A MAX JACOB
les toiles du Douanier, aux Indépendants^ qui étaient alors indépendants, sans croire à la valeur qu’elLes prendraient plus tard à la Bourse; quand..» Mais quoi? Tout était si différent, qu Octave Mirbeau admirait Helleu presque à Tégal de Monet, Gauguin comme Carrière. Ce à quoi je m’évertue en mes articles sur les artistes, c’est d’apprendre aux vivants ce que certains furentavant d’être siir- ou 50^/5-estimés, le plus souvent d’être oubliés. La candide ignorance des jeunes critiques quand ils traitent des peintres des ans 1860-1900, eux si « calés » sur- les artsdepuis les « haul es époques » jusqu’au xix* siècle, leur ignorance se trahit par les associations de noms du second Empire et du début de la République, dont ils se servent pour nous remontrer que, hormis les rares génies élus de leur cœur, l’art français n’a compté que des fruits secs. Aux lacunes de leur information, attribuerons-nous cette autre infériorité : ils ne comprennent que ce qui se fait autour d’eux? Eh bien, je crois comprendre ce qui se peint aujourd’hui, tout aussi bien qu’eux ; mais je comprends aussi et j’aime des choses qu’ils ne comprennent pas. Combien d’entre nos doctrinaires semblent racornis par la sclérose; ils n’ont que l’apparence de la jeunesse. Vous, Max, avez été à l’origine de tous les mouvements actuels ; avec Apollinaire, vous avez remué le Cornet à dès où s’agitaient toutes les idéologies
dont ils vivent, et, tout de même, vous êtes venu à moi, spontanément. Je voulais vous en remercier, mon cher ami, en vous dédiant ce volume où vous trouverez du vieux et du neuf.
Avant vous, nous avons eu, aussi, nos « temps héroïques ». C’était ceux de l’impressionnisme et du symbolisme. Aussi l’un des rares témoins encore vivants a cru bon, en ce recueil d’essais, de confronter Gauguin et des artistes moins remarquables, mais qui furent tous, à la fois, en évidence.
GAUGUIiS ^
Gauguin est venu à Dieppe, non chez son ex-beaufrère Thaulow, mais incognito. Je bavais vu passer sous mes fenêtres, au Bas-Fort-Blanc, allant peindre, dans les rochers, les parcs à poissons. Si Thaulow m’engageait à ne pas lui parler, l’aspect de Gauguin ne me sollicitait point, d’ailleurs. Sa curieuse physionomie (dont nous avons de beaux portraits par lui-même), l’extravagance de sa mise, et un certain air hagard, que trop de fois mon père m’avait indiqués comme les signes de la mégalomanie, m’éloignaient de lui. Si cet homme-là n’était pas un fou, il devait être un client de ces brasseries moyenâgeuses où nous allions, dans le quartier Pigalle, avecdespoètes.
Pourtant Gauguin, non encore chef d’école à Pont- Aven, venait à peine de quitter les bureaux d’un agent de change ; il ne peignait que les dimanches et
1, La Revue de Paris, mai 1920.
les jours fériés, des nus et de fins paysages à la manière impressionniste la plus modérée. Je crois avoir encore devant moi la petite toile du parc à poissons, qu’en cachette Pissaro me montra, et que Gauguin avait faite si près de chez moi, tandis que Helleu papillonnait sur la terrasse du casino. Helleu, prévenu plus que moi peut-être contre les façons de Gauguin, s’écriait, quand nous le croisions dans les rues de Dieppe :
« Un mage, mon cher, un « symbolo » d’hostellerie ; regardez-moi sa main ! il porte à l’index un bijou d’art! Ça fait du mal à la santé de voir ça. Impossible d’avoir du talent avec une pareille dégaine, >oyez-vous; il parle tout seul! Il a l’air dessiné d’après Albert Dürer. »
Mais, Helleu le savait comme moi, ce fol était un vrai artiste, malgré cette « dégaine », cet aspect K mage » qu’il accentuerait plus tard, en Bretagne, dans l’auberge que ses camarades et lui enlumineraient de bariolages gothiques. Combien même ne faut-il pas qu’il ait eu de qualité, pour ne l’avoir pas perdue sous l’influence d’un goût littéraire rosecroix qui, tout de même, devait être un peu le sien propre. A celte époque-là (pourquoi?), un des sarcasmes que nous adressions à un peintre intellectuel, c’était : « Il fait du quattrocento . » Les primitifs italiens nous semblaient (en protestation
GAUGUIN
contre la mode du préraphaélitisme anglais) du « vieux jeu ». Un côté des œuvres de Gauguin, quoique je me défende contre le retour d'anciennes associations d'idées, aura toujours pour moi un caractère « gothique », comme disait Helleu,mais aggravé d'un exotisme d'explorateur : j’entends par là le contraire de ce qu'un Ghassériau en ses tableaux ou qu'un Loti en sa langue simple, ou Morand avec sa complication charmante, stylisent à notre intention et selon le génie de notre race. Gauguin ne pouvait pas composer un tableau sans penser à l'art des calvaires bretons, à une estampe japonaise, à la statuaire papoue. S’il représente une baigneuse nue [Femme de la mer), cette nageuse fend de son bras une vague crêtée d’écume, festonnée comme chez les illustrateurs japonais. S'agit- il de faire le portrait de sa mère? cette dame sera la Primavera de Botticelli — et ainsi procède Gauguin chaque fois qu’il prend le pinceau. Est-ce le groupe de la famille Schuffenecker (1889)? Il lui inflige une tournure exotique. Ses tableaux tahitiens n'apprennent pas grand’chose à qui connaît l'admirable musée congolais de Tervueren ^ .
1. Quand on a contemplé ces extraordinaires créations du génie nègre, on se demande ce que Gauguin et les modernes ont inventé. Toutefois, cette sculpture nègre dont on nous parle comme de Tégale des sculptures grecque ou égyptienne, chinoise ou hindoue, peut-on dire, après tout, qu’elle exprimede la beauté ?
Le disciple de Degas, qui pouvait dessiner avec tant de style d’après nature, fausse ses dons d’observateur direct en consultant les dessins des maîtres. D’où ce qu’il y a d’un peu factice chez Gauguin. Mais cette opération de l’esprit, qui est une des marques de son individualité, allait devenir commune à tant d’artistes, que nos objections d’autrefois ne valent plus rien, à moins que l’on ne nie presque toute la production moderne : et c’est le contraire de notre cas. A partir de Gauguin, le monde extérieur n’a plus de beauté que si la peinture le recrée .