PIÈCES JUSTIFICATIVES ET RECTIFICATIONS
L article suivant a paru dans le journal le
Temps.
« S'il n'y a rien de tel que d'aimer son métier pour le bien faire, M. Félix Faure dut être un président de la République idéal. Il croyait à son étoile. M. Garnot avait une maladie de l'oie, M. Casimir Perier ne pouvait suulFrir d'être perpétuellement en vue et
de ne jamais s'appartenir : il avait, lui, une excellente santé, il se plaisait aux honneurs fatiguants de sa charge. De quel ton aisé, dans les propos qu'on lui prête, il dit : « Mes ministres » et comme il juge rapidement son prédécesseur » qui n'avait pas le don pour présider à la chimie de la politique française ». Enfin, il aima jusqu'à la passion l'extérieur de la majesté, il eut cette idée fort juste, que les foules lui tiendraient compte d'être, suivant leur langage, « un homme qui représente bien ». Car il représentait fort bien ; il fut donc populaire.
« On l'aurait difficilement consolé de ne point l'être. Qu'on me permette de me substituer pendant quelques minutes à Saint-Simonin, pour conter à ce sujet une petite anecdote que je tiens d'un officier qui fut un jour de garde à l'Elysée.
« — Il était d'usage, m'a dit celui-ci, que l'officier de garde déjeunât à la table du président. Tu penses si j'étais intimidé ; on n'apprend pas à Saint-Cyr la façon de se
conduire à la table d'un président de la République, et j'aurais bien voulu être ailleurs. Durant la première partie du repas, tout alla très bien : on ne me demandait rien du tout, et je ne disais rien du tout. Je n'écoutais même pas la conversation ; mais, tout à coup, M. Félix Faure m'interpella par mon grade. Il me disait à brûle-pourpoint :
« — Suis-je populaire?
« Tu comprends que c'est une question embarrassante pour un jeune officier. Et d'abord, je ne m'étais jamais demandé si M. Félix Faure était ou n'était pas populaire. Ce sont des affaires qui ne sont pas de mon ressort. Mais je me souviens que mon père, bien des années auparavant, m'avait dit à quoi il avait compris que le nom et la personne de M. Thiers étaient enfin devenus familiers à la masse des Français, et je répondis :
« — Je ne crois pas, monsieur le président !
« Et après avoir prononcé ces paroles, je
m'aperçus qu'elles étaient hardies. J'aurais
donné mes galons pour rentrer sous terre. Mais M. Félix Faure continua avec condescendance :
« — Pourquoi ne le croyez-vous pas ? Expliquez-vous.
« — Mon Dieu, expliquai-je, mon père m'a dit, un jour qu'il se rendit compte de la popularité qu'avait conquise M. Thiers quand il vit à la foire du Trône, dans toutes les boutiques de forains, son portrait en pain d'épice. Je n'ai pas encore vu le vôtre, monsieur le président.
«Alors, M. Félix Faure s'écria très sérieusement :
« — C'est vrai! Je vous remercie. Je n'avais pas encore pensé à cela !
« Notre excellent collaborateur, M. Adolphe Brisson, qui connaît si bien tous les petits musées de Paris, serait peut-être capable de nous dire si cette lacune a été comblée. En tous cas, M. Félix Faure fut populaire et il déploya, pour le devenir, beaucoup de tact et d'adresse. Il avait pour cela tout ce qu'il
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faut; la prestance, le goût des attitudes nobles, l'élégance du costume, et enfin jusqu'aux origines, car la plupart des Français lui étaient reconnaissants d'avoir été tanneur, de s'être fait photographier dans son costume d'atelier, et de ne point cependant paraître déplacé quand ses fonctions le mettaient en relation avec les autres grands de la terre.
« Les Propos nous disent qu'il n'aimait point à être tutoyé à la chasse par ses anciens amis. Voudrait-on qu'il en fût autrement? Charles Dickens nous a montré jadis un parvenu, M. Bounderby, qui ne sortait pas de chez lui sans crier :
« — Regardez, je ne porte pas de gants. Jamais je ne porte de gants! Je n'ai pas grimpé à l'échelle sociale avec des gants; ils m'auraient trop gêné pour monter haut!
« M. Félix Faure, arrivé au sommet de l'échelle politique et sociale, mit des gants. J'estime qu'on ne saurait que l'en féliciter. Il éprouvait même un plaisir visible à en mettre. Il savait avec quelle attention le
public naïf regarde un homme en place porter un habit noir, monter en voiture et saluer les dames.
« Il y a dans le titre, dont sont ornés les chefs d'Etat, chez certains peuples très proches de nous quelque chose qui éblouit Ils n'ont pas besoin de rappeler leur gran deur, elle est toujours présente aux esprits On s'attendrit, au contraire, à voir qu'ils té moignent des sentiments les plus naturels Les journaux anglais s'émerveillent en ce moment, parce que, durant l'absence du duc et de la duchesse d'York, qui sont aux antipodes, la reine d'Angleterre tient sur ses genoux, pendant ses promenades en voiture, le jeune prince Edouard, son petit-fils, et que même elle s'en va tous les jours le visiter dans sa nursery, comme le ferait n'importe quelle grand'mère. C'est ainsi que le vulgaire admire, comme l'a dit quelqu'un, que les rois soient presque des hommes.
« Il n'en est pas ainsi en France, où nous baptisons du sous-titre modestement or-
gueilleux de premier magistrat de la République celui qui, d'après la Constitution même, est l'égal des plus grands souverains, M. Félix Faure n'avait pas à rappeler qu'il était un homme ; mais il usa de ce qu'il était un fort bel homme pour se donner du lustre et en prêter à ses fonctions.
« Il se peut qu'il se soit fait cette réflexion que, si les habitudes prises, plus que la Constitution, restreignaient son rôle, le meilleur moyen d'agrandir celui-ci était de profiter sans récriminations de tout ce qu'on voulait bien lui laisser, et de s'entourer d'une certaine pompe dont on serait involontairement ému ; et, qu'à la longue., il serait difficile de refuser quelque pouvoir réel à un homme qui faisait, avec tant d'intime satisfaction et de dignité, les gestes du pouvoir. Mais il se peut aussi que sa pensée ait suivi le cours inverse, et qu'il ait désiré la réalité, parce qu'il possédait les apparences. On dit pareillement, dans ce sens, que c'est la fonction qui crée l'organe.
a Si ce souhait n'avait pas eu quelque chose de funeste, j'aurais voulu contempler M.. Félix Faure dans un grand événement facile à mettre en peinture, comme par exemple une épidémie de peste. Je suis sûr qu'il eût été magnifique ; il aurait eu, avec une précision délibérée, toutes les attitudes qui conviennent, et jusqu'au plus grand courage. Je crois même que des angoisses plus grandes ne l'eussent pas effrayé. Dans un grand embarras du pays, dans une guerre, il aurait commencé par prendre la forme extérieure d'un grand citoyen, investi de la magistrature suprême et il se serait dit ensuite : « Voilà une bien belle forme, mettons quelque chose dedans. » Et il se serait efforcé de penser et d'agir en grand citoyen.
« Ce sont là d'excellentes dispositions. Il arrive, il est vrai, que tel qui joue fort bien, au théâtre, Auguste, empereur des Romains, maître du monde et de lui-même, n'aurait pas la plus petite qualité pour gouverner l'île de Barataria. Mais est-ce bien ici le cas :
il y eut dans les actes de notre précédent président un grand sens de l'opportunité. Si Ton vous dit d'un homme, qu'il sut rendre prospères les affaires de sa maison de commerce, ne pas se faire d'ennemis comme député et comme ministre, enfin obtenir comme chef d'Etat ce qu'il rêvait, la popularité, on sera d'accord qu'il avait au moins ce qu'on appelle l'esprit de conduite.»
Pierre Mille.
Le 21 juin, le Druf >ea«, journal de M. Déroulède, dont le rédacteur en chef, M. Barres, devait quelques jours plus tard attribuer au « quai oVOrsaî l'inspiration des « Propos », publiait l'entrefilet suivant :
« Tous les patriotes ont regretté la mort subito du président Félix Faure qui, dans la dernière grande crise politique, avait donné tant de gages aux an*is de la patrie et de l'armée.
« Aussi sommes-nous particulièrement heureux de relever, dans les « Propos de Félix Faure » qu'a publiés hier le Figaro, un hommage amicalement et noblement rendu à Paul Déroulède.
« Je suis, » disait Félix Faure à l'ami qui a recueilli et qui cite ces paroles, » un des fondateurs de la Ligue des Patriotes. J'en ai été le premier vice-président. Déroulède, pour qui j'ai autant d'affection que d'estime, sait bien que je ne ferai rien qui soit contraire à la dignité nationale. »
« Félix Faure faisait là allusion, si l'on en croit son ami, à un projet de visite de l'Empereur Guillaume II en France. Il voulait dire qu'il était capable de couvrir, lui, le Président, une pareille visite de sa 'popularité et de son bon renom de patriote.
« Il est probable qu'il se trompait : rien ne ferait, rien n'aurait fait accepter à la population parisienne un pareil excès d'hospitalité.
«Mais cela ne nous empêche pas de retenir
la preuve d'amitié et de confiance donnée, dans ces quelques phrases, au président de la Ligue des Patriotes par le dernier président de la République française »