ne voyaient en elle qu’une rivale de la gravure, et le commerce, impatient de spéculer avec elle, lit faire par des mains adroites des lithographies qu’il aime à comparer à la gravure et qu’il vend à bas prix , comptant sur ce public acheteur, plus appréciateur d’une estampe lithographique résultant d’un travail et moins travaillé. De ce succès obtenu au détriment de ce qui est bien, il découle une foule toujours croissante de lithographies faites par toutes les médiocrités qui peuvent tenir un crayon et grener doux et serré.... » Ce jugement est dur d’expressions ; mais il est incontestable que les plus belles lithographies de traduction ne peuvent parvenir à prendre dans les portefeuilles de l’amateur d’estampes la place de la gravure.

Reprenons notre inspection de l’exposition lithographique : voici, groupés, les lithographes-peintres

de la période 1845-1860 : Morel Fatio, Alfred de Dreux, Chassériau, Bida, Alfred de Curzon, Bétencourt, Diaz, Brascassat, Gengembre, Flandrin, Henri Baron, Ed. de Beaumont.

Voici les belles lithographies de Mouilleron, de Fanoli, de Raunheim, et les pièces exécutées pour l’éditeur Bertauts par Célestin Nanteuil, Eugène Leroux, Vernier, Anastasi, Bellel, Jules Didier, Jules Laurens, Dufourinantelle, Hue; on y remarque dix paysages reproduits par Français d’après Decamps, Marilhat, Dupré, Rousseau, Troyon, Corot, et qui ont toute la personnalité et la saveur des meilleures lithographies originales.

Enfin, trois noms qui ont chacun leur panneau entier, retiennent spécialement l’attention :

Daumier, représenté par un nombre d’épreuves relativement restreint — il ne fallait pas recommencer ici l’exposition de la caricature, déjà faite — mais choisies parmi celles qui le montrent le plus sûrement comme un dessinateur puissant et comme l’artiste qui a joué avec le plus de désinvolture du crayon lithographique et poussé à son plus haut degré la vigueur des contrastes des valeurs claires et sombres. Il y a là tel noir, obtenu en dix minutes par

une large application de crayon, et qu’un grenenr de profession ne parviendrait pas à obtenir après deux jours de patient travail.

Gavarni, représenté ici plutôt comme lithographe que comme observateur de mœurs, et qu’une suite de cinquante pièces choisies montrent un crayonneur très lin, très délicat.

Raffet enfin, que nous pouvons étudier à fond dans soixante-quinze pièces. Nous allons y revenir tout à l’heure.

Rappelons, pour terminer, les derniers essais de lithographie qu’aient tentés nos peintres : les Animaux de Rosa Bonheur, le Miroir de Chaplin, le Semeur de Millet, les Cerfs et le Bas-Bréau de Bodmer, Y Intérieur d'écurie de Servin, la Tête de femme de Cals (épreuve unique appartenant à M. Alexis Rouart), le Suicide de Gérard de Nerval et les Zouaves à Sébastopol de G. Doré, le Jean Journet de Courbet, les Cavaliers traversant une forêt de Bracquemond, le Bon Samaritain de Chien-Caillou, le IÀbre-Echangc d’Edmond Morin, les croquis de paysage autographies par Corot: le Gamin , la Guerre civile et les Courses de Manet.

Dans cette rapide revue, que de noms nous avons négligés de peur de fatiguer, car en somme il s’agit ici de pièces que connaissent tous les amateurs ! Pourtant l’exposition de la lithographie a mis en lumière quelques noms avec lesquels on est, à tort, moins familier.

Peu de collectionneurs connaissent Paul Delaroche comme lithographe : voici pourtant une très rare petite pièce de sa main : Les Enfants d'Édouard..

Dans les pièces curieuses : la Forêt vierge an Brésil par Rugendas, le portrait du collectionneur Parguez par Henriquel-Dupont et celui du docteur Martinet par Calamatta, La Saint-Barthélemy , estampe d’un romantisme à tous crins, par Louis Boulanger;

Le Pallikare du capitaine du génie Th. Leblanc, habile lithographe et très peu connu, dont une pièce de Raffet nous montre la mort à la prise de Constantine;

Les portraits de Deburau par Auguste Bouquet, peintre, lithographe énergique et coloré, qui fut un des plus violents dessinateurs de la Caricature de Philipon, et dont Champtleury a récemment publié le catalogue ;

Une scène du Pacte de famine, par l’acteur Mélingue ;

Les allégories tourmentées de Ramhert, qui eurent \ers 1850 plus de vogue (jii’elles n'eu méritaient ;

Les lithographies d’Alexandre Laemlein, peintre, ne en Bavière, en 1813, fixé à Paris en 18*23 et naturalisé français. Elles sont peu nombreuses, à peu près inconnues jusqu’ici, et des plus intéressantes : la Charité d’après son tableau, le portrait de Jacques Offenbach jouant de la basse (1850); le sien, Laemlein. , la tète baissée, œuvre très originale; celui de Claude Bernard (1858);

Les lithographies de François Bonhomme (dit le Forgeron, parce qu’il avait la spécialité de peindre dos uies des grands établissements métallurgiques). Elles no sont pas plus connues que celles de Laemlein, et elles sont capitales : Erection de C Obélisque (1830), deux vues avec un remarquable fourmillement de foule; le 13 mai 18 48 (envahissement de l’Assemblée), pièce d’un très grand effet ; le 23 juin 1848 (attaque de la barricade du faubourg du Temple), morceau qui rend d'une façon saisissante l’horreur de la guerre civile; des vues du Creusot et des ateliers (h* Fourchamhault, infiniment curieuses, etc. Vu total, d’admirables estampes ;

Les études d insurges de I S VH, d’Andrieux ;

Le Pilori de Glaize, grande lithographie où se retrouve encore la couleur romantique, bien qu’elle date de 1867 ;

Quelques lithographies curieuses et rares de Bénassit, de Durandeau, de Rops. De ce dernier, que les amateurs connaîtront bientôt comme lithographe par le 'catalogue spécial qui va être publié par M. Eugène Rodrigues, une pièce très remarquable, X Enterrement en 'pays ivallon, où est rendu à merveille un ciel bas avec des nuages chargés de pluie.

Voilà bien des curiosités peu connues. Mais, qui le croirait? la vraie révélation faite par l’exposition générale de la lithographie, c’a été Raffet !

Raffet certes, loin d’être ignoré, était célèbre et même populaire. Mais enfin plus d’un, qui connaissait bien le nom de l’artiste, eût été embarrassé si on lui eût demandé au juste de préciser ce qu’il avait fait. Et d’une façon générale, on ne le croyait pas si grand peintre militaire qu’il a été. Son œuvre apparaissait comme un amalgame de pièces familières, plaisantes, militaires : Raffet était considéré comme le frère siamois de Charlet. Mais aujourd’hui, il bénéficie rétroactivement de l’intérêt passionné que nous

portons à nos peintres de soldats; dans son œuvre, on va choisir, pour en tonner un groupe hors ligne, tous ses sujets militaires et Raffet apparaît autrement considérable dans l’art que Charlet. Raffet, dans le militaire, a tout deviné, tout prévu, tout fait : le soldat républicain, Bonaparte, Napoléon triomphant, Napoléon dans ses revers, le soldat de la Grande Armée, le soldat moderne de 1832-1859; les gloires, les désastres ; l’amer désespoir après 1815, les rêves de revanche; les attaques, les défenses, les assauts, les carrés d’infanterie, les charges de cavalerie. Il a excellé surtout à donner le sentiment du nombre dans une armée, et à montrer qu’une compagnie ou un bataillon, quoique formés de cent ou de mille individualités, sont aussi des unités vivant d’une vie propre, se mouvant d’ensemble et n’ayant dans l’action qu’un cœur et qu’une Ame. Dans l’invention et la composition, Raffet a été incomparable, prodigieux. Aussi, il y eut devant son œuvre, le jour de l’ouNcrture de l’exposition de la lithographie, de véritables exclamations, en voyant l’épopée de l’armée française se dérouler dans ces pièces admirables : Prise du fort Mulgr ave, Conquête delà Hollande, Jl est défendu de fumer, mais cous poncez cous asseoir ,

Charge de hussards républicains , Bonaparte en Italie , Bonaparte en Egypte, Bonaparte et la Renommée (affiche de Napoléon en Égypte ), Napoléon (affiche du livre de Norvins), La Revue, L' Inspection, 1807 (Napoléon sur son cheval blanc, en avant de son état-major), La main, voltigeur ! (passage du Danube), Vive l'Empereur! (Lutzen), La Pensée (1814), Ils grognaient, et le suivaient toujours, pièce admirable qui résume l’Empire dans la mauvaise fortune, Waterloo, Demi-bataillon de gauche, joue, feu, chargez ! Dernière charge des lanciers rouges, Retraite du bataillon sacré, Le Réveil, La Revue nocturne . Que de merveilles !

Il faudrait organiser l’exposition de Raffet ! s’est-on écrié aussitôt de toutes parts. Ce serait, en effet, si elle a lieu, une exposition glorieuse. Mais aura-t-on le temps d’en arriver la? On en a tant fait d’expositions, dans ces dernières années, générales et particulières, publiques et privées, encyclopédiques ou monographiques, grandes et petites, expositions et expositionnettes , récapitulations superbes de l’histoire d’un art ou simples mystifications, exhibitions de reçus et de refusés, Salons, Sous-Salons et Contre-Salons, que le public, déjà las, est capable de s’insurger bientôt et de crier, en reprenant pour

la circonstance un mot historique célèbre : Il ny a plus une seule exposition à commettre !

Peu importe, après tout; qu’il ait ou non son exposition spéciale, Kaffet est désormais reconnu, comme peintre militaire, un homme de génie, et l'un des plus grands artistes du xix° siècle.

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