I. L'Art Vivant, février
VAN GOGH
avait lu mon « scandaleux » article du printemps dernier, écrit en sortant d’une exposition tenue à Paris, et moins faite que je ne Tespérais pour que Ton J pût juger Toeuvre de Van Gogh équitablement.
— « G^est surtout le bonhomme^ son existence qui me passionnent », me concéda comme par civilité M. Piérard. « Tout de même, connaissez-vous ses meilleures toiles? On ne met Van Gogh à son rang qu’après avoir parcouru des galeries d’Europe que vous ne semblez pas avoir visitées, celle surtout du Lange Voorhout, de La Haye, admirable résumé de Tart contemporain d^ avant-garde. »
Il m"est toujours agréable de revenir sur un jugement trop hâtif. Aussi bien suis- je aise d'avoir longuement scruté les cent quarante-trois pièces qu'avaient réunies dans un ordre chronologique exact les conservateurs du Musée Royal. Plusieurs répliques de toiles pour lesquelles j'avais eu des sévérités (que peut-être me dictèrent des réactions trop vives sous la douche brûlante que certains zélateurs m’avaient administrée), j'en ai trouvé les originaux à Bruxelles, et plusieurs compositions équivalentes quant au sujet, mais si nettement supérieures par la qualité des rapports de tons, que je demeurai perplexe ; de nos jours, les faux se fabriquent sans vergogne, ce n'est plus un secret ! Je ne veux plus me rappeler que les authentiques, les bons Van
Gogh. Gomme exemple, je citerai des natures mortes, les Vieilles chaussures, les Sabots; des paysages très frais, des interprétations piquantes, par leur fantaisie, de graves tableaux de musée sur lesquels la verve de « Vincent » s'en est donné à cœurjoie en les travestissant. Si V Arbre en fleurs, signé (( Souvenir de Mauve-Vincent », est un fade pastiche, retenons les Meules en Provence, le Jardin de l’Hôpital, les Aliscamps, un délicieux paysage printanier, un Pont à Arles, et un Verger vibrant des taches que le soleil fait danser, au premier plan. Mais chacune de ces bonnes toiles en évoque quelque autre. Et c'est tant mieux, quand la chose évoquée est des plus belles.
Je ne conteste que la place prééminente attribuée par les écrivains à Van Gogh dans l’histoire de la peinture moderne. Tout artiste est libre de traiter à sa manière des œuvres de maîtres, ou même, comme il advint à Van Gogh, pour sa Cour des Prisonniers, d'accomplir un prétendu « chef-d'œuvre de peinture pathétique » d'après une gravure sur bois de Gustave Doré. Ah ! ces prisonniers tournant en rond au fond d’un cul de basse-fosse, nous en aurat-on rebattu les oreilles ! D'où vient le « lyrisme » de ce tableau? Quel sentiment l'inspira au peintre des tournesols et de ces iris et de ces roses de paravent modern-style ? La pitié? La haine? L'ingénu
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Vincent osa plus que s’inspirer d’une vignette pour livre d’étrennes : il semble l’avoir calquée. Quelle n’avait point été ma surprise, un jour que je feuilletais avec des enfants le Londi^es de Francis Wey (1 878) illustré par Gustave Doré, d’apercevoir le fameux Van Gogh, mais en noir et blanc... De surcroît, je m’avisai que ce dessin sans aucune prétention au grand art était aussi émouvant dans sa modestie que la peinture du trépidant coloriste. Depuis longtemps, je n’avais plus regardé le Londî^es, V Espagne, le Dante, les Contes de Perrault, le La Fontaine, la Bible, le Don Quichotte, de Gustave Doré, joujoux de nos enfances, gloire de nos bibliothèques d’adolescents. Petits et grands revêtaient des formes que Doré avait imaginées, les scènes légendaires ou historiques dont la connaissance est le bagage d’une éducation moyenne. Personnages, architectures et paysages, les textes classiques, ou les récits de voyages fatigants à lire nous les suggéraient avec moins de vivacité que ne nous les figurait le dessinateur populaire de la maison Hachette. Cet inlassable « croquiste », ce peintre détestable avait été un grand créateur d’images : rien de moins ! Il est vraisemblable que Van Gogh, naïvement, et comme nous-autres (qui n’étions pas des stupides, non plus), se délecta de la richesse, de l’éblouissante variété des vignettes qu’un Cagliostro du crayon
lançait à travers le monde. Mais on est tombé à ce i degré d’ignorance qu’un portrait par le caricaturiste ! André Gill vient d’être exposé, à Berlin, comme un Daumier. S’il est de plus en plus d’amateurs sen- ^ sibles à des rapports de tons, il n’en est plus guère qui le soient à la qualité d’une forme, d’une ligne, d’un dessin. Sinon les faussaires feraient moins de dupes, et moins de truqueurs passeraient pour des artistes.
Si l’on considère en Van Gogh le visionnaire, l’imaginatif, que l’on me dise, enfin, pour quelle raison un Doré, comme tel, serait inférieur à « Vincent » . Pourquoi Doré serait-il , humainement, quelqu’un de négligeable ? Faut-il donc que l’invention, pour être appelée géniale^ ait un caractère d’irresponsabilité, voire de folie ? Des dessins d’aliénés (faut-il le répéter ?) , il y en a d’étonnants ; c’est un jeu de les singer. Selon l’opinion de Vintelligentia, la démence où sombra Van Gogh semble ajouter un fleuron à sa couronne, une couronne princière sur sa tête de dégénéré. Enregistrons ces divagations d’un hyper-romantisme anarchiste. Si morbide, sans doute, qu’il fût dès sa naissance, retenons que Van Gogh débuta comme un bon peintre de tradition néerlandaise. Les trois soleils (dans un de ses derniers paysages de Provence, exécutés comme du laque de Coromandel ou de la céramique) — s’ils dénoncent
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le malade, cela m’importe moins que d’apprendre que ce malade aurait pu être un assez beau peintre sans folie, et qu’il en avait été un avant que son cerveau se brouillât dans une atmosphère d’insurrection qui n’était pas la sienne. Delacroix n’était pas fou ni révolutionnaire. Qu’est donc la folle chez les artistes?
Ecoutons plutôt les psychiatres. Ceux-ci, comme les idéologues de l’esthétique, se sont demandé s’il y aurait des rapports de cause à effet, scientifiques, entre la folie et l’art, la névrose et le génie. Sans doute ! Certains déments ne doivent qu’à la maladie de s’être révélés peintres. On se rappelle que le pauvre Canudo songeait à organiser des expositions consacrées aux ouvrages des aliénés . En décembre 1927, Canudo en aurait vu s’ouvrir une à la Galerie Vavin, sous les auspices de M. le D’’ A. Marie. Si sommaire et tendacieuse qu’elle m’ait paru, l’expérience n’était pas inutile. Quelques spécimens de pochades à l’huile par des fous n’auraient pas été remarqués aux Indépendants... Un portrait d’homme, ressemblant à Max Jacob, n’était qu’un Soutine modéré. Des maisons de village, en pagaye, auraient pu passer pour d’anciens Vlaminck, ou être l’œuvre d’un de ces artistes qu’on imite facilement à Montparnasse . D’autre part, un ex-sculpteur avait modelé, à l’aquarelle, des
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ribambelles de médailles, figures archaïques de style noble, avec l’ombre et la lumière adroitement indiquées en trompe-l’œil. Je cherchai des signes de désordre mental, sans les découvrir, rue Vavin. Pénible déconvenue : il n’y avait point de ces obscénités que le neurologue enferme dans ses tiroirs, avec des fiches. Mais des pages d’arabesques, d’ornements bizarres, semblables aux (l^ssins dits cubistes, par extension et impropriété, que les éditeurs commandent pour moderniser la présentation de leurs livres. A quoi reconnaîtrions-nous la folie, quand chaque peintre militant la simule si bien, avec une rouerie désarmante ?
L’exposition de la Galerie Vavin a posé le problème peut-être insoluble du génie et de la démence. Je sais des gens fort judicieux qui mettent en question l’authenticité de la folie chez Van Gogh. Regardons son crâne, son ossature faciale, ses yeux et sa bouche de prévenu de cour d’assises. Regardons ses photographies prises sur nature, car ses autoportraits à l’huile, il les a déformés pour ses propres besoins de coloriste, qui doit remplir des compartiments délimités par un cerne d’autant plus large que la main hésite. Comme les enfants à demi éduqués (trop, ou pas assez), il n’est plus tout à fait spontané, ni maître de ses moyens de dessinateur. Cet épais contour de plomb (le plomb des
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vitraux d'église), dans beaucoup de toiles modernes, devient un « truc » destiné à faire chanter les couleurs vives qu'il borde. Van Gogh l’employait par un reste d'habitude, pour faire tourner^ pour donner du relief à un ton mis à plat qu’il ne veut plus modeler : par discipline et maniérisme. Ses dessins de la collection Kroller sont d’une pitoyable indigence plastique; mais ils nous touchent autrement Le Charpentier debout à son établi^ sciant une planche (daté d’Essen 1881), le Mineur^ un sac sur la tête, une pelle sur l’ épaule droite ; un Portrait de jeune femme ; l’ Homme et la femme sur le seuil dJ une porte (à la mine de plomb), etc., etc. ; enfin, tous les croquis d’après J. Millet, nous renseignent sur la mollesse native de la main, mais sur la tendresse de Vincent ; plus il tremble, plus il affirme.
Le pinceau et les tubes de couleur lui sont indispensables pour formuler plastiquement quelque image, pour suggérer le volume des objets, l’espace, l’atmosphère. Mais on connaît, direz-vous, peu de dessins de Chardin; de très bons peintres de nature morte n’en ont laissé que de médiocres. Or, Van Gogh en les années mêmes qu’il dessinait comme on dessine à l’école primaire, brossait déjà de bons tableaux. Il doit donc être jugé en tant que peintre. Examinons sa peinture. Sa technique à la
flamande ne dénotait pas une originalité propre à révolutionner Tart (cas de beaucoup de petits maîtres hollandais et flamands que nous chérissons néanmoins), mais il avait une compréhension attendrie des choses de sa terre natale ; la collection Kroller abonde en morceaux d’une intimité charmante, comparables aux Brodeuses de Fantin, aux Servantes de Bonvin. Cette « peinture de musée », s’il y fût resté fidèle, peut-être que Van Gogh serait oublié aujourd’hui comme un Bonvin, un Charles Cottet. Il se (( dénationalisa » par amour des impressionnistes, par curiosité d’esprit et mimétisme de névropathe.
Mais nous lisons, dans la préface du catalogue :
été les premiers à reconnaître la valeur de la peinture de Van Gogh. Celle-ci est bien plus qu’une peinture impressionniste : c’est celle d’un précurseur. Van Gogh n’a pas seulement tourné le dos aux descriptions vulgaires des réalistes^ il s’est détourné aussi des apparences passagères (sic) et des éléments morbides d’un certain impressionnisme. (Lequel ?) — Cet artiste si profondément sensible a travaillé avec une énergie opiniâtre afin de conquérir une technique personnelle capable à' exprimer ses concept tions avec une véracité sincère. »
N’était-il donc pas sincère ni personnel aupara-
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vant? Ici, en toute sa beauté, voici la confusion des esthéticiens idéologues et doctrinaires ; que veut exprimer le préfacier par véracité sincère, apparences passagères ? Est-ce de rêves qu^il s'agit? Nous y voilà : il s’agit d'un monde intérieur opposé à la réalité du monde extérieur. A quelles conceptions est-il fait allusion ? A celles des impressionnistes ? Ou des expressionnistes ? Ou de l'illustrateur Gustave Doré? Et quoi, des œuvres de Delacroix, de Millet, de Gauguin, ou d’Anquetin, que Van Gogh regardait toujours? Un travail opiniâtre d'assimilation, de même que sa névrose, devait stimuler Van Gogh. Il éidiiiprofondément sensible aux influences, et il en a subi beaucoup, en se cherchant ; au lieu d'indiquer dans son Paysage montagneux un seul soleil, qu'il en ait piqué trois (il les a peut-être vus, en son hallucination), cette bizarrerie n'aurait pas déterminé la qualité picturale de ce morceau. Si cette toile est si célèbre aujourd'hui, c'est qu'elle ressemble moins à de la peinture qu'à un décor amusant. Je prétends tout bonnement que la qualité picturale n'est pas ce qui émeut, dans ce paysage, ceux qui l'admirent.
En étudiant ses ouvrages chronologiquement, je me persuade que notre Hollandais, d'éducation flamande, a peu gagné à venir auprès de Gauguin, lui qui gardait un culte filial pour Mauve, Israëls, et
d’autres moindres artistes ses compatriotes. Mais en copiant Delacroix, en le « pillant », comme l’on disait naguère, il pensa peu à peu aux colorations des impressionnistes, aux estampes japonaises, et cet amalgame d’emprunts fut une part de l’originalité qu’on lui reconnaît. Il étonne par ses contradictions, par ses emprunts camouflés, par sa « cuisine ». Ingénument docile aux directions reçues de ses nouveaux maîtres français, il croit « épurer » sa palette ; c’était un cliché dès l’époque de Manet. Dans les ateliers, les formules, même creuses, sont stimulantes. Si Vincent changea de principes, varia ses harmonies, il ne créa pas une gamme, comme on nous le dit, mais il en changea. Libre à vous de préférer à ses gris colorés de la « période hollandaise » les irisations, la polychromie de sa période arlésienne. Si elle perdait en intensité, sa palette gagnait un éclat, une gaieté, dont le charme, à mon avis, reste un peu facile ; cette cuisine méridionale est très savoureuse quand le plat est réussi, servi chaud. Récurés comme des cuivres, vernis, entretenus par la collectionneuse de La Haye, et sertis de cadres aux nuances appropriées à chaque toile, les Van Gogh de M“® Kroller ont la mine vermeille de la jeunesse ; on les croirait peints d’hier. On distingue à peine, çà et là, un désaccord dû à l’action chimique d’un ton sur un autre, écueil de ces tech-
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niques hachurées, balafrées, qu'Anquetin comme Van Gogh (et toute une école française) substituèrent à l’exécution des premiers impressionnistes. Il serait oiseux de se demander lequel d’entre ces peintres fut inventeur, précurseur. Peut-être fut-ce un des moins connus aujourd’hui ? D’ailleurs, précurseur de qui? De ceux qui l’imitent? Un génie créateur est un point terminus. On ne le dépasse pas. La vision de Van Gogh, quand il peignait sous l’égide d’Israëls ses belles natures mortes à la Chardin, ses scènes familiales à la hollandaise, était aussi « personnelle » qu’en ses effigies de Y Arlésienne , de VOfficier français^ de Y Acteur., du Facteur des postes et de lui-même. La vision de Manet est-elle plus personnelle quand il peint le Déjeuner chez le père Lathuile, sous le regard de Claude Monet, que dans sa période espagnole? Il n’est juste de chercher le développement d’une « personnalité », que dans la longue carrière d’un très grand peintre, Renoir par exemple.
G était la fin de la saison, on sentait une lassitude du public, et pourtant des expositions s’ouvraient encore; on annonçait de grandes vacations chez Christie. Le premier confrère que je rencontrai venait de lire mon article sur Van Gogh : « Qu^en pensent-ils, à Bloomsburj? » me dit-il. « Vous savez, la peinture française moderne fait partie de nos institutions. Librairies, bibliothèques regorgent de documents sur Vincent Van Gogh; allez dans Charing Cross Road, les bouquinistes vous renseigneront sur le nombre fabuleux d^exemplaires qui filent chaque jour pour la province. Je crois, sur 1 honneur, qu il aura été publié plus de commentaires de fœuvre de Van Gogh qu’il n’en existe sur Léonard ! La Tate Gallery possède la Chaise de •