La Revue de Paris, mai
politique et social dans la presse parisienne. Les dadaïstes sont sincères; ils crient bien haut à la foule ; « Rien ! rien ! rien ! » et nient tout en bloc.
M. Tristan Tzara et sa bande, après une première séance au Salon des Indépendants, où les numéros du programme avaient tourné en charges d'atelier, se transportèrent, dit-on, devant un vaste public populaire, et « les conversions se produisirent par douzaines ». Le grand souffle bolchevique, l’esprit nouveau est reconnu là par des ouvriers ingénus. Combien ce mouvement va devenir formidable ! Il faudrait pourtant définir ce qu'est le sens caché du dadaïsme^ du cubisme, et de ces diverses formes un peu déconcertantes à première vue qu'a prises la vie intellectuelle depuis la guerre, chez une jeunesse victorieuse et si peu vaine de ses victoires qu'elle ne souhaite que de les faire oublier.
Ecoutons les propos de certains jeunes hommes, soutenant que nous sommes las de « penser en beauté ». Il faut s’entendre sur cette formule, mais je n'en ai pas ici le loisir et ce serait une étude plutôt de critique littéraire, où MM. Barbusse et Duhamel tiendraient le premier plan. Les revues et les journaux français ont certes abusé de la grandiloquence et des poncifs nobles, jusqu'à dégoûter de l'héroïsme certains héros véritables ; bien plus, il faut reconnaître que la déception est grande, chez la plupart
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de ceux à qui Ton avait tant promis, et qui s'attendaient à n'avoir plus, la victoire une fois gagnée, qu'à s'épanouir dans un Eldorado où les découvertes scientifiques, dues à la guerre, serviraient enfin à accroître le plaisir sinon le bonheur des hommes, à faire vivre plus intensément ceux qu'elle n'avait pas détruits.
Nous avons vu, dès après l'armistice, la jeunesse se lancer à nouveau sur les routes, dans des voitures magnifiques, plus rapides et plus confortables, « boire » l'obstacle et les kilomètres, s'enivrer de Vitesse et de l'usage de leurs ailes retrouvées ; les Salons de l'Automobile, puis de l'Aéronautique, furent des triomphes ; on entrevoyait déjà un tour du monde à accomplir en quarante-huit heures. Certains partirent ; trop vite parvenus à destination, et trop vite de retour, ils se lassèrent d'un sport facile, fatigant néanmoins. Pour tout dire, la réduction des distances supprima l'intérêt du voyage. L'mtérêt, voilà ce qui semble partout épuisé, et l'on se bat les flancs pour en renouveler l'aliment. Mais n'est-ce point notre réceptivité qui serait saturée?
Un jeune homme très distingué, très cultivé et complètement indépendant, comme je m'étonnais de ne pas le voir reprendre les travaux de haute spéculation où auparavant il semblait devoir exceller, de si haut m'avouait être tombé si bas, depuis la
guerre, à laquelle il s’était dévoué corps et âme, que \ les mots Intelligence i Beauté^ Culture, Art, Litté- ; rature, avec majuscules, lui faisaientlever les épaules de pitié.
Un jour que devant lui je tenais dans mes mains un numéro de je ne sais quel journal, où quelque membre à\x parti de rintelligence déclarait la culture française, sous la forme de revues de philosophie et de sciences, menacée par la crise de l’imprimerie, mon jeune ami s’esclaffa : « Tant mieux, dit-il, nous en avons assez ! » et son ironie, son dégoût, presque, pour les musées (le Louvre venait de rouvrir), pour la littérature qu’il appelait a de Beauté », citant ironiquement les ouvrages de M. Duhamel ; son peu de patience — il est très musicien — pour la musique de César Franck et de Beethoven, le rendaient affreusement nerveux et dur dans ses jugements sur tout ouvrage contemporain dont la durée dépassait cinq minutes. J’étais bien près d’être de son avis...
Il me dit encore : « Nous sommes trop pressés pour écouter des discours. Bien ne dure plus ; un ménage est vieux au bout d’un an, se rompt comme une passade ; tout est si rapide, comment voulezvous qu’on écoute une pièce en quatre actes, un opéra, une symphonie de Beethoven ? »
J’aime autant vous dire que ces tristes aveux m’étaient susurrés très bas dans un couloir d«
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théâtre, pendant les répétitions du Bœuf sur le toit, deM. Jean Cocteau, en qui réside l’esprit de l’époque.
Neuf heures du matin... Une salle vide... M. Eric Satie, dont on a répété trois petites Pièces montées, murmure dans sa barbe des choses comiques, ou profondes, ad libitum. Un petit orchestre s’accorde et attend. De respectables messieurs, comme M. Satie et moi-même, se promènent en manches de chemise sur la scène, où la moitié d’un décor, un bar peint par M. Dufy, est planté, de travers (naturellement). Ces vieillards charmants sont les clowns Fratellini et le fils de Footitt ; l’arrière-petite-fille de Chocolat est assise près de moi et de la comtesse de Beaumont, organisatrice de ces menus-plaisirs pour le gratin cosmopolite. On attend. Dans les répétitions on attend beaucoup. On attend les parties de violon, la partition de M. Darius Milhaud. On attend les têtes de carton, les gigantesques têtes tragiques, sinistres et merveilleuses, que vont porter MM. Fratellini, Footitt fds et le nain de chez Médrano. Elles sont de Fauconnet et de Jean Cocteau ; je reconnais là le dessin et la déformation spéciale à l’auteur des « Eugènes ».
M. Auric s’impatiente et fait répéter par l’orchestre l’énorme fox-trot, compliqué et discordant, que ce jeune et célèbre compositeur (l’un des six élus de M. Cocteau) a spécialement écrit pour le Bœuf
sur le toit. Et nous assistons à un spectacle angoissant : la « mise en place » du fox-trot par M. Jean : Cocteau qui, avec sa grâce, son art minutieux, règle les mouvements , rééduque ses interprètes . Ces graves, pénibles, passionnantes répétitions , pour une bouffonnerie macabre, ce qu’on appelle un (( sketch », de vingt minutes, c est par douzaines qu’on les compte ! La vie d’une trentaine d artistes, les meilleurs d’aujourd’hui, et d’autant d’amis, de zélateurs, peintres, sculpteurs, poètes, musiciens, amateurs et gens du « gratin révolté », tous les jours, tous les soirs, toutes les nuits, à déjeuner, à goûter, à dîner, à souper, entre Montmartre et Ménilmontant, est entièrement prise, divertie, charmée, épuisée, par le service qu’exige une Muse nouvelle. La dixième est la Muse du cirque, du morne dancing. En ces hauts lieux y selon 1 expression biblique, l’humanité désaxée frotte sexe contre sexe, balance hanches, vire solennellement, ronde symbolique, muette, autour d’une invisible tête de lochanaan, lequel, dans le bar du Bœuf sur le toit, M. Jean Cocteau costume en policeman américain. Les buveurs de cocktails se vengent sur cet officier de ce que tout autre breuvage que le lait leur soit interdit.
Muse nouvelle? Cette conception moderne de l’Art, de la Beauté et de la Joie — si révoltante
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pour tant d'esprits qui se croient normaux — elle se présente sous la conduite du manager Jean Cocteau, avec une solennité bouffonne dans une caricature triste des lieux de plaisir.
Il est quelque peu déconcertant, aussi, que rentrés chez eux des musiciens de talent, des artistes inventifs, se livrent à un gaspillage d’esprit, ne se quittent que pour dormir, après avoir parodié des scènes d'opéras wagnériens, des mélodies de Schumann et jusqu'à des quatuors qu'ils exécutent avec un manche à balai et une chaise. Le poète reconnaît son frère en le personnage du clown.
Amusement paradoxal, mais qu'il est plus commode d'accepter si l'on veut participer à la vie de ces temps. Deux principes, antinomiques en apparence, engendrent un art où s'exprime un besoin effréné de jouissance et une lassitude^qui supprime^la'moitié des gestes et des paroles.
Parallèlement, nous voyons se dévevopper un art austère et dépouillé, où le créateur (peintre ou musicien), impitoyable pour lui-même, s'impose des restrictions, des règles si subtiles, qu’elles en deviennent invisibles. L'esthète trop raffiné se fixe des œillères et un caveçon, comme un cheval de haute école; il paraît enfin sur la piste, le col encapuchonné par la martingale afin qu'il ne porte au vent et ne donne de la tête... Ces exercices d aca-
démie, ce travail, cette technique ne peuvent satisfaire que des gens du métier. Que nous réserve Tavenir? Le « cubisme » aura-t-il un lendemain? Les docteurs disputent. Écoutons, regardons en témoins. Il se fait aujourd’hui autant d’articles, de conférences, de préfaces, que d’œuvres d’art.
Comment l’historien classera-t-il les ouvrages produits après la grande guerre par des artistes de toute nature, mais réunis sous les vocables vagues de cubistes^ ou de modernes? Nous discernons parmi ceux-ci autant d’esprits romantiques que de classiques.
On s’étonne — et on m’en fait grief — que je semble exclusivement préoccupé de mouvements dits (( d’avant-garde » dont je serais un peu la dupe. A défaut d’admiration, jouissons de-notre surprise ; elle ne durera peut-être pas longtemps.
Je connais des peintres, jeunes encore, en qui je crois distinguer les ouvriers d’une saine renaissance du métier de peintre, et qui visent au grand style. Je vois aussi du goût, de l’intelligence, un sens artistique très répandu, mais point de maîtrise, à moins que l’on n’appelle ainsi le savoir-faire et l’habileté; et c/est en protestation des vieilles formules de l’aca-
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démisme autant que de l’anti-académisme, qu’au milieu d’une foule qui ne voit plus, n’entend plus, et se gorge d’Art, j’applaudis au « Rien! Rien! Rien ! » du manifeste Dada, et à ces phrases :
cc Vous ne comprenez pas, n'est-ce pas, ce que nous faisons^ Eh bien, nous le comprenons encore moins. Vous ne comprenez pas ? Moi non plus, comme c'est triste I A priori, cest-à-dire les yeux fermés., Dada doute de tout : le Doute. Dada doute de tout. Dada est tatou. Tout est Dada. Méfiez-vous de Dada.
Signé : Aa l’antiphilosophe. »
Quand ils auront tout mis à terre, peut-être reconstruira-t-on quelque monument de pureté et de solidité ?
S’ils veulent faire table rase, s’ils n’ont plus aucun respect, ces jeunes hommes, ne serait-ce pas qu’il y a peu d’œuvres qui s’imposent à leur admiration? Ils n’ont pas de chefs, plus de « patrons » à suivre, et ils ont entendu louer depuis leur naissance, avec le même enthousiasme verbal, des platitudes académiques comme des platitudes a avancées ». A la médiocrité, ils préfèrent leur « Rien, rien, rien ». Et c’est ainsi que leurs plaisanteries, leurs farces..
leur gaîté, se teintent malgré tout de la mélancolie des bars, des danses pesantes et graves de cette époque inquiète ^
1. Ce qu’on a appelé le surréalisme est sorti de ce mouvement initial de négation. Des œuvres remarquables, signées cette fois-ci, de certains poètes, tels les Aragon, les Breton, les Eluard, etc., qui ont fait partie du mouvement dada, les purs, les incorruptibles, qui rejetèrent de leur sein tous ceus qui n’observaient pas les stricts principes de leur éthique exigeante, se sont attestées comme les plus distinguées d’aujourd’hui.
LA REVUE NÈGRE
Je passais par Paris. Cétait un jour triste d’automne, un des rares jours froids de cet octobre trop doux qui n'annonçait pas le rigoureux hiver dont il fut suivi ; la politique, les projets financiers à peine connus, déjà provoquaient une fièvre panique à la Bourse. Le franc tombait à rien, la grande échéance tantdefois annoncée semblait toute proche. Ce serait, disait-on, la banqueroute d'ici peu. Les nouvelles de Syrie étaient mauvaises, une grande crise ministérielle se dessinait. Les magasins se vidaient d’acheteurs, hormis ces étrangers qui encombrent restaurants, hôtels, bloquent de leurs autosla rue de la Paix. Ce fut un lieu commun parisien, après la guerre, de se plaindre de n'être plus chez soi. On a cessé de se plaindre; notre langue se fait discrète, se simplifie au commerce des gens de couleur, des Orientaux. Des