A MAX JACOB
Cest à vous, mon cher Max Jacob, que j’ai le plus souvent pensé, en relisant, pour les réunir en un troisième volume de Propos de peintre (dont le premier, De David à Degas ^ était dédié à Marcel Proust), mes articles de la Revue de Paris, de la Revue hebdomadaire et doiV Art vivant. Il en a déjà tant paru, de ces chroniques et de ces essais sur les artistes de mon temps, que je ne savais plus quel choix faire, ni de quel fil je pourrais coudre ensemble des morceaux écrits au jour le jour. Vous êtes un des rares hommes qui, à cheval sur quelques générations, se souviennent de certains disparus, de petites ou de grandes gloires d’avant-hier que les jeunes gens semblent ignorer, ou méconnaissent. A la mort de Helleu, comme j’adressais des notes sur lui à l’Art vivant, je sentis une résistance de la part de la Rédac-
tion. Évidemment, on aurait préféré une « Promenade » du côté des jeunes maîtres partout racontés, prônés et qui incarnent aujourd’hui « l’art vivant «. Un autre article, désapprouvé, sur Van Gogh, fut imprimé tout de même, mais coiffé d’un « chapeau » par lequel les inspirateurs du journal « d’avant-garde » se déchargeaient de toute responsabilité, me laissant abîmé sous le faix de mon « papier blasphématoire ». Helleu? Oh! Helleu, un de mes camarades, je lui pouvais bien accorder quelque attention. L’article avait passé sans « chapeau » ; un écho dans les Nouvelles littéraires, la semaine suivante, remit les choses au point : selon l’orthodoxe auteur de ces lignes, fort aimables d’ailleurs, J.-E. Blanche ne devait point avoir « la conscience tranquille ». Il rabaisse les grands et n’a d’indulgence que pour les inédiocres. Au mémo instant, j’étais accusé de trahison à l’endroit d’un compagnon de jeunesse, par certains lecteurs de la Revue hebdomadaire, à laquelle j avais donné une plus longue étude sur Helleu et le monde de son époque.
'Mais vous, Max Jacob, avez assez connu Paris à la fin du xix® siècle, pour savoir ce qu’avaient été un Helleu, un Sargent, quand Gauguin, employé de banque, peignait, le dimanche, des nus de femmes malingres, des paysages à la Pissarro ; quand Seurat n’était pas encore au Louvre, quand nous cherchions