NOS RELIEURS
Exposition de reliure au Cercle de la Librairie, 1892.
L’art de la reliure — et par ce mot il faut entendre l’art de décorer la reliure — se maintient en France, par un privilège spécial , depuis plusieurs siècles.
Certes il a eu des hauts et des bas : des périodes éclatantes qui ont été justement célébrées, et même à satiété ; d’autres obscures, où il semblait que cet art, flamme vacillante, allait mourir. Mais enfin il ne mourait pas, et c’est l’essentiel, car tant que reste une lueur de vie, on peut espérer une reprise.
poraine (à la différence des grands bibliophiles d’autrefois); exaltant le passé, insoucieux de l’avenir de la reliure, et pour qui dans le présent elle ne devait plus être qu’un art subalterne de restauration.
Évolution funeste, qui ne fut pas particulière à la reliure, mais correspondait à un état universel des esprits, a une situation générale de l’art industriel et décoratif, qui vaudra a une partie du xixe siècle le nom de Siècle de la Copie. On « restaura », c’està-dire on recopia d’anciens décors de reliures, comme on « restaurait », comme on refaisait des monuments gothiques ou des meubles de toutes dates. La reliure copiée, la copie — très bien faite d’ailleurs — de Grolier, de Le Gascon, de Padeloup, fut bien la reliure qu’il fallait pour accompagner les ameublements « de style », oii la bibliothèque est copiée de Louis MIL à côté de la cheminée copiée de Henri IL qui porte des flambeaux copies de Louis M l et une pendule copiée de Louis M\, le tout dans des tentures copiées des Flandres, avec un lustre copié de Venise, et des sièges du Japon copies au faubourg Saint-Antoine. Ainsi fut le goût près d’un demi-siècle : alors on vit la reliure accommoder le Paul et Virginie de Curmer aux
entrelacs Renaissance, traiter les Chansons de Béranger à pelits fers du xvue siècle, et habiller les Contes Drolatiques de Balzac d’une dentelle Pompadour !
Vint Trautz. Ce relieur célèbre n’était pas pour rien le gendre du fameux Bauzonnet (pie la solidité de son corps d’ouvrage a fait surnommer « le Boyet du xixe siècle ». Il donna à la reliure une forme superbe : le livre devint compact, lourd à peser, ferme a loucher, dur à ouvrir ; les maroquins furent de premier choix, bien parés, amoureusement doux à caresser ; les couleurs choisies et heureusement assorties ; la dorure, enfoncée et brillante. Les fdets, vigoureusement poussés et repassés, prirent l’apparence de baguettes d’or serties dans le maroquin. Le décor fut approprié au livre avec discernement, et traité avec un tact sûr. Mais il fut copié. Certes, Trautz avait tout ce qu’il faut pour lancer dorure et mosaïque dans des voies nouvelles. Seulement, ses clients, les bibliophiles qui resteront sous le nom de « bibliophiles de 1875 », bibliophiles ardents, pressés de jouir, mobiles, surpayeurs, gens savants et de goût, mais obstinés classiques, ne lui en fournirent
poraine (à la différence des grands bibliophiles d’autrefois); exaltant le passé, insoucieux de l’avenir de la reliure, et pour qui dans le présent elle ne devait plus être qu'un art subalterne de restauration.
Évolution funeste, qui ne fut pas particulière à la reliure, mais correspondait à un état universel des esprits, à une situation générale de l’art industriel et décoratif, qui vaudra à une partie du xixe siècle le nom de Siècle de la Copie. On « restaura », c’està-dire on recopia d’anciens décors de reliures, comme on « restaurait », comme on refaisait des monuments gothiques ou des meubles de toutes dates. La reliure copiée, la copie — très bien faite d’ailleurs — de Grolier, de Le Gascon, de Padeloup, fut bien la reliure qu’il fallait pour accompagner les ameublements « de style », où la bibliothèque est copiée de Louis XIII, à côté de la cheminée copiée de Henri II, qui porte des flambeaux copiés de Louis XVI et une pendule copiée de Louis XIV, le tout dans des tentures copiées des Flandres, avec un lustre copié de Venise, et des sièges du Japon copiés au faubourg Saint-Antoine. Ainsi fut le goût près d’un demi-siècle : alors on vit la reliure accommoder le Paul et Virginie de Curmer aux
entrelacs Renaissance, traiter les Chansons de Béranger à petits fers du xvne siècle, et habiller les Contes Drolatiques de Balzac d’une dentelle Pompadour !
Vint Trautz. Ce relieur célèbre n’était pas pour rien le gendre du fameux Bauzonnet que la solidité de son corps d’ouvrage a fait surnommer « le Boyet du xixe siècle ». Il donna à la reliure une forme superbe : le livre devint compact, lourd à peser, ferme a toucher, dur à ouvrir ; les maroquins furent de premier choix, bien parés, amoureusement doux à caresser ; les couleurs choisies et heureusement assorties; la dorure, enfoncée et brillante. Les filets, vigoureusement poussés et repassés, prirent l’apparence de baguettes d’or serties dans le maroquin. Le décor fut approprié au livre avec discernement, et traité avec un tact sûr. Mais il fut copié. Certes, Trautz avait tout ce qu’il faut pour lancer dorure et mosaïque dans des voies nouvelles. Seulement, ses clients, les bibliophiles qui resteront sous le nom de « bibliophiles de 1875 », bibliophiles ardents, pressés de jouir, mobiles, surpayeurs, gens savants et de goût, mais obstinés classiques, ne lui en fournirent
pas l’occasion, avant été d’un instinct exclusivement copiste et réacteur.
Nous ne marchandons point l’éloge à Trautz, nous l’appelons relieur merveilleux : il semble qu’on ne puisse dire plus. Ah bien ! nous sommes loin de compte. Ses fanatiques trouvèrent le moyen de forcer toute mesure. Il faut avoir été soi-mème «bibliophile de 1875 » pour savoir à quel point l’enthousiasme put être poussé. Ce fut, à appeler les choses par leur nom, de la dévotion, de l’agenouillement. Kien n’était ! — que Trautz, préexistant, subexistant et postexistant à tout. Tout autre reliure que la sienne était une ordure (sic) bonne à casser (sic) et à jeter par la fenêtre (sic). Trautz devint un fétiche; il cumula, chose unique dans les fastes bibliopégiques, la position de relieur avec celle de manitou. Même il fut encore autre chose : il fut pierre philosophale ; dès qu’il avait touché un livre, ce livre valait son poids d’or. S’il \ avait mis cent francs de reliure, cela en valait, ipso facto, mille ; s’il y avait mis quinze cents francs de mosaïque, cela valait quinze mille. Mais oui, dans l’accès de fièvre chaude, on vit vendre quinze mille francs certaines de ses mosaïques à répétition, d’une exécution admirable, mais copiées.
Cette fantasmagorie, ce surmenage ne pouvaient durer ; le temps un peu passé, les choses reviennent à leur valeur vraie, et les prix tombent de moitié ou des deux tiers ; ils restent encore, notez bien, énormes : trois mille francs, par exemple, pour une mosaïque, c’est le prix des beaux Grolier il y a trente ans. Le fâcheux est que cela fait crier au krach des livres, quand il n’y a pas le moindre krach, mais simplement conscience de la valeur de l’argent, et un grain de raison après le délire.
Pendant ce temps, cependant, des relieurs cherchaient du nouveau.
Lortic d’abord, qui voulait la dorure admirable, imaginait un système de caissons très personnel et très riche, et exécutait une série de décors remarquables. Nous disons décors, non reliures : Lortic avait, pour dire vrai, un vice : il abîmait le maroquin en l’amincissant, à la parure, jusqu’à extinction de chaleur naturelle ; le corriger n’était pas à tenter, il était entier, indocile aux conseils, et gascon. Encore lui doit-on des plaquettes exquises. Quoi qu’il en soit, il eut, heureusement, des clients. Pas dans les
« hlihl iophiles do 1875 », bien entendu ! Impossible do décrire l'accueil que ceux-ci liront à ses reliures; ce lut un pur charivari. Tous les jours les trautzolàtres, réunis dans l’entresol do la librairie Fontaine, \ jouaient la Critique de V école de Lortic. Le marquis, et mémo le comte et le baron, faisaient rage : « Tout h fait impertinent. C'est la plus méchante chose du inonde. J! ne s'est jamais fait , je pense , plus méchante reliure. Je la trouve détestable , morbleu ! détestable , du dernier détestable , ce qu’on appelle détestable ! > Ils ne disaient pas tarte à la crème, mais ils disaient Lorti culture. < >n se tordait.
\ empêche que Lortic, et non Trautz, a ajouté un paragraphe a l'histoire du décor des reliures françaises. Comme Trautz donc, et pour des motifs différents, il a bien gagné la Légion d’Honneur, qu'il eut en 1878. Son œuvre est considérable et mériterait une étude détaillée.
Marins Michel père et (ils, entrant dans cette rude lutte, cherchaient aussi du nouveau, et en trouvaient ingénieusement. Les bibliophiles de 1875 le sentaient bien, et en étaient gênés; toutefois ils se tiraient d’affaire en décrétant que « c’était de l’art », mais que «ce notait pas de la reliure». Vdmirable façon
d’exécuter les gens en douceur : un peu de velours sur le couperet d’acier !
Trautz mort, Cuzin prit la position et refit, par ordre, autant de copies qu’il le fallut. Un jour, un bibliophile de notre connaissance vit dans l’atelier une copie de la plus extraordinaire des fanfares, sur laquelle on trimait depuis un mois et demi. — Cela vous amuse, Monsieur Cuzin, — dit le bibliophile, — cet éternel recommencement de la fanfare? — Oh non, certes ? et ce n’est pas avec ce genre d’exercice qu’on pourra jamais compter dans la reliure. — Pourquoi le faites-vous? — Parce qu’on me le commande. — Pourquoi n’essayez-vous pas vos propres idées? — Parce qu’on ne me le commande pas, et même parce qu’on me l’interdit. — Et si on vous le commandait? — Je l’exécuterais avec joie, ce serait la fin de l’écœurement, du toujours la même chose.
Sitôt dit, sitôt fait. Le bibliophile avait à l’étude, ce jour-là, l’acquisition d’un Rabelais de Le Duchat en grand papier, un de ces livres prodigieusement maussades d’aspect, mais qu’on paie très cher, parce qu’ils sont jugés nécessaires à une situation établie
de bibliophile. Notre amateur, cependant, au lieu d’acheter, avec ce bouquin, pour je ne sais combien de mille francs de considération bibliophilique, alla causer avec un bibliophile célèbre et de goût raisonné (j’ai nommé Eugène Paillet), et lui posa cette question: — Voyons, le cœur sur la main, il vous amuse, vous, le Rabelais de Le Duchat ? — Il m’assomme; il est ennuyeux comme la pluie. — En donneriez-vous huit mille? — Ni huit, ni quatre, ni deux ; il m’ennuie. — Le diriez-vous? — Ah non? ceci est une autre affaire. Le dire ! on passerait pour un anarchiste!... Là-dessus Paillet et son ami rirent abondamment, et l’argent destiné primitivement à l’acquisition de l’in-quarto servit à graver un millier de fers, moyennant lesquels Cuzin, avec ce matériel renouvelé, se mit à créer des décors nouveaux, et, dans sa si courte carrière, devint célèbre et rendit à son art un inoubliable service. D’emblée, en 1889, il emportait la médaille d’honneur.
Et maintenant, où en sommes-nous, à en juger par l’Exposition qui vient d’avoir lieu au Cercle de la Librairie?
13e la reliure même, du corps d’ouvrage, nous ne
parlerons pas ; c’est une question que les amateurs doivent aborder avec prudence et sans y montrer trop de prétentions. Il suffit de constater qu’avec une série de relieurs comme Marius Michel, Mercier, Chambolle, Gruel, Ruban, Lortic fils. Meunier, David, Raparlier, Champs, Caravon, Lemardeley, Bretault, etc., nous ne serons jamais embarrassés de la partie matérielle et pourrons toujours faire coudre nos livres et les mettre entre des cartons.
Dans la reliure industrielle et à la grosse, il faut signaler l’art, quelquefois très intéressant, qui préside à la confection des décors par plaques, aujourd’hui une spécialité très prospère de la reliure.
Au point de vue du décor, l’Exposition de 1892 indique, heureusement, une évolution certaine : la réaction complète contre la copie, presque son abandon, sa relégation dans l’ornement des paroissiens (et encore là même on s’en passerait bien !) ; la recherche quasi-fiévreuse du nouveau, du nouveau à tout prix, cherché tantôt posément, méthodiquement, avec prudence ; tantôt avec une audace qui n’exclut pas le goût ; tantôt avec extravagance.
Voilà la situation, et elle est propre à réjouir !
Pour les extravagants, disons de suite qu’ils ne nous effarent point. Ne les conspuons pas, à la mode des bibliophiles de 1875. Sachons-leur gré de leurs efforts, même malheureux, même ridicules, vers le désencroûtement, et crions-leur : « Reliez, reliez toujours ! Plus tard, le bibliophile reconnaîtra les siens ! »
La recherche prudente et la recherche audacieuse sont actuellement représentées par les deux célèbres ateliers de Mercier (successeur de Cuzin) et de Marius Michel.
Mercier donne au livre la forme devenue classique depuis Trautz. 11 est l’homme de la reliure symétrique et l’exécute en perfection : doreur admirable, patient, quoique très délié et prompt de mouvements; il a un poignet d’acier, retombe dans la trace de son fer avec un coup d’œil infaillible et tient pour la dorure enfoncée et brillante ; s’il le faut, il passe un mois, à dix heures par joui , à pousser les « petits fers » sur un volume. Pour les livres du xvme siècle, qu’il est appelé à relier souvent, il a créé des décors flamboyants, de genre xviii® siècle, mais, en fait, absolument inédits. Sur les livres du xixe siècle il se donne carrière, imagine avec talent les entrelacs de
filets, les dentelles, les guirlandes de Heurs polychromes et sertit les mosaïques comme de vrais émaux cloisonnés. Les spécimens qu’il a exposés : V Éventail , d’Uzanne, à compartiments de mosaïque ; les Contes Rémois , avec fleurs mosaïquées ; Paris qui crie , à dentelle mosaïquée, et Rabelais , avec fers dessinés spécialement pour cette reliure par Robida, lui font honneur.
L’école symétrique compte encore Chambolle, dont le doreur, Godefroy, pourra aller loin si on lui en fournit l’occasion.
Ruban, très désireux d’arriver, vient de faire établir la dorure dans son atelier. Il est, lui aussi, pour le décor symétrique. Nous avons retenu de son exposition, entre autres reliures, un Antoine et Cléopâtre , avec mosaïque de style égyptien bien exécutée.
Marins Michel est le chef de l’école audacieuse. Tempérament d’artiste, passionné, agité, ayant la rage de son art, plein d’idées justes qu’il débite avec feu et qu’au besoin il sait écrire, rêvant du nouveau et le prêchant d’une parole ardente, ingénieux, très inventif, homme de savoir et de goût, il a déjà derrière lui un passé riche en belles œuvres et
laissera un nom dans l’histoire de la reliure. Soigneux du livre, respectueux de la vignette ou des dessins, précieux pour la manipulation et la mise en état des papiers délicats, solide pour la reliure, possédant les plus beaux maroquins, il ne laisse échapper à aucun prix une peau d’une nuance exceptionnelle à réserver pour les grandes occasions. Mosaïste de premier ordre, il excelle à multiplier les couleurs sans les heurter, à les faire valoir sur un fond La Yallière ou vert olive. Ses Sonnets et Eaux-fortes , livre exposé par lui, étaient de la plus belle conception, comme mosaïque sertie à froid, cette fois sur fond bleu foncé. Il emploie pour gardes des étoffes bien choisies, au lieu de cet éternel papier peigne dont bibliophiles et relieurs sont engoués.
Marins est l’homme de la reliure unilatérale, non symétrique. Il aune affection prépondérante pour le plat supérieur; il le couvre de guirlandes qui, partant de ce premier plat , s’v épanouissent, traversent le dos et viennent mourir sur le second plat. Ou bien il encastre dans le premier plat un cuir incise : c’est un genre dans lequel il excelle, témoin son Faust , ses Contes drôlatiqucs, et ce précieux exemplaire des Fleurs du mal qui appartient à M. Paul
Gallimard, et que cet amateur a fait illustrer par le sculpteur Rodin : dans le vert foncé de la reliure est placée une plaque, nous dirions presque une dalle de cuir, foncée comme un marbre funéraire ; une fleur de mal, un chardon à l’air méchant y est tracé, et, au bas, est une petite tête de mort, venue en teinte d’ivoire par la réserve de la couleur naturelle du cuir. Ceci est un pur chef-d’œuvre, exécuté avec autant de fermeté que de décision. Marius a le travail facile et rapide, les idées claires. Il fait vite. C’est un jeu pour lui que d’inciser un cuir pour un in-quarto, comme les Quatre Fils Aymon.
Dans son sillage, parmi les audacieux, est Meunier, qui nous a montré une mosaïque où ne manque que la patine du temps, et un grand cuir incisé représentant le tableau de François Flameng : Grolier visitant V imprimerie d’Alde.
Raparlier nous a également montré quelques cuirs travaillés, intéressants.
Le cuir incisé fait rage aujourd’hui, bien qu’il soit loin de convenir à tous les livres ; c’est une caractéristique du moment. Citons aussi le cuir buriné, dont Cruel nous montrait un beau spécimen.
La situation de la reliure est donc favorable. Elle évolue enfin résolument vers l’inédit.
On lui demande du nouveau, et non dans de petites proportions. Il serait certes facile de se créer une manière en adoptant un ornement, un système de lilets, et en le mettant sur tous les livres indistinctement. C’était l’ancienne méthode, <jui donnait la notoriété à peu de frais. Pour citer un exemple, le décor dit Du Seuil : un trois-filets à quatre fleurons d’angles inscrit dans un autre trois-filets. Et c’est tout ; et éternellement on dira : Un Du Seuil ! Ce livre est dans un Du Seuil !
L’amateur d’aujourd’hui n’est pas comme les bibliophiles d’autrefois, — je dis les plus illustres, — qui, pour toute imagination, imposaient à leurs livres un habit invariable, une livrée à leurs armes. Aujourd’hui, inquiets, chercheurs, les bibliophiles veulent que pour chaque livre soit créé un décor inédit. Leur devise est : « Ne refaites pas ce que vous m’avez déjà fait. »
Conclusion : les relieurs ont matière à s’exercer.
Qu’ils prennent soin seulement de refréner les idées extravagantes. La reliure n’est ni de la peinture ni de la sculpture. Un décor de filets bien
agencés est plus en situation et plus méritoire, sur un plat de livre, que la figure humaine mosaïquée et des amours à la Boucher, avec ce que Diderot aurait proprement appelé des « culs nus » en maroquin rose.
Autre recommandation. Le client existe : la preuve, c’est ce qu’on a réuni, au Cercle de la Librairie, en un tour de main, cent reliures du plus grand prix, exécutées depuis un temps récent; la preuve encore, c’est que, lorsque vous allez chez un relieur, vous y trouvez toujours sur le chantier une reliure exceptionnelle. Le client existe, venu à la reliure moderne — soit degré, par l’instinct (si rare cependant) du mérite des choses contemporaines, — soit de force, détourné des reliures anciennes par le peu d’occasion d’en trouver, et s’il en trouve, par les prix vertigineux auxquels on les mène. Que les relieurs ménagent ce client aux œufs d’or et ne se figurent pas que chacun de leurs mouvements vaut le prix d’un coup de pinceau de Meissonier. Qu’ils ne compromettent pas cette heureuse reprise de leur art, reprise qui semble devoir durer.
Mais que le bibliophile, aussi, ne soit pas trop regardant à la dépense, la reliure d’art exigeant des
soins méticuleux et tant de peines (ju’elle ne peut s’exécuter à bas prix. Et qu’il ait de la considération pour cet artiste remarquable et précieux, le relieur, peinant dans un métier ingrat qui rapporte force malédictions pour la moindre défectuosité, et, pour la perfection, à peine le pain quotidien.