‹ Propos de peintre (volume 2)Chapitre 16 sur 20 · L'Art Vivant, septembre · texte numérisé non relu

L'Art Vivant, septembre

Paille, Tournesols, un paysage de Provence, que nos étudiants copient comme nous copions des Claude Lorrain. Mr. Gourtauld achète, achète, donne infatigablement ce qu’il ne retient pas pour son historique hôtel de Portman Square, construit à la fin du XVIII® siècle par Adam, l’architecte-décorateur. Ainsi voit-on en plein vieux Londres, sur des cheminées de pur « Adam’s style », le Bar, de Manet, un Cézanne, et des Vincent, des Vincent accrochés sous les lambris à médaillons peints par Angelica Kauffmann. Votre Luxembourg n’a rien de comparable à notre Tate, pour qui veut étudier vos génies. »

La Tate Gallery ou National Gallery, Millbank, devient en effet un temple de la peinture française, du moins dans l’aile dont elle s’est agrandie grâce à la munificence de sir Joseph Duveen. Le baronnet, le nouveau commandeur de la Légion d’honneur, bientôt sera élevé à la pairie ; lord Duveen aura doté de beaucoup d’œuvres d’art les musées, en France et en Angleterre. Mais le comité directeur de la Tate n’accepte guère que des ouvrages significatifs de ce qui fut ou est encore « d’avant-garde». Mr. Courtauld, le roi de la soie artificielle, puissamment riche et homme de goût, suit l’exemple de feu sir Hugh Lane, bien connu à Paris. Sir Hugh mourut dans la catastrophe du Lusitania. Son magnifique legs à Dublin, sa ville natale, ensuite partagé entre

DE QUELQUES PEINTRES ANGLAIS MODERNES Ml

rirlande et Londres, marquait une date. Lane a été l’un des premiers admirateurs de Daiimier, Corot, Degas, Manet; ses collections, en partie ramassées chez Durand-Ruel, chez Vollard, aux ventes célèbres, dont celle de M. Rouart, constituaient une nouveauté bien surprenante. Depuis lors, les jeunes étudiants d’art se sont mis à fréquenter nos ateliers, à vivre beaucoup au Quartier Latin ; ils s’enflamment pour les ouvrages de nos peintres. Cet exode avait commencé sous l’impulsion de Walter Sickert. Il J a vingt-cinq ans que Degas est ce que les Anglais appellent « un classique ». Notre vieil ami George Moore a beaucoup fait pour dégoûter ses compatriotes de l’art académique, en leur faisant connaître, par ses écrits et sa conversation, nos auteurs et nos artistes du temps de Manet. Toute personne qui a vécu comme Moore à Paris, au « temps héroïque » de Zola, des Concourt, de Manet, de Huysmans, jouit d’un prestige de plus en plus solide. Walter Sickert et George Moore ont jeté un pont entre nos deux pays ; ayant pour eux d’abord une élite de VIntelligentia, et Vlntelligeniia croissant et multipliant par la contagion du snobisme, affection très spéciale au peuple anglais, les progrès furent rapides. Les Universités créent ou accréditent les modes intellectuelles. Mais distinguons :

Oxford reste le conservatoire des traditions de

Ruskiii et de Walter Pater. William Morris était un oxfordien. Le préraphaélitisme, la culture latine, et nommément la française, le conservatisme politique y régnent, mais un conservatisme « littéraire », si l’on veut, et supérieur. L’étude des langues pousse la jeunesse universitaire à lire et à comprendre nos poètes, nos prosateurs; Mallarmé, Verlaine, Marcel Proust, Valéry ontpresque autant de dévots que Walter Pater.

Cambridge aurait plutôt des tendances germaniques, se montre plus avancé qu’Oxford et toujours de gauche, socialisant en politique.

Ceci est un trop bref résumé de dispositions infiniment complexes, de mouvements trop ignorés chez nous. Qu’il suffise de désigner comme représentants de l’esprit cambridgien les Roger Fry, les Lytton Straitchey, les Maynard Keynès, inspirateurs et rédacteurs de The Nation, de The New Statesman. La France, que ces polémistes malmènent sans pitié, comme peuple, et pour ses desseins impérialistes ( !), a la chance d’être, à leurs yeux, le foyer des arts plastiques, la terre de la peinture d’avant-garde. Les Cézanne, les Seurat, tous nos « indépendants », par leurs ouvrages exposés et analysés, sont les instruments d’une propagande française dont jadis nos acteurs et auteurs dramatiques se chargeaient à peu près seuls à l’étranger. Répétons-le : les foyers d’activité, ce sont les Universités.

Quand nous dirons « Tesprit universitaire », nous confondrons parfois Oxford et Cambridge, pour plus de commodité, réunissant ces deux noms sous l’étiquette intelligentia ; mais que surtout Tépithète c( universitaire » n'induise personne à confondre les anciens eleves de ces facultés avec nos ujiivBvsitciivcs et sorbonnards : ce serait se fourvoyer outrageusement.

Remontons à Rodin. Alors qu'il éprouvait encore des difficultés à consolider sa réputation dans sa patrie, on le tenait pour un géant, en Angleterre. Alphonse Legros, ce Rourguignon naturalisé anglais depuis les ans 70-80, avait été l’incomparable éducateur de générations d'étudiants d’art. Legros, dans son exil, après la Commune, attira, donna comme modèle plusieurs de nos artistes, dont Rodin, Puvis de Chavannes. \J International Society of Painters, Sculptors andEtchers (graveurs), fondée autour de Whistler, son président, contre l’inamovible et revêche Royal Academy, élut Rodin pour lui succéder. Le banquet annuel, coïncidant avec le vernissage de la très accueillante International (qui fut très choisie, d’abord), ne fut pas sans aider au rapprochement anglo-français à la fin de l'ère victorienne et sous Édouard VIL Le comité, dont j’eus le plaisir d'être un des membres, quand j’avais mon atelier à Londres, était composé d'artistes pour

la plupart appartenant au New English Art Club. Will Rothenstein, Nicholson , Guthrie, Lavery, Wilson Steer, C. Shannon, C. Ricketts, Ch. Conder avaient presque tous étudié à Paris. Wilson Steer incarnait l'impressionnisme. A la Grafton Gallery, Copeau et Vildrac firent des lectures et des conférences sur notre littérature. Loin en arrière sont donc les prémisses d'un échange esthétique dont nos amis d’outre-Manche ont mieux profité que nous, éternels contemplateurs de notre visage.

On nous objectera que nous avions peu à gagner, rien à emprunter aux arts plastiques de nos voisins. Mais notre méconnaissance de ce qui se passe chez eux est quasi monstrueuse. Ils connaissent notre littérature; la leur, qui est si riche, pénètre à peine quelques cercles de délicats, chez nous. Avancerions-nous, par contre, que l'influence, sur les Anglais, de notre peinture indépendante, ne paraît point toujours favorable à l'intégrité de leur vision native et de leur personnalité? L'attitude mentale des artistes britanniques en face de la vie, leur idéalisme sentimental : autant d'obstacles à une sincère communion avec notre rationalisme... Le réalisme, la brutalité de nos romanciers naturalistes les offusquaient. Comment Degas les a-t-il conquis? Rappe-j Ions que Sickert est une exception dans l'histoire| de la peinture anglaise. Ses plus belles œuvres, il

les fit ea France, où il vivait davantage que dans son pays. On ne Tj a fêté qu'après la soixantaine. Formé par Daumier et Degas, émule de Lautrec, ses compatriotes voudront-ils le rattacher à Hogarth, à certains réalistes du xvii® siècle? Non, Walter Sickert, né d"un père allemand et d’une Anglaise, n'a d'anglais que son humour ; comme peintre, il appartient au post-impressionnisme; situons l'intimiste et le cruel visionnaire des « bas-fonds de la société » quelque part entre Vuillard et Rouault. De Charles Dickens (qu'il sait par cœur) il n'a point la sympathie, l'émotion. Mais il se vante d’être, comme Dickens, un cockneyde la middle class. Et quel ironiste ! quel mystificateur trahit son envoi de cette année à la Royal Academy ! Il était tenu d’exposer à Burlington House, comme nouvel associé. Malgré ses offenses publiques à ce qui est l'Ordre et la Hiérarchie, les honorables gentlemen, dont il avait tant ri, pouvaient-ils l'ignorer? Le nom de Richard Walter Sickert leur fut imposé par l’admiration de l'élite, car il devenait un drapeau. La réponse de l’humoriste, à la flatteuse invitation de l’ennemi d'hier, ce fut : Trois harengs, trois petits poissons dans une assiette dégringolante, et une Tète de fille vénitienne sordide, aussi « provoquante » que possible. Cette chiche contribution au catalogue, il l'accompagna d'une notice où il se prénommait

Charles^ comme feignant de n’êlre plus lui-même, ainsi chargé des honneurs dont on T accablait sur le tard. Très grave, il adresse au Times des lettres ouvertes. Du ton que prendrait un pasteur dans son rectory provincial, Sickert dénonce à la face des puritains les méfaits de Timagerie moderne sur Tesprit des enfants ; il recommande pour la nursery des estampes d’après les figures élégiaques de feu lord Leighton, ce Cabanel de la Tamise. En même temps, il patronise les (soi-disant) subversifs membres du London Group (leurs Indépendants) qui sont ses disciples et imitateurs.

Donc, nous avons pu voir, sur le point de fermer, des expositions de peinture moderne : celle de Matisse, celle de Segonzac, et une collection de fleurs réunie chez Knoedler, comprenant Cézanne, Manet, Morisot, Picasso, etc... etc..., et Fantin- Latour.

On s’étonne que les amateurs anglais accrochent chez eux, à côté de toiles de Mathew Maris, de Mauve, d’Israëls, de Pantin, des Segonzac et des Dufresne. La plus grande , partie de la production de ces deux derniers, Paris en fut frustré, au profit de l’Écosse. Dans aucun pays autant qu’en Écosse l’amour du tableau de chevalet n’est répandu. Chaque industriel riche est fier de montrer ses trésors. Il est de petits maîtres, tels que Monticelli, dont les trois

quarts de l’œuvre j sont gardés avec jalousie. L’École d’Ëdimbourg est célèbre pour ses empâtements, Tusage qu’elle fait du couteau, des ocres, des bruns, des noirs; aussi Segonzac et Dufresne semblent-ils être adoptés par des Écossais qui font peindre leur portrait par sir James Guthrie ou par sir John Lavery. Ceci, qui n’est point sans prêter à l’ironie, est tout de même explicable. De même façon, les- Américains confondent Forain avec Daumier. Les colorations claires d’un Matisse, la légèreté de sa pâte, sont moins goûtées dans les régions du Nord. Les émissaires de la rue La Boétie qui portent en Grande-Bretagne des caisses pleines de tableaux, savent à qui s’adresser ; chaque école a ses protecteurs. Naguère, le culte du « fauvisme » ne se pratiquait qu’en des coins obscurs de la métropole. Aujourd’hui, ducs et marchands de whisky, clients de Diaghilew% en rentrant d’une représentation aux ballets russes, à peine troublés par le bolchevique Pas d’acier, dévorent les articles de Mr. Boger Fry, les romans très difficiles de Virginia Woolf. Chaque femme du monde sait qu’il est de bon ton de dire que Seurat est aussi « important » que Michel-Ange, Van Gogh que Constable. Mr. BamsayMac Donald, l’éminent ministre travailliste, hésite entre deux Matisse (80.000 francs, prix demandé à la Galerie Lefèvre) ; et nous apprenons que Mr. Lloyd George,

PROI‘0S DE PEINTRE

pendant la Conférence de la Paix (où il ne manœuvrait guère en notre faveur), proposa de faire accorder des crédits afin que le gouvernement de Sa Majesté répandît dans les Dominions des exemples de notre peinture. Tout conspire donc à créer pour nos artistes d’avant-garde une situation privilégiée, dans le pays même où des têtes de femme par Gains- Ijorough ou Reynolds, dépassent le million, chez Christie; où les dogs sentimentaux de Landseer et les idylles bourgeoises signées par des Roijal Acade- Yniciüiïis de 1ère victorienne battent tous les records connus des commissaires-priseurs.

Et alors, combien l’économie générale du Plan divin, conçu par TÉternel accusé de tant de sévices ici-bas, assume, à le considérer de Piccadilly, un caractère de bienveillance et d’impartialité ! La Royal Academy, V Alma Mater, ouvre ses bras à tous les artistes, Christie vend indistinctement leurs ouvrages ; le public absorbe tout. Mais... s’il n’y a point de raisons de se mesurer entre artistes, puisque chacun reçoit sa récompense, d’où souffle donc un vent de discorde'? Car la révolte est la condition même du progi'ès. Il faut avoir l’air révolutionnaire, même si l’on n’en a point la chanson... Seuls les esthéticiens sonnent le bugle. La guerre est déclarée entre des clans qui s’organisent comme des équipes pour le cricket, elle aura un caractère sportif. De

loin, nous n’apercevons pas très clairement les couleurs des champions; elles se confondent dans la brume. Les vétérans se sont retirés. L’illustre Augustus John, nouvel A. R. A., n’expose presque plus. Wilson Steer ne sort plus de son Chelsea. Will Rothenstein est professeur, Sickert écrit des articles, s’amuse à contempler les deux équipes, comme un vieux professionnel à la retraite, sourit, indulgent.

Quels sont les jeunes représentants de la gauche^ aujourd’hui, puisqu’il faut toujours un « parti avancé » ? C’est là que la question se complique. Que se fait-il de nouveau en Angleterre ? Tout ce qui est, ou veut être de gauche, bon ou mauvais, sera de style Montparnasse-Indépendants : The French canpaintl Les Français savent peindre î Aucun critique, même dans l’officiel Times, n’aurait l’audace de le contester. Ulntelligentia a donné le mot d’ordre, De Bloomsbury, les rédacteurs de The Nation, de Y AthœneuMy du New Statesman lancent des messages qui ont bientôt force de loi. C’est que ces revues hebdomadaires sont les mieux rédigées, par les écrivains les plus intelligents : Maynard Keynes, Virginia Woolf, Lytton Straitchey, Desmond Mac Carthy, Roger Fry,

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Clive Bell, Léonard Woolf, qui, chacun dans sa spécialité, commentent les événements politiques, économiques, critiquent les livres, la musique, le théâtre, les expositions.

La peinture de gauche ne leur offre pas de nombreuses occasions de s’exalter, mais les suffrages désignent à l’admiration un grand initiateur qui est un écrivain et une jeune femme : Virginia Woolf. Je la classerais avec les peintres, elle en est un, et des plus accomplis. Des peintres professionnels, le charmant Duncan Grant, Vanessa Bell sont les plus distingués ; leurs décorations font songer à Rowlandson et à nos néo-impressionnistes ; puis viennent Porter, Adney, Fry, Nevinson, ceuxci entièrement subjugués par la Provence, et par nos paysagistes de Cassis. Une infinité de suiveurs, convaincus mais sans accent particulier, ne doivent leur réputation qu’à l’esprit de corps, si agissant dans un petit cercle d’adoration mutuelle. La moindre œuvre de leur main sera portée aux nues; la critique, si méprisante s’agit-il de la Droite, n’a que respect pour la Gauche.

Nous doutons, en vérité, que l’influence française subie par ces Britanniques puisse jamais, convenir à leur tempérament. Les inféodés au London Group, dont nous avons déjà parlé, nous semblent faire erreur. Ils n’ont pris à Sickert que ses systèmes, et

non la fine technique de ce paysagiste de la grande lignée des Canaletti et des Corots. La majorité des Anglais, professionnels ou non, qui ne prisent plus que nos écoles d'avant-garde, ont été plus attirés par la bizarrerie [qiiainlness) que par des vertus de construction et de style. Ils sont éblouis, comme des papillons de nuit, et volent autour d’une lampe. Gare à leurs ailes !

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