‹ Propos de peintre (volume 2)Chapitre 18 sur 20 · L'Art Vivant, octobre · texte numérisé non relu

L'Art Vivant, octobre

le public des théâtres élégants qu’a loués tour à tour Serge de Diaghilew, s’est habitué à voir, en guise de rideau^ des toiles héroïques qui étaient de véritables manifestes picturaux. La musique, et surtout la danse dont les Anglais raffolent, devinrent les complices du cubisme pictural. La toilette féminine, les images de magazines, les affiches ont suivi le train. Il n’est que de parcourir les comtés de l’île plantureuse, peignée, fleurie, pour constater cette influence. Sur le bord des routes « artérielles » de trente mètres plus larges que nos routes nationales, dans les bourgs, dans les villes pleines des restes du passé, ce ne sont que rangées de maisons du xviii® siècle, ou de l’époque « géorgienne », villas, cottages. Elles ne se distinguent les unes des autres que par la couleur des portes, des Windows, des rideaux. Les fenêtres sont-elles ouvertes sur un parloir, sur une chambre, alors vous ne pouvez qu’être frappés par la hardiesse des colorations ; tout est du genre Ballet russe. Nulle part, sur le continent, il n’y eut pareille folie pour la couleur, le bibelot, les essais de combinaisons cocasses, de violents contrastes, afin d’égayer des logis enfumés, trop souvent privés de soleil : souci de retoucher et de rendre plus riant le décor d’une existence laborieuse, dans un climat peu amène.

L’invention picturale et linéaire, cherchons-la

ailleurs que dans les expositions. S'il est peu de tableaux dignes d'être appelés, à la française,

« bonne peinture », il y a de l'ingéniosité, de la fantaisie un peu partout dans la décoration. Le cubisme, le « fauvisme » ont remplacé le whistlérisme, Les jeunes filles, en brodant des coussins, en tricotant des chandails, croient s'inspirer de Picasso. Les dames, les vieux professeurs, les ecclésiastiques, dont les pères « lavaient», en voyage, des aquarelles à la façon du génial amateur Brabazon ou de Ruskin, risquent de fantasques bariolages « post-impressionnistes » sur des albums, des paravents, des étagères et des tables à thé.

Quant au cézannisme en Angleterre, n'amorçons pas ici un chapitre sur ce phénomène local qu'il n'est pas temps encore d'étudier. Si les Anglais prétendent que les Latins ne comprennent rien à leur sensibilité, il nous serait loisible de leur répondre d'une même encre. Mais chaque fois que nous avons visité des Sécessions, en Allemagne, en Autriche, en Italie, nous nous sommes étonnés des divisions que l’on faisait, en ces pays, entre artistes avancés et artistes rétrogrades, entre les bons et les mauvais. Pure convention, question de personnes, d'entourage. Le plus souvent, la ligne de démarcation échappait à nos sens. En Angleterre, malgré l'habitude que j’en ai, je commets des

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impî^irs que Ton impute à une intention maligne.

Nous parlions des peintres nouveaux. Franchement, quelle étiquette piquerons-nous sur Stanley Spencer (l’artiste le plus discuté en ce moment) ; sur son frère Gilbert Spencer ; sur John et Paul Nash, et sur cet Henry Lamb, que Y Intelligentia de Bloomsbury répudie? Ils sont tout à fait anglais. On me dit : (( Vous avez aussi vos prix de Rome révoltés. »

Quand l’État commanda des toiles guerrières aux frères Nash, ainsi qu’à quelques autres artistes combattants, pour le National War Muséum, les Académiciens se rebiffèrent contre cette décision hardie. Achevées, ces peintures firent beaucoup de bruit; elles ont le rythme que donna la guerre à toutes les nations combattantes; mais leur composition, le sentiment qui en émane ne pouvaient pas être confondus : cela portait la marque Made in England. Au premier aspect, la stylisation des uniformes, des engins, des arbres sans feuilles, ébréchés ou guillotinés par les obus, rappelait les formes cylindriques, la quincaillerie de notre Fernand Léger; les teintes plates, l’absence d’ombres et de lumières : le cubisme. Mais, de même, les miniatures de missels, les peintures d’un Fouquet ou d’un Fra Angelico sont sans

modelé intérieur, d\m même ton. Uinfluence de Breughel, d'Ucello s’atteste dans les gestes; celle de la Renaissance italienne dans la perspective spatiale, la gradation des plans. Souvenirs de musées, oui ! mais quel artiste jeune n’en est hanté quand il a le sens du beau et quelque culture ? Le pastiche, 1 imitation du moins, qui donc les éviterait aujourd’hui? Souvenirs inévitables, qui conditionnent l’acte de créer des oeuvres en connaissance de cause, sans les aléas de l’empirisme, après des millénaires d’infatigable production. Certaines formules se répètent de siècle en siècle, avec parfois un talent d’exécution si habile que les érudits disputent sur l’authenticité d’un document préhistorique. Originalité, invention sont des mots qui changent de sens, selon les circonstances et les besoins d’une civilisation. Ce qui devrait être une constante parmi les autres valeurs de plus en plus mal définies, id est le talent de l’ouvrier : il n’en est plus question. « Notre signe, disait Canudo, c’est la Religion du Rythme, .» La religion des grands maîtres n’était pas si monothéiste.

Hormis Luc -Albert Moreau, peut-être, aucun de nos peintres-soldats n’aura senti, commémoré plastiquement les. horreurs mornes de la France envahie, avec autant de dignité que les frères Nash, que les Spencer et Lamb. Nous songeons en particulier à

l’arrivée d’un convoi de blessés à l’ambulance. Dans notre musée de guerre, nous n’avons que des anecdotes mélodramatiques, photographiques, qui pourraient dater de 1870-1871, si le bleu horizon et le kaki ne remplaçaient les uniformes multicolores du second Empire. Les toiles anglaises dont nous parlons, sont décoratives, sans rien d’ « officiel ». Aux Anglais fut épargné ce style vulgaire qui est, chez nous, une tradition, s’agit-il des commandes de l’État.

Quand Gustave Geffroy dirigeait la manufacture des Gobelins, ses amis crurent qu’il renouvellerait l’esprit qui présidait au choix des artistes chargés de décorer mairies, hôtels de ville, ministères, Sorbonne. Pensa-t-il aux cartons de Puvis de Chavannes? Que non pas! Il manda des Chéret, des Willette (je ne parle pas des membres de l’Institut, des prix de Rome...) et un gobelin gâta sa vue à échantillonner des soies se rapprochant des inanalysables tons que décomposait Claude Monet dans ses pétales de nymphéas. Cette gageure fut la trouvaille d’un homme de lettres « révolutionnaire ». Sans doute, s il avait été directeur, en Angleterre, d’une manufacture de tapisseries, il eût jugé les tableaux que nous citions plus haut comme les juge l’inlelligentia britannique, c’est à savoir, réactionnaires.

Dïï QUELQUES PEINTRES ANGLAIS MODERNES

Empruntons à un critique à'Apollo, A Journalof the Arts, ces lignes sur Stanley Spencer : Tout le monde sait que, pendant le XIX^ siècle, une grande école de peinture fut f apanage du pays qui est de l’autre côté de la Manche. Il est probable qu’il en est encore de même. Elle s’est si puissaminent emparée de nos jeunes générations, elle les a tant éblouies, qu il n y a qu’une faible partie de leurs ouvrages qui ne soient pas inspirés par l’étranger. Les plus honnêtes s’ appliquent à exécuter des pastiches, souvent scolaires, intelligents, de goiXt sêir, selon la maniéré des maîtres français . Les moins honnêtes, avec plus de profits pécuniaires, les pillent. Stanley Spencer est réfractaire à cette fascination. Si V influence de V impressionnisme peut être reconnue dans la manière dont il traite la lumière et l’ombre, Spencern’ en est point conscient. Comme on V interrogeait sur les tendances avancées des Français et des Anglais, il dit : « Je ne puis mieux vous répondre que ne ferait une femme de ménage. En pension, je n’ai jamais étudié les mathématiques supérieures, et donc, fen ignore tout. Je suis tout bonnement incapable de comprendre la peinture moderne . »

Il y paraît peu, selon nous. Mr. Stanley Spencer, qu'il le veuille ou non, semble avoir tout vu de ce qui se fait chez nous et en Allemagne. Et quel enfant, élevé dans les campagnes les plus reculées, n'a pas aujourd’hui regardé des images ? Le voudraiton, qu'il n’est plus possible d'avoir un œil vierge. La vision de Spencer, le préraphaélitisme anglais l'a formée. Ses aspirations mystiques doivent être à la base des affinités, que nous discernons chez lui, avec la confrérie des préraphaélites; aussi bien, c'est parce qu'il aime et continue 1 esprit de ceux-ci, que ses tableaux nous semblent intéressants ; ils répandent un parfum de terroir. Ses paysages sont une interprétation symbolique de Cookham, son pays, qu'il sent et rend avec l'intensité et l'ardeur que Thomas Hardy, en ses romans, met à nous évoquer son Wessex. Il en va de meme de son frère Gilbert, le paysagiste. Fils et petits-fils d'un faoricant de briques et dun maçon, les frères Spencer bâtissent des cubes, construisent des terrains au cordeau et au fil à plomb ; cela est solide, pesant, géométrique. Le Christ allant an Golgotha franchit un pont tout neuf; pour l'accompagner, les anges sortent de maisons aux fenêtres carrément percées dans des murs de briques bien jointoyées; la divine Croix est équarrie par le charron, les échelles du supplice sont fourni 3S par le bon charpentier du bourg.

Le brave père des Spencer avait une passion pour l’astronomie et la musique. On se croit, en lisant la biographie des Spencer, transporté parmi les héros des msseæ Novels, chez Jude l'obscur. De son père, Stanley a hérité le goût de la musique. Le duc de Westminster, qui avait un domaine près de Cookham, remarqua le jeune artiste et l’envoya en Allemagne compléter son éducation. Il devint professeur à Cologne, poste suffisamment rétribué pour que Spencer fît suivre les cours de dessin de la Slade school à son frère cadet, Gilbert.

Voici des garçons bien anglais; ce ne sont pas eux qui vont aller flâner à Paris dans les ateliers où Ton cause plus qu’on ne travaille. Stanley a appris l’alphabet au bout du jardin de son père, à l’école du village dont ses sœurs étaient les institutrices. Quand il s’est mis à dessiner à l’encre, il a illustré des contes de fées ; ses compositions fantastiques ont la fantaisie populaire, clownesque, des pantomimes qui se jouent à Christmas. Les Spencer sont de fermes libéraux, lecteurs de la Westminster Gazette, Stanley griffonne des caricatures de Joe Chamberlain, dont le nez ressemble à celui de Punch. Ensuite, à seize ans, il est ému- par la précision et la gravité des illustrations de Y Histoire naturelle de Selborne. A l’Institut technique de Maidenhead, l’enseignement du dessin et de la peinture, conventionnel, tâtillon,

le rebute; il n'en est que plus exalté pour la nature. Jusqu'à la guerre, il observe, il s'interroge. Que sera-t-il ? Soldat, il part pour la Macédoine. Comme tant d'autres, le silence, l’inaction dans la sinistre atmosphère du front le bouleversent, son mysticisme le sauve du désespoir. L’art idéaliste qu'il a mission de faire se précise au bord des charniers.

The Résurrection, aujourd'hui à la Tate Gallery, est peut-être le tableau qui frappa le plus le public et les critiques, quand Spencer l'exposa après tant d'ouvrages exécutés depuis la guerre. Ni Augustus John, ni les frères Nash n'avaient rallié autant de suffrages, de droite et de gauche. Nous ferions, quant à nous, plus d'une réserve sur la qualité picturale de The Résurrection, morceau d'une régularité de dessin un peu trop mécanique, d'une gamme toute prête pour la gravure en couleurs; mais si nous n'aimons pas ces schématisations arbitraires, néanmoins il serait honnête de défendre les vrais dons de Spencer contre le dédain de ses camarades et d'esthéticiens tout aveuglés par ce qui leur vient de Paris, dénationalisés. Être de sa race, avant tout !

Le cimetière d’une petite église de campagne dans la vallée de la Tamise; des tombes blanches; des couronnes ; des fleurs comme dessinées par un enfant. De chaque cercueil ouvert et dressé contre

les monuments, des figures surgissent, en robes de nuit blanches; d’autres, habillées de noir, se réveillent. Une sentimentalité pieuse de nursery, une poésie de Cirristmas card se marient à un fon ne sait quoi d’outré, de bouffon, qui est de l’humour anglais, mais qu’on retrouve dans la statuaire gothique.

Il serait profitable de comparer les scènes bibliques, telles que The Betrayal (le baiser de Judas) de Stanley Spencer et celles que traite maintenant Maurice Denis. Deux hommes d’une égale ferveur, épris des mêmes traditions esthétiques, nourris des mêmes textes, reprennent, à la moderne, les sujets éternels de la peinture religieuse. Leur pinceau obéit à leur foi; pour eux, la peinture est moins une fin en soi-même qu’un moyen d’édification spirituelle.

« Le roc sur lequel repose h art de Stanley Spen» cer est le christianisme traditionnel : quoique r artiste n appartienne à aucune confession définie, à aucune secte^ il est convaincu que, toutes, elles se réconcilient dans l'art. L'art et la littérature païens, s'ils Tout toujours pro f ondément intéressé’, n’ont pas eu d’ infiiience sur son œuvre ; son inspT ration, elle lui vient du Nouveau Testament et de la nature. Aussi spontanément que Memling, à Bruges, et que Masaccio, à Florence, les personnages

de la Bible, il les aperçoit auprès de lui : des gens de son temps, en jaquette, en jupes courtes. »

Au détriment de tant d’autres, pourquoi avoir .choisi Stanley Spencer en ces notes cursives? Il est, certes, toute une phalange que Ton pourrait opposer à celle du London Group et des soi-disant Indépendants de Bloomsbury. Nous avons voulu conclure ces courtes notes sur la peinture moderne anglaise à Londres, par quelques lignes sur celui qui se refuse ingénument à adopter les dernières modes continentales. Spencer est le plus en évidence, présentement, et le doyen des « jeunes » non académiques, qui parlent leur langue maternelle, bien qu’enrichie de quelques locutions étrangères.

DADA

Nous nous demandions, en 1919, ce que serait Tétât d'esprit des jeunes artistes, au lendemain de la guerre. Si des manifestes d’écoles, autant que des expositions, commençaient de nous fournir quelques indications, aujourd’hui nous sommes en cela renseignés. Aussi bien nous paraît-il indispensable departiciper à la vie des jeunes artistes, même dans ses manifestations les plus outrancières, et, quitte à être blâmé par M. Abel Hermant, qui semble croire que Timportance du cubisme n’a que la proportion que nous lui accordons en parlant de ses adeptes, je les ai suivis d’un œil particulièrement attentif et, je Tavoue, avec sympathie jusques et y compris le mouvement « Dada », qui est une manière d’être, une attitude d’esprit, plus qu’une esthétique. Je crois avoir été le premier à en approuver le sens

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