Propos de Félix Faure
L'Ami de M. Félix Faure dont nous publions les notes n'est pas un de ces « honorables amis » que la politique donne et reprend tour à tour. C'est un ami de jeunesse, un compagnon de plaisirs, un bourgeois de Paris dont la politique est une des moindres préoccupations. Ce qu'il a aimé dans M. Félix Faure, c'est l'homme, le vieux camarade dont la personne évoquait en lui quelques bons souvenirs des meilleures an-
L'Auteur
du Carnet.
I IMtOPOS DE FELIX FAURE
nées de sa vie. Ce vieux camarade s'était al lâché à la République, en était devenu le ministre, le Président. L'Ami vit avec une grande satisfaction M. Félix Faurc s'élever aussi haut. Mais il l'aurait tout autant aimé s'il avait été bonapartiste ou royaliste, ou même s'il n'avait eu aucune opinion. A cette amitié, la politique ni l'intérêt n'avaient aucune part. L'ami, dans la carrière qu'il avait suivie, ne s'était pas moins bien tiré d'affaire que M. Félix Faure dans la sienne. Les deux camarades avaient avancé chacun dans sa voie, sans jamais se heurter, sans jamais avoir besoin l'un de l'autre. Ils avaient fait presque en même temps chacun de son côté une belle fortune. Ils étaient constamment restés sur le même plan social; jamais leur camaraderie n'avait été onéreuse pour l'un ni pour l'autre ; jamais ils ne s'étaient importunés. Dans Entretiens jeur familiarité, nulle gêne. Quand le Président Félix Faure voyait arriver vers cinq heures et demie ou six heures à l'Elysée son vieil Ami, il savait qu'il
[aimiiers.
n'allait pas entendre un solliciteur, que l'Ami n'allait pas profiter du tète à tête pour obtenir une faveurouune promesse ; il savait que l'Ami venait pour le seul plaisir de le voir, de causer, « de dire des bêtises », comme il est écrit plusieurs fois dans le carnet sur lequel sont notés les Propos de Félix Fauve.
Tels élantses rapports avec son Ami, on comprend la liberté, le laisser-aller que le Président apportait dans ses conversations, dans ses monologues, car presque toujours, quand il était question de politique, il parlait seul, à peine interrompu çà et là par une question, par une réflexion. Ce n'est pas que l'Ami fût terrassé parla majesté présidentielle et qu'il en fût rendu muet. Bien loin de là. On se tutoyait, on riait joyeusement dans ces tète-à-tète. Mais l'ami est un homme de tact. Il se sentait toujours l'égal de son vieux camarade Félix Faure, et pourtant il ne méconnaissait pas que ce vieux camarade, depuis qu'il était à l'Elysée, était monté de quelques échelons au-dessus
d'un simple particulier. Il lui accordait donc une attention, une déférence auxquelles il lui semblait que, malgré leur intimité cordiale, le Président avait droit. M. Félix Faure, qui s'était fait une haute idée de sa fonction et qui ne séparait pas la fonction présidentielle de la personne du Président, savait gré à son ami des nuances, sinon de respect, du moins de convenance que celui-ci, sans arrièrepensée, mettait dans leur familiarité.
En un mot, dans ces entrevues d'avant-dîner avec un compagnon de jeunesse, M. Félix Faure était à l'aise. Il était en confiance ; il s'abandonnait, touchant à toutes les questions sans les approfondir, mais sur toutes disant quelque mot frappant, formulant quelque appréciation digne d'être retenue. L'ami écoutait, heureux de faire plaisir au Président en se montrant attentif, certainement intéressé par cette conversation substantielle et peut-être aussi flatté de se voir le confident des pensées du chef de l'État.
Ce n'est pas seulement par déférence que l'Ami ne questionne pas. La conversation touche d'ordinaire à la politique, or c'est un sujet auquel il n'entend pas grand chose. Il n'a pas l'habituded'en discuter. Le mieux qu'il ait à faire c'est de prêter l'oreille. Et M. Félix Faure, devant cet auditeur bienveillant et cordial dont l'attention n'est pas sans le flatter, parle d'abondance, avec complaisance; on dirait parfois qu'il s'écoute et qu'il se réjouit de produire sur son ami un si grand effet. Si le Président avait eu en face de lui un curieux, un questionneur, un homme qui ne se serait pas contenté de ses affirmations, qui lui aurait demandé d'expliquer ses allusions, qui aurait voulu connaître les pourquoi et les comment, il aurait ressenti de l'embarras, il se serait mis sur ses gardes, il se serait surveillé. Les Propos auraient alors été moins longs et peut-être plus tôt interrompus. Il est possible que nous y aurions gagné des éclaircissements plus
complets sur deux ou trois faits encore imparfaitement connus de la politique contemporaine — l'affaire de Fashoda, par exemple; — mais les Propos y auraient certainement perdu cette variété, cette spontanéité, cette bonhomie qui en font le charme. Les entretiens avaient lieu ordinairement à la fm de la journée, à l'heure où le Président éprouvait le besoin de se détendre. Si l'ami avait discuté, avait voulu savoir ce qu'on ne lui disait pas, aller au fond des choses dont les monologues du Président effleuraient la surface, la conversation au lieu d'apporter un délassement aurait causé une fatigue et elle aurait été certainement moins suivie.
îpies propos. U faut donc prendre les Propos de Félix Faure pour ce qu'ils sont. Ce ne sont pas des mémoires explicatifs ou justificatifs, écrits avec réflexion ou dictés à
un secrétaire en vue d'éclairer ou d'aveugler l'histoire ; ce ne sont pas des confessions; ce n'est pas un recueil de documents ni de déclarations officielles; ce ne sont que des Propos échappés dans l'abandon de l'intimité. Nous ne disons pas en les présentant au public : « Voici la vérité historique, absolue et complète ». Nous disons : « Voici comment sur tels et tels sujets, le Président Félix Faure parlant à un ami s'est un jour exprimé ».
Si nous avions à faire l'examen cri- s"r l'affaire
de
tique des Propos, nous ferions des ré- Faskoda. serves au moins sur l'un d'entre eux.
L'affaire de Fashoda nous paraît avoir présentée par M. Félix Faure, non pas telle qu'elle fut mais telle qu'il aurait voulu qu'elle eût. été.
Cette affaire fût très pénible à l'amourpropre national. Placer des soldats dans un poste et les rappeler sur la demande d'une puissance rivale, ce n'est pas le fait d'une politique très maîtresse d'ellemême; si c'est un acte sage, ce n'est
pas un (le ces exploits que l'Imagerie cTÉpinal puisse célébrer.
Plus qu'aucun autre Français, M. Félix Faure dut souffrir de cet échec au drapeau. Il avait la très louable ambition de laisser à sa présidence le renom d'un consulat brillant, et l'affaire de Fashoda venait en ternir l'éclat. Comme le Président le dit dans un des Propos : « Il avait eu le tzar à Paris, il avait fait le voyage de Russie, il recevrait toute l'Europe à l'Exposition en 1900 », et Fashoda était venu mettre une tache à ce soleil !
Il n'est donc pas étonnant qu'il ait cherché d'abord à se persuader à luimême, ensuite à accréditer que l'affaire n'avait pas eu la gravité que le public trompé par les apparences lui avait attribuée. Parlant même à un ami très intime, Félix Faure n'a pas voulu lui dire : « Nous avons subi une humiliation ». Il s'est engagé dans des explications qui ne semblent pas absolument conformes à la vérité. Le commencement du Pro-
pos sur Fashoda a tout l'air d'un plaidoyer, non pour le Président seul mais pour le gouvernement tout entier. Il apparaît que M. Félix Faure aurait bien voulu que la mission du Nil eût gardé le caractère que M. Delcassé avait défini au conseil des ministres, le jour où on en parla pour la première fois ; mais près de quatre ans s'étaient écoulés depuis la tenue de ce conseil. D'autres ministres des colonies avaient passé au Pavillon de Flore. Les instructions de Marchand avaient pu et avaient dû être complétées ou même changées. Bien qu'on ne les connaisse pas encore dans leur teneur, il esta croire que ces instructions comportaient l'ordre d'occuper un point sur le Haut-Nil. Difficilement, on admettra que le capitaine Marchand ait pris sur lui de s'établir à poste fixe et de construire un fort dans des régions où nous devions nous attendre à heurter l'Angleterre.
Il est tout aussi difficile d'admettre que M. Félix Faure ait ignoré, lui, Pré-
sident de la République, si jaloux de ses prérogatives, la consigne donnée en 1896, 1897 et 1898, au chef de la mission du Nil par le ministère des colonies, agissant d'accord avec le ministère des affaires étrangères.
Mais comme tout le mal vint précisément de ces derniers ordres envoyés à Marchand au moment de son départ ou dépêchés à lui en cours de route, M. Félix Faure, pour diminuer la portée de l'échec de la France, aime mieux s'en tenir au premier programme indiqué par M. Delcassé en 1894. Avec ce programme il n'y aurait pas eu d'humiliation à évacuer Fashoda puisque l'occupation de ce poste n'y était pas ordonnée.
Entre deux versions, la version complète qui montre notre pays dans une position au moins désagréable, et la version raccourcie qui nous est plus avantageuse, c'est celle-ci que M. Félix Faure voudrait à coup sûr voir répandue dans le monde ; c'est celle-ci qu'il donne à son ami, assez longtemps sans doute après la
fin de l'incident, car le Propos commence par celte phrase : « Pour la première fois, Félix Faure m'a parlé de l'affaire Fashoda ». Le confident indique implicitement par cette remarque que la conversation n'a pas eu lieu au moment de la crise, mais un certain temps après. On en peut conclure que ce sujet déplaisait à M. Félix Faure, qu'il n'aimait pas à l'aborder. Le jour où il y toucha, ce fût pour expliquer que nous n'avions pas subi une aussi grande avanie que les journaux de l'opposition essayaient de le faire croire, que la France n'avait pas cédé à un ultimatum, qu'elle n'avait pas reculé devant une menace. Qui pourrait reprocher au Président Félix Faure d'avoir cherché à atténuer la vérité sur un événement qui n'est certes pas honteux, mais qui n'est pas non plus glorieux et qu'il vaudrait mieux pour nous, tout compte fait, voir dans les annales d'un autre peuple que dans notre histoire?
Si on met à part ce chapitre sur Fas- Révélations , , • i • i , ,i . confirmée?.
noda, si plein de révélations, qui toutes
ont été confirmées, mais qui débute par une tentative évidente d'atténuer la vérité, en ce qu'elle avait de désobligeant pour la France, la sincérité des Propos n'est pas douteuse. A chaque instant, M. Félix Faure prononce des noms propres, met en scène tel ou tel homme vivant. Aucun de ces témoins n'a protesté contre le rôle qu'on lui attribuait. Au contraire, la plupart ont reconnu publiquement l'exactitude des dires du défunt Président. On trouvera en appendice les divers documents confirmatifs des Propos, on y trouvera aussi trois lettres rectificatives de messieurs Herbette, Goblet et Camille Dreyfus. Les M. Gobiet deux premières ont trait à l'incident inJoubiïeent Schnœbeté qui s'est passé en 1887. M. Félix Faure qui n'était alors que député, a fait le récit de cet incident d'après des ouï-dire. Toujours préoccupé de grandir la Présidence de la République, il est explicable qu'il ait mis en lumière plutôt les services rendus par le Président Grévy que ceux dont la
France est certainement redevable à l'honorable M. Goblet, alors président du Conseil. Quant à la lettre de M. Herbette, elle n'infirme en rien l'authenticité des Propos. M. Félix Faurea dit: «Voilà comment on m'a raconté l'affaire Schnœbelé ». M. Herbette la raconte différemment. D'un côté, son témoignage s'appuie sur des souvenir personnels. D'un autre côté, le témoignage de M. Félix Faure n'a pas été démenti par le prince de Mùnster-Dernburg que les Propos mettent personnellement en cause.
De tout ce qui a été écrit sur les une note Propos de Félix Faure, cinq lignes de la famillc seulement auraient pu nous émouvoir, m. Félix Faure Les voici, telles que l'agence Havas les a communiquées aux journaux : « La famille de M. Félix Faure ne peut voir qu'avec le plus grand regret l'usage qui est fait du nom de l'ancien Président de la République dans certaines communications
livrées en ce moment à la presse. Elle les considère comme dénaturant sur beaucoup de points les pensées et les sentiments dé M. Félix Faure. » Ces réserves formulées après le deuxième Propos n'ont pas été renouvelées. Malgré notre très grand respect pour les personnes qui ont cru devoir les publier, nous nous devons de les discuter.
Quels sentiments exprime donc M. Félix Faure dans ses entretiens avec son Ami?
Bntiments Avant tout, il est bon patriote. Il se
Félix Faure. montre toujours préoccupé du bien, de la grandeur de la France. C'est parce qu'il la représente, qu'il s'applique avec tant de soin à faire bonne figure dans le monde.
Il est bon magistrat. Il aime sa fonction de Président. Il en aime les devoirs ; il s'en acquitte avec une exactitude scrupuleuse. Il voudrait que l'Elysée soit la maison commune des Français. Comme il croit qu'une présidence respectée et entourée d'un certain prestige
serait utile à la République et à la France, il s'emploiede tous sesmoyensà élever le Président au-dessus des partis, à suppléer par l'autorité morale à l'autorité légale qu'il n'a pas. Il voudrait laisser à son successeur une position bien consolidée.
Il est bon citoyen. A l'extérieur, il veut faire estimer la République en la présentant sous les beaux dehors de la France policée et aimable. A l'intérieur, il voudrait la faire aimer. Le ralliement n'a pas de plus chaud ni de plus sincère partisan. Il rêve d'une République qui utiliserait au service de la Patrie tous les Français utilisables, quels que soient leurs origines et leurs antécédents politiques. A ces nouveaux venus, il ne demanderait aucune amende honorable humiliante mais seulement une adhésion loyale à la Constitution.
Il est un homme bienveillant et juste.
De ses ministres, des collaborateurs que la politique lui impose, dont tous, certainement ne sont pas à son gré, il ne dit jamais de mal. Il les loue ou,
quand il ne veut pas le faire, il n'en parle pas. Il n'y a pas une médisance dans tous les Propos, Car on ne peut donner ce nom à l'histoire de M. le procureur général Quesnay de Beaurepaire voulant se battre en duel avec son frère, puisque M. Félix Faure ne nomme même pas le héros de cette ridicule incartade. M. Bourgeois, M. Méline, M. Ribot, M. Charles Dupuy, M. Delcassé, M. Paul Dèroulède, M. Barthou, madame la duchesse d'Uzès, M. Jean Dupuy, M. Constans, M. Rouvier, sont tour à tour louanges dans les Propos, un M. Félix Faure est sans parti pris ; positif. *' semble que son caractère se soit élevé au niveau de sa haute fonction, qu'il soit véritablement un arbitre naturellement juste, sans effort sur soimême.
Il est un homme pratique. Sur les grandes questions qui nous divisent, il s'exprime avec un robuste bon sens. Egalement éloigné des extrêmes, il ne croit pas plus au croquemitaine franc-maçon,
qu'au croquemitaine jésuite ; il n'a pas peur de la prétendue conspiration juive, ni de la haine supposée de l'Europe contre nous. Non pas « esprit fort », mais esprit solide, les romans-feuilletons de la politique ne le troublent pas. Il n'est certes pas très brillant, mais il est réfléchi ; chez lui, les facultés s'équilibrent de manièreà former un bon Français moyen. Il croit à ce qui est et non pas aux puissances invisibles qui travaillent à des besognes mystérieuses. 11 n'a pas la manie de la persécution qui fait voir à certains républicains renfrognés un ennemi perfide dans tout nouveau venu, et qui montre à l'esprit obsédé du patriote ombrageux l'univers entier conjuré pour la ruine de la France. Au contraire, Félix Faure croit, parce qu'il est lui-même bienveillant et loyal, à la bienveillance et à la loyauté des autres. Homme politique positif, il ne se paie pas plus de mots dans les affaires publiques qu'il ne s'en payait dans ses affaires commerciales.
Trouve-i-on que flans les Propos il apparaît un peu glorieux, un peu pompeux, un peu plus majestueux qu'il conviendrait à un Président de République. Mais pouvait-il parler autrement qu'il agissait? Il aimait la représentation, le faste. Allait-il avec son Ami qui connaissait ses goûts d'élégance, jouer au Spartiate, vanter les douceurs du brouet noir et du débraillé ? C'est bien alors qu'il eût été ridicule, car il eût été faux. Il était de ces i icains
que Bugeaud définissait en 1848, de ceux qui ne veulent pas couper les habits pour en faire des vestes, mais qui veulent mettre des pans aux vestes pour en faire des habits. Tel il est, tel il parle. Même si on trouve excessif son souci de paraître bel homme et homme du monde, peut-on dire que la France ait souffert dans ses intérêts ou dans sa dignité des goûts fastueux du président Félix Faure? Nous avons eu depuis trente ans des chefs d'Etat qui faisaient des économies ; on le leur a durement reproché.
M. Félix Faure pensait « qu'il se serait avili » en épargnant sur l'argent que la France mettait à sa disposition pour la représenter. Il ne se considérait pas comme un vieil employé qui a de gros appointements. Il avait une autre conception de sa magistrature. Si elle n'est pas la plus républicaine, selon certains républicains, elle n'est pas la moins française. Comment peut-on concilier le reproche qu'on a fait à l'un de ses prédécesseurs d'avoir été un Harpagon avec le reproche qu'on lui adresse à lui d'avoir trop aimé le luxe? Comment veut-on qu'agisse un président de République en France si des directions de conduite tout contraires attirent également le blâme? A celui-ci on disait : par votre sordide économie, vous rendez la République et la France la risée de l'Europe ; à celui-là on dit : par votre recherche d'élégance et votre train de maison coûteux, vous jouez au monarque et vous n'arrivez qu'à faire rire de vous et de la République. Comment deux
chemins divergents peuvent-ils aboutir au même ridicule ?
Bon patriote, bon républicain, tolérant, accueillant, conciliant, ami de la concorde civile, dévoué à ses devoirs, juste envers ceux qu'il a vus à l'œuvre, homme de sang-froid et de raison, soucieux de ne pas paraître au-dessous de ses grands devoirs, de ne pas abaisser sa fonction, généreux avec son argent, tel apparaît le président Félix Faure dans ses Propos.
Parmi tous les sentiments qu'il exprime dans ses conversations familières en est-il un seul qui soit un sentiment bas, de l'expression duquel sa mémoire puisse avoir à souffrir?
On a pu sourire, il est vrai, en lisant dans les Propos un ou deux membres de phrase tels que : « mes ministres » ou «je connaissais Nicolas. » La familiarité avec laquelle le Président parle de l'Em-
pereur de, Russie a surtout paru choquante. Pour qu'on n'eût rien à reprendre il aurait fallu que monsieur Félix Faure dît : « Nicolas II ». Le nombre après le nom et c'était correct; le nom sans le nombre, quelques-uns ont trouvé que c'était du plus pur bourgeois -gentilhomme, le trait caractéristique d'un tanneur gonflé de son importance, qui tutoie les seigneurs auxquels il prête de l'argent. Voilà bien des affaires pour un numéro oublié !
Il faut ne jamais perdre de vue que M. Félix Faure eut les conversations rapportées dans ce livre avec un ami de sa prime jeunesse, avec un camarade en compagnie de qui il avait tiré l'aviron sur la Seine et mangé des fritures à Asnières. Il n'est pas fâché de faire parade, devant son ami, de ses belles relations, il ne se défend pas toujours du désir d'éblouir son complaisant auditeur. C'est là un petit travers de son caractère : heureux d'être monté jusqu'à la position dominante qu'il occupe, il a
parfois des accès de gloriole. Rares, passagers et avec lesquels viennent souvent contraster des jugements empreints de la plus noble simplicité, que M. Félix Faure porte sur lui-même.
Explique-t-il comment il est devenu Président de la République, il dit qu'il n'était pas connu en France, qu'il était totalement inconnu à l'étranger, qu'il n'était pas précédé par le prestige d'un grand nom ni de grandes actions, que rien ne l'imposait; qu'il était seulement estimé de ses collègues, qu'il n'avait pas d'ennemis parce que son naturel l'avait toujours porté à être aimable. Il conclut que s'il a été élu, c'est qu'il a eu beaucoup de chance : il ne porte pas son élévation au compte de son seul mérite.
L'homme qui parle ainsi de lui-même est-il le Présomptueux, le Gaudissart boursouflé et satisfait dont ses adversaires ont voulu représenter la caricature comme un portrait fidèle?
Et l'auteur du carnet en notant les contrastes que l'on relève dans les
Propos n'a-t-il pas donné la mesure de sa scrupuleuse véracité?
Quand ou aura lu le compte rendu des m. Félix entreliens où le Président Félix Faure pléb-sCit s'épanchait avec lant de sincérité, on se demandera si dans les derniers temps de sa vie. il n'avait pas été visité par quelques mauvais génie. La question se pose ainsi : n'avait-il pas conçu quelque dessein contraire aux lois? Dès ses débuts à l'Elysée on le voit hanté par l'idée de fortifier le pouvoir exécutif. Il se trouve au milieu d'un grand apparat et sans puissance.
Le contraste entre le décor où « figure » le Président et la nullité du pouvoir présidentiel lui semble absurde.
11 voudrait plus d'autorité, plus de liberté. « Vienne une crise sociale ou une crise nationale, dit-il à son « ami » et on sera bien heureux peut-être de trouver dans le Président une force personnelle,
capable d'agir par elle-même. » Il ne se borne pas à un vœu platonique en faveur de la consolidation de son pouvoir, il se livre à des démarches auprès des grands distributeurs de la popularité. Il voit en particulier le Directeur au Petit Parisien; il lui demande de rendre familier à ses millions de lecteurs, le nom du Président, il lui demande de parler souvent du Président, de l'aider à conquérir une autorité dont « tout le monde pourra se trouver bien. »
Avait-il une arrière pensée en tenant ce langage, en « intriguant » (le mot est de lui) auprès de M. Jean Dupuy pour obtenir le concours du Petit Parisien ? Nous n'en savons rien. Nous savons pourtant qu'on lui avait conseillé de faire quelque chose que la loi n'avait pas prévu. M. Déroulède a écrit dans le Drapeau à la date du 6 juillet 1901 : « Quand je conseillais au très regretté président Félix Fauve de saisiv le pays par voie de message ou tout autrement du grand problème constitutionnel, je lui demandais de
poser au corps électoral cette simple question : le peuple veut-il que le Président de la République soit élu par suffrage restreint ou par Plébiscite. »
Ainsi le témoignage d'un homme dont la bonne foi est généralement reconnue, nous apprend que Félix Faure avait été sollicité, lui aussi, de « sortir de la légalité pour rentrer dans le droit. » Avait-il donné son adhésion à ces funestes conseils ? Songeait-il à les exécuter, à inaugurer en France le régime misérable des pronunciamientos?Lui seul qui pourrait le dire ne le dira jamais. Tout ce qu'on sait par l'aveu de M. Déroulède, c'est que M. Félix Faure avait été tenté; tout ce qu'on peut inférer et de ses propres Propos et de sa préoccupation constante d'acquérir une popularité personnelle, et de sa démarche auprès de M. Jean Dupuy, c'est qu'il n'avait pas repoussé avec indignation le tentateur, c'est qu'il lui avait laissé développer à l'Elysée, chez le gardien de la Constitution, un plan de renversement de la Constitution,
c'est qu'il avait médité sur ces suggestions, c'est qu'il s'était dit que peut-être le moment viendrait — « crise sociale ou crise nationale » — où le bien public lui commanderait d'agir en dehors des lois et contre les lois.
Ce ne sont là que des conjectures auxquelles certains Propos ambigus et l'aveu de M. Déroulède, donnent une certaine vraisemblance. D'autre part l'honnêteté du président Faure, la résolution qu'il avait prise, et dont il parle souvent de ne pas se représenter aux suffrages du congrès à la fin de son septennat, font douter qu'il ait jamais sérieusement pensé à se jeter dans l'aventure désastreuse d'un coup d'État; car l'appel direct du Président à la nation aurait été un coup d'Etat.
Quoiqu'il en soit, le fait qu'il aurait pu un seul instant croire exécutable, le projet de M. Déroulède, mettrait une ombre sur la vie politique du président Faure. Heureusement que cette ombre n'est pas trop apparente. Pour la voir,
il faut regarder de bien près et quand on a bien regardé, on n'est pas sur de n'être pas le jouet d'un mirage.
Quelques journaux, pour les besoins de leur polémique, ont avancé que les Propos de Félix Fauve étaient une publication « inspirée » en vue de servir telle ou telle cause.
Ainsi quand le chapitre sur « Fa- sincérité shoda » eût paru dans le Figaro, le Dra- des Propospeau reconnut avec certitude « l'inspiration du quai d'Orsay ». Le Gaulois fît la même découverte. Mais M. Arthur Meyer, encore plus clairvoyant que M. Maurice Barrés, s'aperçutque les Propos avaient pour but non seulement de « dégager la responsabilité de M. Delcassé » mais encore de « hisser sur un piédestal MM. Mesureur et Camille Pelletan ! »
Ces deux critiques, MM. Maurice Barrés et Arthur Meyer, regretteront,
nous l'espérons, la témérité de leur jugement hâtif. S'ils ne reconnaissent pas l'erreur dans laquelle ils sont tombés, la collection de leurs propres journaux suffira à les réfuter.
M. Félix Faure, s'étant exprimé sur le compte de M. Déroulèdedans des termes très élogieux, le Drapeau reproduisit avec une satisfaction non dissimulée ce jugement du défunt Président.
Dans un autre Propos, M. Félix Faure avait rendu au caractère de madame la duchesse d'Uzès, un juste hommage. Le Gaulois eut la bonne grâce de consacrer à la reproduction du paragraphe concernant madame la duchesse d'Uzès une demi-colonne entière. Gomment une publication « inspirée par le quai d'Orsay » ou ayant pour but la glorification de MM. Mesureur et Camille Pelletan, comment une publication dans laquelle MM. Barrés et Arthur Meyer avaient reconnu ces tendances détestables à leurs yeux, a-t-elle pu contenir un éloge de madame la duchesse d'Uzès et de M. Dé-
roulède? Comment le Drapeau et le Gaulois ont-ils accepté pour leurs amis des éloges provenant d'une bouche aussi impure? Comment le même « inspirateur )) a-t-il pu « inspirer s des louanges à des hommes aussi éloignés les uns des autres, aussi hostiles les uns aux autres que le sont MM. Paul Déroulède et Camille Pelletan?
Mais madame la duchesse d'Uzès, MM. Mesureur, Pelletan, Déroulède, ne sont pas les seuls personnages dont il soit question dans les Propos. Tour à tour, MM. Méline, Bourgeois, Ribot, Lockroy , Marinoni , Judet , Charles Dupuy, Jean Dupuy, de Montebello, Alphonse Humbert, et beaucoup d'autres sont de la part de M. Félix Faure l'objet d'appréciations élogieuses.
Pourquoi la publication des Propos aurait-elle pour « inspirateurs » le « quai d'Orsay », et MM. Mesureur et Pelletan, plutôt que M. Méline, ou M. Ribot ou M. Bourgeois. Pourquoi, puisque nul n'a pu se plaindre des opinions expri-
mées à son égard par M. Félix Faure, tous n'auraient-ils pas été, au môme titre les uns que les autres, les « inspirateurs » d'une publication où justice est également rendue au caractère ou au talent de chacun?
Quand on peut attribuer au même ouvrage tant d'inspirateurs, de sentiments et d'intérêts contraires, c'est que véritablement l'inspiration étrangère a totalement manqué ; avoir tant d'inspirateurs, c'est n'en avoir aucun ; ou du moins n'en avoir qu'un seul qui s'appelle « la Bonne Foi ».
On nous a communiqué des Propos de M. Félix Faure* tenus dans l'intimité, nous les avons publiés tels que nous les avons reçus, sans nous permettre de leur faire subir aucune altération.
La Pourtant le carnet de l'Ami de M. Fé-
dernière ]'x paure contient à la suite des Propos, M.Félix Faure. sur les causes de la mort du Président,
des conjectures que nous n'avons pas cru devoir publier en un chapitre spécial.
Nous allons examiner ici ces conjectures.
On connaît bien remploi du temps de M. Félix Faure pendant les instants qui précédèrent l'attaque du mal auquel il devait succomber.
Vers quatre heures, le Président reçut la visite de Son Eminence le cardinal Richard, archevêque de Paris. Ensuite, tout près de quatre heures et demie, arriva le Prince de Monaco. Le Prince venait de Berlin. D'après ce que l'on croit, il s'y était rendu beaucoup pour son propre compte afin d'obtenir de l'Empereur d'Allemagne des éclaircissements sur l'Affaire Dreyfus, et un peu pour le compte du Président Faure qui, toujours préoccupé de donner un grand éclat à l'Exposition de 1900, avait désiré pressentir Guillaume 11 sur l'accueil qu'il ferait à une invitation du gouvernement français. Le Prince de Monaco avait, selon toutes probabilités, commencé par
rendre compte de la mission dont il avait bien voulu se charger, puis il avait fait tourner la conversation sur le sujet qui lui tenait au cœur, sur l'affaire Dreyfus. Le Président Le Président commença aussitôt à et Monaco6 de mar(iuer de l'impatience; il se remuait sur sa chaise, déplaçait les objets posés sur son bureau, interrompait. Tout à coup il se leva et se mit à marcher de long en large : « C'est impossible, disait-il, comment me dit-on de telles choses?... Tous les généraux français pensent et parlent autrement... Le général Mercier... Je ne peux pas vous entendre... » Le Prince de Monaco s'était levé en même temps que le Président.
Il le regardait en silence, frappé de surprise. Comment cet homme de si bonne compagnie, toujours si gracieux, si désireux de plaire, pouvait-il se livrer à un manège aussi insolite, laisser voir une agitation, une irritation qui contrastaient si vivement avec sa politesse habituelle? Emotion de M. Félix Faure ne cessait pas de mari. Fehx Faure. cner ja face congestionnée, relevant la
tête par brusques saccades, répétant les mêmes phrases : « Je ne peux pas...
Comment me dit-on de telles choses?...
Le général Mercier... Les généraux... », et semblant penser tout haut, plutôt que parler à son visiteur. Tout à coup, comme il se trouvait près de la porte, par un mouvement machinal il l'ouvrit.
Aussitôt le Prince de Monaco se dirigea vers cette porte en disant : « J'ai l'honneur de prendre congé de vous, monsieur le Président. » Subitement, M. Félix Faure se calma, se ressaisit. Prenant les mains du Prince, il lui dit : « Vous partez déjà, mais vous reviendrez, bientôt, n'est-ce pas ? » Et comme ayant conscience et regret d'avoir, pour la première fois peut-être, manqué de correction, il accompagna le prince de Monaco jusqu'à la porte du deuxième salon.
Sorti de l'Elysée, le Prince raconta la scène à ses intimes : « J'ai trouvé le Président un peu étrange, il m'a paru malade, il a mis fin à notre entretien avec une brusquerie bien étonnante de sa
3'» PROPOS DE FÉLTX FAURK
part. Après m'avoir laissé voir qu'il n'était pas bien maître de lui, il a voulu effacer cette mauvaise impression. 11 m'a reconduit beaucoup plus loin qu'il ne le devait. J'ai cru qu'il allait venir jusqu'à ma voiture... C'est extraordinaire. »
Ce récit, nous ne le tenons pas du Prince de Monaco. 11 nous a été faitparplusieurs personnes qui l'avaient entendu de la bouche d'un confident du Prince. Il est donc possible que, comme toutes les traditions orales, il ait été plus ou moins altéré. Mais le fond en est certainement exact. Quels que soient les détails de l'entrevue, le Prince trouva le Président (( étrange », si « extraordinaire », si différent de lui-même qu'il le crut « malade ».
Mon de Après avoir pris congé de son visiteur,
[. Félix Faure. M. Félix Faure était rentré dans son cabinet. Bientôt après la Mort l'y rejoignit.
L'Ami, dit que le Président a été empoisonné. Il dit que le poison employé a été le cyanure de potassium; il dit que le
cyanure a pu être administré au Président dans un cigare; il dit que son explication de la catastrophe est admise comme la seule vraie par tous ceux qui entouraient M. Félix Faure; il dit que si on n'a pu prendre de photographie du Président sur le lit de parade, c'est parce que le visage était contracté et que certains chimistes ont reconnu la contraction révélatrice de l'empoisonnement par le cyanure de potassium.
Discutons ces assertions. Le Président L'hypothèse Faure était un grand fumeur. Mais il ' u i)oiSOn' était entouré d'hommes d'un dévouement absolu et d'une honorabilité au-dessus du moindre soupçon. L'empoisonnement par un cigare imprégné de cyanure de potassium n'aurait donc pas pu être préparé à l'Elysée. Le cigare assassin aurait dû être apporté du dehors, dans l'aprèsmidi, offert au Président par un visiteur ou déposé sur sa table; il aurait fallu en outre que ce cigare perfidement mis à portée de sa main, eût la la même apparence que ceux qu'il fumait d'habitude;
voilà bien des conditions difficiles à remplir. Cependant s'il était entré chez le Président le jour de sa mort quelqu'un sur qui un doute put se fixer, la supposition du cigare, tout au demeurant invraisemblable, serait au moins défendable. Mais les deux visiteurs reçus ce jour là sont le cardinal Richard et le Prince de Monaco! Par conséquent l'hypothèse du cigare cyanure s'écroule puisqu'on ne trouve personne que l'on puisse, sans tomber dans le ridicule, soupçonner de l'avoir apporté. Il y a en dehors de cette raison morale des raisons de fait pour rejeter l'explication de la catastrophe du 13 février 1899 telle que que la donne, dans une note de son carnet, l'ami du Président. Le cyanure de potassium est un composé salin d'acide cyanhydrique ou prussique. 11 dégage une forte odeur d'amande amère.
Un cigare imbibé dans une solution de cet acide ne sentirait plus le tabac et aurait un goût très désagréable; on le rejetterait sur son odeur ou au pre-
mier contact avec les lèvres, avant que le poison n'ait pu opérer son action.
Si on persiste à soutenir, contre la vraisemblance, qu'un assassin inconnu ait fait parvenir au Président Faure un cigare empoisonné , que le Président ait mis ce cigare dans sa bouche et qu'il ait été foudroyé, les amis du Président qui se sont portés à son secours, quand le mal s'est déclaré , auraient vu ce cigare à peine entamé, dégageant un parfum anormal, très pénétrant. Or, personne n'a dit qu'on ait trouvé un tel cigare dans le cabinet présidentiel.
La légende du cigare cyanure doit donc être reléguée au nombre des fables. Si M. Félix Faure a été empoisonné par du cyanure de potassium, il faut qu'il en ait bu une solution. Mais qui la lui aurait versée ? Où est le verre dans lequel il aurait bu? Qui a vu ce verre? Il y aurait eu encore un autre moyen de causer cette mort si rapide, c'eût été de mettre du cyanure en contact avec une écorchure.
Aussitôt ce poison se serait répandu dans l'organisme. Mais M. Félix Faure n'avait pas aux mains, que l'on sache, de lésion, et s'il en avait une, comment, par l'artifice de qui aurait-il mis cette main blessée en contact avec de l'acide cy.anhydrique ? Quant aux contractions du visage constatées après la mort, à quel signe aùrait-on reconnu qu'elles provenaient d'une hémorrhagie cérébrale provoquée pas un poison plutôt que d'une hémorrhagie spontanée ? Quand le sang se répand dans une partie du cerveau, la partie du corps correspondant aux lobes envahis se trouve privée de l'usage de ses nerfs moteurs et sensibles ; il peut en résulter une paralysie plus ou moins localisée. Un poison peut déterminer une hémorrhagie cérébrale ; mais une fois que cette hémorrhagie s'est produite elle se révèle par les mêmes apparences de paralysie qu'une hémorrhagie spontanée. Donc les contractions observées sur le visage du malheureux Président et qui n'ont pas permis de
le photographier, ne suffisent pas à prouver qu'il ait été empoisonné.
De quelque côté qu'on se retourne l'hypothèse présentée par l'Ami du Président est invraisemblable. Mais ce n'est pas tout : un des signes révélateurs de la présence de l'acide cyanhydriquedans un corps, est « l'odeur d'amande amère qui s'exhale de toutes ses parties » (Tardieu. Eludes sur F empoisonnement). A-ton constaté cette odeur auprès du corps de M. Félix Faure? Non.
Enfin, l'acide cyanhydrique et son dérivé le cyanure de potassium sont des poisons « foudroyants ». Le premier tue en quelques minutes, dit-on — quinze, au plus — (Tardieu) ; le second en trois quarts d'heure, au plus (Tardieu).
Or, on disputa pendant près de deux heures M. Félix Faure à la mort. C'est vers six heures qu'il perdit connaissance et c'est après huit heures qu'il expira.
Tout vient donc contredire l'hypothèse de l'empoisonnement. C'est pourquoi, désirant la discuter, pour tuer, si c'est
naturelle.
possible, une légende en voie de formation, nous n'avons pas voulu la publier en un chapitre spécial.
Mort II nous semble à nous que la mort de
M. Félix Faure a été une mort parfaitement naturelle. Le Président était très sanguin ; son visage coloré, son encolure un peu épaissie montraient des prédispositions à l'apoplexie ; il se fatiguait beaucoup pour faire face aux multiples obligations de sa charge. Enfin il abusait du tabac, fumant sans cesse, depuis son réveil jusqu'à son coucher — excepté pendant les heures de représentation — soit la pipe, soit des cigares très forts, très chargés de nicotine. On sait que l'abus du tabac peut à la longue exercer sur les fonctions du cœur la plus mauvaise influence.
Dans l'état physique où il se trouvait est-il téméraire de croire que le Président, déjà indisposé , mal à son aise, ait été secoué par la contrariété qu'il éprouvait d'avoir manqué, vis-à-vis du Prince de Monaco, à cette correction protocolaire à
laquelle il attachait tant de prix. Rentré dans son cabinet, M. Félix Faure, qui venait d'être très surexcité, a pu éprouver l'effet d'une réaction, tomber en somnolence; puis une congestion au cerveau se sera produite; telle est l'explication qui nous paraît la plus vraie par ce qu'elle est la plus simple, de sa fin si soudaine et si déplorable.
Tardieu, dans l'ouvrage déjà cité, s'exprime ainsi : « Il n'est pas toujours facile de différencer l'empoisonnement par l'acide cyanhydrique de certaines maladies spontanées à marche rapide, de certaines morts subites qui se produisent d'une manière naturelle, telles que les diverses apoplexies, etc.. »
Nous resterons sur ce mot : « l'apoplexie, maladie spontanée à marche rapide. » C'est cette mort naturelle et non pas une mort romanesque, une mort de roman-feuilleton qui enleva à la République le plus populaire de ses Présidents.
... Aujourd'hui, à cinq heures, j'ai vu le président. Je l'ai trouvé très agacé.
— Te douterais-tu que Planquette n'est pas décoré ? Planquette l'auteur des C oches de Corneville et de la Marche de Sambre-et-Meuse i Cette marche, tous les régiments la jouaient à Chàlons devant le Tsar. Elle est aussi populaire que la Marseillaise, et l'auteur n'en est pas décoré ! Un de ses amis est venu me le
dire l'autre jour. Comme j'ai pour principe de ne jamais rien demander aux ministres, j'ai fait seulement tàter le terrain aux beaux-arts. Il n'y a plus là une croix disponible, et moi non plus je n'en ai pas. Vraiment il est absurde de mettre le Président de la République hors d'état de faire une politesse et de réparer une erreur ou un oubli, ou une injustice. Je ne dis pas cela seulement pour Planquette qui aura sa croix dans six mois, s'il ne Ta pas cette fois-ci. Je le dis en général , pour le principe. « Les républicains devraient comprendre que la République a besoin que son Président ait de l'autorité personnelle, soit populaire, qu'il s'appuie sur une force d'opinion. Si on ne lui donne pas de pouvoir, qu'au moins on le mette
en mesure de faire autant de gracieusetés qu'il le jugera nécessaire. On gouverne par des amabilités. Mais quelle considération veux-tu qu'on ait pour un pauvre diable de chef d'Etat qui n'a pas même un bout de ruban rouge à donner sans le contrôle d'un ministère, qui doit descendre à solliciter ses ministres? On ne respecte pas l'impuissance, et l'impuissance du Président de la République est trop visible. Heureusement que je suis en position de réagir contre les traditions qu'on a laissées s'établir ici. Mes prédécesseurs n'auraient pas pu faire ce qui m'est possible.
» Le pauvre Carnot était en proie à d'affreuses souffrances. Il avait une occlusion intestinale, mal horrible que les
chirurgiens se préparaient à combattre
par une opération aussi dangereuse que douloureuse. Cette opération devait avoir lieu aussitôt que Carnot aurait quitté l'Elysée, car il ne voulait pas être réélu, tn le sais comme tout le monde. Torturé sans répit par son mal, l'infortuné Président se trouvait à peine assez de force pour se plier aux corvées de sa fonction. Il figurait tristement. Comment aurait-il pu entreprendre d'augmenter l'influence présidentielle? Il se contentait d'être respecté ; il n'avait pas les qualités nécessaires, malgré son grand nom républicain, pour gagner la popularité, pour entrer dans la familiarité des masses.
» Contre M. Casimir-Perier, avec son grand nom d'aristocratie bourgeoise et réactionnaire, et avec sa timidité qu'on
prenait pour de la hauteur, il était facile d'exciter les envies et les défiances démocratiques. Par conséquent, toute tentative de sa part pour rehausser le prestige de la présidence eût prêté à la calomnie. On l'aurait accusé de visera la dictature. Ajoute que Casimir-Perier était arrivé à l'Elysée comme un Président de comhat. Carnot, qui désirait l'avoir pour successeur, lui avait persuadé qu'il devait quitter la présidence de la Chambre pour devenir président da Conseil.
Mais dans le poste de président du Conseil on soulève naturellement contre soi de féroces animosités. Casimir-Perier arriva à la présidence escorté de haines qui devaient lui rendre toute action personnelle impossible. D'ailleurs il s'est dégoûté trop tôt. Il est parti avant d'à-
voir rien tenté. Je suis, moi, dans de tout autres conditions. Mon nom ne disait rien à personne. C'était seulement celui d'un bon républicain qui n'avait jamais eu de défaillance, et qui pourtant avait su garder son indépendance même devant son parti. — Ainsi, je n'ai pas voté la loi d'exil contre les princes. — Il ne pouvait donc pas y avoir, contre moi, d'animosité, préconçue, d'aucun côté. Dans les places que j'avais occupées, je n'avais jamais eu à tenir un rôle militant. Aux colonies, à la marine, on ne se fait pas d'ennemis. On est à peine discuté. J'étais donc dans de bonnes conditions pour remplir les fonctions de Président de la République, qui sont celles non pas d'un chef de groupe, mais d'un arbitre entre tous les groupes.
L'Elysée doit être la maison commune de la République, où tous ceux qui acceptent la République doivent avoir en quelque sorte leur couvert mis. J'étais préparé à tenir cette maison, j'ai réussi. » Pour arriver à influencer ce inonde politique où l'autorité présidentielle était nulle, j'ai désiré et j'ai trouvé facilement une grande popularité personnelle dans la nation. Je dois cette popularité à ce fait que je ne suis pas un sectaire, que •mes opinions et mes actes ont toujours été ceux d'un homme modéré, qui ne poursuit pas de chimères. Le peuple a vu avec plaisir que je m'intéressais aux soldats, que je portais la cocarde au chapeau ; on m'a trouvé de bonne humeur et je n'y ai aucun mérite, car la bonne humeur vient de la bonne santé. J'ai un
estomac de fer, comme tu le sais. Enfin, j'ai comme personne la mémoire des figures et des noms. Amène-moi un homme que je n'aurai vu qu'une fois, il y a dix ans, je le reconnaîtrai. C'est avec ces riens que je suis devenu populaire, que j'ai gagné une force qui me permet, sans me découvrir, sans sortir de la loi, d'influencer la politique. Dans les Chambres, l'Elysée n'est plus considéré comme un salon où trône un figurant négligeable. Hanotaux ne se permettrait pas avec moi ce qu'il a osé avec Perier : refuser de communiquer au Président les dépêches des ambassadeurs. Et cette inconvenance dura jusqu'à ce que Dupuy, informé par hasard, y mît bon ordre.
» Cette autorité qui m'est venue sans que je me livrasse à de grandes manœu-
vres pour m'en saisir, rien qu'en faisant mon devoir et par la façon dont je l'ai rempli, on sera peut-être bien heureux de la trouver un jour. Vienne une crise nationale ou une crise sociale, et le salut public sera peut-être dans une intervention directe du Président auprès de la nation.
» Et voilà pourquoi, conclut Félix Faure revenant au point de départ de cette longue causerie, je veux à l'avenir avoir toujours une provision de croix suffisante pour pouvoir décorer un Planquette quand on m'en signalera un. »
... Le Président m'a dit qu'il ne serait pas candidat à la prochaine élection présidentielle.
— Je ferai mes sept ans. Mais je ne veux pas renouveler le bail. On n'a pas deux présidences comme la mienne. Elle marquera le point culminant du régime.
J'ai eu le voyage de Russie, j'ai eu la visite du Tsar. J'aurai l'Exposition. Que veux-tu que je souhaite de plus? Après l'Exposition, je prévois même que les temps deviendront durs. Il y aura à recevoir plus de coups que d'ovations. La poussée socialiste sera formidable. Je n'envie pas mon successeur, et c'est pourquoi je ne voudrais pas me succéder à moi-même. Je m'en irai en 1902, après l'apothéose de l'Exposition qui sera l'apothéose de la République.
Tu verras ce que ce sera. Jamais Paris n'aura vu un pareil spectacle. Nous aurons tous les souverains de l'Europe.
Tu comprends qu'aucun d'eux ne pourra être plus difficile que le Tsar. Or le Tsar viendra, j'en ai l'assurance; non pas seulement une assurance officielle et diplomatique, mais une assurance personnelle : c'est une promesse d'homme à homme qui sera tenue. Quand l'empereur de Russie aura ouvert la marche, tous les autres suivront. En 1900, la République sera traitée comme la digne fille de la France. La dédaigneuse quarantaine sera finie.
Je demandai au Président où il logerait tous ces visiteurs.
— Là, répondit-il, à côté de moi.
Chancel (l'architecte de l'Elysée) a fait
les plans d'un petit palais qui sera construit en bordure de la rue de l'Elysée, sur une partie du jardin. J'aurai ainsi nos hôtes sous la main. Ils seront plus chez nous à côté du Président de la République, dans un palais bâti pour eux, qu'ils ne le seraient dans un garni que nous aurions loué ou dans leurs ambassades. Il faudra de l'argent, — trois millions, dit Chancel : la Chambre les donnera. On ne lésinera pas pour l'Exposition. Ces millions-là rapporteront de fameux intérêts.
— Mais, tu dis, repris-je, qu'ils viendront tous. Veux-tu dire qu'il n'y aura pas d'exception?
— Je vois à qui tu penses. Eh bien, il viendra. Pourquoi pas? La France a trop de tact pour ne pas comprendre. En
d'autres temps on aurait pu craindre que certaine partie ardente et turbulente de la population ne fût émue d'une pareille visite. Mais ces éléments généreux, je les tiens. Voyons, je suis un des fondateurs de la Ligue des patriotes. J'en ai été le premier vice-président. Déroulède, pour qui j'ai autant d'affection que d'estime, sai l bien que je ne ferai rien qui soit contraire à la dignité nationale. Il viendra : il est bon qu'il connaisse la France autrement que par les rapports de ses agents et par les caricatures qu'en font le journaux. La France et la République ne craignent pas d'être vues de près par les gens les moins bienveillants. Quand la République aura reçu tous ces hommages, sous ma présidence, que me restera-t-il à désirer? L'avenir ne pourra
pas être plus beau que le passé. J'irai vivre dans mes souvenirs.
... Félix Faure est revenu aujourd'hui sur sa résolution de se retirer après la fin de son septennat. La conversation s'était engagée sur la surveillance à laquelle le Président n'échappe jamais.
Nous nous promenions dans le jardin et un officier d'ordonnance nous suivait à quelque distance. J'en fis la remarque.
— Ce n'est rien encore, dit Félix Faure, que d'être gardé à vue dans le palais; ce qui est plus désagréable, c'est la persécution des agents au dehors.
Une seule fois, tu m'entends, une seule fois, je suis sorti sans être vu. C'a été un affolement. On téléphona au préfet de police. Puybaraud dut mobiliser toutes ses réserves. On alla chercher le ministre de l'Intérieur. On aurait dit que j'étais une petite princesse en danger d'être enlevée. Rien n'est agaçant comme de sentir toujours sur soi des yeux braqués, de ne pouvoir faire une démarche qui ne soit connue, un pas qui ne soit compté.
Casimir-Perier ne pouvait pas s'accommoder de cette surveillance protectrice et assommante de la police. Bien qu'elle fût nécessaire dans la crise d'anarchisme qui suivit la mort de Carnot, il y voyait un intolérable attentat à sa liberté individuelle. L'agacement qu'il
en ressentit ne fut probablement pas
étranger à sa démission. Je ne dis pas qu'il n'a pas eu d'autres raisons graves v de s'en aller. Il se voyait si impuissant et si injustement méconnu qu'il avait de quoi détester l'Elysée. Mais il était excédé de ne pouvoir jamais être seul.
Moi, je me résigne philosophiquement à cet inconvénient du métier. Casimir- Perier est un enfant gâté. La vie lui a été trop facile. Il n'a pas connu les luttes, les déboires, les inquiétudes d'un « self-made man ». Ce qui pour moi n'est qu'une contrariété lui apparaissait comme une monstruosité. Il s'irritait, s'enrageait contre l'inévitable. Malgré tout son courage, c'est un homme qui manque d'estomac. Il l'a bien prouvé en s'en allant dans une
tourmente d'outrages immérités. Moi aussi j'ai passé, tu le sais, par une semblable épreuve. On m'aurait alors coupé la main plutôt que de me faire donner ma démission. Plus on m'attaquait, plus on fortifiait ma résolution de résister jusqu'au bout de mes sept ans. Ma patience a été récompensée, la bourrasque a passé. Jamais un Président n'a été plus tranquille que je ne le suis. Quand je partirai, en 1902, après l'Exposition, on verra bien que c'est de mon plein gré. Je rentrerai chez moi, où je retrouverai les quatre-vingtdix mille francs de rente que j'avais en entrant ici, et que je n'aurai ni écornés ni augmentés. Car je ne fais pas un sou d'économie. Je croirais m'avilir en achetant des maisons avec l'argent que
me donne la France pour la représenter. Je dépense tout. Mais je ne suis pas aussi riche que Gasimir-Perier qui, lui, dépensait au delà de sa dotation... (1)
(1) Voir l'appendice A.
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... Pour la première fois, Félix Faure m'a parlé de l'affaire de Fashoda :
— Pendant quelques semaines j'ai bien cru que nous allions avoir à soutenir une guerre terrible, non pas pour Fashoda à proprement parler, mais à cause de la perturbation que l'exploration Marchand avait jetée dans les rapports entre la France et l'Angleterre.
« Nous n'aurions pas fait la guerre
pour. Fashoda, parce que notre intention n'avait jamais été d'occuper définitivement ce point, ni aucun autre, dans la vallée du haut Nil. Un poste placé si loin eût été trop éloigné de toute base de ravitaillement, trop en l'air; il aurait été pour nous une cause permanente d'inquiétude. Je n'étais pas au conseil des ministres le jour où fut décidée la mise en route d'une mission vers le Nil. Mais je me suis fait expliquer pourquoi et comment cette mission avait été organisée. C'était sous un des précédents ministères de Ch. Dupuy. Delcassé était aux colonies. Un jour, il communiqua au Conseil la décision qu'il avait prise de faire continuer vers l'Est, à travers l'Afrique, une mission d'exploration qui avait été tout d'abord, je crois, confiée au
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colonel Monteil. Delcassé indiqua som mairement l'itinéraire de la colonne Marchand. Elle pousserait jusqu'au Nil.
» Le ministère des colonies a toujours des explorateurs en mouvement. Lès communications sur ces missions sont fréquentes au Conseil des ministres. On n'y prête pas une grande attention. La communication de Delcassé au sujet du capitaine Marchand fut cependant remarquée à cause d'un mot de Carnot.
» — Mais, dit-il, si nous arrivions sur le haut Nil, nous serions en meilleure posture pour engager la conversation au sujet de l'Egypte.
» Cette houtade ne fut pas relevée. Le ministre des Affaires étrangères, que l'affaire aurait concerné si elle avait dû avoir de telles conséquences, ne dit
rien; Delcassé non plus. On remarqua le mot de Carnot; au moins un ministre, qui depuis me l'a rapporté, le remarqua. Mais on n'y attacha pas plus d'importance qu'à une parole dite en l'air.
» Malheureusement on ne tient pas minute des délibérations du Conseil des ministres. Il n'y a pas de secrétaire du Conseil. Il n'existe donc pas de document qui permette de préciser la portée, que dans l'esprit de Delcassé avait l'envoi d'une mission dans la direction du Nil. Mais les souvenirs des ministres de ce temps-là sont précis. Ils disent qu'on leur a parlé d'une mission d'exploration , d'études scientifiques , géographiques , commerciales , d'une mission qui montrerait notre drapeau, mais pas du tout d'une mission de con-
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quête. D'ailleurs on ne part pas à la conquête du Nil avec cinq cents nègres; enfin Delcassé est un esprit froid et pratique. Ce n'est pas l'homme des coups d'épingle, ni un chercheur de querelles.
» La consigne donnée à Marchand par les Colonies, dont il relevait, n'étant pas une mission de conquête, la France ne l'ayant pas chargé de faire un établissement définitif sur le haut Nil, mais seulement de s'y promener et d'y faire des observations géographiques, politiques et économiques; les choses étant ainsi, nous n'avions pas à faire la guerre pour soutenir un projet d'occupation fixe que nous n'avions pas formé.
» Il est vrai que Marchand une fois arrivé à Fashoda y était resté plus longtemps que daus un autre poste. Il y avait
élevé une sorte de fortin et s'était même mis à y faire pousser des salades. Ces faits s'expliquent par le prestige que le nom du Nil devait exercer sur un officier et par le besoin où Marchand était de demander des instructions. Fallait-il qu'il demeurât où il était ? fallait-il qu'il revînt en arrière? fallait-il qu'il continuât sa marche vers l'Est? Voilà pourquoi il s'attarda à Fashoda. Que ce brave homme et ses compagnons aient désiré qu'on leur dît : « Vous êtes sur le Nil, restez-y ! » je le crois. Mais leur désir ne pouvait pas engager la France. » Certainement, quand avec le rapport de Marchand nous serait arrivée sa question : Que faut-il faire ? nous aurions répondu : « Levez votre camp et reveneznous. »
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» Mais avant que nous eussions reçu aucune communication directe de Marchand, l'affaire avait pris une mauvaise tournure. Le général Kitchener, qui commandait l'armée victorieuse des Derviches, était allé inviter Marchand à s'en aller. Naturellement, notre officier avait répondu qu'il ne recevait d'ordres que de nous. En même temps, à Paris, l'ambassadeur d'Angleterre nous faisait des représentations.
» On a dit qu'il y avait eu un ultimatum. Cela n'est pas vrai. L'affaire, heureusement, n'est pas allée jusque-là. Ce, qu'on a appelé l'ultimatum, c'est une note verbale remise par sir Edmund Monson à Delcassé. Cette note verbale disait que (( l'Angleterre serait amenée à considérer » comme un acte inamical l'occupation
» par une force française d'une portion » de l'ancien domaine des khédives. »
» Une note verbale, c'est quelque chose comme un thème de conversation. Ce n'est pas, comme l'ultimatum, une sommation d'avoir à faire ou à ne pas faire telle chose dans un délai déterminé. Une telle sommation, nous ne l'avons pas reçue. Et ceux qui, en France, disent que nous avons subi cet affront, calomnient leur pays. Pas plus sous la République que sous les anciens régimes, la France ne céderait à une menace sous condition. Saisi de la note verbale de sir Edmund Monson, Delcassé prit son temps pour répondre. Un événement fortuit lui donna un grand répit. Le ministère Brisson dont il faisait partie tomba. Delcassé, devenu momentanément ministre
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intérimaire, n'avait plus qualité pour prendre une décision. Brisson disait, avec raison, que « ça ne le regardait plus ».
» Quand le ministère Ch. Dupuy eut été formé, Delcassé, qui était maintenu aux affaires étrangères, reprit la conversation avec l'ambassadeur britannique.
Il établit par pièces et documents que la mission Marchand n'avait jamais eu un caractère conquérant ; que la crise venait de l'invitation adressée par le général Kitchener à l'officier français d'amener son drapeau; que si on n'avait pas mis des militaires anglais en présence de soldats français, que si on avait traité l'affaire d'une façon exclusivement diplomatique, aucun malentendu ne se serait élevé entre les deux gouverne-
ments ; enfin, que la mission ayant eu dès le moment de son dépari un car 1ère scientifique et économique, et non pas une consigne militaire, la France ne faisait aucune concession en donnant au capitaine Marchand Tordre de continuer sa mission dans les conditions mêmes où il l'avait conduite jusqu'au point où la malheureuse intervention de Kitchener avait éveillé de part et d'autre les susceptibilités nationales.
» La conclusion de ces conversations fut que Marchand continuerait sa route à travers l'Abyssinie pour achever la traversée de l'Afrique dans sa largeur.
» Voilà l'affaire de Fashoda aplanie.
Mais pendant qu'on négociait et après les négociations, les journaux dans les deux pays s'étaient livrés aux plus folles exci-
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talions. L'opinion, aussi bien en Angleterre qu'en France, était violemment surexcitée. La lièvre belliqueuse pénétrait jusque clans le monde politique. Je te le dis, nous n'avons pas craint la guerre pour Fachoda ; mais nous l'avons crainte après le règlement de la question de Fashoda. Il y avait une telle irritation de part et d'autre que le moindre incident eut été « inarrangeable. » (Sic.) » Tous les rapports qui nous parvenaient nous disaient de nous tenir sur nos gardes, d'être prêts à tout. Et malheureusement sur beaucoup de points, nous n'étions pas préparés. Lockroy demandait du charbon, des canons et des troupes pour la défense des côtes, et en particulier de Bizerte qui était, disait-il, à la merci d'un coup de main. Pour l'aire
nos préparatifs, il nous fallait de l'argent. Nous n'en avions pas. Nous ne pouvions pas en demander aux Chambres sans causer des inquiétudes en Angleterre, sans déceler l'insuffisance de notre armement, sans montrer notre jeu.
» Cet argent, les ministres eurent le courage patriotique de le dépenser sans autorisation. Il y avait eu ici, à l'Elysée, un Conseil extraordinaire auquel avaient pris part Loubet, président du Sénat; Deschanel, président de la Chambre; Dupuy, Lockroy, Freycinet, Peytral et les chefs d'état-major de la marine et de la guerre. On avait évalué à 70 ou 80 millions la somme indispensable pour parer au plus pressé. Ces millions, on en disposa. Auparavant, pour se mettre
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à couvert autant que possible, les ministres firent une démarche auprès des présidents et des rapporteurs généraux des Commissions financières du Sénat et de la Chambre. Au Sénat, c'étaient, je crois, Barbey et Morel ; à la Chambre, Mesureur et Camille Pelletan.
» On avait peur de l'opposition de Pelletan. Lui si pointilleux, si jaloux des droits de contrôle de la Chambre sur les dépenses, si éplucheur de comptes ! Eh bien ! dans cette crise nationale, Pelletan s'éleva comme les autres, plus spontanément peut-être que les autres, au-dessus de toutes les considérations de forme :
« C'est non seulement le droit mais » le devoir des ministres de ne rien » ménager, ni leur responsabilité ni
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)) l'argent, pour parer au danger. Avant » tout, il faut que la France se défende. »
» Grâce aces élans patriotiques, on fit rapidement ce qui était urgent pour résister à un coup de surprise.
» Les dépenses faites ont plus tard été régularisées, et heureusement les préparatifs qu'elles ont payés n'ont pas eu à servir. Mais ce qui a été fait est fait. De cette terrible crise, causée moins par l'affaire de Fachoda elle-même que par les polémiques folles des journalistes, nous sommes sortis, au bout de quelques semaines, sans la guerre ; mais avec une force certainement augmentée.
» J'ai vécu, conclut Félix Faure, des heures pleines d'angoisse. Je ne voudrais pas recommencer ces semaines-là.
Quelle calamité universelle si la guerre
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avait éclaté, et quelle responsabilité! Le président de la Chambre est bien plus heureux que moi (1) ».
(1) Voir l'appendice B.
... Contrairement à mon habitude de laisser Félix Faure conduire la conversation, je lui ai demandé aujourd'hui si, dans le cas où la guerre aurait éclaté après Fashoda, nous aurions eu avec les Anglais d'autres ennemis à combattre ?
— Je ne le crois pas, m'a-t-il répondu. En tout cas , notre conviction était que l'Allemagne resterait neutre, avec même de la bienveillance pour nous.
D'abord, les Russes sont là. Ensuite, Guillaume II n'a aucun intérêt à consolider la puissance des Anglais sur les mers. Supprimez par la pensée la flotte française, et l'Océan devient sans conteste un domaine anglais. Au contraire, la flotte française, unie aux autres marines des puissances continentales, fait équilibre à la flotte anglaise.
» Or, Guillaume a surtout des ambitions maritimes. Il n'aurait pas désiré notre défaite. Mais, dans la neutralité, il aurait profité de la guerre pour donner à son industrie, par le commerce, une impulsion gigantesque. Les marchands allemands seraient allés, pendant queles Anglais auraient été occupés à se battre, leur subtiliser la clientèle. Si tu ôtes l'Allemagne, qui ne nous aurait pas
attaqués, la Russie qui est notre alliée et l'Autriche qui certainement ne serait pas mêlée de l'affaire, que reste-t-il ? L'Italie?
a C'était là le point obscur. On ne pouvait pas prévoir ce que ferait un Roi qui ayant eu Crispi pour premier ministre l'avait laissé jouer contre nous son vilain rôle d'agent provocateur. Mais supposons que l'Italie, malgré les conseils de ses alliés, se fût jointe à l'Angle- U-rre, la guerre n'en eût pas perdu son caractère maritime.
» La Hotte italienne aurait aidé la flotte anglaise ; mais l'armée italienne ne serait pas entrée chez nous. Ce qui nous a menacés, c'est une grande guerre sur mer, qui d'ailleurs aurait suffi à nous occuper. Cette guerre, nous avons craint
qu'elle éclatât malgré nous, sur un incident, sur un fait divers, une rixe de matelots, une contestation entre pêcheurs, une insulte faite par quelques ivrognes à un consulat anglais en France ou à un consulat français en Angleterre ; sur un rien, n'importe quoi : après le règlement de l'affaire de Fashoda, il y avait une telle effervescence que la moindre difficulté eût pu amener une catastrophe.
— Mais pendant la guerre, comment aurait-on gouverné ?
— : J'avais pensé à demander le jour même de la déclaration de guerre une addition aux lois constitutionnelles. Mon projet consistait à faire nommer par le Sénat et par la Chambre une Commission de permanence qui se serait com-
posée du dixième des membres de ces assemblées, soit trente sénateurs et une soixantaine de députés.
» Cette Commission n'aurait pas exercé le pouvoir législatif. L'Exécutif lui aurait communiqué, pour enregistrement en quelque sorte, les décrets-lois qu'il aurait promulgués. En cas de désaccord entre l'Exécutif, composé du Président de la République et des ministres, et la Commission de permanence, c'est l'Exécutif qui aurait eu le dernier mot, quitte à s'expliquer devant les Chambres après le rétablissement de la paix et à se faire donner un bill d'indemnité.
» En somme, il aurait fallu, si la
guerre nous avait surpris, organiser une
sorte de dictature de Défense nationale.
Même je crois qu'il serait sage de ne pas
82 PROPOS DE FÉDIX FALHE
attendre une crise pour poser àlaConstilulion cette rallonge nécessaire. La République n'est pas un bohème insoucieux du lendemain. Certaine qu'elle est de l'avenir, elle doit être parée pour affronter toutes les tempêtes. Notre Constitution est inachevée, puisqu'elle n'a pas prévu l'état de guerre ; puisqu'elle n'a pas dit comment s'exercerait le pouvoir au lendemain delà mobilisation, quand plus de la moitié des députés seraient sous les drapeaux et ne pourraient pas délibérer. La loi désigne Paris comme siège des pouvoirs publics. Mais en guerre, le gouvernement peut être contraint de se déplacer.
Je pense que la loi, en proclamant l'Exécutif et la Commission de permanence inséparables, doit donner au Pré-
sident la faculté de transférer hors de Paris le siège du gouvernement, — et cela par un simple décret-loi. Il y aurait encore à prévoir la mort du Président de la République pendant la guerre, à un moment où on ne pourrait pas réunir le Congrès, et à déterminer comment on lui donnerait un successeur , car la France, en face de l'ennemi, ne devrait pas rester décapitée... »
Le Président m'a parlé de ses nouveaux ministres. À propos de M. Kranlz dont il est particulièrement satisfait, car Ivrantz, à ce qu'il m'a dit, est un homme de Méline, il m'a raconté cette piquante anecdote :
— Le jour où s'ouvrit ladernièrecrise
ministérielle sous Carnot , j'allai chez Dupuy, qui était président de la Chambre, pour l'engager à accepter la présidence du Conseil. Tu sais que quand un député porte à un premier ministre possible un tel encouragement, cela équivaut à lui dire : « Ne m'oubliez pas dans votre petite combinaison. » Oui, je désirais être ministre. Chez Dupuy, j'appris que Krantz était venu avant moi, et tout naturellement il n'était pas venu dire : « Oubliez-moi. »
» Eh bien! Dupuy ne m'oublia pas.
Mais il oublia Krantz. Premier résultat : Félix Faure Président de la République.
Deuxième résultat : L'ordre du jour sur lequel tomba Dupuy, sous Casimir-Perier, à propos de la garantie d'intérêt de l'Orléans, fut déposé par Krantz.
— Ta crois donc que si tu n'avais pas été ministre tu n'aurais pas été élu Président.
— Dame ! j'étais plus en vue là que si j'étais resté simple député ou même viceprésident de la Chambre. Ministre, on pensa à moi, au commencement de 1895, pour la présidence de la Chambre. Je ne soutins pas ma candidature, pour ne pas affaiblir le cabinet en ayant l'air de me défiler. Quand Perier s'en alla, ceux qui avaient pensé à moi pour la présidence de la Chambre y pensèrent pour la présidence de la République. Tout n'a été que hasard et je dirai même effet de la veine, dans mon élection. Savais-tu que c'était moi qui, sans le vouloir, avais causé la démission de Perier? Voici en deux mots l'histoire :
8G PHOPOS DE FÉLIX FAUIUC
» On attaquait Perier dans les journaux socialistes et antisémites avec une extrême et tout à fait injuste violence. Un jour, avant le Conseil des ministres, je lis dans ma voiture un petit canard révolutionnaire, le Chambard, qui outrageait Perier à plein encrier. J'arrive au Conseil et, très sincèrement indigné, je demande la parole : on me la donne. Je dépose le journal sur la table et je demande des poursuites.
» Dupuy répond que cela le regarde; qu'il trouve ces attaques abominables, mais que peut-être avant de poursuivre, il y aurait à réfléchir, à voir si la poursuite n'était pas recherchée en vue d'un scandale d'audience plus grand que celui d'un article dans un journal peu lu.
» Casimir-Perier, qui m'avait écouté
d'un air distrait, écouie Dupuy d'un air détaché. Il ne dit rien. Du reste, il ne disait presque jamais rien au Conseil. 11 avait toujours l'air d'un monsieur profondément embêté devant qui se passent des choses indifférentes, — on aurait dit un sourd-muet au concert ou un aveugle devant la lauterne magique. Bref, il ne dit ni : « Poursuivez », ni : « Ne poursuivez pas. » Alors, le Conseil, pour n'avoir pas l'air de lâcher le Président, décide de faire le procès. Conséquence : la plaidoirie de Jaurès a retentissement immense; autre conséquence : la condamnation du rédacteur du Chamhard ; troisième conséquence : l'élection de ce journaliste à la Chambre dans un quartier de Paris; d'où amertume, ressentiment, dégoût chez Casimir-Perier, et
finalement sa démission. En vovant ce que produisait le procès que j'avais demandé dans un mouvement d'indignation tout à fait sincère, je trouvai que j'avais fait là « de la belle ouvrage » ; je fus désolé.
» Aussi, quand Perier nous annonça qu'il donnait sa démission, je fus un de ceux qui insistèrent le plus vivement pour qu'il se tînt solide au poste. Mon éloquence fut vaine, comme celle de tous les autres.
» — En m'en allant avec vous, je prouve que j'ai toujours été d'accord avec vous, répondait Perier. Si encore j'avais Burdeau! Mais Burdeau est mort. Je ne puis pao faire un ministère Bourgeois.
C'est impossible. Sans transition, je n'irai pas de vous à Bourgeois. Je ne veux
pas de ministère radical. On ne peut pas gouverner d'ailleurs avec une presse qui insulte indifféremment les chefs des États étrangers, anssi bien que le Président de la République. Toute diplomatie et tout gouvernement sont impossibles avec de pareilles mœurs.
» On lui offrit de faire un cabinet qui aurait eu pour tout programme une loi rendant à la police correctionnelle le délit d'outrages au Président. Dupuy, qui avait été atteint personnellement par l'ordre du jour Krantz, disait qu'il s'en irait quoi qu'il advînt.
i Mais dans le ministère nous étions plusieurs qui aurions accepté de défendre cette loi protectrice de la personne du Président. Leygues, pour qui Casimir- Perier avait une amitié particulière,
parla avec une grande chaleur et, ma foi, beaucoup d'éloquence. Il disait :
b Demandez à la Chambre les moyens » de gouverner; si elle vous les refuse, » vous partirez. Alors le pays saura pour- » quoi. Vous jugez utile une loi protec- )> trice de la personne du Président de la » République, invitez le Parlement à la » faire. » Tout le Conseil adhérait à l'opinion de Leygues.
Moi-même, tant j'étais ennuyé des conséquences de mon zèle désastreux, j'aurais consenti à déposer cette loi.
Casimir-Perier remerciait et il reparlait de Burdeau ; il en revenait toujours à Burdeau.
» Tout cela, au fond, c'étaient des prétextes. Il en avait assez. Il n'était pas fait pour le métier. Sans doute il aurait
été bon président d'une république à l'américaine où le Président à un pouvoir presque absolu. Mais il n'avait pas le don pour présider à la chimie de la politique française.
» Tu vois par quel enchaînement de faits insignifiants en eux-mêmes, je suis devenu de député ministre, et de ministre président de la République. C'a été une fameuse série de veine. »
Félix Faure m'a chargé d'une commission assez ennuyeuse :
— Tu sais qu'Y est assommant avec ses familiarités. Il se croit toujours dans notre canot d'Asnières. Avant-hier, je l'avais invité à Rambouillet; il y avait fles personnages officiels, un ambassa-
(leur. Et cet animal d'Y m'accablait des marques de sa cordiale affection. C'était des « tu » et des « toi ». Il s'en gargarisait.
» Je t'en prie, dis-lui d'être un peu moins nature. Je ne renie aucun de nous qui avons fait des bêtises et tiré l'aviron ensemble quand nous étions jeunes. La maison leur est toujours ouverte. Dans l'intimité, tout ce qu'il voudra. Mais pas devant le monde, pas devant Crozier !
Comment ne comprend-il pas qu'il est inutile pour le moins de faire rire tout ce monde maniéré à nos dépens? Si tu ne lui fais pas ma commission, je la ferai moi-même. Qu'Y agisse comme tous nos camarades; comportons-nous entre nous comme font entre eux les officiers d'une même promotion. A la
fin de leur carrière, il y en a qui sont encore capitaines et d'autres qui sont généraux. Ils se tutoient. Mais pas dans le service ! Eh bien ! moi je suis en service, dans les chasses et les réceptions oiïicielles »... (1)
(1 Yoir appendice C.
L AFFAIRE SCIIN^EBELE
— Tu t'es croisé avec l'ambassadeur d'Allemagne, m'a dit Félix Faure.
— Ma foi, je n'en savais rien ; j'ai vu sortir une voiture, je n'ai pas vu qui s'y trouvait.
— C'était Munster. Il vient quelquefois
me voir sans façons diplomatiques, et
j'aime bien ses visites. C'est un bon
diable d'Allemand, pas querelleur. Au
contraire, avec lui on peut s'entendre,
car il a de la bonne foi. Dans l'affaire Schncebelé, il se conduisit parfaitement bien, osa contrecarrer Bismarcketrendit à la cause de la paix un signalé service. Du reste le hasard fit qu'un autre Allemand nous donna dans cette crise un très utile renseignement. C'est le comte Hcenckel de Donnesmarck, le mari de madame de Païva.
» Je me rappelle fort bien l'histoire, car je vivais alors dans le milieu politique où elle se passa.
» L'arrestation du commissaire de police Schneebelé par un policier allemand, à la frontière, commença à être connue un soir vers dix ou onze heures. De tous côtés on se précipita dans les ministères, dans les bureaux des agences télégraphiques, dans les bureaux des
l'affaire sciin.t;belé 97
journaux, partout où on croyait pouvoir trouver des nouvelles, des explications.
» Nulle part il n'y en avait. On ne connaissait que le fait brutal : l'arrestation de Schnœbelé par Gautsch. Pourquoi, comment cette arrestation? Etait-elle un eiï'et du hasard? avait-elle été préparée comme un guet-apens ? Les procédés bismarckiens étant connus, on inclinait à croire, de la part du chancelier allemand, à quelque criminelle provocation.
» A la République française, il y eut bientôt une cohue de questionneurs. Ce journal était encore le point de ralliement des anciens gambettistes devenus les ieiTvstes. Il donnait le mot d'ordre aux républicains de gouvernement. Beaucoup de fonctionnaires, pour se ménager la bienveillance d'un parti puissant, y en-
98 PROPOS DE FÉLIX BAsUHE
• voyaient des informations quelquefois déplaisantes pour leurs ministres. Sans plus être ce qu'elle avait été du vivant de Gambetta et jusqu'en 1885, la République française exerçait encore une grande influence. Le soir où l'on apprit l'affaire Schnsebelé, ses bureaux furent encombrés. Mais Reinach, qui en qualité de rédacteur en chef recevait les dépêches, ne savait rien de plus que les autres.
» Tout à coup il pria les personnes présentes dans son cabinet de sortir pour lui laisser recevoir un visiteur dont on venait de lui passer la carte.
» Quelques instants après, on sut que ce visiteur était le comte Hsenckel de Donnesmarck. Il s'était présenté comme en quête d'informations.
» — C'est à vous à nous en donner.
l'affaire schns:belé 99
lui avait dit Reinach. Est-ce un piège que nous a tendu M. de Bismarck? Veutil la guerre ?
» — Je n'en crois rien, avait répondu le baron. J'ai quitté Berlin hier matin. La veille j'avais dîné avec M. de Bismarck. Il m'a donné quelques commis- Bftons personnelles pour Paris. Rien dans b'ojd langage, dans son attitude, ne m'a laissé soupçonner qu'il s'attendît à un nement comme celui qui vient de se produire. A mon avis, il n'y a là qu'un hasard, un malheureux hasard ; cette arrestation n'avait pas été préméditée ni préparée. Je connais M. de Bismarck depuis assez Longtemps, nous sommes assez liée pour que je puisse affirmer qu'il aurait trouvé un moyen de me retenir, de niVmpL'cher de venir parmi vous, si dans
BISLIOTHECA
Ptt
avii
ce moment il avait voulu vous obliger à nous faire la guerre. Croyez-moi, il n'y a pas de guet-apens. Je n'ai pas de qualité officielle pour vous le dire, mais j'en ai la certitude morale.
» Cette affirmation du comte Heenckel de Donnesmarck fut immédiatement portée à l'Elysée, à M. Grévy, j'en suis sûr, et peut-être à Goblet, alors président du Conseil, et à Flourens, ministre des affaires étrangères, par je ne sais quel émissaire. Dans le milieu des anciens amis de Gambetta on avait de la sympathie pour Heenckel et on lui accordait de la confiance.
» Il avait été gouverneur de la Lorraine pendant la guerre, et dans ce poste il avait montré beaucoup de modération, un très grand esprit de conciliation.
l'affaire sgiin.ebelé LOI
Après la guerre, il était revenu à Paris, où il connaissait beaucoup de monde.
M. Thiers, qui avait fréquenté chez lui, sous l'Empire, trouvant en lui un homme bien disposé, s'en était servi comme d'un tampon entre les autorités françaises et les chefs militaires allemands; il avait plusieurs fois employé le comte Heenckel dans des missions officieuses soit auprès de Manteuffel, soit auprès de Bismarck, et grâce à lui il avait pu souvent tempérer leurs exigences. Voilà ce qu'on disait deHsenckel, voilà ce que j'en avais entendu dire dans l'entourage de Gambetta, et par Gambetta lui-même à qui M. Thiers avait présenté ce Prussien conciliant ; et voilà ce qui rendait particulièrement intéressante l'opinion qu'il était venu exprimer à la République f'ran-
çaise sur l'arrestation de Schnœfbelé.
» On se croyait sur, d'après les preuves de bon vouloir qu'il nous avait données dans le passé, qu'il ne cherchait pas à nous tromper, à nous endormir ; et on était porté à penser qu'en effet M. de Bismarck n'aurait pas laissé partir pour Paris un homme de cette importance, son ami personnel, à la veille de commettre contre nous un attentat sans pareil.
»' Cependant les dires d'Hœnckel ne suffisaient pas à éclaircir la situation. Tout au plus pouvaient-ils permettre de rectifier le tir. Si Bismarck n'avait pas voulu nous provoquer, nous n'avions pas à riposter du tac au tac ; l'incident, s'il était fortuit, pouvait se régler, à condition qu'on nous accordât une juste satisfaction.
l'affaire schn.i;iselé 103
» Mais ce qui était à craindre, c'est que cette satisfaction ne nous fût pas donnée assez vite et assez complète.
Munster était absent. Il n'y avait personne à qui parler à l'ambassade d'Allemagne. Rien ne nous empêchait de croire que Bismarck, toujours haineux, ne chercherait pas à profiter de cette histoire de frontière, si môme il n'en était pas l'auteur, pour nous placer entre une humiliation et la guerre.
» D'autre part, nous étions assez mal parés au point de vue diplomatique.
Flourens n'était ministre que depuis trois mois. Il n'avait pas encore eu le temps d'acquérir cette autorité personnelle qui ne vient qu'avec le temps, et qui esl indispensable à un ministre des affaires étrangères. On ne 1< mm »n naissait pas.
» Heureusement que M. Grévy était là. Il fut vraiment alors la tête agissante du gouvernement français. En dépit de la fiction d'irresponsabilité, il agit;' en quoi il fît son devoir absolu. Car si le Président de la République, quand la patrie peut être en danger, devait se borner à donner des signatures, il ne serait qu'un misérable figurant.
» M. Grévy mit de l'ordre dans le Conseil des ministres en lui communiquant son sang-froid. Les ministres ne désiraient pas la guerre. Mais ils croyaient qu'on voulait nous la faire.
» Boulanger, au premier Conseil, proposait qu'on ordonnât des mesures militaires qui auraient peut-être été trop apparentes. Le père Grévy l'entraîna dans une embrasure de fenêtre, lui prit
l'affaire sciinvebelé 105
les mains, lui prodigua les exhortations :
— ce Calmez-vous, mon cher général.
Nous sommes tous aussi indignés que vous. Mais il n'y a peut-être rien d'irréparable. Préparons-nous. Mais que nos préparatifs n'aient pas l'air de menaces. Voyons venir.
» Cette sagesse prévalut facilement, car au fond tous les ministres aimaient mieux un arrangement honorable que la guerre. Il faudrait n'avoir pas de cœur pour ne pas hésiter avant de déchaîner les calamités qu'amènerait maintenant une guerre européenne.
» On se mit donc à négocier. Mais on trouva, comme on s'y était attendu, la mauvaise foi la plus hargneuse chez Bismarck.
» Nous soutenions que Sclimebelé avait été arrêté en France : Bismarck soutenait le dire deGautsch, que l'arrestation avait été faite en territoire allemand. On nomma des experts qui se mirent à discuter sur des centimètres carrés, sur des épaisseurs de lignes. La discussion sur ces futilités laissait l'opinion s'énerver, et peut-être l'affaire allait-elle mal finir, quand on découvrit l'original de la lettre par laquelle Gautsch avait appelé Sclmeebelé à une conférence.
» Aussitôt le père Grévy fit expédier cette lettre à Herbette, à Berlin, avec instructions de concéder que l'arrestation avait pu avoir lieu en Allemagne, de faire cesser les contestations méticuleuses des experts et de plaider le guetapens devenu indéniable.
l'affaire scio.ebeli: 107
y* Herbette en possession de cette lettre se demandait comment il en feraitusage.
Il avait trouvé chez Bismarck des dispositions si malveillantes qu'il ne savait pas comment celui-ci accepterait la communication d'une pièce si convaincante en notre faveur. L'ambassadeur pouvait craindre, avec un tel personnage, quelque rebuffade qui aurait constitué une nouvelle offense. Demander une audience à l'empereur Guillaume, c'était s'exposer à un nouvel incident d'Ems, à une invitation d'avoir à s'adresser au chancelier et aux commentaires que Bismarck aurait pu donner à une telle invitation.
)> Herbette était dans ces perplexités quand Munster arriva un jour chez lui :
ce — Ce que je fais n'est pas dans les usages diplomatiques, dit Munster. Ambassadeur d'Allemagne en France, je viens sans aucun mandat chez l'ambassadeur de France en Allemagne. Je désire ardemment la paix. Puis-je faire quelque démarche officieuse qui en serve la cause? Vous savez que l'empereur me fait l'honneur de me recevoir toujours avec bonté. N'avez-vous rien à lui faire dire personnellement ?
» Herbette montra aussitôt la lettre de Gautsch.
» — Donnez-lamoi, confiez-la moi. Je vous la rapporterai aujourd'hui même.
» — Qu'en voulez-vous faire ?
» — La porter à Bismarck, et à l'Empereur ensuite.
» Il paraît qu'au nom de Bismarck,
l'affaire schn.ebelé 109
Herbette conçut des appréhensions. Laisser passer dans les doigts d'un homme si peu scrupuleux une pièce d'une importance aussi grande, cela lui parut bien risqué.
» — Je vais vous en donner une copie.
» — Non, je vous demande l'original.
Cet après-midi vous aurez la- réponse de l'Empereur.
» Cette insistance vint à bout des hésitations d'Herbette. Il remit sa précieuse lettre à Munster, qui d'abord alla chez Bismarck, où il reçut un accueil plutôt frais.
» Le chancelier demanda à l'ambassadeur à quel titre il se mêlait d'une négociation qui ne le regardait en rien.
» — Pourquoi M. Herbette ne fait-il
pas ses commissions lui-même ? Vous êtes donc maintenant son ambassadeur?
Et qu'allez-vous faire de ce papier?
» — Le porter à l'Empereur. J'ai tenu seulement à vous prévenir de ma démarche.
» — Le porter à l'Empereur? Mais ce n'est pas votre affaire.
» — Je l'ai promis à M. Herbette, et c'est à cette seule condition qu'il m'a confié cette lettre. J'espère que l'Empereur ne me reprochera pas mon zèle.
» Chez Guillaume Ier, la réception fut meilleure. Il avait, à ce qu'on m'a dit, une bienveillance particulière pour Munster.
» Celui-ci expliqua sa démarche et lut la lettre. L'Empereur la prit, l'examina et dit lentement :
L'AFFAIRE SCHNjEBELÉ 11 L
— » Alors, c'était un parlementaire.
Si nous ne relâchons pas cet homme-là, jamais personne n'osera plus envoyer un parlementaire dans un camp prussien. Il faut qu'on le relâche. Je vais en donner l'ordre. Vous pouvez le dire à M. Herbette.
Quelques heures plus tard, Bismarck faisait remettre M. Schnsebeléen liberté.
)> Voilà comment on m'a conté l'affaire Schnsebelé. Bismark y fut, à son ordinaire, odieux. S'il ne créa pas l'incident, il le prolongea pour nous énerver, comptant sans doute que nous ferions quelque faux pas. Le vieux Guillaume, qui avait de la loyauté militaire, éprouva un scrupule de soldat quand on lui montra le sauf-conduit qui faisait de Schnœbelé ce qu'il appela « un parlementaire ».
» Il faut encore se rappeler que Guillaume avait quatre-vingt-dix ans, qu'à cet âge on ne Gourt pas les chances d'une guerre formidable ; que nous étions déjà redevenus très forts, que nous nous serions battus comme des enragés, et que le résultat était très douteux. Nous aurions très bien pu être vainqueurs. Ces considérations ont dû ajouter du poids aux scrupules de conscience du vieil empereur et aider Munster à « jouer le tour à Bismarck (1) k
(1) Voir appendice D.
Félix Faure regrette beaucoup Méline.
Il m'en a longuement parlé.
— S'il l'avait voulu, Méline aurait pu conserver le pouvoir. Il avait eu la majorité à la Chambre : quelques voix, sept ou huit. C'était peu de chose, mais ce n'était pas une minorité. En acceptant ce vote comme une victoire, il restait, il négociait, il avait sur ses adversaires l'avantage du monsieur qui est dans la
place, qui dispose de tous les moyens d'influence. Il aurait fait des recrues et il aurait pu gagner les vacances. C'était toujours trois ou quatre mois de répit. Après, on aurait vu.
» Mais Méline a cru qu'en s'en allant il se préparait une rentrée triomphale au bout de quelques jours. Il se figurait qu'on ne pourrait pas faire un autre ministère que le sien ; que personne n'en viendrait à bout, qu'on serait obligé de retourner vers lui et qu'alors il ferait ses conditions. Il voulait certaines lois, mais surtout je crois qu'il voulait renouveler un peu la façade de son ministère. C'était un miracle qu'avec un cabinet aussi mal bâti il eût pu vivre plus de deux ans. Méline était la grande force militante et agissante de son ministère et il devait
suppléer à la faiblesse de quelques-uns de ses ministres ; il était toujours sur la brèche, toujours dans l'inquiétude d'un coup de gaffe mal donné par un de ses rameurs.
» Il fallait qu'il payât sans répit de sa personne, qu'il pourvût à tout. Il était presque toujours à la tribune, faisant tête à des adversaires furieux dont son courage exaspérait les colères. S'il avait été aidé, il aurait pu faire un grand gouvernement. Mais parmi ses ministres il n'y en avait vraiment que trois sur lesquels il pût compter. C'était Hanotaux, Lebon et Cochery. Et encore Cochery était-il bien indocile. Il avait imaginé un certain impôt sur la rente dont gémissait Méline. Les autres ministres pouvaient être dévoués à leur président,
mais ne le secondaient pas, ou bien se tenaient vis-à-vis de lui, avec les formes d'une parfaite déférence, sur un pied d'intraitable indépendance.
» Ainsi, Barthou formait à lui tout seul un ministère dans le ministère.
C'est un homme de tempérament et qui doit aller loin ; mais il a toute l'âpreté autoritaire de Ferry ; il ne se pliait donc pas à la direction de Méline, et n'en faisait qu'à sa tête. On m'a rapporté de lui un mot révélateur de ses pensées. Un jour, parlant de l'un de ses collègues, il dit :
» — Celui-là est un ministre de Méline; c'est Méline qui l'a fait ministre. Moi, ce n'est pas la même chose, j'ai apporté mon concours à Méline et je le lui contins.
« Barthou se considérait comme un allié, et non pas comme un subordonné.
Je suis sûr qu'il n'y avait dans son indépendance aucune perfidie; il ne cabalait pas, n'intriguait pas, mais il croyait qu'il faisait au mieux les affaires du gouvernement de Méline en agissant à sa guise, sans tenir toujours compte des préférences de Méline. Il se croyait meilleur méliniste que Méline. Je suis convaincu que le ministère a perdu du monde aux élections par suite de l'entente insuffisante de Méline et de Barthou.
» Cette expérience devrait servir à tous les futurs présidents du Conseil. La place du chef du gouvernement, en France, est au ministère de l'intérieur.
» S'il ne la prend pas lui-même et qu'il
y mette une doublure, l'administration s'affaiblit, les ressorts se détendent et le gouvernement cesse d'être obéi ; si le Président du Conseil donne l'intérieur à un homme de talent et de caractère, ou seulement à un ambitieux, c'est un rival qu'il élève. La puissance du ministère de l'intérieur est trop prépondérante pour être détachée de la présidence du Conseil. Qu'on le veuille ou non, c'est toujours le ministre de l'intérieur qui passe au premier rang devant l'opinion. Constans n'ajamais été président du Conseil, et pourtant c'est lui qui a incarné la politique de tous les ministères dont il a fait partie — parce qu'il était à l'intérieur.
» A propos de Constans, je tiens de Rouvier une assez piquante anecdote.
Au moment où Carnot faisait former par Tirard le ministère de combat contre le boulangisme, Rouvier est appelé à l'Elysée. On lui offre les finances. Il accepte.
» Dans le salon d'attente de Carnot, il avait aperçu Faye, le sénateur.
» — Faye entre dans la combinaison?
interroge Rouvier.
» — Oui. Il va à l'Intérieur.
» — Il va à l'Intérieur; alors moi, je m'en vais tout à fait. Je n'entre dans le cabinet que si Constans prend l'intérieur. C'est le poste le plus important dans les circonstances actuelles : c'est là que se jouera, pendant les élections, le sort de la République.
Par conséquent, il faut y mettre un homme qui connaisse l'administration,
qui soit apprécié du personnel, qui sache se faire obéir, un homme d'expérience et qui ait fait ses preuves. Cet homme-là, c'est Constans. Faye a peut-être tout autant de qualités, mais on ne les connaît pas. Il faut en tout cas qu'il fasse son apprentissage. Eh bien! nous ne sommes pas dans une position à payer des apprentissages à personne. Cela pourrait nous coûter trop cher. Que Faye prenne n'importe quel portefeuille, mais non celui de l'intérieur qui doit revenir à Constans. Pour moi, je ne m'engage pas sans Constans, et même, sans lui, je me dégage absolument.
» Carnot et Tirard n'aimaient pas beaucoup Constans. Mais Rouvier s'en aïiant, c'était tout le groupe opportuniste se retirant de la majorité ministérielle. Il
fallut céder. Constans fut appelé, et les choses prirent une tournure que peutêtre Faye n'aurait pas su leur donner.
» Pour en revenir à Méline, quelquesuns de ses ministres ne représentaient dans sa barque que du poids mort.
» C'étaient de bons garçons, sans doute, mais de peu d'autorité, qui ne tiraient un peu de lustre que de leurs places, et qui ne leur rendaient pas le même service. Il fallait les surveiller de près pour les empêcher de commettre des bourdes. On arrivait quelquefois en retard, et alors il fallait réparer leurs bévues.
» On m'a dit sur les relations de Méline avec deux ou trois de ses collaborateurs des détails qui relèvent de la comédie bouffe. Ainsi Billot ne savait pas se servir
du téléphone. Mais il ne voulait pas convenir de son inexpérience et se faire enseigner par un officier d'ordonnance la manière de se servir de « cette mécanique-là. » Or il arrivait que très fréquemment Méline téléphonait au ministère de la Guerre. Billot décrochait un récepteur
— ordinairement ce n'était pas le bon,
— et bredouillait quelque chose sur la plaque. Méline n'entendait rien, s'impatientait, s'emportait. Il lui fallait envoyer chercher Billot. Il paraît que c'est arrivé plusieurs fois.
» Malgré tous les obstacles dressés devant lui, Méline a tenu bon plus de deux ans. Il a dû cette longue vie à l'entrain vaillant avec lequel il se prodiguait, et surtout à ceci que sa politique correspondait aux besoins de la France et de la
République. Sa modération rassurait ; avec cela, il ne fermait la porte à personne, ne cherchait à embêter personne.
11 réconciliait les sommités sociales avec la République; son programme, malgré nos divergences sur la question économique, se rapprochait le plus du mien, de celui que j'avais soutenu dans mes élections. Avec lui, j'étais tranquille : il marchait droit, sans obliquer ni à gauche ni à droite. Les gouvernements étrangers avaient pris confiance dans sa netteté et dans sa fermeté.
» S'il avait pu faire durer son ministère, il aurait été un président du Conseil idéal pendant l'Exposition. Comme il s'agira de recevoir tout le monde, Méline, qui n'exclut personne, aurait joliment bien fait l'affaire. Il était mi-
nistre pendant le voyage du Tsar, puis pendant mon voyage en Russie. Nicolas l'apprécie beaucoup. Les autres souverains, voyant en lui le chef du parti conservateur de la République et voyant qu'il avait la force de faire vivre un gouvernement, lui accordaient du crédit. Il m'aurait été bien utile en 1900. Mais il a gâché son affaire en se retirant, en laissant sa majorité s'éparpiller, en voulant être trop habile — car il pensait que la crise qu'il ouvrait finirait par son rappel. C'est incroyable qu'avec son expérience il ait pu croire qu'une majorité resterait fidèle à un ministre tombé. On a toujours de bonnes raisons pour se rallier à votre successeur.
» De mes ministres, c'est certainement Méline que je préfère. Il me l'aurait fallu
un peu moins méticuleux, un peu moins attardé dans les détails; mais tel qu'il était, il était très bon. Ses prédécesseurs, Riboi et Bourgeois, qui lui sont supérieurs comme hommes, ne le valaient pas comme ministres. Ribot, avec toute son éloquence et sa longue expérience, est trop flottant, trop négociateur. C'est un grand Freycinet, très habile à louvoyer, mais dont les manœuvres sont parfois déconcertantes. 11 cherche trop à satisfaire Pierre et Paul. On ne sait jamais quel acte ses principes invariables vont lui inspirer. S'il avait eu la carrure de Méline, il aurait pu être le chef sans rival du parti républicain modéré, car il a un très, très grand talent.
» 11 a pris malheureusement de mauvaises habitudes dans les ministères de
concentration. Bourgeois serait parfait s'il voulait bien laisser à d'autres le radicalisme. Il n'y a pas dans les Chambres un homme mieux doué, de plus grande intelligence. Bourgeois est l'égal des plus grands esprits. Il est resté pourtant à la tête du parti le plus arriéré, car les radicaux ne sont pas, comme ils le prétendent, des hommes avancés; ce sont, au contraire, des hommes politiques dont la maturité retarde. Au collège et au quartier Latin, tous les jeunes gens sont radicaux ou même révolutionnaires.
L'âge les modère.
» Les radicaux sont des hommes qui ont gardé leurs opinions juvéniles, qui n'ont pas acquis la notion des réalités auxquelles les programmes doivent s'adapter. Presque tous les grands repu-
blicains ont commencé par le radicalisme, par des exagérations, et ont été amenés à la modération par l'expérience. Bourgeois, qui a la douceur et la distinction d'esprit d'un académicien, n'a pas fait la même évolution. Cet homme charmant et délicat a gardé une clientèle farouche et bruyante qui contraste violemment avec lui. Quand j'ai voyagé avec lui dans le Midi, pendant son ministère, au moment où il voulait faire voter l'impôt sur le revenu, tous les Comités radicaux, qui pour le moment étaient ministériels, faisaient pousser autour de nous des cris injurieux pour le Sénat.
Je voyais venir le moment où un Marseillais facétieux me tendrait le bonnet rouge. C'était très embarrassant pour
moi : j'avais l'air d'encourager ces attaques contre le Sénat, alors que dans le fond de mon cœur, j'étais tout ce qu'il y a de plus sénatorial et, malgré toute mon amitié pour Bourgeois, tout à fait antiministériel.
» J'ai été enchanté quand j'ai cessé de le voir au Conseil des ministres, et quand j'ai pu ne plus le recevoir que comme un ami. Il n'en est pas de plus exquis »... (1)
(i) Voir appendice E.
... C'est une véritable devinette que m'a posée le Président. Je n'y ai rien compris. Je la consigne néanmoins, car peut-être le hasard m'apprendra-t-il plus tard les noms que je ne peux pas découvrir aujourd'hui.
Voici l'histoire que m'a dite Félix Faure, au cours d'une conversation sur les fous :
— On en coudoie tous les jours. Jus-
qu'à ces derniers temps, j'avais cru que c'était un bruit que les aliénistes faisaient courir. Mais ce que j'ai su d'un personnage de premier plan, dont je ne te dirai pas le nom ni la qualité, est tellement stupéfiant que je suis disposé à douter de la santé mentale de n'importe qui.
» Il y a dans l'administration française, dans un des postes les plus élevés, les plus en vue, les plus enviés, les plus attaqués, un homme qui a des accès de démence. Cet homme a voulu se battre en duel avec son frère; il n'a pas pensé à l'assassiner, ce qui n'indiquerait chez lui que des dispositions criminelles nées d'une haine de famille. Non, cet homme éminent, qui est un des premiers dans sa carrière, non seulement par le rang
M. QUESNAY DE DE VU RE PAIRE 13 i
mais par le mérite, a voulu un jour se battre eu duel avec sou frère, pour de la politique! Tu entends : pour de la politique ! Il s'est imaginé qu'il trouverait des témoins pour ce duel. Et il est allé demander à Billot, au général Billot, d'être un de ces témoins.
» Quand on m'a raconté cette histoire, je ne voulais pas en croire mes oreilles. Les choses se sont ainsi passées. On avait inauguré, je ne sais où, une statue, tu ne sauras pas de qui. Un journal ou un orateur, parlant du statufié, avait rappelé que sa descendance était représentée par deux personnages, le très haut fonctionnaire dont je parle et son frère.
» Là-dessus, le très haut fonctionnaire prend sa plume et écrit au journal :
» On a prétendu que mon illustre aïeul avait deux descendants vivants. Il n'en a plus qu'un. L'homme qui se dit mon frère et qui ose porter le nom de mon ancêtre s'est exclu de sa famille et de la mienne le jour où il a combattu la République ».
Et cela continuait en une page d'injures.
« Naturellement, le directeur du journal refuse d'insérer cette bizarre rectification. Il objecte que des opinions politiques ne suffisent pas à faire perdre son nom à un homme, qu'en publiant la lettre du frère excommunicateur il s'exposerait à faire rire de son journal, de lui-même et de l'auteur de la lettre.
» — Ça m'est égal qu'on rie de moi ; l'honneur avant tout ! répond celui-ci.
» — Mais votre frère que vous insultez ne pourra pas s'en prendre à vous. Il retombera sur moi. Et je serai forcé de lui faire des excuses, car je n'ai aucune raison de lui en vouloir. Je regrette qu'il ne soit pas républicain; mais je ne peux pas aller croiser le fer avec tous les réactionnaires.
» — Ce sont les témoins qui vous font hésiter? Eh bien! je les recevrai. Je passerai la frontière et je me battrai. Cet homme n'est plus mon frère. Je le renie. Je peux donc me battre avec lui.
» Cela dit, ou même écrit, je crois, le fonctionnaire éminents'en va chez Billot et lui propose d'être de son expédition. Comment fit Billot? Il avait peut-être une douche toute prête. Toujours est-il qu'il
calma ce fratricide d'intention ; il le renvoya chez lui.
» Ne penses-tu pas comme moi qu'un pareil accès n'a pu se produire que chez un homme déjà détraqué?
A mon avis, il faut être fou à lier pour s'imaginer que dans n'importe quelle position, mais surtout dans une position où on est en vue de tous côtés, on peut aller sur le terrain avec son frère, et encore plus fou de prétendre associer à cette équipée un des chefs de l'armée française. Eh bien, ce fou existe chez nous. Personne ne se doute de sa démence, car dans l'exercice de ses fonc-
tions il apporte la plus grande lucidité. Mais demain on viendrait me dire qu'il a fait n'importe quelle excentricité, que je n'en serais pas surpris. Quand on a
M. QUESNAY DE BEAURBPAIRE 135
voulu se battre en duel, régulièrement, avec son frère, on est capable de toutes les aberrations. Se battre en duel avec son frère! vois-tu ça d'ici! Et les témoins, la figure de Billot?... (1) »
Félix Faure m'a parlé ce soir d'attaques qui vont être dirigées contre lui.
— Tu vois un bomme qui va se trouver tout à coup sous le ilôt d'une bouche d'égout, qui en est prévenu et qui ne peut pas se mettre à l'abri.
» Ribot m'a envoyé Leygues pourm'a-
(1) Le Ik'tos de cette anecdote est M. Quesnay .!«■ Bi aurepaire, ancien procureur général près de la Cour d'Appel de Paris et près de la Haute Cour, antien Président de Chambre à la Cour de Cassation.
verlir. Leygues est venu, l'air embarrassé, et il m'aconté que, par des moyens à lui, il s'était procuré les épreuves d'un article ignoble préparé contre moi et contre ma famille : qu'il avait pu obtenir que cet article ne passerait pas, mais que, sachant à quels gredins il avait affaire, il s'attendait à ce que la publication qu'on avait promis de ne pas faire, se fît quand même. Il avait seulement voulu gagner du temps afin de me consulter.
» Je lui ai répondu que je ne craignais absolument rien, et que la seule chose qu'il y eût à faire était de prendre les devants, de raconter l'histoire, très honorable pour moi et pour tousles miens, dont quelques drôles voulaient tirer un scandale. Oui, c'est ce que je vais faire :
marcher le premier; couper l'herbe sous le pied aux maîtres-chanteurs. Quant à chanter, jamais ! Ils ne me- connaissent pas. Je n'ai pas de nerfs, moi, et je n'ai pas non plus de gendre compromettant.
Je ne ferai ni comme Casimir-Perier, ni comme Grévy. Je resterai. Vraiment, ce serait un trop beau succès pour ces gens-là. Encore un Président de la République qui s'en irait, et dans la boue, celui-là ! Non, non. Peine perdue. On ne m'ébranlerapas.Ilsme reprochent dédaigneusement mon origine : eh bien ! ils vont voir ce que c'est qu'un bourgeois sorti du peuple, comment ça se tient devant la calomnie. Ah ! les drôles ! ils croient m'influencer, m'asservir à eux, me mettre dans leur jeu. Rien ne me
fera broncher sur mon devoir. Tout ce
qu'ils pourront, c'est faire pleurer des femmes. Les lâches devront se contenter de ce triomphe.
» J'avoue, acontinué Félix Faure après un temps de silence, que je ne m'attendais pas à être attaqué avec ces armes empoisonnées. J'étais arrivé ici après une longue et terrible crise, après les crimes et les violences de la fin de la présidence Carnot et après les agitations furibondes de la présidence Perier, avec la volonté de faire de l'apaisement. J'ai eu plus de chance que mon prédécesseur. J'ai pu faire l'amnistie. Tous ceux qui m'ont vu le jour de l'élection à Versailles savent que l'amnistiea été ma première pensée.
» J'en ai parlé à Dupuy dans la voiture où nous sommes montés en sortant du palais. Dans les négociations pour la
formation du ministère, j'ai indiqué à tous ceux que j'ai consultés, à tous ceux qui sont venus me voir, que l'amnistie devait être le premier acte de ma présidence.
A Bourgeois comme à Ribot j'avais dit : « l'amnistie d'abord, n'est-ce pas? » Je peux dire que c'est moi qui ai fait l'amnistie. Et si ce ne sont pas les amnistiés qui cherchent à me récompenser par le scandale, du moins, c'est leurs amis. Je m'attendais bien à être blagué — d'ailleurs ça ne fait pas de mal, — mais outragé, déchiré comme ils veulent I" faire, si j'en crois l'article que Leygues m'a montré, je ne le craignais pas... Mais je ne chanterai pas. »
— ... Constans, m'a dit le Président, c'est la coqueluche du Sultan. Berger, de la Banque ottomane, m'a donné la plus haute idée de la faveur dont jouit notre ambassadeur auprès d'Abd-ul-Hamid. A Constantinople, il avait été précédé par la réputation que lui avaient faite les attaques des journaux. Seulement, ces attaques, au lieu de l'amoindrir, l'avaient grandi. A l'étranger, on calcule la valeur des hommes d'Etat français d'après la quantité d'injures qui leur sont adressées par notre bonne presse. Ainsi, Constans a passé au premier plan, car c'est lui qui détient le record de l'injure. Il distance Ferry luimême. On n'accusait Ferry que de crimes politiques, tandis que Constans a été accusé d'être un assassin
de droit commun. Toutes cesgentillesses ont eu pour conséquence que les étrangers disent de Constans : « Il doit être rudement fort ! »
» En Turquie, d'après Th. Berger, en qui j'ai confiance car il a autant d'honnêteté que d'esprit, Constans a dû, auprès des Levantins et de certains Turcs, un surcroît de prestige à un mot dont luimême est l'auteur.
» Tu sais qu'un jour un aventurier vint au ministère de l'Intérieur et s'offrit à Constans pour provoquer Rochefort et pour le tuer dans un duel au pistolet.
» Constans, toujours goguenard, répondit, faisant allusion aux attaques accoutumées de Y Intransigeant :
» — Je vous remercie, j'assassine moimôme.
» Ce mot fut répété par au journal, puis par tous les journaux. Il fut connu à l'étranger. Quand Constans arriva à Constantinople, il se trouva que son « J'assassine moi-même » avait été pris au sérieux par certains Turcs revenus d'Arménie. Constans fut donc considéré, avec une admiration mélangée de respect par ces braves gens qui, n'ayant jamais opéré que par l'intermédiaire des Kurdes, considéraient comme un maître cet homme qui opérait lui-même.
)) Le Sultan, pour d'autres raisons, avait vu venir le nouvel ambassadeur de France avec satisfaction. On lui avait beaucoup vanté l'habileté de Constans à diriger la police politique. Abd-ul-Hamid, qui redoute toujours les complots, se promettait de tirer parti de la vieille
M. QUESNAY DE BEAUREPAJRE 143
expérience de Constans, de se faire donner par lui de bons « tuyaux » sur la manière de décourager les conspirateurs.
Toutes ces légendes formées autour de son nom ont permis au spirituel Toulousain Constans de prendre lout de suile une grande influence, dont il a profité pour servir les intérêts français. Le Sullan le retient dans de longues audiences, le cajole, le questionne. En retour, notre ambassadeur, en obtient tout ce qu'il veut pour nos nationaux. Après M. Cambon, qui était parfait dans son poste, nous avons Constans qui n'est pas moins bon. Tout est pour le mieux pour nous dans la meilleure des Turquies.
» Berger ne prévoit pour l'avenir qu'une petite infériorité chez Constans.
Cette infériorité doit résulter à la longue
de son aversion pour les exigences protocolaires. Les Turcs sont des gens solennels, graves comme des Espagnols.
11 leur faut des salamalecs. Constans a un laisser-aller aimable mais un peu sans-gêne et qui peut finir par ne pas leur agréer, surtout quand ils se seront aperçus que, en dépit de lalégende, Constans est un bon garçon, un brave homme et qu'il n'assassine personne... ■» (1)
(1) Voir appencice F.
... — La grosse partie que j'ai jouée, me disait aujourd'hui Félix Faure, c'est le voyage de Russie. Il fallait obtenir, pour la France d'abord, un succès national, et pour moi, un succès personnel.
L'un ne pouvait pas aller sans l'autre. Si j'avais fait four, je n'aurais pas pu arriver à la proclamation de l'alliance telle qu'elle a été faite sur le Pothuau.
Elle n'était pas dans le programme, cette
proclamation; c'est moi qui l'y ai mise au dernier moment, c'est moi qui l'y ai glissée. Nous avions l'air, la France et la Russie, d'être en bonne fortune. On nous voyait toujours ensemble, mais on disait ironiquement :
» — Ils ne sont pas mariés; c'est un caprice.
» J'ai voulu à la fin sinon montrer le contrat de mariage, au moins déclarer officiellement qu'il y en avait un, et que rien ne manquait à l'union franco-russe.
» L'initiative de cette déclaration devait venir de nous. Les Russes n'en éprouvaient pas le besoin, non qu'ils y vissent des inconvénients, 'mais ils n'envoyaient pas les avantages. Leur diplomatie est une affaire personnelle de l'Empereur, qui, plus qu'aucune autre des affaires de
LE VOYAGE EN RUSSIE l i7
l'État, ne regarde que lui et les personnages à qui il veut bien confier ses secrets.
» Ce que l'Empereur a conclu est solide comme roc, mais n'a pas besoin de publicité, puisque le public n'a rien à voir, rien à connaître, rien à censurer ni rien à louer dans les œuvres impériales. Dans cet état d'esprit, tu comprends que les Russes n'auraient jamais pensé à nous dire les premiers : « Montrons notre acte de mariage. »
» Si la proposition de faire cet étalage avait été faite, par nos diplomates, ils n'auraient pu s'adresser qu'aux diplomates russes. Et, pour commencer, il aurait fallu niveler des montagnes d'objections :
« A quoi bon? Tout le monde sait bien
que nous sommes alliés ; pas une chancellerie ne l'ignore. A Berlin, à Vienne, à Rome, à Londres, nos engagements réciproques sont connus du premier au dernier. Partout on voit que vous nous épaulez, partout on voit que nous vous épaulons. Pourquoi dire ce que tout le monde sait? C'est inutile. Ce fracas de publicité n'est pas dans nos habitudes.
Nous aimons mieux agir que parler. »
» Nos diplomates auraient répondu à ces raisonnements par d'autres raisonnements tout aussi beaux ; il y aurait eu des conversations, des notes; il aurait fallu en référer à l'Empereur, puis en référer encore au Président de la République. La négociation durerait encore, si elle avait été menée dans les formes ordinaires. Il fallait brusquer, mais
pour brusquer il fallait une occasion.
En Russie je l'ai trouvée et je l'ai saisie.
» Tu sais que les toasts et les discours qui doivent être prononcés dans les cérémonies officielles sont communiqués d'avance.
» Quand le moment approcha où l'Empereur devait venir déjeuner sur le Pothuan, je lui fis passer le texte du toast que je me proposais de prononcer. J'y avais mis les mots fameux : « Nos deux » nations amies et alliées ». Les diplomates me trouvaient d'une dangereuse audace. Moi, j'étais tranquille. Je connaissais Nicolas. Je savais que du moment que je voulais seulement dire tout haut la vérité, il était trop loyal pour ne pas se rendre à mon désir. S'il n'avait
pas eu cette droiture qui est uu des caractères de son âme, s'il avait voulu voir atténuer mon texte, s'en tenir à celui de Châlons, où l'on n'avait parlé que d'amitié et non d'alliance, j'aurais pu lui demander : « Pourquoi ne voulez-vous » donc pas dire ce qui est? » Et qu'aurait-il pu me répondre? Mais je suis sûr que cette considération ne se présenta pas à l'esprit de l'Empereur. Il lut le toast, il le trouva très bien, très conforme à la vérité; il l'approuva et il s'en appropria les termes essentiels : «~Na- » tions amies et alliées », qu'il répéta dans sa réponse.
» Tel est en gros l'historique des toasts du Pothuau. Ils furent mon œuvre. Si j'avais laissé faire les diplomates de carrière, ils m'auraient fabriqué un amphi-
gouri. J'ai passé par- dessus leur tête. Le pays s'en est bien trouvé.
» Cet acquiescement spontané, rapide, sincère, que j'ai rencontré chez Nicolas à mon projet de déclaration de l'alliance, je l'ai dû non seulement à la conformité de ma demande avec la vérité et avec les convenances, mais encore, je puis bien le dire, à la réussite personnelle que j'avais trouvée en Russie. Cette réussite a dépassé tout ce que j'avais pu espérer.
» Rien n'était plus difficile qne ma position dans cette grande monarchie absolue : je représentais un allié, mais aussi des principes politiques absolument différents de ceux d'où procède le gouvernement russe. Pour l'honneur de la France et pour sa propre dignité, il fallait qu'on ne put relever dans mes
allures ni de l'embarras ni de l'effronterie : je ne devais porter ni le chapeau bas, ni le chapeau sur l'oreille. Il y avait un juste milieu : si j'ai pu m'y placer et m'y tenir, je le dois à mon éducation pratique qui a fait de moi tout autre chose qu'un homme timide, mais en même temps un homme réservé; je le dois encore à l'exquise bonne grâce de Nicolas, et enfin au sentiment que j'avais que tout impair de ma part serait reproché à la France.
» Faire une faute de goût, manquer si peu que ce fût au tact dans des circonstances aussi graves, alors que toute l'Europe avait les yeux sur moi et ne demandait qu'à se moquer, c'eût été manquer à mon devoir. Ce n'est pas de moi seul que l'on aurait ri, c'est aussi,
c'est surtout de la République et de la France.
» Les rois, les princes, se visitent entre eux, ils composent une grande famille. Les honneurs qu'ils échangent vont à leurs personnes autant qu'aux peuples auxquels ils appartiennent ; si un prince commet quelque faute, on est porté à l'excuser, par solidarité monarchique ; on fait le silence sur ses bévues : elles lui sont personnelles. Mais moi ! je n'étais pas de la famille, on n'aurait pas eu pour moi l'indulgence que l'on a pour un parent gaffeur. Nicolas n'était pas venu chez nous pour le seul plaisir de faire ma connaissance ; il ne recevait pas ma visite pour le seul plaisir de reprendre nos conversations interrompues
depuis la revue de Chàlons.
» C'est à la France, à la démocratie française qu'il avait fait visite en 1896, et c'est non pas un cousin, non pas un allié dynastique, non pas un frère au sens monarchique du mot, mais le représentant de la démocratie française qu'il recevait en 1897. Sans cette représentation, je n'étais rien. Tous les honneurs qu'on me rendait allaient à la France bien plus directement que ne vont, par exemple, à l'Allemagne ou à l'Autriche les honneurs rendus à Guillaume ou à François-Joseph. Par leurs origines seules, ils ont droit à une grande part de ces honneurs. Je n'étais admis, moi, avec mon habit noir, dans une Cour où on n'en avait jamais vu, que parce que je venais au nom de la France.
y> Je n'avais même pas, comme cer-
tains de mes prédécesseurs, comme Thiers ou Mac-Mahon, une illustration personnelle antérieure à mon élévation à la présidence.
» On ne méconnaissait pas en Europe.
Deux jours après mon élection, le prince de Bulgarie, dont j'ai fait depuis la connaissance et qui est un des princes les plus intelligents et aussi les plus aimables qui soient, se trouvait par hasard à la gare frontière de ses Etats à l'arrivée del'Orient-Express : il voit descendre du train un Français auquel il avait précédemment accordé une audience et qui allait à Constantinople. Il fait appeler le ▼oyageur et, avant même d'avoir reçu son compliment, il lui pose à brûle-pourpoint cette question :
» — Qu'est-ce que c'est que Félix
Faure ? Je n'en ai jamais entendu parler.
» Ma notoriété, qui était grande au Parlement, n'était pas éclatante dans le pays et n'avait pas franchi les frontières avant que je ne fusse Président.
» Dans le voyage de Russie, n'ayant donc pour me soutenir ni le prestige d'une illustre origine , ni le prestige d'un grand nom, je ne valais que par ma fonction : tout ce que je ferais de bien serait porté à l'actif de la France :
« Tiens, » dirait-on, « ces républicains » ne sont vraiment pas maladroits et » savent vivre ; » toutes mes gaucheries seraient retournées contre la France :
« Quels balourds que ces républicains! » aurait-on dit. J'ai éprouvé alors combien la conscience d'un grand devoir à accomplir soutient un homme, l'aide à se
tenir droit, peut l'élever à la hauteur de circonstances nouvelles pour lui.
» Dès le début il fut visible que je faisais bon effet sur les Russes. C'est bête ce que je vais te dire, mais c'est vrai : ma haute taille, mon apparence d'homme solide m'ont servi dans ce pays où il y a tant d'hommes grands. Si j'avais été un petit vieux rabougri, je n'aurais pas produit sur les foules slaves la même impression.
» Le monde politique, qui ne juge pas sur d'aussi vaines apparences, montra tout de suite la plus grande déférence. Mais je sentais la surveillance. On voulait voir comment avec mon chapeau à haute forme et mon frac j'allais manœuvrer parmi tous ces casques et tous ces uniformes dorés. Le terrain était glissant.
» Tout alla bien pour commencer.
L'Empereur était plein de cordialité simple. Mais les autres, beaucoup de Russes et tous les étrangers, m'attendaient au cercle. J'avais à « tenir un cercle ». Tous les ambassadeurs et les dignitaires de l'empire allaient m'être présentés. A chacun il fallait dire un mot, le mot juste, bien nuancé selon le personnage, selon sa qualité. Les princes ne sont pas embarrassés dans de telles cérémonies, parce qu'on les y prépare dès leur enfance. Mais moi ! je n'avais pas d'entraînement dans ce sport.
» C'est là qu'on me guettait. J'ai su que Montebello, notre ambassadeur, n'étaitpas sans inquiétude. Il savaitbien qne tous ses collègues des autres ambassades auraient été ravis d'envoyer à
leurs Cours un compte rendu du cercle, dans lequel ils auraient pu représenter le Président de la République ahuri, intimidé, répondant à tort et à travers. Ils auraient bien voulu, ces bons diplomates, procurer à leurs souverains et à leurs ministres un moment d'hilarité aux dépens de ce monsieur Faure qui avait entrepris de faire donner à la République, dans le beau monde, la place à laquelle la France a droit. Eh bien ! ils en sont tous restés sur leur faim, ces bons voisins. Je ne leur ai pas donné le moindre prétexte d'exercer leur ironie.
» Le cercle fut tenu dans laperfection. Quand ce fut fini, j'avais passé le pont aux ânes. Montebello rayonnait. Pendant le défilé, j'avais eu autant d'aisance qu'en te parlant. J'ai su que Nicolas
avait été enchanté de mon succès. Il a tant de loyauté et tant de bonté qu'il aurait éprouvé une vraie peine si son hôte avait commis quelques-uns de ces petits impairs qui donnent de l'aliment à la médisance des courtisans.
» Il est vrai qu'entre l'Empereur et moi les relations n'avaient pas un caractère exclusivement officiel. Elles étaient, depuis le voyage en France, empreintes de confiance personnelle. Nicolas ne nous connaissait pas très bien avant de venir nous voir. Il a été certainement surpris de nous trouver tels que nous sommes. Je me souviens d'un mot de lui. C'était dans un hôpital. Je m'approche du lit d'un soldat malade. Je lui dis des paroles d'encouragement. On les lui traduit. Le pauvre garçon se met à pleurer.
En nous éloignant du lit, l'Empereur me regarde en souriant et me dit :
» — C'est étonnant comme vous savez parler aux soldats.
» J'ai retenu l'anecdote, qui en ellemême ne serait pas d'un intérêt palpitant, parce qu'elle révèle l'idée que l'on s'est faite pendant longtemps à l'étranger d'un Président de la République française :
un bonhomme qui n'a rien à faire, que donner des signatures. J'ai réagi contre cette légende.
» On m'a doucement blagué parce que je ne perdais jamais une occasion d'entrer en relation avec les souverains et les princes étrangers. Dans certains journaux, on prétend que je singe la monarchie. Je ne singe personne.
» Je fais mon métier qui est de repré-
senter la France le mieux que je peux, de la représenter aimable et digne sous sa forme républicaine comme elle Tétait sous les anciens régimes. Dissiper les préjugés qu'on a contre nous, nous montrer sociables sans humilité, faire respecter la République en la parant autant que j'ai pu des grâces naturelles delà France, c'est un devoir auquel je n'ai pas manqué. En m'attachant avec persévérance à le remplir, j'ai servi. Etre utile au pays, je n'ai jamais eu d'autre but. En Russie, ce but a été atteint en plein. Je puis dire que là j'ai mis dans le mille. On l'a vu parles toasts, on s'en apercevra bien encore en 1900, pendant l'Exposition » (1)
(1) Voir appendice F.
... Félix Faure m'a donné aujourd'hui le livre qu'il a fait faire sur Rambouillet. Nous l'avons feuilleté ensemble. Je lui ai fait remarquer qu'il s'y trouvait peut-être un peu trop de portraits de lui.
— Il y en aurait trop, m'a-t-il dit, si c'était une publication officielle ou destinée à être mise en vente. Mais ce livre est réservé absolument âmes amis. Tous
les exemplaires portent en imprimé cette formule : Offert par le Président de la République à M... On écrit le nom à la main. Regarde : ton nom y est. Tu comprends bien que si j'offre à mes amis un souvenir de moi, je veux qu'il leur parle de moi. Si je te donne une photographie, il faut que ce soit ma propre photographie. Si je t'offrecelle de Brisson ou celle de Loubet, ça n'a aucun sens.
» Lis du reste le livre : tu verras qu'il n'a aucun caractère officiel. J'y ai fait mettre tels paragraphes — celui sur Mme d'Uzès par exemple — qui montrent bien que cet ouvrage est exclusivement composé pour ne pas sortir d'un cercle très restreint.
» Tiens, voici justement ce qui concerne la duchesse d'Uzès. »
Et le Président lut à haute voix ces quelques lignes, que je transcris parce qu'elles servirent de point de départ à la conversation:
» On ne peut parler aujourd'hui de la forêt de Rambouillet sans saluer au passage la grande et sympathique figure de la duchesse d'Uzès, qui en fait partie intégrante, tant elle l'aime et tant elle l'habite souvent, y faisant revivre depuis bientôt trente ans les grandes fêtes cynégétiques d'autrefois.
» Aucun équipage royal ou impérial, à aucune époque de l'histoire de Rambouillet, n'a, autant que l'équipage de Bonnelles , mené par la même main, couru les grands animaux à travers les massifs, entraîné à sa suite plus de veneurs heureux et reconnaissants, mené
à ia mort aussi plus de victimes vers les étangs de la forêt. Aucun, non plus, n'a sans doute répandu autant de bienfaits avec une délicatesse aussi claivoyante qui donne la mesure du cœur.
» Aussi elle est adorée, la « Duchesse », et elle passe au galop de son cheval à travers la forêt, laissant derrière elle des traces ineffaçables tantelles sont profondément imprimées dans le sol, surtout aux abords de l'humble maison forestière et près de la hutte des bûcherons. »
Il s'arrêta et me regarda :
— Tu as raison, lui dis-je, de ne pas faire de bruitautourde jugements tels que celui-là. Si certains orthodoxes du parti républicain t'entendaient, tu passerais plusieurs mauvais quarts d'heure.
— Je le sais bien. Déjà, après l'inauguration du monument d'Emile Augier à Valence, il y a des purs qui ont crié. Ils m'avaient trouvé trop poli avec la duchesse d'Uzès! Tu sais qu'elle est l'auteur du monument. Je me suis conduit avec elle comme je le devais envers une femme de grand cœur et une artiste de talent. Des journalistes ont clabaudé. Si les Chambres n'avaient pas été en vacances, ce pauvre Méline aurait peutêtre reçu une interpellation de plus sur la tête.
« Mais tant pis! Pour complaire à quelques grincheux ou à quelques faux austères, je n'allais pas, bien sûr, faire le malotru. Les censeurs moroses ont crié dans le vide. Tout le public a trouvé que j'avais bien fait, car c'est une figure
populaire que celle de la duchesse. Tu la connais. C'est une femme rare. Elle a quelque chose qui ne court pas les rues : un caractère.
» Ce qu'elle a fait sous le boulangisme était désagréable pour le parti républicain. Mais, à le considérer sans parti pris politique, en lui-même, et abstraction faite des résultats qu'il aurait pu avoir, son acte est très beau. Donner une fortune pour le succès de sa cause, la donner sans aucune garantie , quel homme aurait fait cela, quel homme a fait cela?
» Remarque que la duchesse, en fournissant les moyens de combattre les républicains, n'était certainement pas animée par la haine contre les personnes.
Elle ne voulait faire proscrire personne.
Elle était de bonne foi, convaincue que la France se trouverait bien du succès du général. Elle a voulu aider au succès. Qu'elle se soit trompée, je n'en doute pas. Mais ses intentions, pour moi comme pour tous ceux qui la connaissent, étaient élevées. C'est une bonne Françaiseet une vraie grande dame, sans aucun esprit de caste, sans aucune morgue. Elle ne dit jamais de mal de personne; jamais une moquerie ; et une indulgence! il n'y a pas une défaillance à laquelle elle ne cherche une excuse, une explication atténuante. Ah! c'est une bonne femme.
» A Valence, j'ai été très heureux de trouver une occasion de témoigner publiquement de mon respect pour elle, je
suis très content que ce livre m'ait
fourni une autre occasion de lui renouveler ce témoignage. Je crois d'ailleurs que nous avons intérêt, nous les républicains, à travailler au rapprochement des différents éléments nationaux. Pourquoi resterions-nous grondeurs et maussades devant les représentants de l'ancienne aristocratie? Il y a là des forces à prendre et à utiliser. Jusqu'à présentées forces se sont refusées. Mais c'est le devoir d'un parti comme le nôtre, qui se confond avec la nation, de faciliter les conversions, de recruter sans cesse dans les rangs de ses anciens adversaires.
» Il faudrait, bien entendu, qu'ils commençassent par désarmer. On ne peut pas appeler à soi des gens qui prétendent vous chasser de la maison. Ce désarmement finira par se faire. Les
familles de l'ancienne noblesse, qui sont attachées par des souvenirs aux prétendants doivent bien comprendre que leur attente de restauration est parfaitement vaine.
» On ne peut pas renverser la République. Je suppose même qu'une Chambre monarchique arrive demain au Palais-Bourbon : il y aurait toujours le Sénat républicain, le Président républicain; l'administration républicaine et tous les intérêts que la République a créés et que sa chute ruinerait. Il y aurait encore le peuple des grandes villes. Que feraient trois cent cinquante députés contre toutes ces forces ?
» En pleine paix, on peut renverser une monarchie, parce que la monarchie c'est le monarque : on le met dans un
fiacre, et tout est dit. Mais la République est partout et elle n'est nulle part. Elle est éparpillée dans tous les pouvoirs publics et n'est concentrée dans aucun.
C'est comme une société anonyme, la République. Une société anonyme fait de mauvaises affaires : elle dépose son bilan. Aucun de ses membres, s'il n'y a pas fraude mais seulement mauvaise administration ou malchance, n'est touché dans son honneur. La monarchie, au contraire, c'est comme une maison de commerce particulière dont le patron est personnellement responsable. Il est très difficile de faire sauter une République comme la nôtre, car on ne sait pas par quel bout la prendre, elle a trop de bouts. Une monarchie, au contraire, on l'attaque dans le monarque qui est
une grosse cible où tous les coups portent et laissent des traces visibles.
» La République ne pourrait s'effondrer que dans un désastre national.
» Alors la France irait peut-être se jeter dans n'importe quels bras ; mais, même parmi les plus endurcis monarchistes, en est-il un seul qui voudrait payer de la ruine du pays la restauration de son roi ou de son empereur?
» N'ayant aucune chance de persuader
à la France qu'elle doit faire pour eux
une révolution et n'ayant pas les moyens
de la faire eux-mêmes, les partisans des
anciens régimes en viendront bien, un
jour où l'autre, à se rallier. Quand ils se
seront résignés d'abord, puis quand leur
résignation se sera changée en adhésion
sincère, nous serons dans une position
174 PftOPfefi DE IÉLIX FAURE
bien meilleure. Nous aurons les deux partis indispensables pour le jeu de bascule du gouvernement : un fort parti républicain progressiste et un fort parti républicain conservateur.
» Ce parti conservateur ne pourra prendre à son tour le pouvoir qu'autant qu'il sera républicain, qu'autant qu'il acceptera la Constitution et qu'il aura pu faire croire à sa sincérité républicaine. Il ne faudrait donc pas que les ralliés restassent en coquetterie avec les calomniateurs professionnels du parti républicain, qu'on les trouvât, dans toutes les crises, à côté des ennemis irréductibles du parti républicain. Le ralliement sincère des monarchietes — un ralliement aussi sincère que celui des amis de Thiers après la guerre — permet-
trait de former dans la République un grand parti conservateurqui par saniasse, par sa puissance, exercerait une attraction sur le centre actuel. Il y auraitainsi une forte barrière contre les entreprises des socialistes.
» Je voudrais, dans la mesure où je puis agir, aider à la fusion de tous les Fiançais dans la République. Je ne puis rien faire que des politesses : je n'y manque pas, quand ce doit être sans inconvénient. Il faudrait persuader à ceux qui ne sont pas encore venus à nous que nous ne sommes pas aussi rébarbatifs, niaussi sectaires, que leurs journaux le leur disent; qu'après tout on peut vivre avec nous, que la République n'est mécliante que quand on l'attaque, — et encore elle ne l'est guère. Des avances comme celles
qu'il m'est agréable de faire à des personnes telles que madame d'Uzès ne sont pas seulement des actes de courtoisie, ce sont aussi des actes de politique. Ils donnent à réfléchir dans un monde où la République est méconnue et où il y a certainement des hommes que la République aurait intérêt à rallier à elle pour les employer au service du pays.
» On a dit que Gambetta avait songé à faire du duc d'Aumaleun ambassadeur en Russie. C'eût été un coup de maître. Gambetta avait l'àme assez noble pour former un tel dessein, et assez de force pour le réaliser. Quelle sonnerie de ralliement c'eût été ! Nous n'aurions pas aujourd'hui assez de puissance pour mettre un duc d'Aumale, si nous en avions un, au service de la République.
Nous avons donné le maximum de ce qui nous est possible le jour où nous avons décoré le fils du duc de Chartres.
» Et encore j'ai pu signer ce décret, qui m'a fait grand plaisir, parce que j'avais alors pour premier ministre Bourgeois.
» Avec Bourgeois les grincheux ne bougonnaient pas trop. Si c'était Méline qui eût donné au prince Henri d'Orléans cette croix si bien méritée, il aurait soulevé des tempêtes. On l'aurait accusé de pactiser avec l'ennemi. Mais s'il est trop tard pour faire des actes à grand retentissement comme l'eût été l'envoi du duc d'Àumale en Russie avec une commission de la République, nous pourrions trouver parmi les descendants des familles de l'ancienne noblesse des hommes de talent parfaitement utilisa-
bles. J'en connais qui se morfondent dans une stérile oisiveté et dont un gouvernement pourrait tirer très bon parti. Pourquoi n'entrent-ils pas dans la République, pour y servir la France ? Pourquoi n'avons-nous qu'un Noailles et qu'un Montebello dans nos ambassades ?
» On ne demanderait pas aux conservateurs d'adhérer au programme de Jaurès. Au contraire, ce qu'on attendrait d'eux c'est de renforcer la résistance contre les révolutionnaires. Mais leur renfort ne peut pas être efficace, s'ils ne commencent par accepter la Constitution républicaine. En se cantonnant dans leur intransigeance monarchique, ils compromettent les républicains modérés auxquels ils accordent leur appui, décou-
raient les meilleures volontés et font le jeu des socialistes.
» La bouderie de la République par les conservateurs est regrettable, parce qu'elle prive le pays d'éléments de force; elle est encore stupide. Voilà des gens qui se plaignent que la République ait une physionomie qui leur déplaît : il dépendrait d'eux de venir changer cette physionomie, et ils préfèrent continuer leur bouderie ! A coup sûr s'ils se railiaient sincèrement, les anciens républicains ne les laisseraient pas faire une république réactionnaire ; mais ils empêcheraient les radicaux et les socialistes de faire une république tracassièreet sectaire. Comment ne comprennent-ils pas leur intérêt et leur devoir, — leur devoir envers le pays et envers eux-mêmes?
)) Moi, je ne puis rien que m'efforcer de faire comprendre que la porte n'est fermée à aucun de ceux qui s'y présenteront avec des intentions loyales. Mon vif désir serait, en 1900, de pouvoir montrer aux souverains et aux foules qui nous visiteront tous les éléments de la société française réconciliés dans la République; je voudrais voir autour du
Président, dans les salons de l'Elysée, devenu la Maison nationale, les membres du Conseil municipal de Paris et ceux du Jockey, la duchesse d'Uzès et les délégués de la Bourse du travail, toute la France pour recevoir toute l'Europe. Ce serait plus beau que tous les édifices de Picard... » (17
(1) Voir appendice H.
... — Aujourd'hui, m'a dit en riant Félix Faure, j'ai intrigué. Je me suis livré à une petite manœuvre auprès d'un journaliste. C'est le directeur du Petit Parisien, Jean Dupuy, le sénateur. Je l'ai vu et je lui ai demandé pourquoi son journal semblait éviter systématiquement de parler de moi. Il m'a répondu que je me trompais. Je ne me trompais
pas du tout.
» — Voyez le Petit Journal, ai-je insisté, jamais il ne laisse passer une occasion de parler du Président de la République. Je serais heureux que le Petit Parisien voulût bien être aussi aimable que le Petit Journal. D'abord, il me serait agréable d'avoir à vous remercier souvent; en second lieu, et c'est là la raison sérieuse, il y a un grand intérêt à faire bien connaître le Président aux populations, à le fortifier. Il peut venir des circonstances où tout le monde pourrait se féliciter d'avoir un Président jouissant de la confiance générale.
» Jean Dupuy m'a quitté en me renouvelant l'assurance que dans l'avenir il ne négligerait pas plus que dans le passé l'occasion de parler du Président. Ce sont là des paroles de politesse et ce
n'est pas une adhésion. Il ne m'a pas compris, ou, s'il m'a compris, il ne veut pas marcher. Et dame ! s'il ne veut pas, il n'y a pas de moyen de le faire vouloir. C'est un homme très fort que Jean Dupuy, et sur lequel on n'a pas de prise. Il n'a besoin de rien et il obtient tout ce qu'il veut des ministres. Je regrette beaucoup cette froideur du Petit Parisien. Après le Petit Journal \ c'est le géant de la presse.
» Marinoni est tout à fait avec moi.
C'est un ami entre tous. Si Jean Dupuy était dans les mêmes dispositions, je serais parfaitement content. Ces journaux populaires à tirage énorme sont des forces irrésistibles quand on sait les manier à propos. Ils sont forts parce que leur clientèle n'a pas d'opinion préconçue.
» La presse est impuissante, je crois, à changer l'opinion d'un homme qui en a déjà une, mais elle est toute-puissante pour donner une opinion à un homme qui n'en a pas, qui ne sait pas s'en former une tout seul. Etre attaqué ou loué par les journaux de parti pris, c'est presque indifférent. On sait d'avance, en politique, avant d'avoir fait un acte, quels journaux vous blâmeront et quels journaux vous approuveront. Le public pour et le public contre s'équilibrent à peu près. L'essentiel est d'impressionner favprablement les lourdes masses étrangères aux passions de parti, les foules qui raisonnent peu, parce qu'elles n'en ont pas le temps, qui ne s'ébranlent que sous des secousses violentes, à qui les menus faits de la politique sont indifférents.
» Les journaux qui pénètrent dans ces couches profondes, qui peuvent les émouvoir, sont des forces nationales, les autres ne sont que des forces de parti. Un ministère a besoin d'un certain nombre de journaux de parti pour faire contrepoids aux journaux de ses adversaires. Un régime et un chef d'Etat, qui par sa fonction est au-dessus de tous les partis, ont besoin de ces puissants journaux que j'appelais tout à l'heure des forces nationales, parce qu'ils agissent sur le novau même de la nation.
» Leur couleur politique peu accentuée, leur modération, môme leur grisaille voulue plaisent aux esprits lents et médiocrement imaginatifs des foules.
Dans ces esprits on peut faire pénétrer toutes les idées qu'on veut, à condition
de répéter très souvent les mêmes mots. Quand dans les couches basses du public il se fait un mouvement, c'est formidable, comme les lames de fond de la mer.
» D'ordinaire, c'est de l'eau dormante; quand ça s'agite, c'est de l'ouragan ; tout danse, tout saute, tout sombre.
Marinoni en prenant Judet et en lui laissant faire sa politique ardente a certainement changé quelque chose dans la politique. Il a secoué et fait un peu sortir de leur torpeur les lourdes masses de son public ; il a amené à la politique des bataillons qui avaient coutume d'attendre la fin du combat pour se porter au secours du vainqueur.
)) Il y a bien d'autres journaux à Paris et en province qui pénètrent dans le peuple. Mais ils ont un caractère plus politique que le Petit Journal et le Petit Parisien. Ils sont ou trop cléricaux ou trop anticléricaux, radicaux ou modérés.
Ils ont des amis ou des ennemis déclarés. Ce qui fait la force incomparable de Marinoni et de Jean Dupuy, c'est leurs airs de neutralité, d'indépendance. Aussi quand ils se portent à droite ou à gauche, leurs multitudes les suivent — et d'autant mieux qu'ils ne se remuent pas souvent, et seulement quand il y a de graves intérêts nationaux ou politiques en jeu.
» Il ne faut pas demander aux millions de bonnes gens qui lisent les journaux à feuilletons de se passionner pour des détails. Dans ces âmes simples, il y
a quatre ou cinq cordes à faire vibrer : la patrie, l'armée, l'honnêteté, la tranquillité publique. Hormis cela, tout le reste en politique les laisse froids comme neige. Je crois qu'il serait bon de les intéresser aussi à la Présidence, qui représente, qui incarne pour les masses la République. Le Petit Journal et le Petit Parisien marchant bien d'accord, parlant à l'unisson, conduisant leurs foules au même but, voilà qui ferait une puissante machine.
» J'y pense souvent, et en réfléchissant à la presse, en voyant en quelles mains sont répartis les grands journaux, je trouve un argument irréfutable contre les antisémites. Ils disent que la France et la République sont dominées par les juifs; c'est leur thèse.
Eh bien, les juifs n'ont pas un seul grand journal. Ils sont riches et depuis le temps qu'on les attaque, ils auraient pu acheter ou faire acheter des paquets d'actions ou des parts de propriété dans les journaux à pénétration profonde. Ainsi pourvus ils se seraient défendus ou mieux encore ils auraient fait le silence sur les attaques de leurs ennemis. Ils n'ont pas pris ces précautions élémentaires. Ils sont désarmés. 11 n'y a pas un grand journal, pas un, qui soit dans leurs mains.
La prétendue omnipotence des israélites en politique est une légende puisqu'ils ne tiennent pas le seul instrument par lequel on puisse vraiment influencer le pouvoir : la presse.
Cette légende est de la même famille
que les bruits fabuleux qui courent sur les Jésuites et les francs-maçons.
» Ces deux épouvantails, le Jésuite et le franc-maçon, ont dû s'engendrer l'un l'autre, tant ils se conservent soigneusement la vie en se dénonçant, en s'invectivant, en se menaçant, en s'excommuniant réciproquement. Le franc-maçon accuse le Jésuite de conspirer contre la société et contre la patrie, d'avoir son Pape à Rome, à l'étranger ; par réciprocité, le Jésuite accuse le franc-maçon de désagréger les forces sociales et nationales, de recevoir les ordres d'un grand-maître qui est Italien. Le Jésuite voit partout la main du franc-maçon, le franc-maçon sent partout l'odeur du Jésuite. Blague des deux côtés.
» Des deux cotés, ce que je vois, ce
sont des sectaires assommants. Quant à leurs conspirations et à leur influence, c'est bon à mettre dans des romansfeuilletons. Voyons la République : c'est un cliché réactionnaire que de dire qu'elle est une République maçonnique.
Si parmi les républicains il en est un qui soit sympathique aux francs-maçons militants, c'est bien Rrisson.
» Il est très appuyé par le personnel lirigeant des Loges. Eh bien ! quoique la plupart des républicains de la Chambre et du Sénat, même les modérés, fassent partie de la maçonnerie, jamais Rrisson n'a pu réunir l'unanimité de leurs voix pour se faire élire Président. Cette fameuse influence des Loges, cette influence ténébreuse et irrésistible, qui s'exerce par des mots d'ordre toujours
obéis, n'a pas pu décider les républicains francs-maçons de la nuance modérée à voter pour Brisson. Beaucoup même ont voté contre lui, au moins au dernier Congrès.
» Nous étions tous d'accord pour écarter Brisson de la Présidence, parce que nous craignions ses opinions trop radicales. Si j'avais eu moins de voix que Waldeck, les modérés maçons et moi tout le premier, nous aurions voté pour Waldeck qui, je crois, n'est pas francmaçon — s'il l'est je n'en sais rien — contre le franc-maçon Brisson. Tu vois donc bien que la discipline et la mystérieuse puissance de la maçonnerie sont
une fable, comme l'action souterraine et invisible des Jésuites en est une autre.
» La franc-maçonnerie peut servir à lancer un jeune homme. Les Loges sont des parlotes. Comme dans toutes les coteries, il s'y trouve deux ou trois bouteen-train et du personnel passif, des muets qui trouvent tout bien, des applaudisseurs. Les meneurs doués de bagout et d'entregent se servent de la petite inlluence qu'ont les autres pour se pousser dans quelque Conseil municipal. Le grand orateur de la Loge devient vite le grand orateur du canton. Mais là s'arrête, ou à peu près, la puissance maçonnique.
» Pour entrer à la Chambre, il ne suffît pas d'être poussé par une loge, il faut une certaine position sociale, de certains
moyens d'action, un concours de circonstances qui ne dépendent pas de la qualité de maçon. Cette qualité vous protège contre les clabauderies de certaines petites coteries, vous attire quelques sympathies, mais elle vous vaut dans le camp adverse des inimitiés qui font largement contrepoids.
» Dans toute ma carrière politique, je n'ai jamais vu une nomination à un poste élevé qui pût être attribuée à l'action maçonnique. J'ai lu quelquefois que Doumer n'avait décroché le gouvernement de l'Indo-Chine que parce qu'il était maçon. C'est faux. Doumer nous ennuyait avec son impôt sur le revenu.
Il allait de ville en ville, faisant une agitation désagréable. Cochery, ministre des finances, eut l'idée de lui faire offrir
un poste où il pourrait se signaler par de irrands services. Comme Doumer a beaucoup de mérite, Méline approuva l'idée.
On fit donc des ouvertures à Doumer, qui les accepta. Mais on les lui fît non pas pour plaire aux francs-maçons, mais pour écarter un agitateur et le transformer en utile administrateur.
» Quant à moi, la maçonnerie ne m'a servi à rien. Je n'ai jamais connu ce qu'on appelle son joug. Jamais un de mes votes n'a été influencé par les Loges.
» Quand j'ai repoussé la loi d'exil contre les princes, j'étais évidemmenten désaccord avec la plupart des autres dé-
pûtes francs-maçons ; mais personne ne s'avisa de m'accuser de manquer à une discipline qui n'existe pas. Il y a pourtant une circonstance où je me suis bien trouvé d'être franc-maçon. J'ai dû te raconter déjà l'anecdote. Si tu la connais, arrête-moi. Je revenais de Grèce et j'étais en Italie avec Emile Gebhart, de l'Institut. J'avais fait sa connaissance à Athènes.
» Dans une ville, nous trouvons une gare encombrée, le train plein à déborder. Nous ne savions où nous placer. Je ne sais pas pourquoi, mais, apercevant le chef de gare, je lui fis un signe de reconnaissance maçonnique. Il me répond du tac au tac, et vient à nous. C'était un frère.
» Je me nomme; il devient de plus en
plus aimable et il nous fait ouvrir un compartiment réservé. Au lieu d'être maçon, j'aurais été évêque que sans aucun doute ce brave chef de gare n'eût pas mis moins d'empressement à m'obliger. Mais il ne faut pas être ingrat : je dois à la maçonnerie d'avoir pu offrir à Gebhart un bon coin en chemin de fer. C'est la seule fois qu'il m'ait été donné d'éprouver la « toute-puissance » des Loges (1 ... »
(1) Voir appendice I.
... — Je me suis, m'a dit Félix Faure, réconcilié avec Alphonse Humbert. Nous et ions brouillés depuis la formation du ministère Brisson.
» Après la chute de ce pauvre Méline, j'avais demandé à Humbert de soutenir Brisson, s'il arrivait à former un cabinet. Humbert avait dit non, résisté à toutes mes instances, refusé de se rendre à aucun raisonnement; il était parti brus-
quemënt, et nous ne nous étions même pas donné la main ; depuis, je ne l'avais pas revu.
» L'autre jour, il est revenu avec Gervex, Jean Béraud, Tony Robert-Fleury, qui voulaient me rappeler la promesse d'une croix que je leur avais faite l'an dernier pour le peintre Louis Dumoulin.
J'avais promis parce que Dumoulin n'a pas seulement beaucoup de talent, mais parce qu'il est très intelligent et très gentil. Je vais donc tenir ma promesse. Dumoulin aura sa croix. Ses amis sont partis enchantés.
» Derrière les autres, Humbert est resté un instant, et tout de suite, je dois le dire, nous avons recommencé à nous chamailler à propos de sa satanée politique anglophobe. Humbert est un
homme qui m'étonne beaucoup. En politique intérieure, c'est la clairvoyance môme. 11 n'a aucun parti pris, il est libéral, conciliant, pratique, inspiré véritablement de l'esprit national.
» C'est un adversaire loyal et un ami sûr. Je ne t'ai pas dit comment je m'étais lié avec lui : il avait combattu très vivement contre moi pour Brisson, oui pour Brisson qui devait être cause d'une brouille entre nous. Il était, dans l'élection présidentielle, un brissonien enragé. Le lendemain, pendant que beaucoup de radicaux — et entre autres un de mes ministres actuels — continuaient à jeter feu et flammes contre moi, Humbert évoluait, disant sans réticence, écrivant dans son journal que le devoir de tous les républicains était de se
serrer autour de moi. Puis il est venu à l'Elysée, où je l'ai apprécié surtout pendant la campagne des maîtres chanteurs contre moi.
» Tu te souviens que quelques drôles s'étaient imaginé qu'en salissant les miens, en faisant pleurer des femmes, ils me dégoûteraient et me forceraient à démissionner. Il était utile pour moi d'avoir tout le parti républicain. Il fallait lui faire comprendre que ce n'était pas M. Faure que l'on avait en vue, mais le Président de la République ; qu'on voulait atteindre en moi le magistrat, et à travers moi le régime. Humbert fit activement d'un côté ce que notre ami Hugues Le Roux faisait de l'autre. Il se chargea, lui, de montrer aux socialistes leur intérêt et leur devoir dans ces cir-
constances. Jaurès, mis en goût de la chair présidentielle par le succès qu'il avait eu contre Casimir- Perier, voulait marcher contre moi. Par Millerand qui voyait les choses avec plus de sang-froid, avec moins de romantisme batailleur, Humbert finit par calmer Jaurès.
» La Petite République non seulement ne marcha pas avec les calomniateurs, mais fit front contre eux avec tous les journaux républicains. Tu penses bien que je n'aurais pas plus capitulé devant les attaques de Jaurès que devant les attaques des autres ; rien ne m'aurait fait oublier mon devoir envers les miens, envers moi, envers la République, mais il valait mieux à tous égards que ces immondes calomnies ne trouvassent pas de propagateurs dans le parti repu-
blicain. Je dois à Humbert la neutralité presque bienveillante des socialistes. Je lui sais grand gré de s'être si bien conduit pendant cette crise.
» Eh bien, l'autre jour, Humbert avait à peine pris le temps de me dire que sa bouderie était finie, que déjà il m'adressait une véritable interpellation sur les affaires de l'Afrique orientale! Oui, làdessus !
» Je ne sais qui a pu lui dire que les Allemands nous avaient fait des propositions relatives à un arrangement à faire au sujet des territoires portugais. Toujours est-il qu'Humbert m'a dit :
y> — Ils en font de belles, vos ministres, monsieur le Président! Ils ont repoussé la proposition de l'Allemagne, ils sont cause qu'elle s'est retournée vers
l'Angleterre ; ce sont eux les auteurs indirects de cette convention anglo-allemande qui finira par donner Laurenço- Marquès aux Anglais...
» Je n'ai pas discuté avec Humbert :
avec lui, quand il s'agit des Anglais, on ne peut pas raisonner; il est aussi buté sur une idée fixe en politique extérieure qu'il a l'esprit ouvertet avisé en politique intérieure. C'est un contraste incompréhensible. Je lui ai dit que nous n'avions pas accepté les propositions allemandes parce qu'elles étaient subordonnées à de certaines conditions qui ne nous plaisaient pas.
» La vérité, c'est que nous ne voulons
pas nous aventurer dans un guêpier. Si les
Portugais doivent se dessaisir un jour de
Laurenço-Marquès, l'Angleterre a un
206 l'Iluros DE FÉLIX PAUSE
droit de préemption sur ce territoire; ce droit lui a été attribué par un arbitre qui s'appelait le maréchal de Mac-Muhon.
Je ne vois pas ce que nous irions faire dans cette région où nous n'avons pas un pouce de terrain, où rien n'est plus à prendre et où, si des territoires devenaient vacants et si nous les occupions, nous nous trouverions en contact et par conséquent en nouvelle rivalité avec l'Angleterre. Je ne suis pas anglophile ni anglophobe. — Les partis pris pour ou contre un pays sont puérils.
» En politique, comme en affaires, il ne faut pas se faire de ses concurrents des ennemis ; on ne doit pas oublier qu'un moment peut venir où on aura une opération à conduire ensemble, où on aura besoin de se voir, de se parler, de se
comprendre, de s'associer même. On doit donc toujours prendre garde à ne pas rendre par de vilains mots ou de mauvaisprocédés ces rapprochements impossibles.
» Avec les Anglais plus qu'avec personne, la prudence commande de jouer serré, de ne pas avoir d'abandon, de répondre toujours du tac au tac, de se montrer vigilants et forts. C'est le meilleur moyen de se faire respecter par eux et de rester leurs bons amis. Cette politique-là est pratique, c'est de la politique de bons résultats, car c'est toujours un bien que d'affermir la paix. Les Français comme ce brave Humbert que tourmente le cauchemar anglais ne voient pas ces choses avof 1<> même sang- froid. Leur politique est une politique de passion et
ii* » 11 pas une politique d'affaires. Voilà les Anglais ! et ils foncent sans plus réfléchir.
» Je connais bien les Anglais ; il y a évidemment encore, dans le fond de leur nation comme dans le fond de la nôtre, un vieux levain d'animosité nationale dû à des souvenirs historiques. Mais la rivalité que redoutent les Anglais la rivalité économique, la concurrence à leurs industries et à leur commerce, ce n'est plus chez nous qu'ils la trouvent, c'est chez les Allemands. Nous ne menaçons plus les Anglais dans leur suprématie économique. La cause naturelle de froissements entre nous et eux a donc presque disparu, puisque les intérêts matériels des deux peuples ne se contrarientpresque plus.
» Ce qui fait les malentendus entre la France et l'Angleterre, ce sont des restes de préjugés et de vieilles rancunes. Pour ne pas envenimer les difficultés que fait naître encore cette rivalité historique, il faut autant que possible éviter les points de contact où les ambitions politiques des deux gouvernements, les deux amours-propres nationaux peuvent se choquer.
» Si nous avions fait avec l'Allemagne
des arrangements en vue des événements
qui peuvent se passer dans l'Afrique
orientale, nous aurions créé un point de
contact de plus entre nous et les Anglais,
et un point où le contact aurait été des
plus désagréables. Ils auraient été en
droit de nous dire : « Vous n'aviez rien
» dans cette partie du monde : pourquoi
» y venez-vous gêner notre expansion?»
De même, s'ils venaient intriguer et tripoter dans le voisinage de la Tunisie nous aurions raison de leur en demander compte.
» C'est un acte très sage que nous avons fait en laissant les Anglais et les Allemands s'arrangerentreeux dans cette partie de l'Afrique. Ils ne s'y entendront pas toujours. Voilà ce que je ne me chargerais pas d'expliquer à Humbert, ni à aucun anglophobe. Je sais bien que pour prouver qu'ils pensent aux moyens pratiques de réaliser leur rêve, les anglophobes parlent d'une future coalition continentale contre l'Angleterre. Ils ne voient pas que dans le cas de cette coalition, c'est nous qui ferions surtout les frais de la guerre, avec nos côtes éten-
dues, nos colonies nombreuses, notre grande flotte. Si la coalition était vaincue, c'est nous qui payerions la plus grande partie des dégâts ;si elle était victorieuse, l'industrie allemande, fabriquant à meilleur marché que nous des articles de moins bonne qualité, serait la grande bénéficiaire de la victoire commune. Elle supplanterait les produits anglais, sur les marchés du monde, beaucoup plus vite que nous qui ne produisons pas l'article à bas prix.
» Le plus sage est de ne pas courir au devant de pareils événements ; s'ils doivent se produire, on le verra bien et ce sera toujours assez tôt. En attendant, je ne prêterai jamais la main à une politique qui, nous brouillant avec l'Angleterre, nous riverait à l'alliance aile-
212 PROPOS DE FÉLIX l.VURE
mande, sans que nous pussions en tirer avantage. Cette politique serait une politique de dupe ; nous devons rester maîtres, quand l'heure sera venue, de choisir nos ennemis.
» Il est d'autant plus facile de garder cette liberté d'action qu'il n'y a pas entre nous et les Anglais une contestation qui ne puisse s'arranger à l'amiable. Si on laisse de côté l'Egypte qui pourrait un jour servir de prétexte à l'Europe, à la fameuse coalition continentale pour amorcer la guerre, mais dont nous n'entreprendrons pas à nous tout seuls d'expulser l'Angleterre ; à part l'Egypte, où nous avons eu le tort de ne pas aller et dont la question est européenne, il n'y a pas, entre l'Angleterre et nous, un seul sujet de désaccord fon-
(lamentai sur lequel l'honneur interdise les transactions.
» Voici, par exemple, l'affaire de Terre-Neuve dont on parle depuis longtemps. Là, les Anglais sont demandeurs : ils veulent que nous renoncions à des droits légaux qu'un vieux traité de Louis XIV nous a reconnus. J'ai mon idée là-dessus ; c'est à la fois une idée d'ancien ministre de la marine et d'ancien représentant d'une région maritime. Je dirai aux Anglais : « Vous vou- » lez abroger le traité d'Utrecht. Nous » voulons bien. Mais d'abord ce que » nous allons vous céder vaut de l'ar- » gent : il faut que nous indemnisions )j nos pécheurs qui vont se trouver » expropriés. C'est un compte à faire, » un revenu moyen à capitaliser. »
(( Maintenant, le traité d'Utrecht est » abrogé. Il n'existe plus. Donc la clause » qui nous interdit de fortifier les îlots de » Saint-Pierre et de Miquelon est tom- » bée. Donc, nous allons y faire tous les » travaux que nous voudrons, de may> nière à créer là un point d'appui, un » dépôt de charbon sûr, dans des mers » où nous en sommes absolument dé- » pourvus. »
» Voilà mon idée qui serait avantageuse pourles gens de Terre-Neuve, pour l'Angleterre et pour nous, et ne serait onéreuse à personne. Je la préférerais de beaucoup à des propositions que j'ai entendu vaguement énoncer, de compensations à nous donner en Afrique ou en Asie. Partout nous sommes lotis, excepté dans les mers de l'Amérique du Nord.
Une occasion s'offre de nous y fortifier, je la saisirais.
» Un traité a limité la souveraineté anglaise sur Terre-Neuve et la nôtre sur Saint-Pierre et sur Miquelon. Déchirons le traité et devenons chacun maître chez
soi »