UNE PAGE D'HISTOIRE
« Un diplomate étranger ayant rempli, lors de l'affaire Schnœbelé, de hautes fonctions dans une des grandes chancelleries européennes m'adresse le récit des incidents qui auraient pu provoquer la rupture des relaxations diplomatiques entre la France et l'Allemagne, et qui ont suscité dans le monde entier une légitime émotion.
«La qualité de mon correspondant, la précision et l'importance de sa communication, donnent à la lettre que nous publions plus loin le caractère d'une rectification sensationnelle.
«L'hommage rendu à l'habileté, à la fermeté de notre ministre des affaires étrangères, M. Emile Flourens, mérite d'être retenu par les bons Français. Ils n'oublieront pas non plus que, dans cette circonstance décisive, le concours de la Russie ne nous a pas fait défaut. »
Nous livrons cette page d'histoire aux réflexions des patriotes.
«... Sur le rôle qu'ont pu jouer dans cette alla ire le Président de la République ou ses ministres, je ne saurais me prononcer et vom êtes mieux placé que moi pour être renseigné à cet égard.
«Ce que je puis vous dire, c'est que c'est une erreur d'attribuer soit à une démarche faite directement auprès de l'empereur, à Tinsu et contre le gré du prince de Bismarck, par M. de Munster, soit à un mouvemenl chevaleresque de l'empereur lui-même, l'heureuse issue de cet incident.
« Aucun ambassadeur, si haut placé fut-il dans les faveurs impériales, n'aurait pu s< permettre la démarche prêtée à M. d< Munster sans encourir le courroux de Bismarck, et l'empereur aurait été immédiatement appelé à opter entre sa disgrâce ou h démission du chancelier.
« Sans méconnaître les sentiments chevaleresques de Guillaume, jamais il ne serait all< jusqu'à ordonner l'élargissement de Schnabelé,car Schniebelé avait été arrêté en verti
d'une décision judiciaire de la Ïlautc-Cour de Leipzig, conimme impliqué dans un procès de haute trahison en instance devant eette cour, et le gouvernement voulait donner à ce procès un grand retentissement, pour établir les prétendues intrigues du ministère français contre la paix.
« C'était un de ces pas décisifs que Bismarck ne faisait jamais à la légère ; mais après lesquels il ne reculait pas, même dùt-il déplaire momentanément à son maître.
« Songez qu'à ce moment il était soutenu par l'opinion publique allemande. Il n'y avait pas, dans tout l'empire, un buveur de bière qui ne fut convaincu que Boulanger voulait la guerre, qu'il la préparait activement, et qu'il valait mieux pour l'Allemagne brusquer encore une fois l'événement ; que Munster envoyait à son gouvernement des rapports inquiétants sur les progrès de la Ligue des patriotes et de Déroulède ; qu'il proclamait, il est vrai, l'inébranlable attachement du Pré-
sidcrit Grévy à la paix, mais qu'il reconnaissait, en même temps, que sa faiblesse sénile à l'égard d'un gendre dont les agissements, encore mal connus du gros public, étaient, déjà percés à jour dans les cercles parlementaires, lui ôtait le crédit et la présence d'esprit nécessaires pour dominer les événements.
« Ajoutez qu'Hohenlohe, sans incriminer aucunement la loyauté et la correction d'attitude parfaites de M. Goblet, se plaignait que la présence à la tête du cabinet français d'un homme d'Etat dont les tendances étaient si opposées à la politique germanophile de M. Ferry constituât pour le réveil de certains sentiments encore mal assoupis dans les pays annexés un dangereux stimulant.
« Demandez-vous alors s'il est vraisemblable, s'il est possible, que le gouvernement allemand, pris d'un remords subit, ait renoncé au bénéfice du guet-apens qu'il venait d'accomplir, par simple considération
pour les arguments juridiques, (Tune valeur douteuse, permettez-moi de le dire, ou plutôt d'une valeur nulle. Car Schnœbelé, dans sa prison de Metz, avait fait des aveux, aveux assez graves pour qu'à sa rentrée en France ilait été frappé de disgrâce par son gouvernement. Or, l'agent qui veut cumuler avec son rôle de parlementaire celui d'indicateur perd le bénéfice de l'immunité.
Non, c'est une légende que les partisans de l'Allemagne peuvent avoir intérêt à accréditer chez vous, mais que personne en Europe ne croira.
« Comment alors expliquer que Schnsebelé ait été remis en liberté ?
« D'une façon plus simple que ce qu'on a raconté.
Votre ministre des affaires étrangères. s'était ancré dans les bonnes grâces d'Alexandre 1 1 1 par l'accueil fait aux délégués bulgares. Or, Alexandre III accordait difficilement sa confiance, mais il soutenait ses amis avec une obstination égale, sinon supérieure,
à celle de Bismarck lui-même. Votre ministre lui iît demander par Molirenheim s'il laisserait encore une fois attaquer la France. Alexandre III répondit immédiatement par l'organe de son ambassadeur : « Si c'est la France qui enfreint le traité de Francfort, la Russie restera neutre. Si c'est l'Allemagne, la France peut compter sur l'appui effectif de la Russie. »
« Fort de cette promesse, M. Flourens, après avoir fait valoir les différents arguments juridiques qui furent successivement repoussés par l'Allemagne, invoqua dans une dernière dépèche une clause du traité de Francfort autorisant les commissaires-frontière des deux pays à pénétrer sur le territoire de l'Etat voisin et à y opérer pour le rétablissement des bornes-frontière, et conclut : « Si l'Allemagne ne veut pas respecter le traité de Francfort, la France sait ce qui lui reste à faire. » En même temps, par l'intermédiaire du baron de Xlohrenheim, il fit appel à la promesse d'Alexandre III.
« Il faut croire que cet appel fut entendu, car l'aiguille n'avait pas fait deux fois le tour du cadran que SchnaBbelé était averti de sa mise en liberté.
La République, journal de M. Méline, a publié la note suivante que nous reproduisons par un scrupule d'impartialité mais que nous ne discuterons pas.
«On fait dire au regretté Président, à côté de choses exactes, des choses profondément inexactes, notamment celles-ci, qui dépasse toutes les autres : c'est que M. Méline en donnant sa démission , n'entendait faire qu'une fausse sortie et se ménager ensuite une rentrée triomphale au ministère...
M. Méline a quitté le pouvoir pour des raisons profondes, tirées des dispositions d'es-
prit et de l'attitude prise, au début de la nouvelle législature, par certains membres de la majorité, et par la conviction où il était de ne pouvoir rallier toutes les forces de son parti dont il avait besoin pour gouverner ; en partant dans ces conditions, il n'avait aucune arrière-pensée de se faire rappeler. Personne , parmi ses collaborateurs, ne s'est mépris sur ses intentions, et M. le Président Faure moins que personne. »
La lettre suivante a été adressée au Figaro :
Paris, 12 août 1901.
A Saint- Simonin.
Je fais appel à la loyauté de Saint-Simonin. Il s'agit du fameux propos prêté à M. Constans : « J'assassine moi-même », en réponse à la proposition d'un « aventurier » de provoquer M. Rochefort en duel et de le tuer.
Ce propos n'a jamais été tenu : il ne pouvait pas l'être par l'excellente raison que
rien ne l'avait provoqué. Jamais la proposition ne fût faite et n'eût à être repoussée.
J'ai dédaigné de répondre lorsque, en 1891, le légende prit naissance dans les colonnes de la Vie parisienne. J'aurais persisté dans mon silence, si, en s'appropriant le propos, le président Faure ne lui avait donné un cachet d'authenticité. Je ne tiens a aucune rectification actuelle.
Mais je sais qu'il me suffira d'un appel à la courtoise loyauté de l'auteur des Propos du Président Faure pour que cette rectification soit faite si jamais ses articles sont réunis en volume.
Camille Dreyfus, ancien député, explorateur.
Complotant le récit fait par M. Félix Faure de la provocation en duel qu'un « haut magistrat » voulait adresser à son frère, le Siècle écrit :
« Ce nom, que Saint-Simonin ignore ou feint d'ignorer, nous l'avons trouvé dans le Siècle du 15 janvier 1899, où l'on peut lire ce qui suit :
« M. le général Billot, ancien ministre de la Guerre, a refusé, l'autre matin, de répondre à un rédacteur du Temps qui, à propos d'une information publiée par le journal le Matin, lui avait posé cette simple question :
« Quand vous êtes allé déposer devant la Cour de cassation, n'étiez-vous pas indisposé, n'étiez-vous pas enrhumé, et ne vous a-t-on pas fait servir un grog au rhum?»
«M. le général Billot était autrefois bien moins discret. Les couloirs du Sénat gardent encore le souvenir de nombre de ses bavardages, par exemple de cette anecdote qu'il colporta chez ses collègues, il y a sept ou huit ans environ.
a Ce jour-là, le général Billot racontait que M. Quesnay de Beaurepaire, qui n'était alors que procureur général, croyait avoir à se plaindre de son frère, ancien officier et ancien professcurà l'Ecole polytechnique. M. Quesnay de Beaurepaire était venu trouver le général Billot en lui annonçant son intention bien arrêtée de se couper la gorge avec son frère ; il voulait un duel à mort, hors frontières, après constitution d'un jury d'honneur.
« M. le général Billot ajoutait qu'il avait eu beaucoup de peine à empêcher ce haut magistrat de donner suite à son projet fratricide.
« Et sautillant, pirouettant, laissant stupéfaits les collègues à qui il venait de raconter cette histoire, le général Billot s'en alla en disant pour conclure : « Il est fou ! Il est fou! »
M. Ranc commentant le chapitre où il est question de madame la duchesse d'Uzès a écrit dans la Dépèche de Toulouse, l'article suivant :
«Peut-être, l'ami de M. Félix Faure, n'at-il pas reçu des confidences complètes ? S'il avait été tout à fait renseigné, il aurait pu narrer que M. Félix Faure tenait tant à être agréable à la noblesse, et à madame la duchesse d'Uzès, que, quelque temps après l'inauguration du monument d'Emile Augier, dans la Drôme, il travailla à bombarder député le jeune duc d'Uzès. Le préfet du Gard
fut mandé à l'Elysée à l'insu du ministre de l'intérieur, et chargé de travailler la matière électorale au profit du rejeton de la duchesse. Mais le préfet se rendit bientôt compte que la matière électorale serait réfracta ire, et on dut renoncer à l'opération.
« Félix Faure en fut vivement contrarié, car il croyait devoir une compensation à la duchesse qui, malgré les prévenances et les gracieusetés du Président de la République, n'était pas contente du tout. Elle en avait gros sur le cœur en revenant de l'inauguration de son monument à Valence.
« Après la cérémonie, le soir, au banquet, elle n'avait pas dissimulé sa mauvaise humeur, son dépit. Elle avait eu, en effet, dans la journée, un gros déboire. Elle comptait être décorée. Le Président de la République, parlant à sa personne, le lui avait promis. Il devait bien cela à la noblesse, et à la grande dame artiste. Malheureusement pour elle, la chose avait transpiré et les républicains de la Drôme s'en étaient émus.
« 11 leur parut fort que le gouvernement de la République honorât ainsi celle qui avait fourni le nerf de la guerre au syndicat orléano-boulano:eard. Ce scandale aurait été donné, cette injure aurait été faite aux républicains, au moment où ils rendaient témoignage à la mémoire du proscrit Bancel !
« Car il y avait à Valence, ce jour-là, une double inauguration , celle du monument d'Emile Augier et celle de la statue élevée à I îancel , le puissant orateur que le coup d'Etat avait chassé de la tribune.
«Ce fut M. Loubet, président du Sénat et président du Conseil général de la Drôme, qui se chargea de porter à M. Félix Faure les représentations des républicains de la Drome. Il lui dit leur surprise et leur indignation. La scène, paraît-il, fut vive. M. Félix Faure tenait bon pour sa décoration, il voulait étoiler de la Légion d'honneur le corsage de la duchesse.
« Alors, M. Loubet lui signifia que s'il persistait, que s'il passait outre, ni lui, prési-
dent du Sénat et président du Conseil général, ni les conseillers généraux, ni les sénateurs et députés républicains n'assisteraient à la cérémonie.
« M. Félix Faure dut céder : il déchira le décret déjà signé. Et voici pourquoi, quelque temps après, il exhalait dans le sein de son ami son mécontentement contre les républicains sectaires qui ne professaient pas les mêmes sentiments que lui pour la noblesse en général, et pour la duchesse d'Uzès en particulier. »
Extrait de la Libre Parole du 17 septembre 1901 ;