FELIX FAURE ET LA FRANC-MAÇONNERIE
« Les Propos de Félix Faure continuent à être intéressants, car l'homme s'y peint tout entier avec une certaine ingénuité vaniteuse qui a son charme, comme tout ce qui est sincère...
« On retrouve là le personnage tel qu'il fut, un heureux, un de ceux qui, selon l'expression populaire, « naissent avec une cuillère d'argent dans la bouche » et auxquels tout
réussit sans grand effort, un de ces êtres qui ont un dosage si parfait de qualités médiocres, que l'ensemble donne un total presque satisfaisant.
«Les gens qui pensent ont été stupéfaits de voir un chef d'Etat, un homme mêlé, par la force des choses, aux plus importantes questions de son temps, déclarer imperturbablement que la puissance de la Franc-Maçonnerie était une légende et qu'elle n'avait aucune influence sur le gouvernement.
« Ceux mêmes qui ne sont point animés d'une hostilité violente contre la Franc-Maçonnerie ont dû éprouver un certain ahurissement.
« L'action maçonnique, en effet, apparaît à chaque page de l'histoire de ce siècle. Ce sont les Ventes et les réunions de Carbonari qui ont fait l'unité italienne. Tous les mémoires, tous les témoignages d'hommes politiques sont unanimes sur ce point que les Italiens eux-mêmes ne contestent pas.
« C'est la Franc-Maçonnerie qui nous gou-
veme ostensiblement depuis vingt ans.
Avant d'être proposées au Parlement français, toutes les lois ont été « mises sous le maillet », discutées et arrêtées dans les Loges. Les comptes rendus de convents sont là pour démontrer cette évidence.
« Félix Faure était-il donc de mauvaise foi quand il parlait de la Franc-Maçonnerie? Je ne le crois pas. En ceci encore, il est intéressant. Maçon lui-même, il personnifie exactement le Maçon brave homme qui s'est fait affilier en pensant que la Maçonnerie serait utile et qui n'a rien vu, qui n'a rien compris et qui n'a jamais demandé à comprendre.
a Félix Faure était le type idéal de cette catégorie de Maçons, car de tous les hommes de ce temps il est certainement celui dont l'esprit a été le moins tourmenté par la curiosité. Il était de ceux qui éprouvent tant de plaisir à se regarder eux-mêmes qu'ils ne songent jamais à regarder ce qui se passe autour d'eux en dehors de ce qui peut toucher à leurs intérêts immédiats.
«Dans ces conditions, on s'explique, que Félix Faure n'ait rien compris à la Franc- Maçonnerie.
« La Maçonnerie, telle du moins que la conçoivent ceux qui dirigent tout du fond des arrière-Loges, ne représente pas un parti avide et famélique désireux avant tout de s'emparer du pouvoir pour les avantages qu'il procure, attentif, comme le parti des socialistes-Lucullus de Millerand, à ne pas laisser passer l'heure de jouir.
«En dehors de personnages qu'on ne connaîtra jamais, il y a là dedans des hommes qui ont une autorité considérable dans les Loges et qui sont très peu connus, qui n'ont jamais cherché à profiter de leur situation pour obtenir des places lucratives ou des sièges de sénateurs ou de députés. La satisfaction d'être puissants dans l'ombre, la joie d'avoir fait du mal à leur pays suffit amplement à ces êtres dont le cerveau, incontestablement, est constitué d'une manière particulière.
« La Franc-Maçonnerie serait plutùt une sorte de contre-Eglise, ayant, comme toutes les Eglises, le sens de la durée, la suite dans les desseins, la prudence dans les actes, la connaissance exacte de l'état des esprits, l'art de ne s'avancer qu'avec mesure et précaution.
« Gomme toutes les Eglises, la Maçonnerie est toujours avec le Gouvernement. Elle se déclare républicaine aujourd'hui, parce qu'elle a confisqué la République à son profit, mais elle a été impérialiste avec l'Empire et royaliste avec la Royauté. Au dix-huitième siècle, elle s'est recrutée, tout d'abord, dans l'aristocratie et, au commencement de ce siècle, dans la bourgeoisie censitaire ; elle avait, il y a quelques années encore, des grands maîtres comme le maréchal Magnan et le prince Murât.
« Elle est destructive de tout ordre social, mais; en fait, elle n'est pas révolutionnaire dans le sens insurrectionnel et violent du mot. 11 serait exagéré de dire qu'elle pourrait prendre la devise que Ton a attribuée à une
célèbre Compagnie : Suaviler et fortiler, mais, malgré son implacabilité obstinée, elle n'en a pas moins une certaine diplomatie tenace dans la force.
« Pour démontrer que la Maçonnerie n'est pas la maîtresse absolue au Parlement, Félix Faure tenait un raisonnement enfantin et qui témoigne une fois de plus que le cerveau de cet homme aimable était assez faiblement constitué.
« Presque tous les députés et les sénateurs de la majorité, disait-il, sont Francs-Maçons. Or, quel est le Franc-Maçon parfait, l'image accomplie du Franc-Maçon sectaire ? C'est Brisson. Dans ces conditions, le Congrès de Versailles aurait du élire Brisson au lieu de me choisir, moi qui ne suis qu'un Franc-Maçon assez tiède, un Franc-Maçon pour rire. »
« Il n'est pas possible de prouver d'une façon plus démonstrative que la Franc-Maçonnerie n'est pas une coterie exclusivement préoccupée de pousser les siens, mais une institution politique solide, dirigée par des hommes
qui savent ce qu'ils veulent et qui n'ignorent ni le fort ni le faible de ceux qu'ils emploient.
« L'arrivée de Brisson à la Présidence de la République, après la démission de Casimir- Perier, aurait été un désastre pour la Maçonnerie. Il fallait une individualité de transition. Il a suffi d'un mot d'ordre des Pouvoirs occultes qui mènent la France aujourd'hui pour que Félix Faure, que personnelle connaissait dans le pays, qui n'avait à la Chambre même qu'une notoriété fort restreinte, se réveillât Président de la République, bien convaincu, d'ailleurs, qu'il devait cette haute situation à son seul mérite.
« C'est parce que Félix Faure était alors « l'homme qu'il fallait » qu'il a été choisi, et c'est parce qu'il menaçait de devenir « l'homme qu'il ne fallait plus » qu'il a disparu dans un drame qui n'a jamais été expliqué.
FIN DU PREMIER VOLUME DES « MÉMOIRES AnECDOTIQUJ